CHAPITRE IL
État matériel de la colonie au moment où Collot prend les rênes de l’atministration. — Les corsaires ennemis. — Souscription pour armer un navire en guérre. — Lettre du club des 4mnis de l'égalité. — État moral. — Opinions politiques. — Prétentions des libres. — Le gouverneur veut leur distribuer des terres. — Projet dé faire rapporter les titres des anciennes concessions, à l'effet de les examiner et de faire rentrer au domaine les terres dont les conditions de la concession n'avaient pas été remplies. — Dangers de cette mesure. — Manœuvres des montagnards. — Moyens de résistance dont Collot dispose. — Babut. — Les deux frères Ducomet. — Proclamation du gouverneur. — Adresses des clubs aux habitants des campagnes. — Départ du gouverneur pour une tournée dans l’île. — Ses espérances. — Confiance des planteurs. — Perfidie. — Arrestations. — Pouvoirs laissés au gouverneur. — Présentation d’une liste de proscription. — Le comité de sûreté. — Sa composition. — Retour de Collot à la Basse-Terre. — Nouvelle tournée de Collot, entreprise sur les instances du comité de sûreté. — Motifs du comité pour éloigner le gouverneur.
Lorsque Collot prit les rênes de l'administration, la situation matérielle de la colonie était des plus fàcheuses. IL n’y avait ni “un écu dans les caisses publiques ni un navire de guerre sur rade. De toutes les troupes formant ordinairement la garnison il ne restait que 144 hommes du régiment de la Guadeloupe, et 27 du bataillon de Forez. On ne comptait plus sous les drapeaux un seul officier : les uns avaient été renvoyés de Ja colonie, -lors du pavillon blanc, ‘comme révolutionnaires ; d’autres, à l’arrivée de Lacrosse, en leur qualité d’aristocrates, avaient dû chercher leur salut dans une prompte fuite; une dizaine, que les hommes du pavillon blanc n'avaient pas trouvés assez révolutionnaires pour être chassés, et qui, à la
reprise du pavillon tricolore, ne s'étaient pas jugés eux-mêmes
assez aristocrates pour s'éloigner, dont l’opinion consistait à vouloir servir leur pays, sans se préoccuper des questions politiques qui le divisaient, avaient été arrêtés et ste -comme suspects. Pour nourrir les 471 soldats restant, n'avait de vivres que pour six semaines.
Quelques denrées étaient déjà fabriquées, mais elles demeu-.
raient invendues sur les habitations ou dans Îles magasins des
commissionnaires, faute de navires sur lesquels on püt les charger. Ces produits étaient donc, dans la circonstance, une richesse sans valeur.
C'est en face de ce grand dénüment qu'il fallait songer à procéder à la réorganisation des choses de l’intérieur et se préparer à repousser l’invasion étrangère. Pour combler la mesure, on était sans espérance du côté de la France. On savait qu’il n’y avait pas à compter sur son appui. Une lettre du ministre de la marine Monge , en date du 2 février 1793, adressée à Ricard, gouverneur de Sainte-Lucie, ne laissait pas ignorer les intentions de la république à l’endroit des colonies. Dans cette lettre, entre autres choses, on lisait : « Je « trahirais mon devoir si je vous cachais que, dans le « moment actuel, la république ne peut envoyer des secours « aux Iles-du-Vent. Elle ne saurait trop ménager ses moyens « et ses ressources. Vous aurez recours, pour vos approvi- « sionnements, au ministre de la république ms des « États-Unis. Il est chargé d'y pourvoir. »
‘Cet avertissement n’était pas une de ces menaces de précaulion ayant pour but d'engager lesgouverneurs à avoir de lamodé-
ration dans les dépenses, mais quelque chose de très-sérieux et” de très-réel auquel le ministre ne faillit point. Pendant les treize mois de l'administration de Collot, il ne reçut ni un homme, ni un centime, ni des munitions de guerre d’aucune sorte.” Il ÿ a plus: c'est que le gouvernement de la république ne.
daigna pas adresser au gouverneur de la Guadeloupe une seule instruction touchant son administration. Ce silence
n'était peut-être pas ce qu’il y avait de plus regrettable, car les
* instructions du ministre, s'il en avait donné, auraient été
nécessairement calquées sur les principes à l’aide desquels la
France était alors gouvernée, principes et gouvernement peu
propres à être enviés. Quoiqu'il en soit, s’il fallait en croire
le rapport du comité de salut public, fait à la Convention le 25 janvier 1795, cette négligence à l'égard des colonies, négligence équivalant à un abandon, aurait ëté le résultat d'un projet médité par le gouvernement de la terreur. « Les « colonies, dit ce rapport, étaient condamnées à un abandon « total. On négligea d'y faire passer des lettres officielles dans des « moments décisifs; on emprisonna même des citoyens venus « pour offrir des renseignements, ou pour demander des « secours urgents. »
Collot, ne pouvant supposer un abandon systématique, se häta de peindre la situation de la colonie. 11 ne doutait pas qu’en recevant sa dépèche le ministre ne s’empressàt de lui envoyer des secours. Mais les ports bloqués, en quelque sorte, par les corsaires ennemis, le difficile était de faire parvenir en France la dépêche sur laquelle il fondait ses espérances. Aucun armateur ne voulait risquer un navire avec la presque certitude de le faire prendre. Cependant le commerce livra un bateau qui ne naviguait plus, mais qu’à tout hasard on supposa pouvoir faire le voyage d'Europe. Celte embarcation, quoique coulant bas d’eau, parvint heureusement à su destination. Le Ministre lut la dépèche du gouverneur, et, pour secours, lui renvoya l’aventureux bateau avec une lettre dans laquelle était cette phrase : «< Maiïintenez l’édi- « fice que vous avez si glorieusement élevé. » Cette lettre fut la seule que Collot ait reçue du gouvernement de la Métropole.
Les corsaires anglais, rôdant autour de l'ile, insultaient toutes les côtes et interceptaient le cabotage. On ne pouvait les élaigner faute d’un navire armé en guerre. Les caisses publiques étant vides, Collot fit un appel à la population. Elle y répondit avec empressement. Ce fut le club des Amis de l'égalité qui se chargea de recueillir la souscription de la
Pointe-à-Pitre. Les citoyens Saint-Gassies, Thomas Coppinger et Mey souscrivirent chacun pour cinquante moëdes, soit 1782 francs. La souscription totale pour la seule ville de la Pointe-à-Pitre s’éleva à 41,463 livres, ou 22,390 fr. 4 cent. Cette souscription recueillie, le club des Amis de l'égalité écrivit à la commission générale et extraordinaire la lettre que voici : :