‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 5)Chapitre 65 sur 140 · DOC PTE TE PT D TS · texte numérisé non relu

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favoriser le projet. des brigands. Des marins, prisonniers à Saint-Cristophe, échangés, arrivaient à la Basse-Terre sur un parlementaire danois. Ces prisonniers furent-ils immédiatement gagnés par d'autres marins comme eux, au service des montagnards, et qui avaient été les recevoir au débarcadère? Quoi qu'il en soit, ils se rendent au elub et font un récit effrayant des traitements cruels que les prisonniers français avaient à supporter des émigrés dans les îles anglaises. Ce récit était évidemment mensonger, car on ne pourrait l’admettre qu’en supposant que l’administration anglaise se füt effacée pour laisser aux émigrés, à des étrangers, la police de ses prisons. Le caractère anglais repousse une semblable supposition. Toutefois, au récit des prisonniers, des hommes affidés font éclater la plus vive indignation ; ils sortent de la salle criant, gesticulant et se faisant suivre par la multitude, qui, toujours curieuse, suit pour voir. Ils se rendent, sans s'arrêter, à l’artillerie. Là, ils développent, commentent, amplifient la narration des marins de Saint-Christophe. Les esprits s’échauffent, les têtes se montent, le monde assemblé appelle le monde, et en quelques instants il se forme près des fossés du fort un énorme rassemblement, qui demande à grands cris la tête des détenus. Mais il n’était pas facile d'arriver jusqu'aux prisonniers. Le commandant du fort était le brave Ducomet, qui, au premier avis du projet des brigrands, avait fait lever le pont-levis. Le maire, Albert, et le procureur de la commune, Babut, se rendent sur les lieux. Leurs prières, leurs exhortations, leurs ordres, tout est méconnu.

Bosquet de Pincevoir, Lépinard père, le chevalier de Pontevès, de Pontevès cadet, Lafage, Lecointre-Berville, Latour Duligny, René Barboteau, Le Vassor Mondésir père, Beauregard Le Vassor, Sergent Al- Jeaume, Sergent de Lacoudray , Elie Savarin , Gardel Saint-Alari, Vipart : de Maloiselle, le chevalier de Belestre, de Belestre-Laffisser, de Belestre de la Baronnie, Lemercier de Richemont, Boisjolan , de Zévalos, Durère, J.-P. Petit Lebrun, Simon aîné, Beauchênes, Pécoul, Louis Lerver, Labarthe, Vassal, Le chevalier de Briols, Bonnechose, le chevalier de Crosnier. ;

A la multitude s'étaient joints les canonniers. Ces soldats égarés demandent à monter à l'assaut du fort pour égorger des compatriotes, des malheureux sans défense. Le maire et le procureur de la commune débordés, ‘ne pouvant rien par la persuasion, requièrent le gouverneur de commander les dragons pour faire rentrer les canonniers dans le devoir. Singulier temps, où l’on était forcé de recourir à des soldats pour empêcher d’autres soldats d’égorger des prisonniers! Maisles dragons ayant recu l’ordre de ne pas faire usage de la force et de procéder par des conseils, des exhortations , n’obtinrent pas plus de succès que le maire et le procureur de la commune. Les canonniers et les marins se mettant en pleine insurrection, se rendent en masse à l'hôtel du gouverneur. Ils demandent Collot. Celui-ci paraît. La présence du chef n’impose pas aux révoltés. Loin de là, ces brigands poussent l’audace jusqu’à lui faire sommation de se rendre au fortetd’en faire ouvrir les portes, afin d’en finir avecles gueux d'aristocrates. Collot repousse avec indignation la pensée de ces misérables. Alors on se saisit de sa personne, les poignards sont levés avec menace d’en finir aveclui-même, s’il résiste au vœu du

peuple. Le vœu du peuple! c’est ainsi que, dans l’accomplisse- .

ment de leurs forfaits, les scélérats;invoquent et profanent le saint nom du peuple. Un marin nommé Cadet, aux formes herculéennes, dont l’exaltation paraissait dominer l’exaltation de ses complices, mit deux fois son poignard à la gorge du gouverneur, menaçant de l’enfoncer, s’il persistait dans son refus de faire ouvrir les portes da fort. La résistance de Collot et son

sang-froid, au milieu de cris forcenés et sous le poignard des

assassins, pour avoir élé plus ignorés, ne furent ni moins nobles, ni moins héroïques que le sang-froïd et la résistance de Boissyd’Anglas dans la journée du 20 mai 1795.

Sous la pression des brigands, le commissaire national Gerlain

“s’avisa d’un expédient qui fut couronné de succès, mais qui n@

faisait que retarder la difficulté. Afin de les éloigner, il leur promit que, pendant la nuit, on préparerait les moyens de juger les prisonniers le lendemain matin. Collot appuya cette promesse, et son hôtel fut évacué. Les brigands s’éloignèrent, mais

avec la menace de revenir afin d’avoir satisfaction. Il était onze heures du soir lorsque se termina cette scène révolutionnaire. Collot, prévoyant de nouveaux désordres pour le lendemain, invita le maire à convoquer le conseil général de la commune, afin qu’il püt être réuni de grand matin. Mais ce magistrat, de lui-même, avait compris le besoin de cette mesure et s’en occupait-lorsque l'invitation lui parvint.

