CHAPITRE VIE
Annonce de l'attaque de la Martinique par les Anglais. — Préparatifs de défense de Collot. — Conduite des montägnards. — Révolte à la Pointeà-Pitre des modérés contre les terroristes. — Perfidie. — Conseil général de la commune de la Basse-Terre. — Chambre organisatrice provisoirement administrative. — Proclamation de Collot. — Appel aux armes. — Causes de la tiédeur des colons. — La flotte anglaise. — Reddition des Saintes. — Débarquement au Gosier. — Débarquement au Val-de-Lorge. — Incendie dela Basse-Terre. — Mise en liberté des prisonniers du fort Saint-Charles. — Capitulation. — Collot arrêté aux États-Unis d'Amérique. — Le brick américain Xetty. — Correspondance trouvée à bord. — Confiscation. — Collot réhabilité.
Une semaine ne s'était pas écoulée depuis que la colonie avait été si vivement impressionnée par l’horrible assassinat tenté sur les prisonniers du fort Saint-Charles ; la Basse-Terre était encore en proie à cette agitation qui suit tout grand événement, lorsque, dans la soirée du 17 février, par un bateau échappé la veille de Saint-Pierre, parvint au gouverneur la nouvelle que les Anglais avaient envahi la Martinique, et que Rochambeau, chassé de toutes ses positions, avait été réduit à s’enfermer dans le fort de la Convention. |
A l'attaque de la Martinique devait nécessairement succéder celle de la Guadeloupe. Pensant qu’en présence du danger toutes les haines, tous les dissentiments politiques s’effaceraient, et que les esprits se rallieraient dans un seul désir, dans le besoin unique de se préparer à repousser l'invasion étrangère, Collot, par des courriers qui avaient ordre d'aller nuit et jour, se hâta de communiquer à toutes les municipalités et aux commandants de la force publique les faits parvenus à sa connaissance, leur annonçant, en même temps, qu'il allait mettre la
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colonie en état de siége. Les montagnards rejetèrent comme une fable l’arrivée d’une flotte anglaise aux Antilles avec des troupes de débarquement. Verdelet, ex-président du comité de sûreté, en recevant la circulaire de Collot, écrivit au bas: « Cette « nouvelle est fausse. C’est une nouvelle fabriquée par le gou- « verneur. » Le commandant en second Lafolie ayant recu ordre de prendre dans l'arrondissement de la Grande-Terre des mesures relatives aux circonstances, voulut s’entendre avec le conseil exécutif et la municipalité de la Pointe-à-Pitre, mais il fut fort mal accueilli dans ses ouvertures. Loin de vouloir le seconder, on exigea de lui, sous peine d’être privé de sa liberté, la promesse de n’exécuter aucun des ordres de Collot. IL y eut même une motion pour le faire arrêter sur l'heure, par le motif que, destitué de ses fonctions, n'étant rien à la Pointeà-Pitre, il s’ingérait de recevoir et de répandre des écrits incendiaires.
Cependant un certain nombre de citoyens de la Pointe-à- Pitre, des capitaines de corsaires à leur tête, irrités de la fausse sécurité dans laquelle les avait entretenus le corps représentatif révolutionnaire, et fatigués de son despotisme, prirent la détermination d’en débarrasser le pays. Le 21, ils se réunissent, s’arment et descendent dans la rue pour dicter leur volonté. Pris à l’improviste, les montagnards demandent à s'entendre. Ils envoient en parlementaires quelques-uns de leurs affidés. Leur langage est celui de la conciliation et de la paix. Ils ne comprennent pas que des frères se lèvent en armes contre des frères, lorsqu'il aurait suffi d’articuler leurs griefs pour qu'on s’empressat d'y faire droit. La municipalité intervint. . - On promit tout ce que demandèrent les mécontents; tout ce qu'ils voulurent qu'on jurât'on en fit le serment. Pour cimenter le traité on donna et l’on reçut le baiser fraternel. Les révoltés satisfaits et contents se dispersèrent, et chacun se retira chez soi pour déposer son arme et revenir prendre part à l’allégresse commune. Mais lorsqu'ils reparurent sur la place publique, les
montagnards se ruèrent sur eux et les attaquèrent à coups de =
fusils. Par cette trahison, les opposants au corps représentatif
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révolutionnaire, ayant été facilement vaincus et dispersés, durent chercher leur salut dans une prompte fuite, abandonnant leurs propriétés qui furent confisquées.
