‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 5)Chapitre 8 sur 140 · CHAPITRE HE · texte numérisé non relu

CHAPITRE HE

Les séances de l’assemblée coloniale transportées à la Basse-Terre. — État des esprits. — Les travaux de l’assemblée. — Incendie à la Pointe-à- Pitre.— Empressement des Basseterriens à porter secours aux victimes. — Scène touchante. — Troubles à la Martinique. — Départ du gouverneur avec Dugommier et cent volontaires. — Nouveaux troubles. — Clugny et Dugommier retournent à la Martinique avec trois cents volontaires. — Troisième voyage de Dugommier à la Martinique. — Les patriotes. — Agitation dans la ville de la Basse-Terre. — Le gouverneur gardé à vue. —Les députés des paroisses.—Clugny recouvre sa liberté.

Le Petit-Bourg, aujourd'hui si déchu, était, en 1789, l’un des bourgs les plus considérables de la colonie. Néanmoins il n’était pas facile d’y loger les membres de l’assemblée coloniale et toutes les premières autorités du pays avec leur suite. Aussi, la paix faite entre la Grande-Terre et la Guadeloupe, les députés arrêtèrent d’aller tenir dans un autre lieu les séances de l’assemblée. Ils convinrent, pour ne pas éveiller les susceptibilités de l’une ou de l’autre ville, de se réunir tantôt à la Basse- Terre, tantôt à la Pointe-à-Pitre. En conséquence de cette décision, les députés, dans les premiers jours de janvier 1790, se transportèrent à la Basse-Terre.

Dans ce moment, la Guadeloupe, contrastant avec la Martinique et Saint-Domingue, jouissait de la plus parfaite tranquillité. Sauf les hommes qui plus tard devaient former la secte des patriotes, et dont les passions mauvaises n’osaient pas encore se produire, toute la population, sans distinction de couleur, était animée du meilleur esprit. Faisant la part de certains préjugés établis par les lois et consacrés par le temps, tout le monde était d'accord pour arriver à améliorer la situa-

ET l'E

tion : ceux-ci étaient disposés à accorder ce qui était juste et possible, et ceux-là ne demandaient pas autre chose.

L'assemblée coloniale, sans donc être distraite par les préoccupations du dehors, put s’occuper, dans le calme et dans la réflexion, des institutions du pays. S’inspirant des travaux de l'assemblée nationale, elle avait arrêté, dès le 31 mars, les bases d’une organisation des municipalités et des assemblées administratives. Elle n’attendait, pour mettre cette organisation à exécution, que les instructions qui avaientété demandées en France, lorsqu’arriva dans la colonie le décret du 8 mars 1790, dont l'article 4° portait :

« Chaque colonie est autorisée à faire connaître son vœu sur « la constitution, la législation et l'administration qui convien- « nent à sa prospérité et au bonheur de ses habitants, à la « charge de se conformer aux principes généraux qui lient les « colonies à la Métropole, et qui assurent la conservation de « leurs intérêts respectifs. » |

Et l'article 5: « Les décrets de l'assemblée nationale sur « l’organisation des municipalités et des assemblées administra- « tives seront envoyés aux assemblées coloniales, avec pouvoir « de les mettre à exécution. »

L'assemblée coloniale, n’ayant plus de motif pour différer . la mise à exécution de l’arrêté organique, le fit promulguer le 28 mai. Par cet arrêté, les anciennes milices furent transformées en gardes nationales; les villes de la Basse-Terre et de la Pointe-à-Pitre eurent chacune une municipalité; un juge de paix et un comité de paroisse furent établis dans chaque quartier. Au nom près, ce comité était une municipalité.

Ces questions d'organisation politique n’empêchaient point l'assemblée coloniale de se livrer à d’autres travaux moins importants, mais qui embrassaient des mesures réclamées par les besoins et les idées du moment. Travaillant à effacer autant que possible des institutions de la colonie tout ce qui avait l’apparence d’un privilége, elle arrêta « la liberté pour toute personne « de plaider sa propre cause ou d'employer, pour le faire, indis- « tinctement tout avocat ou procureur qui avait sa confiance. »

Par application de cet arrêté, le conseil supérieur, à la date du 8 mai, rendit un arrêt par lequel il était permis aux avocats et aux procureurs de plaider concurremment tant aux siéges des sénéchaussées qu’au conseil supérieur.

L'arrêté et l'arrêt devaient être accueillis favorablement par tous les partisans de la liberté. Ils Le furent en effet, à l’exception des avocats au conseil supérieur, qui pourtant comptaient dans leur sein plusieurs démagogues. Ils députèrent en France le plus fougueux d’entre eux, Guillermin aîné, avec charge de réclamer tant contre l'arrêté de l’assemblée coloniale que contre l’arrêt du conseil supérieur. Ce même Guillermin, hostile à une liberté si innocente, parce qu'elle était contraire à ses intérêts, ira siéger à la Convention entre Robespierre et Marat!

L'assemblée coloniale, peu soucieuse des criailleries intéressées, prit, le 14 août, un arrêté sur la nouvelle forme de procéder en matière criminelle. Par cet arrêté toutes garanties étaient assurées aux accusés. |

C’est pendant la session de l'assemblée coloniale à la Basse- Terre qu’un incendie, dans la nuit du 12 au 15 février, dévora tout un quartier de la Pointe-à-Pitre. Les habitants de la Basse- Terre saisirent cette occasion pour faire oublier à ceux de la Pointe-à-Pitre leurs dissensions passées. Non-seulement ils envoyèrent aux incendiés des secours prompts et abondants, mais encore ils s’ingénièrent à rendre la manière de donner plus agréable que le don lui-même. Il y eut à ce sujet des scènes touchantes, entre autres celle que M. Turrier, député de la Pointe-à-Pitre, raconte à M. Darasse dans la lettre suivante :

« Basse-Terre, le 18 février 1790.

