CHAPITRE VI
Marie-Galante.— Commission des douze transformée en assemblée coloniale administrative. — Lettre de Bovis aux municipalités de la dépendance. — Arrêté de l'assemblée coloniale administrative proclamant la volonté de l’ile de demeurer dans son indépendance. — Arrêté sur les libres. — Arrêté sur les affranchissements. — Les républicains de Marie-Galante en présence de l'invasion étrangère. — Prise de possession de l'ile par les Anglais.
Lors de la rébellion de la Guadeloupe, Marie-Galante, on se le rappelle, ne voulant pas la suivre dans cette voie, avait établi un gouvernement à part, indépendant. Lacrosse venu, la Guadeloupe rentrée dans l’obéissance, les nouvelles autorités s'étaient empressées de porter cette bonne nouvelle à la connaissance de la dépendance. À cet effet, Bovis, élu président de la commission générale et extraordinaire, avait écrit une lettre circulaire aux trois municipalités, lettre daïis laquelle il leur disait que la scission de Marie-Galante devait cesser avec la cause qui l'avait produite, et qu’il était du devoir comme de l'intérêt des deux îles de rétablir les mêmes relations qu'avant la rupture. Cette pièce n’était certainement pas de nature à exciter la colère. Mais, le principe qu’elle renfermait étant adopté, les hommes qui se trouvaient à la tête du gouvernement de Marie-Galante étaient dépouillés de leur autorité, et descendaient dans la classe des autres citoyens. C'était ce dont ils ne se souciaient point. La lettre de Bovis fut apportée à la commission des douze, dans la séance du 12 février 1793, commission transformée alors en assemblée coloniale administrative. Le procès-verbal de l’assemblée coloniale administrative, à l’oc casion des avances de la Guadeloupe, et l’arrêté par lequel elle
déclare que Marie-Galante veut se maintenir dans son indépendance, sont des monuments trop curieux pour que nous puissions nous dispenser de les rapporter.
« Aujourd’hui, ete., il a été mis sur le bureau par le citoyen ‘« Botreau-Roussel, officier municipal de service, un arrêté de « la municipalité du Grand-Bourg, pris au sujet d’une lettre « imprimée qu’elle a reeue, signée Bovis, président de la com- « mission générale et extraordinaire de la Guadeloupe.
« Lecture faite de laditelettre, qui a excité l’indignation géné- « rale, l’assemblée l’eût vouée au silence du mépris, si une « dépêche de la municipalité de la Capesterre n’eût rendu « très-évident que l’envoi de pareilles lettres avait été fait à « toutes les paroisses de l'ile, au mépris du corps repré- « sentatif de la colonie, très-connu de toute la Guadeloupe.
« L'objet mis en délibération, et l'assemblée considérant « qu'il est nécessaire de prévenir les paroisses contre l’insi- « dieux de cette lettre pour empêcher toute espèce de corres- « pondarice entre les autorités constituées de cette colonie et « celles de la Guadeloupe, jusqu’à ce que la nation ait pro- « noncé et les ait purifiées par un jugement;
« Considérant que la scission avec la Guadeloupe, qu ’elle a « provoquée en nous commandant le crime de la rébellion
« contre la mère patrie, pour demeurer fidèle à un fantôme
« de roi, subsiste toujours, et doit subsister | jusqu’à cedit juge- « ment;
« Considérant que la colonie, malgré les -menaces de la
« Guadeloupe, les peines sévères portées par elle contre tous « bâtiments qui communiqueraient avec Marie-Galante, et « l'arrêté sanguinaire de son comité colonial, portant ordre « d’armer contre nous, doit espérer de la justice de la répu- « blique française un traitement bien différent de celui des îles « qui ont nécessité, par leur révolte, un armement dont les « frais sont immenses, et qu’il est donc de la dernière absur-
« dité de vouloir que l’une compromette ses intérêts avec
« l’autre; « Considérant encore que la colonie est dans la ferme r'éso-
es - cit en
« lution de maintenir auprès de la République ou de ses repré- « sentants son indépendance naturelle de la Guadeloupe, « persuadée qu’elle est d'avoir, par sa conduite républicaine, « mérité de la mère patrie d’être enfin délivrée de l'oppression « sous laquelle elle a gémi depuis tant d'années;
