‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 5)Chapitre 53 sur 140 · PUR PR LR PISTE · texte numérisé non relu

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eux, pour faire acte de blanc, cessèrent de s'occuper de leurs travaux journaliers. Ils se rendaient aux clubs, où les principes professés achevaient de les égarer. Ils s’en prenaient à l'autorité locale de ce qu’ils n’avaient pas de propriété, ou tout au moins de moyens d'existence : la possession de ces choses était une conséquence, selon eux, de leur assimilation aux blancs et du principe d'égalité décrété par la république.

Collot pensait qu’il était politiquement juste de faire droit, en partie, aux prétentions des libres. Pour y parvenir, il proposait de faire rapporter les titres des anciennes concessions à l’effet de les examiner, et de faire rentrer au domaine de l'État toutes les terres livrées autrefois à des conditions qui n'avaient pas été remplies, et de les distribuer aux libres. Dans la circonstance, le cœur de Collot égarait son esprit. Peu de concessionnaires avaient rempli, à la lettre, les conditions des concessions, et c’eût été un mal qu’ils les eusssent remplies. Dans les premiers temps de la colonisation, l’objet principal étant le déboisement, nulle concession ne fut faite sans la condition de défricher dans un délai déterminé. Toutes les terres ayant été concédées, si la condition de la concession eût été exécutée à la rigueur, la colonie aurait été complétement dépouillée de ses.forêts, source de la salubrité de l’air et de l’abondance des eaux. Mais les planteurs avaient compris Ja nécessité pour eux de ne pas défricher une certaine étendue de terrain, située dans la partie élevée de l'ile, afin d’en tirer des bois de construction ou d'autres matériaux nécessaires à l'exploitation des usines. C’est à cette réserve que sont dues aujourd'hui les forêts de la colonie. Loin-de chercher à en faire disparaitre les restes, il est regrettable qu’on n'apporte pas plus de surveillance dans leur exploitation. Ils sont livrés au vandalisme le plus destructeur : des arbres rares et précieux sont abattus et convertis en charbon. Malgré l'utilité incontestable de ces bois, il n’est pas douteux que la réserve faite par les planteurs ne constituât une inexécution, laquelle, au temps de 95, aurait été un motif suffisant pour faire prononcer la réunion au domaine de l'État de la terre concédée. IL est vrai qu'il existe

une ordonnance du 3 août 1722 qui autorise les concessionnaires à conserver en bois debout le tiers des terres concédées. Mais à l’époque de cette ordonnance la plus grande partie des terres de la colonie avait été concédée sous l’empire des lois antérieures, qui exigeaient le défrichement total; aurait-on accordé à l’ordonnance un effet rétroactif? La plupart des propriétés de la colonie étaient déjà sorties des mains des concessionnaires par ventes, échanges ou successions. Aurait-on forcé les propriétaires actuels à rapporter les titres primordiaux de la concession? On se rappelle que déjà, en 1774, le conseil supérieur rangeait une semblable obligation au nombre des choses impossibles. N’aurait-on pas trouvé dans l’absence du titre primordial de la concession une cause de réunion au domaine? Il n’est donné à personne de prévoir ce qui serait sorti de l'examen des titres des propriétés, confié aux montagnards, ennemis systématiques et violents des planteurs. |

La proposition du gouverneur, à son insu, avait donc pour objet de mettre en question la plupart des propriétés, de dépouiller les uns pour enrichir les autres, d’exciter les spoliés contre les enrichis, de raviver les haines, enfin de tout remuer; elle était conséquemment dans les termes de l’idée révolutionnaire: mais faite au nom de l’ordre et de la. tranquillité elle fut immédiatement aristocratisée et rejetée par la commission générale et extraordinaire.