Le corps représentatif révolutionnaire, aigri par la tentative infructueuse du 21 février, déploya une plus grande fureur dé-. magogique. Tout ceux qui étaient suspects de ne pas partager complétement les idées des montagnards furent proscrils. Le commandant en second Lafolie, malgré le système de neutralité qu’il observait, fut contraint de s'éloigner de nouveau. Mais le véritable cauchemar des sans-culottes, c'était Collot. Leur haine contre ce fonctionnaire passe toute croyance. Dans un écrit, signé par deux membres de l’assemblée révolutionnaire, on reprochait aux canonniers et aux marins de n’avoir pas encore débarrassé les patriotes de cet homme superbe.
Le pays se dissolvait dans l’anarchie. Chacun pensait pouvoir fixer l'opinion après l'avoir entraînée. En l'absence d’une autre assemblée s'appuyant sur l’élection populaire, le conseil général de la commune de la Basse-Terre, qui du reste s’était déjà attribué le droit de gouverner, était la seule autorité constituée qui pût faire contre-poids au corps représentatif révolutionnaire. Le 22, il fit répandre et afficher la proclamation suivante :
« Le conseil général de la commune de la Basse-Terre, en « permanence,
« À tous les républicains français dans la colonie. « Frères et amis,
« Dans la défection du corps colonial, c’est au conseil géné- « ral de la commune de la Basse-Terre, par sa situation, de « sauver la colonie, de concert avec le gouverneur. Il a juré « d’être fidèle à la république française, une- et indivisible, « à la liberté, à l'égalité; il ne sera pas parjure à ses ser- ‘ « ments. |
« Républicains! Il n'est que trop vrai, la Martinique est « au pouvoir des Anglais! La trahison a encore opéré cette
infàme reddition. L’ennemi est à nos portes, nous menace, et un prétendu corps représentatif et révolutionnaire, rebelle et réprouvé, prèche l'anarchie, la guerre civile, agite les passions les plus haïneuses, et veut, par ces fatales divisions,
livrer la Guadeloupe à la rage contre-révolutionnaire des
émigrés !
« Voici, en abrégé, le tableau de ses derniers forfaits liberticides :
« Le prétendu corps représentatif et révolutionnaire a voulu affamer les patriotes de la Basse-Terre, en défendant à Levacher d’envoyer les farines que l’ordonnateur Voisin réclamait, et que le ministre de la République près les États- Unis avait envoyées au secours de la Guadeloupe. IL les destine à mendier des signatures pour prolonger sa précaire et eriminelle existence.
€ I à avili ladoyauté de la République, vertu honorée par l'acte constitutionnel, en refusant de payer une dette sacrée et légitime pour des objets de défense, fournis par un capi-
aine danois, sous le coupable prétexte que Voisin est en .
état d'accusation par ce même corps.
« Enfin, il provoque au désordre, à l’anarchie, en décla: rant les délégués de la République suspendus des fonctions qui leur ont été confiées par la nation frahçaise; en provo-
quant la désobéissance aux ordres de ces chefs par la menace
d’être déclaré traître à la patrie. Et, pour couronner ces coupables attentats, le malveillant Verdelet, ex-président du comité de sûreté, a l’audace d'écrire que le siége de la Martinique et la prise de Saint-Pierre sont une nouvelle fabri-, quée à la Basse-Terre par Collot.
