‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 5)Chapitre 52 sur 140 · CITOYENS COMMISSAIRES · texte numérisé non relu

CITOYENS COMMISSAIRES

« Les Amis de l'égalité vous adressent l'invitation fraternelle « qu'ils ont faite aux citoyens négociants et armateurs de « cette ville, pour correspondre au vœu du citoyen gouver- « neur, tendant à avoir les fonds nécessaires à l’armement « d'un bètiment en guerre, pour courir sur les pirates qui « nous dévastent journellement. C’est avec plaisir que nous « vous annonçons que notre invitation a été accueillie par « nos concitoyens, et qu'aussitôt que le citoyen gouverneur « aura fait les dispositions nécessaires pour l’achat de ce « bâtiment, les fonds que vous voyez sur l’état de souscription « seront à la disposition des commissaires que nous avons. « nommés, pris dans le sein du commerce, pour mener à « bien cette opération si urgente pour les circonstances ac- « tuelles.

« Salut, Citoyens commissaires, « Vos égaux en droit, les membres de la société des Amis « de l'égalité. | | € L. MAISIÈRES, Président.

« Bory, S. BurrarpiN, Secrétaires. »

La situation morale de la colonie n’était pas plus satisfaisante que son état matériel. Dans son compte rendu, Lacrosse a fait observer que les colonies en 93 étaient loin d’être à la hauteur de la révolution; qu’on y était moins avancé qu’en France en 1790. Il avait raison. Les colons, en général, n'avaient en politique aucune opinion arrêtée. Ils demandaient à vivre dans l'ordre, le travail et la tranquillité, sous quelque gouver-

nement que ce füt, république ou monarchie. Cette absence d'opinion était un mal, parce que les partis, qui se présentent toujours comme pouvant assurer l’ordre, le travail et la prospérité, les trouvaient plus disposés à les écouter et à les suivre : il en résultait qu’ils étaient sans cesse ballotés entre les partis extrêmes, marchant tantôt avec les royalistes, tantôt avec les sans-culottes, et ne s’arrêtant nulle part, parce que partout était la déception. Ils rencontraient l’agitation et la misère là où ils espéraient trouver le calme et la prospérité.

Les gros planteurs faisaient exception à cette règle. Par la famille, comme par la fortune, tenant généralement à l’aristocratie, ils voyaient avec effroi et dégoût l'établissement de la république et le règne des hommes qu'ils appelaient des vanu-pieds. Ils étaient donc disposés à faire obstacle au gouvernement. Pour le moment, vaincus, quelques-uns de leurs chefs étaient partis, d’autres faisaient leurs dispositions pour ailer attendre, en pays étranger, des temps supposés devoir devenir meilleurs.

En dehors des gros planteurs et de la masse de la population blanche, on comptait un troisième parti composé d’exaltés, d'ambitieux ou de fripons. Ceux-là ne se contentaicnt point du gouvernement de la république : à limitation de ce qui se passait en France, ils voulaient établir le règne de la terreur, afin d'arriver à la domination ou à la fortune. Ce parti pouvait s'appeler la montagne coloniale. Faible de nombre, il en imposait par son activité et son audace. Ne reculant devant aneun moyen, prèchant des doctrines subversives de tout ordre, de toute police, de toute hiérachie; d’une ardeur incomparable à faire des prosélytes, employant tour à tour les caresses ou les menaces; parlant, courant, se multipliant, il paraissait nombreux et il était redoutable; entrainant les ignorants, séduisant les faibles, il avait pour auxiliaires ces hommes que l’on trouve en tous temps et en tous lieux lorsqu'il s’agit de piller ou d'égorger, qui disparaissent avec le calme pour se montrer instantanément dans les grandes crises

sociales, comme aux Antilles les pluviers avec l'ouragan. À sa tête marchaient Verdelet, Maisières, Gauguery, Cauby, Thyrus Pautrizel, Guillermin, Biguerisse, Sabathier-Saint-André. Celui-ci, on se le rappelle, avait été chassé de la colonie comme vagabond, homme sans aveu et perturbateur du repos public. Les habitudes de ce révolutionnaire en faisaient un homme précieux aux montagnards : familier avec tout ce qu'il y avait de bas dans la société, il avait un libre accès auprès de la multitude, sur laquelle, au moyen de son intelligence relative, il exerçait une influence sans limites. Il se servait de cette influence pour soulever ou calmer les passions, selon les circonstances ou les besoins du parti. Du reste, parmi les montagnards on ne comptait pas d'hommes de valeur. C'étaient des braillards qui connaissaient le vocabulaire du temps, et qui l’'employaient

- partout et toujours. Collot les comparait aux petits oiseaux

qui, à l’approche de leur mère, ouvrent le bec pour demander de la pâture : « Mais, ajoutait-il, je ne puis leur fermer la « bouche, car je n'ai pas ce qu’ils demandent. » |

Par la seule force de la constitution civile et politique des colonies, les libres, sauf de rares exceptions, n'avaient ni

fortune ni instruction. D'un autre côté, les entraves mises aux :

affranchissements ayant été levées, les maitres avaient profité de la circonstance pour donner une masse de libertés. Il en résulta que les rangs des libres furent considérablement grossis par des individus sortant de l'esclavage, privés conséquem-

ment de toute lumière, Les montagnards exploitaient avec.

habileté l'ignorance et la crédulité des libres. D'eux-mêmes ils tiraient les plus étranges ‘conséquences des mots égalité et

liberté, qu'on ne cessait de faire résonner à leurs oreilles.”

Ainsi, comme exemple : le blanc, généralement propriétaire par lui ou les siens, n’exerçait pas de métier, ne se livrait point aux ouvrages de la main, du moins pour compte d’autrui, moyennant salaire. La loi du 4 avril ayant assimilé les libres aux blancs, les premiers s’imaginèrent que l’assimilation devait être complète : puisque les blanes ne travaillaient point, ils ne devaient pas non plus travailler. Beaucoup, parmi

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