Le lendemain, à peine s’il était jour, que les mêmes brigands étaient au gouvernement, demandant à Collot l’exécution de sa promesse, le jugement immédiat des prisonniers. Qu'on les juge et qu’on nous les livre, eriaient-ils. Ainsi ils réduisaient leurs prétentions à ce que des juges quelconques voulussent bien être leurs complices; ils consentaient à ce que les détenus passassent dans la salle d’un tribunal en marchant à la mort! Le gouverneur répondit qu’on allait de suite s'occuper du sort des prisonniers. En effet, il sortit et se rendit à la municipalité, ayant pour escorte une formidable bande d’assassins. Il trouva déjà assemblé le conseil général de la commune, qui, de plus, avait convoqué toutes les autorités constituées. Bientôt furent réunis le tribunal de district, le juge de paix, les assesseurs, l’ordonnateur et les commandants de bataillons. Tous ces hommes de fonctions diverses, d'administration, de robe et d'épée, réunis aux magistrats du peuple, se constituèrent en un grand tribunal. La question à juger était celle-ci: « Peut-on mettre les prison- « niers du fort Saint-Charles immédiatement en jugement?» La question pouvait se poser en d’autres termes : demander si les autorités du pays pouvaient prêter la main à un assassinat! Le tribunal décida :

« Que le délit reproché aux prisonniers étant une attaque à « la souveraineté nationale, il n’appartenait qu’à elle, ou à « ceux qu’elle déléguerait, de les juger; qu’en attendant, on « ne pouvait que se borner à les tenir en lieu de sûreté; que « la ville de la Basse-Terre, encore pure de tout forfait, ne « pouvait se couvrir d’une tache ineffaçable, au moment de « toucher le prix de son patriotisme et de sa bonne conduite « des mains des représentants du peuple; que cet attentat expo-

« seraitsans doutenosfrères, prisonniers dans les îles anglaises, « à devenirles victimes de la fureur des émigrés, qui les tiennent « à leur disposition. » |

Ainsi ce tribunal improvisé comprit que, dans la circonstance, un jugement serait un assassinat, et il osa le proclamer. Honneur à lui!

Pendant la délibération, une foule compacte et mugissante assiégeait les abords de la municipalité. La décision rendue, Babut l’apporte au peuple et la développe avec chaleur. L’attitude de son auditoire fait croire qu’il va l’entrainer. Mais tandis qu’il parle, lecommandant de l'artillerie, Félix, envoie en toute hâte prévenir le gouverneur et les autres autorités qu’il n’est plus maître de ses canonniers, qui font des dispositions pour l’attaque du fort. Toutes les autorités, qui étaient réunies à la municipalité, courent à l’arsenal. Elles arrivèrent lorsque déjà les canons chargés commençaient à être mis en mouvement. A la vue des chefs, les canonniers s’arrêtent et lès tambours battent aux champs. Sans perdre de temps, Babut fait lecture aux canonniers de la décision prise à la municipalité. Il la commente. La circonstance le rend éloquent. Il peint la Basse-Terre, vierge de toute souillure, perdant en un jour, par un forfait exéerable, le

fruit de tout son passé. Tuer, égorger des individus sans dé-

fense, mais c’est un crime dont Le militaire français ne se souilla jamais! dans le fracas des armes, lorsque le canon gronde et qu'il pourrait être entrainé par l’ardeur du combat, s’il rencontre un ennemi qui ne se défend plus, il le fait son prisonnier; mais le tuer! non, non, jamais! Et il ne s’agit pas d’ennemi, mais d'individus déjà prisonniers.

C'esten vain que Babut s’épuiseen efforts, onnel’écoute point; sa voix est étouffée par des cris. C’est en vain encore que les. différents fonctionnaires se divisent etse mêlent aux groupes pour faire entendre la raison; on les repousse, on s’attelle aux. canons et on les traine. Ils allaient franchir l’enceinte de l’arsenal, et alors on ne pouvait plus prévoir ce qu’il'en adviendrait, car on savait que Ducomet n’était pas homme à laisser égorger des prisonniers confiés à sa garde!

Dans ce péril, sans s'être concertés, Collot et Babut eurent Ia Ja même pensée. Tous deux furent poussés à l’un de ces actes que le danger n'inspire qu’au courage héroïque, mais qui assure le succès. Es attendirent les canons à la porte, et, se jetant à leur gueule, ils erièrent que l'artillerie ne passerait que sur leurs cadavres. À la vue de cette action de sublime dévouement, les marins et les canonniers quittent les canons et reculent étonnés. Ils

-n’avaient pas compris des raisonnements, mais un trait de cou-

rage fit descendre la lumière dans leur esprit ineulte. Émus, ils retournèrent les canons et allèrent les remettre à leur place aux cris de vive la république!