« Braves sans-culottes! fidèles à la République, une et indi-
visible, volez, venez augmenter les forces de- vos frères de la Basse-Terre, et périssent les traitres qui veulent nous livrer! Là, vous verrez les courageux marins échappés aux suites affreuses de l’infâme trahison de Saint-Pierre; venez, vous trouverez au milieu de nous union, fraternité, valeur et résolution inébranlable de s’ensevelir sous les ruines de
« la colonie, plutôt que de la laisser ravir, par qui que ce soit, « à la Nr: di NB française une et indivisible.
« Les membres du conseil génér al de la commune ,
« ALBERT, maire; L. BENOIT, ARTAUD , Jude Dormonr, officiers
« municipaux ; Bagur, procureur de la commune; Bossanr,
« BELYUE, BEAUROCHER , BAPTISTE LE BORGNE, BoUGE, RiBAUT,
« notables; Guyon, secrétaire greffier. »
Sans troupes européennes, sans argent, sans approvisionnements, la colonie n'ayant à opposer à l'ennemi que ses propres enfants, qui manquaient de fusils et des autres fourniments nécessaires à la guerre, n'aurait pu espérer un succès que sous la condition que ses habitants se fussent entendus, et nous savons quelles dissentions régnaient parmi eux! Les uns étaient proscrits sous le nom d’aristocrates, les autres, divisés en terroristes et en modérés, avaient plus peur d'eux-mêmes que des Anglais. Collot ne se faisait pas illusion sur la situation. Toutelois, dans ses proclamations, il montrait de la confiance. D'un autre côté, il ne négligea aucun moyen pour rendre la défense possible. Le 28, de concert avec le conseil général de la commune de la Basse-Terre, il arrêta la formation d’un bataillon de chasseurs de cinq cents hommes, pris parmi les es-. claves. Cette recrue assemblée, on n’avait rien à lui donner, ni armes, ni vivres. Pour la nourrir, on demanda de la farine de manioc aux habitants; pour l’armer, on fit une visite domiciliaire chez tous les citoyens, à l'effet de ne laisser à chacun qu'un seul fusil. Afin d’avoir un peu d'argent, on sollicita dans toutes les communes des offrandes patriotiques.
Pendant ce temps, la nouvelle assemblée s'était constituée, et avait pris le titre de chambre organisatrice, provisoirement administrative. Son premier acte fut de prononcer la dissolution du corps représentatif révolutionnaire. Cette assemblée essaya de se maintenir, mais, abandonnée par l'opinion, ses décrets n'étant plus suivis, ses appels restant sans écho, ses membres se dispersèrent, léguant à la colonie tous les ferments de discorde et de haine.
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Collot se démenait pour ranimer les courages, exciter. le zèle, provoquer l'enthousiasme, mais tout restait froid autour de lui. Ce qui manquait aux colons, ce n’était pourtant pas le courage, fibre éminemment sensible chez eux, et qui frémit aussitôt qu’on la touche. Mais battre les Anglais, les rejeter sur leurs vaisseaux, c'était retourner au régime de liberté auquel on venait d’être soumis, et ils se demandaient s’il y avait quelque chose de pire que la liberté des montagnards.
