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Les fugitifs retirés sous le vent furent également dénoncés. Levilloux, commissaire de Deshaies, résolut de les prendre tous d’un seul coup. A cet effet, s'étant entendu avec les commissaires de Sainte-Rose et de la Pointe-Noire, il réunit 125 hommes de troupes, lesquels, divisés en quatre détachements, devaient partir de lieux différents, battre les bois, et faire leur jonction sur un point indiqué. Le plan de campagne de Levilloux avait été si bien dressé, que, sans une circonstance imprévue, pas un proscrit ne lui eüt échappé.
Il fallait des guides. Levilloux prit pour le sien le nègre Jean-Louis. Le détachement rendu dans les bois, la nuit se fait, et l’on consacre quelques heures au repos. Le moment venu de se remettre en route, on appelle le guide. il est absent. Pourtant, ilse présente l'instant d’après, et la battue continue. Les quatre détachements font leur jonction au lieu convenu, mais sans avoir rien découvert. Ce résultat, si peu attendu, met Levilloux en fureur. Il s’en prend aux guides, dont il accuse le mauvais vouloir. Bientôt un soupcon de traitrise se fixe sur Jean-Louis. Interrogé sur les motifs de son absence, pendant Ja nuit, ses réponses sont embarassées, il se trahit. C’est qu’en effet, ce guide avait profité du moment donné au répos pour aller prévenir les proscrits de l’arrivée des sans-culottes et du chemin que ceux-ci devaient suivre. Ce malheureux paya de sa tête une action que l’on peut qualifier de différentes manières, selon le point de vue auquel on se place.
A la rigueur, on pourrait prétendre que le fait de Jean-Louis fut celui d’un traître; que, puisqu'il ne voulait pas faire découvrir le lieu de la retraite des aristocrates, il ne devait pas | servir de guide aux patriotes. Mais d’abord a-t-il consenti à servir de guide? pour consentir, il faut pouvoir refuser, et V’aurait-il pu? Un refus de ce genre aurait été considéré comme un crime d’aristocratie, digne de la guillotine. Mon Dieu! on vous fuait pour bien moins. Jean-Louis, obligé de marcher, fut coupable d’avoir été dire à des hommes dont tout le crime était dans une croyance : on vient vous saisir pour vous livrer au bourreau, sauvez-vous!. Dans les idées du temps, ce fait fut
un crime que la mort seule pouvait expier, mais ce crime, il nous semble que nous l'aurions commis.
À la commission, militaire, on découvrit que Jean-Louis
était un aristocrate, connu pour tel depuis l’époque du pavillon
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blanc. En .preuve, on rapportait un fait : les royalistes au pouvoir, les patriotes obligés de se cacher, le citoyen Château, patriote, s’était retiré, dans la montagne. Picaut, son esclave, patriote comme lui, veillait à ce que son maitre ne manquât de rien. Un jour Jean-Louis, apercevant Picaut qui portait du
poisson, voulut le suivre pour épier ses mouvements; il dit -à Ja femme Pauline : — « Je gage que Picaut destine à son
« maitre ile poisson qu'il porte. — Eh bien! répondit Pau- « line, si vous aviez votre maître dans la même situation, « fuyant la persécution, n’en feriez-vous ‘pas autant? » — Touchantes paroles, qui montrent le lien qui existait entre le maïtre et l’esclave. Nous avons voulu les consigner, car le temps marche si vite que bientôt il ne restera plus un souvenir de la société coloniale telle que les mœurs l'avaient constituée.
En attendant l'arrestation des aristocrates en fuite; on envoyait à la guillotiné ceux qu'on avait sous la main. Chaque jour, l'instrument de mort était mis en action. On l'avait élevé à la Basse-Terre sur la Petite-Place-des-Carmes. La hache révolutionnaire s’abattit successivement sur Aupla, Josie, Genest, Cornette, Décamp, Pineau-Despointes.
Josie était un mulâtre. Il avait été condamné à cause de son attachement aux institutions monarchiques. Fier de son opinion, même en présence de la mort, rendu sur le lieu du supplice, il jeta un coup-d'œil sur l'échafaud, cria : Vive le Roil et s’abandonna au bourreau.
Pineau, dévoré par une soif ardente, supplie qu’on lui donne un verre d'eau. On ne l'écoute pas, on l’entraine. En route, les mains liées derrière le dos, il rencontre un ruisseau, se jette à genoux devant, conjurant ses conducteurs de le Jaisser boire. Cette supplique du mourant est encore rejetée. Relevé avec brutalité, on le fait marcher à coups de crosse de fusil. Ses peines n'étaient pas finies. La guillotine avait été montée
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par une main inhabile. Au premier coup, la hache ne fit au patient qu'une blessure. IT fallut recommencer l'opération. On entendit l’infortuné crier : « Dieu! sauvez mon âme! »
Décamp, de Sainte-Rose, patriote lui-même et ami des patriotes, avait, durant l'occupation anglaise, aidé ses coreligionnaires de ses avis et de sa bourse. Les républicains venus, il s’était rendu dans leur camp, avait facilité les mouvements de l’armée par sa connaissance du pays et contribué à ses victoires par. ses talents comme ingénieur. Maïs Décamp avait l'esprit trop élevé pour rompre complétement avec d’anciens amis par cela seul que ceux-ci et lui différaient d’opinion sur la forme du gouvernement. L’un d’eux, apprenant l’arrivée des républicains, lui avait écrit pour lui demander conseil. Décamp répondit à cet ami qu'il pensait qu’il serait prudent à lui de quitter la colonie. Cette lettre tombée entre. les maïns de Victor Hugues, il la conserva soigneusement : on avait besoin du concours de Décamp. Mais l’Anglais chassé, l’ile conquise, si la personne de Décamp n'avait plus d'utilité, il n’en était pas de même de son bien, qui était considérable. Alors la lettre fut produite, et Décamp envoyé à la commission militaire. |
On lui disait qu'il fallait qu'il fût aristocrate, puisque les sans-culottes lui inspiraient si peu de confiance qu’il donnait à un ami le conseil de fuir; que, conseillant la fuite aux autres, c'était une preuve que lui aussi avait le dessein d’émigrer; que, s’il ne l'avait pas fait, on devait croire que c’était par une circonstance indépendante de sa volonté. Décamp niait la conclusion. JL faisait remarquer que, marchant avec les patriotes, il . n'avait rien à craindre pour lui personnellement; que conséquemment il n'avait aucun motif pour songer à l’émigrâtion, mais que la personne qui lui avait demandé conseil était dans une situation différente; qu’il s'était peut-être trompé, mais qu’il avait cru que son ami, dont les opinions aristocratiques étaient connues, pourrait courir quelque danger en restant dans la colonie.