« Considérant enfin que la lettre de la commission générale et « extraordinaire est un attentat contre l’indépendance actuelle «. de la colonie, et ne peut tendre qu’à troubler l'harmonie et « la bonne intelligence qui y règnent; que cette pièce peut « altérer la sûreté des relations commerciales en divisant de « nouveau les deux colonies;
« Arrête qu'elle persiste dans son AE et une « scission nécessitée par l’égarement de la Guadeloupe, et « qu’elle n’y renoncera qu'après avoir tout tenté auprès de la « République pour les obtenir. »
Le président de la commission générale avait invité; Collot, devenu gouverneur, n’eut pas plus de succès en ordonnant : Marie-Galante se maintint dans son indépendance. Son assemblée coloniale continua à gouverner, en s'appuyant sur des - principes absolus de liberté et d'égalité. On ne lira pas sans “intérêt l’un de ses arrêtés, du 19 décembre 1795 :
« Considérant qu’il ne doit exister parmi les hommes libres, « et surtout parmi les Français aucune différence ou distinc- « tion qui ne soit émanée des talents et des vertus ;
« Considérant qu'il est du devoir de l'assemblée de s’appli- « quer, par tous les moyens qui sont en son pouvoir, à extirper, « jusque dans sa racine, le préjugé le plus injuste et le plus « nuisible à la société qui ait jamais existé parmi les hommes ;
« Considérant que la destruction de ce préjugé rendra à la « société des hommes qui, par cet encouragement, s’adonnant « désormais à la pratique de toutes les vertus civiques, en « deviendront le soutien et l’ornement;
« Considérant enfin que cet acte de patriotisme est le plus « sûr moyen de consolider l’union et l'harmonie parmi les « citoyens, et de déjouer les projets de nos ennemis qui épient « sans cesse les occasions de semer parmi nous la discorde,
« et de mettre à profit tout ce qui peut être favorable à leur
« cause, et tendre au rétablissement de l’ancien despotisme;
« Arrête qu'à l’avenir il ne sera fait aucune distinction ni « division de classes entre les hommes libres, parce que la loi « ne leur donne d’autre dénomination que celle de citoyens;
« Défend les expressions de nouveau, ou toute autre qui « pourrait marquer quelque différence ou supériorité contraire « à la loi, notamment dans les actes publics ;
« Arrète que toute personne libre, de l’un ou de l’autre « sexe, prendra, si fait n’a été, un nom propre qui la désigne, « et sans lequel tous les actes qu’elle passera seront nuls;
« Arrête que le plus ancien de chaque famille rassemblera « ses parents pour fixer leurs noms et constater leur degré de « parenté, et que l’acte en sera dressé par-devant notaire;
« Arrête que les déclarations et l'enregistrement de ces actes « seront faits aux municipalités, signés par les parties et affi- « chés à la porte de la maison commune. »
Ce sont des colons blancs qui s’exprimaient de la sorte, et le préjugé de couleur a pu s’établir, subsister longtemps; il n’est ‘pas complétement éteint! Ne faut-il done pas que ce préjugé ait été imposé, comme nous l’avons montré ailleurs? Quoiqu'il en soit, il eût été intéressant pour l’histoire et la philosophie de voir fonctionner en république, et dans son indépendance, un coin de terre comme Marie-Galante, afin d'observer ce que seraient devenus l'esclavage et le préjugé de couleur entre les mains des hommes qui avaient pris la direction des affaires du pays. |
Le 24 février 1794, l'assemblée coloniale administrative
avait pris, sur les affranchissements, un arrêté fort sage,
arrêté que voici :
« Plusieurs citoyens désirant procurer la liberté à à quelques: « uns de leurs esclaves, et la municipalité du Grand-Bourg « demandant un mode d’affranchissement ;
« L'assemblée, considérant que l’affranchissement doit être
« soumis à des règles, parce que le bien dégénère en mal lors- « qu'il n’est pas renfermé dans de justes bornes;
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