Cette liberté cependant, toute redoutable qu’elle était pour ceux qui ne communiaient point dans les principes des sans-
culottes, ne formait pas le seul objet d’appréhension des colons :
ils croyaient aussi imminente une révolte d'esclaves qu’une
descente des Anglais sur les côtes de l’île, révolte excitée par
les restes dispersés du corps représentatif révolutionnaire. Il est possible que les noirs ne méditaient rien de semblable; mais la croyance dans laquelle on était produisait l'effet d’une réalité. De toutes parts Collot recevait des avertissements sur cette révolte. À Bouillante, elle devait être signalée par un coup de fusil et trois coups de corne, et la présence des Anglais par deux coups de fusil et deux coups de corne. Les Anglais se rendant maîtres de la colonie, on passait, à la vérité, sous une domination étrangère, mais on était délivré d'un seul coup et de la liberté des montagnards et de la crainte d’être égorgé
par les esclaves. Les habitants de la Guadeloupe haïssaient les :
Anglais, mais les principes des montagnards leur étaient encore plus insupportables; ils les avaient en horreur. Placés entre deux maux, forcés d'opter, ils choisissaient celui qu’ils jugeaient le moins funeste. Aussi la plupart des communes avaient-elles pris la détermination de ne pas se défendre. Celle du Lamentin
écrivait à Collot : « Ne cherchez pas à combattre : nous sommes
« déjà vaincus. »
Aux reproches du gouverneur aux colons su leur tiédeur
lorsqu'il s'agissait tout à la fois de perdre leur liberté et de
cesser d’appartenir à la France, les colons répondaient : « Que nous parlez-vous de métropole et de liberté. : la « métropole! elle a cessé de se souvenir qu’elle avait des
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« colonies. Vous convenez vous même n'en avoir pas reçu «< une instruction depuis que vous êtes parmi nous. Et n’avons- « nous pas entendu, à la Convention, la proposition de notre « abandon? La liberté! Mais depuis que ce mot est si souvent « prononcé, est-il un despotisme comparable à celui sous. « lequel nous gémissons ? Cette liberté, c’est le pillage, la « prison, la mort! Tenez, mieux vaut encore passer sous uné « domination étrangère que de devenir les ROBE des ter- « roristes ou les esclaves des noirs. »
Cependant, Collot, connaissant l’antipathie naturelle des colons pour les Anglais, me perdait pas l’espérance de rallier tous les esprits, et, au moment décisif, de voir la colonie, passant sur toutes les autres considérations, se lever en masse pour repousser ces étrangers. La Martinique avait succombé, malgré les piques efforts de Rochambeau. Cette nouvelle parvenue le 25 mars à la Guadeloupe, Collot adressa à toutes les communes la cireuiaire suivante: «La Martinique a succombé ! « déjà les cohortes britanniques se préparent à nous assaillir « et comptent encore sur une victoire. |
« Républicains! que votre zèle se ranime pour montrer à « ces vils satellites des despotes que nous pouvons ! mourir, Mais « non subir leurs odieuses lois. »
Les événements marchaient avec rapidité. Le 4 avril, Collot apprit que Sainte-Lucie était aussi tombée au pouvoir des Anglais, et qu'ils faisaient leurs dernières dispositions pour opérer un débarquement à la Guadeloupe. Aussitôt il prit toutes les mesures commandées par la circonstance, fit concentrer, dans les environs de la Basse-Terre, toutes les forces dont il pouvait disposer, afin de les porter sur le premier point menacé; sortir de la ville les femmes, les enfants et les vieillards; reufermer au fort Saint-Charles les assassins des Trois-Rivières; puis il adressa aux habitants cette proclamation :
« Aux armes, citoyens! que les vrais républicains se rallient . « au signal du danger qui nous menace. L’ennemi a envahi l’île « deSainte-Lucie, et le morne Fortuné est le seul poste qui leur « oppose résistance. Là, comme à la Martinique, le désordre,
« la confusion et la malveillance, leur ont rendu faciles les
« premiers succès; les points seuls où les républicains se sont
« ralliés à leurs chefs leur ont fait essuyer des pertes et des fati-
« gues. Évitons ces écucils. Que chacun soit d'avance à son
« poste; que toutes choses soient réglées de manière à ce qu'il. « ne puisse y avoir ni méprises, ni fausses démarches.
« Déjà vos frères de la Basse-Terre et ceux qui les secondent « sont en ligne; déjà la ville est hors d’état d’occasionner le « moindre rassemblemeñt par son évacuation totale; déjà tous « les citoyens, sous les tentes et dans les postes, attendent que « les vils satellites du despotisme osent les attaquer! Notre « quartier général est occupé, et il ne nous reste plus qu’à « apprendre que vous êtes dans les mêmes dispositions. Que « l’égoisme se taise; qu’à la froide insouciance succède le feu « sacré de la liberté ; que tous les cœurs s’embrasent de l'amour « de la patrie; que tous les esprits s’unissent et prouvent « aux hordes anglaises que le vrai Français ne connaït pas de « milieu entre la victoire et la mort. »
Le même jour, une autre proclamation, faite en vertu d'un arrêté d’un conseil de guerre organisé pour la circonstance, fit savoir à la population que tout citoyen qui ne se rendrait pas à son poste, ou qui l’abañhdonnerait, serait puni de mort.