Aux dissentiments politiques venaient s'ajouter le préjugé de couleur et les antipathies de castes. IL était impossible de faire franchir en un jour la barrière que depuis tantôt deux siècles toutes les lois venues de la métropole avaient élevée afin de séparer les différents éléments composant la société coloniale. De la loi, le préjugé de couleur avait passé dans les mœurs et toutes les couches de la population en étaient imprégnées. Les libres s’indignaient de l’existence de’ ce préjugé. Ils auraient voulu que l'égalité proclamée descendit du droit dans le fait, et qu’elle sortit immédiatement du forum pour entrer dans les salons. Marchant en avant des libres, les montagnards leur montraient les planteurs comme responsables

. de l’iniquité du préjugeé. L’inquiétude, la défiance, la haine, la colère étaient partout. Ces sentiments divers n’attendaient que le moment opportun pour se révéler dans toute leur énergie. #44 x

- Pour achever d’esquisser la situation, il faut ajouter que tout flottait au hasard, sans lois ni règles , selon les besoins ou les -caprices du moment. Les anciennes lois, faites sous le règne d’un roi, étaient rejetées par la raison qu’elles ne pouvaient être suivies par de bons républicains; et les nouvelles, faute d'instructions de la métropole, restaient sans être promulguées. Collot, en prenant le pouvoir, avait annoncé son intention

de bannir les divisions. Il avait dit qu’il voulait que son administration fut un ministère de concorde et de paix. Cela ne faisait pas le compte des montagnards. Pour atteindre au but où ils tendaient il leur fallait autre chose. Aussi, se débarrasser du gouverneur, en rendant son administration impossible, fut

chose résolue par les meneurs.

Pour faire face aux difficultés actuelles et aux embarras sans . cesse renaissants, Collot apportait son honnêteté, son courage et son désir du bien. Il n’affrontera pas seul le danger : dans

…— la lutte il sera soutenu par des hommes de cœur, voulant la république, mais fondée sur la liberté et le respect des droits de chacun et de tous. En première ligne apparaissent Babut et les deux frères Ducomet : tous trois pouvant braver avec le même sang-froid les vociférations de la multitude ou les clameurs d’une assemblée en délire, le feu de l’ennemi ou le canon d’un pistolet, dans une affaire particulière.

Comme il l'avait promis, l’un des premiers soins de Collot fut de chercher à ramener la paix dans les esprits, en confondant les intérêts dans l'amour du gouvernement républicain. Dès le 25 mars, il provoqua de la commission générale et extraordinaire un arrêté ordonnant une fédération générale de toutes les paroisses, suivie du serment à la république. Dans sa pensée, le serment prêté devait être une absolution des fautes du passé. Prenant occasion de cette solennité, il fit une proclamation dans laquelle il s’adressait aux sentiments qui animaient les

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diverses fractions de la population. Aux blancs il disait de se débarrasser du préjugé de couleur ; aux hommes de couleur il montrait ce préjugé comme une maladie de langueur contre laquelle les moyens violents sont impuissants, et il les exhortait à attendre tout du temps, dans la modération et dans la sagesse. À ceux qui repoussaient la république, qui pensaient pouvoir se sauver de l’anarchie démagogique en se jettant dans les bras d’une puissance étrangère, il disait : « En vous supposant, ce € que vous n'aurez jamais, le pouvoir de vous donner à nos « ennemis, songez que nos armées sont toutes victorieuses, «et qu'après la conquête de quelques royaumes qui font obs- « tacle à son établissement, la république saura bien se faire « restituer ses colonies pour en faire un exemple. Alors caleu- « lez, pesez dans quel dédale d'horreur vous allez vous jeter, « privés de toutes consolations, de vos amis, de vos parents, « de vos fortunes, de vos habitudes même, car on ne cesse pas « d’être Français, sous quelque domination que l’on passe. »

À tous il indiquait l’union dans la république comme un fait nécessaire, indispensable pour rappeler la paix à l’intérieur-et mettre la colonie en état de se défendre-contre l’ennemi extérieur.

Connaissant, en outre, la puissance des clubs, il engagea ceux de la Basse-Terre et de la Pointe-à-Pitre à l’aider dans son œuvre de conciliation et de paix. En effet, ces sociétés populaires firent aux habitants des campagnes des adresses dans lesquelles ils étaient invités à bannir de leur esprit toute inquiétude, leur promettant sûreté et protection.

Plein d'espérance dans l’accomplissement de ses vœux, Collot partit pour une tournée dans l'ile, afin d’en constater

l'état matériel, et de convier la population à l'union par sa parole

dite à chacun. Il était accompagné par les citoyens Polh et Benoit-Cavay, membres de la commission générale et extraordinaire. Voulant conformer sa conduite à ses discours, il prit pour l'un de ses aides-de-camp un homme de couleur, le citoyen Charlemagne, et alla faire une visite à la dame Clugny de Nuits dont le mari, considéré comme l’un des principaux chefs

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