Pendant ce temps, une autre scène se passait dans le fort. Instruils des faits du dehors, les prisonniers s’attendaient à la mort et s’y préparaient, non avec la résignation du sauvage, qui, jugeant toute résistance inutile, se livre sans défense aux coups de l’ennemi, mais avec la résolution du spartiate, consentant à périr, mais en entrainant avec soi le plus d’ennemis possible. M. de Vermont fils qui, à une laille peu ordinaire unissait une force herculéenne et le courage le plus résolu , s’arme le premier d’une barre en fer qu’il arrache à une fenêtre; il anime, excite sescompagnons, au nombre de quarante-deux, et leur inspire la résolution de se défendre jusqu’au dernier soupir. Aussitôt les bancs, les lits de camp sont mis en pièces, et chacun se fait une arme: d’un débris. Des dispositions stratégiques sônt faites : on arrête la manière de défendre les portes; les lieux de retraite sont indiqués pour se défendre encore.

Un autre homme dans le fort n'avait pris que quelques ins- {ants de repos. Avant le jour, revêtu de son uniforme, il se promenait sur les remparts et s’arrêtait de temps en temps pour plonger des regards dans la cour de l'arsenal. La mort était peut-être ce qui l’inquiétait le moins, car dans vingt occasions il avait montré le peu de cas qu’il faisait de la vie: mais son honneur , sa réputation! Les officiers sous ses ordres, inquiets eux-mêmes des événements qui menaçaient de s’accomplir, l'avaient suivi et l’entendaient penser tout haut. Lui, commandant du fort, allait-il laisser égorger des prisonniers confiés à sa

garde? Devait-il rester le complice immobile et muet de ce forfait? Fallait-il défendre à des Français l’entrée du fort à coups de canons. « Des Français! s’écria-il, ce ne sont pas des Français, « ce sont des assassins! » Il se promenait toujours, la tête baissée, ne la relevant que pour jeter un coup-d’œil sur l’arsenal. Lorsqu'il vit l'énorme rassemblement s’agiter et déplacer les canons, se tournant vers ses officiers : « Qu’on batte le rappel! La troupe assemblée, il lui dit : « Mes amis, les hommes e qui sont là, — en leur indiquant la prison , — n’ont pas la « même opinion que nous : ce sont des royalistes, des aris- « tocrates, tout ce que l’on voudra, mais ce sont des prison- « niers et nous sommes soldats! On veut les égorger. Devons- « nous le souffrir? — Non! non! répondit la troupe. — C’est « bien, ajouta Ducomet. Je ne pouvais pas attendre autre chose « de militares républicains et français, Mais nous sommes bien « peu de monde pour résister à une attaque (1). Je vais faire « des dispositions# N'ayez aucune gun Je réponds de « tout sur ma tête. » PTT

En parlant ainsi une idée avait traversé le cerveau du commandant du fort. ILse rend à la prison des aristocrates. « Messieurs, « leur dit-il, êtes-vous d'humeur à vous laisser égorger sans ré- « sistance? » — Voyez plutôt, répondirent les prisonniers, en lui montrant les armes qu’ils avaient fabriquées. — « Fort bien, re- « prit Ducomet, mais ce n’est pas avec des morceaux de planche « qu’on se défend contre des balles et des boulets. Voulez-vous « devenir mes soldats pour quelques heures? » — A cette proposition il y eut un assentiment unanime. — « Mais j'y mets une « condition, dit le commandant, c’est que vous allez jurer sur « l’honneur de me remettre, à la première demande, les armes « que je vais vous confier. » Ce serment prêté avec acclama=« tion, Ducomet arma les prisonniers et augmenta ainsi sa troupe de quarante-deux soldatsintrépides, carilallait s’agir pour eux de la vie ou de la mort. Mais toutes ces précautions étaient inutiles :

(1) Le fort n’était gardé que par une seule compagnie.

le dévouement de Collot et de Babut avait arrèté et désarmé les assassins.

Le courage de Collot, son sang-froid et sa hardiesse, avaient

profondément agi sur les hommes du peuple et changé leur ressentiment et leur colère en admiration. Le 12 février, le gouverneur fut étonné de voir entrer dans son salon le même marin qui deux fois, dans la soirée du 10, l'avait menacé de lui enfoncer le poignard dans la gorge. « Citoyen gouverneur, lui

dit cet étrange visiteur, je quitte la Basse-Terre, mais je ne voulais pas retourner à la Pointe-à-Pitre sans vous faire mes excuses. Il faut que je vous le dise : j'avais promis d'apporter votre tête à la Pointe-à-Pitre. Ce sont ces coquins qui m'avaient trompé. Mais je vois que vous êtes un brave homme, et je suis.prêt à sacrifier ma vie pour vous. »

Cadet n’eut pas plus tôt achevé ce singulier aveu qu’il s’éloi-

gna, et depuis Collot ne le revit plus.

Les montagnards accusèrent Collot, Babut et toutes les autres

autorités de là Basse-Terre d’avoir couvert de leur protection des aristocrates. IL est vrai que, sous le règne du divin Marat, l'action de Collot et de Babut était digne du dernier supplice.

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