C'était le moment pour les montagnards de se montrer : Verdelet fut arrêté se sau vant par Sainte-Anne ; Gauguery, Guillermin, Aubry et Gauthier furent pris à l’Ilet-à-Fajou, à l'instant où ils allaient s’embarquer sur un navire américain ; Caussade et Masseguin prirent la fuite l’avant-veille de l'apparition des Anglais, sous prétexte d'aller chercher des vivres aux États-Unis d'Amérique. On saisit sur Guillermin un cahier dont les trois premières pages étaient blanches, et la quatrième couverte de . quarante-cinq signatures des membres du corps représentatif révolutionnaire. Dans la procuration laissée à sa femme, il disait : « qu’il se rendait au tribunal souverain de la nation, « pour y réclamer justice. » Le cahier à feuilles blanches s'explique : Guillermin aurait demandé justice pour lui et pour ses complices d'un fait ou de son contraire, selon Fidée
PAR — 251 — dominante à l’arrivée en France, IL n’y a que les montagnards capables de cetté habileté.
Ce fut le 9 qu’on signala la flotte anglaise, composée de cinquante-deux voiles. Arrivée près des Saintes, cette flotte se divisa moilié au vent, moitié sous le vent; puis s’étendit, entoura, cerna ces ilots, qui se rendirent sans tirer un coup de canon. Maîtres de cette position importante, ayant désormais une rade vaste et sûre pour leurs vaisseaux, lés Anglais, sans perdre de temps, dirigèrent leurs forces sur la Grande- Terre. Is opérèrent leur débarquement au Gosier, dans la nuit du 10 au 11. Les communes de la Grande-Terre ne firent aucun mouvement pour s'y opposer. En un clin-d'œil, et sans aucun combat sérieux, toute cette partie de la colonie, ensemble la ville de la Pointe-à-Pitre, tombèrent au pouvoir de l'ennemi. Les.sans-culottes, qui n'avaient pas les mêmes motifs que les modérés pour ne pas se battre, ne furent pas moins prompts à lâcher le pied; dans leur fuite précipitée, ils ne s’arrêtèrent qu'à la Basse-Terre.
Ils s'étaient montrés làches devant un ennemi véritable : ils vont tenter de faire acte de courage contre des infortunés sans défense. Le 14, tous ces fuyards, avec de grands eris et des hurlements, voulurent entrer au fort pour égorger les prisonniers. Ducomet fut obligé de défendre la citadelle contre ce nouvel ennemi. Forcés de déposer le poignard, ils s’armeront
de la torche.
