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entières, venus de tous les points de la colonie et de ses dépendances. Chaque décade, on désignait les victimes à livrer à Maurisseau. Le tribunal servait simplement de passage pour aller à la guillotine. Les détenus, une fois sortis de la prison, n'y rentraient plus : ils tombaient des mains des juges entre celles du bourreau. Aussi à l’appel de leurs noms pour le tribunal, les victimes désignées faisaient à leurs amis et à leurs parents les derniers adieux ; c'était le moment suprème : on ne devait plus se revoir.
La guillotine avait été d’abord montée sur la place du marché; mais l’aire de cette place étant en terre, le sang ne coulait point, et, par l’infiltration, formait autour de l’échafaud une boue rougeûtre. Pour faire disparaitre cette boue, on la couvrait de terre. Le sang ainsi recouvert entrait en putréfaction, perçait la croûte de terre et se montrait en globules. 3
Les exhalaisons, en infectant l’air, attiraient des myriades de mouches. L’horreur du lieu avait fait déserter le marché. Ces circonstances déterminèrent à transporter ailleurs l’instrument de mort. On le dressa sur la place de la Victoire, près du rivage, après avoir eu le soin de disposer une rigole pour que le sang pût couler dans la mer.
De même que à Brest, la guillotine avait été montée si près de la prison qu’à chaque tête qui tombait les détenus entendaient le bruit sourd de la hache révolutionnaire. C'était un instant de cruelle angoisse pour les amis et les parents enfermés. La dame Dusceaux était grosse de huit mois. Son mari ayant été arraché de ses bras pour être conduit au tribunal, l'heure présumée de la guillotine venue, elle se fit mettre un matelas sur la tête pour ne pas entendre l’horrible bruit de la hache.
En révolution, il est rare que le parti qui triomphe n’adopte pas une phrase, ou même un seul mot, pour exprimer symboliquement tous les crimes réels ou supposés du parti vaincu. À la Guadeloupe, l'expression consacrée fut un assermenté. On désignait ainsi celui qui avait prêté serment au roi de la Grande- Bretagne. Pendant leur courte administration, les autorités
anglaises ont en effel, exigé ce serment, sous peine de déportation. Une foule de gens comme il s'en trouve dans tous les pays, inoffensifs, sans opinions politiques, ne demandant qu'à vivre en paix, abstraction faite de la forme du'gouvernement, avaient prêté le fatal serment. Victor Hugues n’avait qu’à le vouloir pour que ces mêmes hommes lui jurassent aussi fidé- . lité, demême qu'ils avaient promis de rester fidèles à l’ancienne monarchie, puis à la constitution de 91, puis à Louis XVI, roi absolu, puis à la République, puis au roi Georges. Il fallait les plaindre, mais... les tuer! Cependant la preuve acquise du serment constituait un crime assez grand pour que les juges, la conscience tranquille, vous expédiassent au vengeur du peuple. Tous les interrogatoires débutaient par cette phrase, qui était devenue sacramentelle : « As-tu prêté serment à l’imbécile Georges? »
Les victimes, à la Guadeloupe, ainsi qu'en France, allaient à la guillotine avec le plus grand sang-froid. En présence de la mort, elles ne perdaient ni leur gaité, ni leur présence d'esprit. Le sans-culotte ne brillait pas, d'ordinaire, par une parfaite connaissance de la langue française. Chavidan, interrogeant
le jeune Roujol, entre autres questions, lui posa celle-ci :
« Où (-élais-tu quand nous étions sous Fleur-d’Épée?
L’accusé répondit : « Ma foi, président, je crois que je tetais
« le lait de ma nourrice. »
Un jour, on fit dans la prison l'appel de douze accusés. Parmi eux étaient un ecclésiastique du nom de Rousselet et un médecin. Celui-ci avait la migraine. Entendant son nom, il dit: « Par- « bleu! on ne pouvait m'appeler plus à propos; aujourd'hui } je « me débarrasserai de ma tête avec plaisir. »
Les prisonniers sortis de la geôle, Rousselet prit la tête du cortége et se mit à entonner le Laudate Dominum. Les autres accusés chantèrent à leur tour le second verset, et l'hymne sacrée ne cessa de se faire entendre qu'après l’arrivée des prisonniers dans la salle du tribunal. Condamnés , ils recommencèrent le même chant, qui continua pendant que le vengeur faisait jouer la guillotine. I y eut un moment où l'hymne ne fut plus chantée:
que par une seule voix ; puis on n’entendit plus rien. Le sacrifice était consommé.
Au nombre des suppliciés, on compta quelques serviteurs fidèles. Tel fut Sabin, domestique de M. de Bovis. Condamné avec son maitre, rendu au pied de l’échafaud, les nègres de la force armée, qui le- connaissaient, en eurent pitié, et Jui dirent : « Crie vive la République! nous demanderons ta grâce, « nous te sauverons! » Sabin regarda le panier dans lequel la tête de M. de Bovis venait de tomber, ne répondit pas un mot aux exhortations de ses camarades et se livra au bourreau. La tête du serviteur alla se réunir à celle du maître. Il y avait égalité parfaite devant la guillotine.