€ Tu auras beau tourner autour de la cha lui dit le
« président, tu feras comme le papillon, tu finiras par te « brüler. » |
Décamp se tut et fut envoyé à la mort.
Le dernier jugement rendu à la Basse-Terre par la commission militaire ambulante est du 24 juin 1795. Les motifs qui déterminèrent les juges méritent d’être rapportés. Claude Montchemin et les deux frères Henry et Laurent Geneste, habitants de Cayenne, se rendaient aux États-Unis d'Amérique sur un bâtiment neutre. Pris et conduits à la Basse-Terre, on les accusa du crime d’émigration. Tous trois s’en défendaient. Dans tous les cas l’un ne semblait pas plus coupable que les autres. Cependant, dans des papiers appartenant à Henry Geneste, on trouva qu'il avait été autrefois chargé de la procuration d’un individu alors placé sur la liste des émigrés. Ce fut pour le tribunal un trait de lumière. En conséquence, il put, en sûreté de conscience, rendre le jugement suivant : condamne Henry Geneste à mort; et, à l’égard de Laurent Geneste et de Claude Montchemin, atlendu que si rien ne les accuse, rien ne les justifie, les condamne à la détention jusqu'à là paix.
Ce tribunal avait pour président P. Piaud, et pour juges Cabasse et Renaut.
Aussitôt que les Anglais eurent évacué le fort Saint-Charles, Victor Hugues envoya fonctionner, dans les communes sous le vent de l'ile, un tribunal révolutionnaire. Il était composé de Conseil, président; P. Piaud et Laviolette, juges. Ce tribunal ouvrit ses séances, à la Pointe-Noire, le 16 décembre 1794, et le même jour:-il condamnait : ;
La femme Ursule, mulâtresse, accusée d’avoir montré peu de respect pour la cocarde tricolore, à la dégradation civique, à trois mois de détention et à l'exposition pendant un mois, deux heures le matin et deux heures le soir, ayant au-dessus de la tête un écriteau portant : « Femme dégradée du nom de « citoyenne française. » |
La peine infligée à Larue Dubois fut encore plus bizarre. Étant de faction, il crut voir l'ennemi et cria : Aux armes! Pour ce fait, il fut condamné à la détention jusqu'à la paix et à
l'exposition, sur la place publique, pendant huit jours, deux heures le matin et deux heures le soir, avec un écriteau placé au-dessus de sa tête portant : « Femme aristocrate. » |
Passe pour ces condamnations qui provoquent un sourire.
Mais dans la même séance, et d’un seul coup, le tribunal énvoyait à la mort : Prosper Périer, pêcheur, Blanc Labarre, ci-devant géreur de l'habitation de Mauret, Jean Boquet, cultivateur, Joseph Desfontaines, habitant, Desfontainés fils, Tabago, Joyeux Dupré, Philibert Benard, la dame veuve Lalbinque.
Tous ées condamnés furent fusillés.
. La dame Lalbinque, âgée de 79 ans, à peu près en enfance, depuis longtemps ne quittait ni son appartement ni même son fauteuil. Elle était accusée d’avoir eu l'intention d’émigrer. Pour lui prouver cette intention, on lui disait que, lorsque les républicains marchaient sur la Basse-Terre, elle avait fait venir sur son habitation deux moutons et trente kilogrammes de sucre; que le fait n’était pas douteux, puisqu'il avait été dénoncé par Étienne, qui le tenait de Rébéca. X estvrai que Rébéca absente ne pouvait ni démentir la dénonciation d’Étienne ni déclarer comment était parvenu à sa connaissance le crime de la dame Lalbinque. Ce détail importait peu. La dénonciation tenue pour vraie, on disait à. l’accusée que les deux moutons et le sucre étaient évidemment des provisions rassemblées pour son voyage; qu’il était clair que si elle n av pas émigré, c’est qu’elle ne l’avait pas pu.
La Anse partie de l’accusation se rapprochait assez de la
vérité : si la pauvre femme avait voulu émigrer, elle en aurait été empêchée par son grand âge et par ses infirmités.
La dame Lalbinque, ne pouvant marcher, fut transportée en hamac sur le lieu Hu supplice. Elle fut fusillée assise par terre.
Mais c'était à la Pointe-à-Pitre, siége du gouvernement, qu’étaient le véritable tribunal et la véritable guillotine. La prison regorgeait de détenus. On y avait entassé des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants, même des familles