L'ennemi, en possession de la Grande-Terre et de la Pointeà-Pitre, songea à attaquer la Basse-Terre sur deux points à la fois. Tandis qu'une colonne, débarquée au Petit-Bourg, suit la grande route pour prendre possession de Ja Capesterre et attaquer le poste du Bananier, les vaisseaux, dans la nuit du 16 au 17, jettent à terre, au Val-de-Lorge, une autre division. La Basse- Terre allait done être attaquée à droite et à gauche. C’était aussi dans cette partie de la colonie que Collot avait concentré ses
m plus grands moyens de défense. De la rivière du Bananier au Val-de-Lorge , il'avait établi un système de batteries et de re- …, doutes à l’aide desquelles tous les défilés, tous les passages des
rivières étaient gardés et défendus. Toutes ces fortifications convergeaient au Palmiste, également fortifié, et formant le point central. L’ennemi ne pouvait faire un pas sans être retardé par une difficulté, par un obstacle à vainere. Collot croyait si sûre la position du Palmiste, qu’il y avait fait monter les femmes et les enfants, et transporter les archives de la colonie. Le plan de défense de Collot aurait été en effet admirable, il aurait rendu la position du Palmiste inexpugnable; mais c’eût été à la condition d’avoir assez d'hommes pour garnir les batteries et les redoutes semées du Val-de-Lorge au Bananier, et présentant entre les deux points extrèmes une étendue de plus de 25 kilomètres. IL est vrai que le général ne pouvait faire entrer la désertion au nombre de ses combinaisons: il est vrai encore que les premières batteries et les premiers postes étaient suffisamment pourvus d'hommes et de matériel, et que, dans ses calculs, Coilot avait compté que, ces postes forcés, la garnison opérerait sa retraite sur les postes placés en arrière, et ainsi successivement, défendant le terrain pied à pied, jusqu’au Palmiste, où l'ennemi devait arriver harassé et sensiblement affaibli par les pertes essuyées dans les combats de chaque jour. Là, était le beau côté du plan de défense; mais il avait une partie faible. Avec ce plan, il y avait à redouter l’un de ces faits communs à la guerre, une déroute causée par une panique ou toute autre circonstance. Alors le gouverneur n’ayant pas une réserve suffisante pour rallier les fuyards, il était à craindre que la retraite ne s’opéràt point sur les positions placées en arrière; qu'ainsi les batteries et les redoutes non défendues tombassent sans résistance au pouvoir de l'ennemi. Collot n’ayant que peu de bonnes troupes, la masse de ses forces étant composée de miliciens et du bataillon noir des chasseurs, bataillon nouvellement levé et enrégimenté, peut-être aurait il mieux valu réunir toutes ces troupes, que le général aurait animées‘par sa présence, et afin aussi que les moins solides fussent sou tenues et encouragées par l'exemple des autres. Cet autre plan avait aussi ses inconvénients : les troupes ainsi mélangées, les mauvaises, ne tenant pas, pouvaient entrainer les bonnes, et
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tout aurait été perdu dans une seule action. La siluation était fort difficile.
Ce qui était à craindre dans le plan de Collot ne manqua pas de se réaliser. Le bataillon des chasseurs, sous le commandement de Louison, avait été placé au poste du Bananier. Ce bataillon, voyant passer les fuyards de la Pointe-à-Pitre, pris de panique, sans avoir tiré un coup de fusil, sans avoir vu l'ennemi, brise les affûts des canons, jette les pièces dans la plaine, et prend la fuite dans les bois. Les milices des Trois-Rivières, qui avaient été également placées au Banänier, n'étant plus en force, signent une capitulation et passent à l'ennemi. Lorsque les troupes montrent de telles dispositions, l’habileté du général est une faible ressource. Trop de causes enchainaient l’ardeur et le courage des. colons pour que la défense fût possible.
Au moment même du débarquement des Anglais au Val-de- Lorge, de 7 à 8 heures du soir, un violent incendie éclate à la Basse-Terre, dans le quartier dit le Bas-du-Bourg. À la lueur de ce sinistre, une bande de pillards, composée en grande partie des fuyards de la Pointe-à-Pitre, se jette sur les maisons et les dévalise. La ville était à peu près déserte, soit parce que les hommes étaient sous les tentes ou dans les batteries, soit parce que les femmes et les enfants avaient été conduits au grand camp du Palmiste. L’incendie eut done le temps de déployer toutes ses fureurs avant que le secours arrivât, et le quartier
. tout entier du Bas-du-Bourg fut consumé. Cependant, dans cette même nuit, le feu fut mis encore sur plusieurs autres points de la ville.
Les modérés accusent les montagnards du fléau : ceux-ci ne pouvant s'en défendre, puisqu'ils ont été vus la torche à la main, en renvoient le blâme à Collot. Ce gouverneur, en effet, en quittant la ville pour aller se mettre à la tête des troupes,
— avait eu la fâcheuse pensée d'annoncer au conseil général de la. … commune sa résolution de repousser l'ennemi par tous les. moyens, même au prix de l'incendie de la ville. Les pillards, en incendiant la cité, voulaient faire supposer qu’ils exécutaient