Le lecteur connait le crime de la dame Lalbinque. Celui de la dame Leteil fut d’avoir fait passer secrètement quelques aliments à son fils proscrit et caché dans les bois. L'amour maternel faisait mériter l’échafaud ! |
L'ile de Marie-Galante fournit sa part à l’alimentation de la guillotine de la Pointe-à-Pitre. Victor Hugues, maître de la Grande-Terre, avait résolu, avant même de passer à la Guadeloupe, d'enlever à l’ennemi la principale dépendance de la colonie. À cet effet, à la fin du mois d'août, il assembla tous les citoyens de Marie-Galante qui étaient venus se ranger sous les drapeaux de la République, leur fournit des fusils et des sabres pour armer, en arrivant, un corps de nègres, leur adjoignit quelques sans-culottes commandés par le pt Goulard, puis, ayant établi chef sur le tout le citoyen Rameaux, il le fit venir, lui remit le décret sur l'abolition de l'esclavage, et lui dit : «« Pars! tu me. réponds sur ta tête de la conquête de Marie- « Galante. » On partit. La troupe, débarquée au milieu de la nuit, entre sans coup férir dans la ville, qui dormait profondément. Au tumulte qui suit l'entrée des sans-culottes dans la cité, M. Coquille, commissaire du gouvernement anglais, éveillé en sursaut, comprend le sort qui l'attend. Dans l’espoir de se sauver sur les navires anglais, après s'être armé de deux pistolets, il saute par une fenêtre donnant sur une ruelle voisine de la mer. Mais, en tombant, il se casse une cuisse. Sans hésiter, ilse brûle
la cervelle. M. Coquille mort, on expédie des sans-eulottes à fa recherche des deux autres commissaires des Anglais, MM. Hotessier et Bourjac.
M. Hotessier, voyant venir les hommes de Victor Hugues, se frappe d’un coup de poignard en pleine poitrine et tombe mort. On se saisit du cadavre sur lequel on s’acharne. Placé sur une chärrette pour être porté à la ville, durant tout le trajet il est frappé de coups de fouet.
M. Bourijac était parvenu à gagner Les mangles du Vieux-Fort, accompagné de son domestique de confiance, le nommé Simon. Caché dans ces mangles presque inpénétrables, il attendait le . moment favorable pour sortir de la colonie. Simon, qui n’inspirait pas de défiance, allait lui chercher sa nourriture. Un jour, le proscrit l'avait envoyé épier ce qui se passait au dehors afin de tenter, si la circonstance était propice, de lui procurer une embarcation, au prix de tout l’or qu’il avait pu rassem-
bler et qu’il avait apporté dans sa retraite. Simon, au lieu de faire la commission, va dénoncer l'asile de eelui qui avait placé en lui toute sa confiance. Les mangles sont cernées, pendant une pluie battante. M. Bourjac, voyant toute fuite impossible, ne veut livrer aux sans-culottes que son cadavre. Il saisit ses pistolets, qu’il fait rater l’un après l’autre sur son front. Au désespoir, il jette au loin ses armes à feu, prend son sabre et s'ouvre le ventre. IL tombe. Les sans-culottes le ramassent baigné de sang. On outrage le blessé par d’ignobles voies de fait. Jeté sur une charrette, on le porte à la ville. I ne lui restait que peu de vie; on se hâta de le fusiller, sans jugement, sur les remparts du fort.
Les sans-culottes établis à Marie-Galante, Hugues nomma l'huissier Gauguery commissaire de cette dépendance. Ce montagnard se mit de suite à l'œuvre pour envoyer de la pâture à Ja commission militaire. En peu de temps, il ayait expédié. trente-deux propriétaires à Carpentier, qui, à son tour, les fit passer au vengeur du peuple. MM. Gaucher et deux de ses fils, Gassier, Bégorat, Saint-Villiers, Lapillardière, Bézard fils, etc., montèrent successivement sur l’échafaud.
Pendant le temps de cette fureur sanguinaire, arrive de
France le jeune Champfleury Vavon : vingt-cinq ans, beau comme Apollon, aussi spirituel qu'il est beau. Son vieux père, craignant pour une tête si chère, plein d'amour et de tendresse, pense à l'envoyer s'abriter aux États-Unis d'Amérique. C’est ainsi que se manifeste l'amour : ce que l’on ne redoute pas pour soi-même, on l’appréhende pour la personne aimée. Il réunit ses bijoux, son argenterie, l’argent comptant, et confie le tout, avec son fils, à un capitaine américain , sur le bâtiment * duquel il charge, en outre, vingt-cinq rites de sucre. Le navire lève l'ancre. Le père infortuné, plein d’anxiété, * sur le rivage, le suit des yeux jusqu’à ce qu'il ait disparu à l’ho- rizon. Alors, il sent son cœur dilaté, le poids qui oppressait sa poitrine tombe; il court rendre grâce à Dieu du salut de son fils. Infamie ! Le capitaine américain, qui convoitait les dépouilles de l’exilé, s'arrête à la Basse-Terre, livre Champfleury aux agents de Victor Hugues, et continue sa route avec bijoux, argenterie, argent et sucre.