« Jamais, mon cher monsieur Darasse, je n’ai été ému

« comme je l'ai été à la séance d'aujourd'hui. Mon cœur a été « si vivement attendri que j'en ai versé des larmes de joie. De

« jeunes écoliers, au nombre de trente-huit, se sont présentés

« à l'entrée de la salle de l’assemblée. L'un d’eux portait à la

« main une bourse pleine d'argent, et un autre une lettre. Nous

« tions alors occupés à traiter une matière très-sérieuse.

on

L'entrée de ces aimables enfants a été retardée. Enfin, à ma grande satisfaction, le moment désiré est arrivé. Cette troupe de jeunes citoyens est entrée avec un air enfantin, mais réservé et intéressant. Les applaudissements réitérés de l’assemblée et de la galerie m'ont convaincu que cette scène mettait tous les cœurs à l'unisson. Parvenus près du fauteuil de M. le Président, ces charmants enfants ont fait leur offrande et remis une lettre. D'Eymard, l’un des secrétaires, en a fait la lecture. Elle contient à peu près ces mots :

« Notre extrême jeunesse ne nous permet pas de nous former une idée des sensations que fait naître dans les hommes la perte des biens : mais nos cœurs sont affligés quand nous voyons souffrir quelqu'un. Nos papas, nos mamans plaignent toujours ceux de leurs frères qui ont été incendiés à la Pointeàa-Pitre; ils disent entre eux qu'ils voudraient avoir de plus grands moyens pour leur donner de plus grands secours. Par ces propos, nous avons été convaincus qu’une partie des habitants de la Pointe-à-Pitre sont malheureux. Nous nous sommes demandé ce que nous pouvions faire pour les consoler. Il faut, nous sommes nous dit, que l’argent puisse les soulager, puisque nos papas en ont donné, puisque nos aînés en ont donné, et que l’un d'eux a même donné sa chaîne de montre d’or; et alors nous avons ramassé toutes nos éco nomies : elles ne sont pas, à notre grand regret, bien considérables, mais c’est tout ce que nous avons, et nous l’offrons de bon cœur. Faites-les agréer, Messieurs, à ceux qui en ont besoin. Nous ne demandons pas d'autre retour que l’amitié de nos chers concitoyens. Sur toutes choses, Messieurs, assurez bien aux jeunes enfants de la Pointe-à-Pitre que nous sommes leurs bons amis. HN | « Voilà le langage des jeunes écoliers de la Basse-Terre. Je défie que jamais les nations anciennes aient fourni un si bel exemple..... | <

€ TURRIER. »

Dans le temps même que la Basse-Terre envoyait des secours

d'argent aux incendiés de la Pointe-à-Pitre, elle reçut une”

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députation des habitants de Saint-Pierre, réclamant eux aussi des secours, mais d’une autre nature, des soldats et des armes, pour les aider à repousser une invasion méditée contre leur ville par les militaires et les planteurs réunis. Voici sur quels faits la ville de Saint-Pierre fondait ses craintes. Dès les premiers jours de la révolution, une divergence profonde s'était révélée entre l’opinion des habitants de Saint-Pierre et les planteurs, ceux-ci soutenant le principe d'autorité et les autres prêchant son renversement. Dans cette situation, le gouvernement fut naturellement porté pour les planteurs contre la ville. Les Pierrotins, qui avaient déjà contre eux les planteurs et le gouvernement, eurent la maladresse de s’aliéner la troupe, et; par une inconséquence de leur doctrine d'égalité et de liberté, de provoquer les hommes de couleur à la vengeance. Ils allaient donc être seuls contre toute la Martinique. Il est plaisant que ceux qui parlent tant de la liberté ne veuillent pas l’accorder aux autres. En général, les officiers des régiments en garnison aux colonies n’avaient pas embrassé avec ardeur les principes de la révolution. Un soir, au spectacle, des bourgeois de Saint- Pierre voulurent forcer deux officiers du régiment de la Martinique à prendre la cocarde tricolore. Ce fut l’occasion d'un trouble sérieux; la garnison prit les armes, et le sang aurait coulé sans l'intervention de M. Thomaseau et de l’intendant Foullon, qui se jeterent devant les baïonnettes. Les jours suivants, il y eut des duels entré les officiers et les bourgeois. La garnison prit le parti d'abandonner Saint-Pierre et de se retirer au Fort-Royal.

C'était dans cette dernière ville que se tenait l’assemblée coloniale, dans laquelle les planteurs dominaient par le nombre. Ils imaginèrent de punir les Pierrotins par l'endroit le plus sensible. Le seul port de Saint-Pierre était ouvert aux Américains : l'assemblée leur ouvrit également les ports du Fort- Royal, de la Trinité, du François et du Marin. Le comte de Vioménil sanctionna l'arrêté de l’assemblée. L'ouverture de ces ports éfait de la liberté, mais de cette liberté les Pierrotins ne voulaient point. A la date du 47 décembre 1789, ils rédigè-

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