Quinze jours après, la tête du beau jeune homme tombait à la Pointe-à-Pitre.
Le commissaire Gauguery était un abominable scélérat. Le
12 août 1795, une députation, parlant au nom des sansculottes, fit à la Convention une proposition qui fut couverte d’applaudissements. Elle consistait à arrêter tous les hommes suspects, à les faire marcher sur la frontière, et là, à les placer entre le feu de l'ennemi et celui de la masse terrible des sansculottes. Le président de la Convention, plein d'enthousiasme, avait répondu à la députation : « Que les mots que vous venez « de proférer retentissent dans tout l’empire, comme le ton- : «-nerre de la vengeance et de la destruction ! » Ce fut cette proposition que Gauguery tenta plusieurs fois de . mettre à exécution à Marie-Galante. Victor Hugues avait ordonné d’interner au bourg de la Capesterre les femmes, les filles et autres enfants des émigrés. Lorsqu'un navire anglais se présentait devant le bourg, Gauguery faisait prendre les armes à ses sans-culottes, mais plaçait entre eux et le bâtiment ennemi les femmes et les enfants des émigrés. Le navire
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n'aurait pu atteindre les sans“culottes sans commencer par écraser la palissade que Gauguery lui opposait.
Les colons trouvés à la Guadeloupe n'étaient pas les seuls guillotinés; on envoyait encore à l’échafaud ceux pris sur les bâtiments neutres ou ennemis. À l’arrivée des sans-culottes à Sainte-Lucie, Lafoyolle de Mars, Dupoyet, Georges .de Glace et Antoine Duperron avaient fui sur un bateau anglais : pris et conduits à la Guadeloupe, ils furent déférés à la justice de Carpentier. Tous quatre ayant commis le même fait étaient coupables ou innocents; mais les deux derniers avaient l’avantage d’être connus de l’ancien huissier de la Martinique. Cette circonstance détermina la sentence. Carpentier donna au bourreau Dupoyet et Lafoyolle de Mars, mais réserva une chance de salut à Glace et à Duperron, en les renvoyant devant le tribünal révolutionnaire de Sainte-Lucie pour être jugés de nouveau. En entendant condamner à mort ses deux compagnons, pensant que le même sort lui était réservé, Duperron fut tellement impressionné que ses cheveux blanchirent. Il perdit la raison; il s’imaginait que sa tête ne tenait pas sur ses épaules.
0’Conor, d’origine irlandaise, entré au service de la France, était major dans le régiment de la Guadeloupe lorsqu'éelata la révolution. En 1792, il quitta l’état militaire et se retira à la Martinique, près de M. Grandmaison, dont il avait épousé l’une des filles. Mais dans les premiers jours de 1795, fatigué des commotions révolutionnaires, craignant une entreprise contre la Martinique, il prit la résolution de se réfugier aux États-Unis d'Amérique. Le 25 mars, il s’embarque sur un navire américain avec sa femme, ses enfants, M"° Rancé, sa belle sœur, et un domestique, Simon Ismeurte, ancien soldat. La fatalité . voulut que ce navire, bien qu'appartenant à une puissance neutre, füt capturé au vent de la Désirade par le corsaire l'Athémienne, capitaine Pascal. Conduit à la Baie-Mahault, tous les passagers, sans distinction, furent décrétés d'accusation, et allèrent augmenter la masse des détenus de la Pointe-à-Pitre. Le comité de surveillance révolutionnaire, ne sachant que reprocher aux dames Rancé et O’Conor, deux jeunes femmes, les in-
. terrogea sur leurs principes en matière de gouvernement : if leur demanda « de quel œil elles avaient vu l’établissement de « la République? »
Cependant on n'osa pas donner ces jeunes femmes à Carpentier; on se contenta de lui envoyer O'Conor et son domestique, sous l'accusation du crime d’émigration. A l'appel des prisonniers pour le tribunal révolutionnaire, pensant ne plus se revoir, M. et M”° O’Conor se firent des adieux déchirants. L'ancien officier partit. Sa justification pourtant semblait péremptoire. Il disait : je n’ai pas émigré, puisque, après avoir donné ma démission, n'étant plus au service, je me suis retiré à la Martinique, terre alors française. Depuis, à la vérité, les Anglais ont fait la conquête de cette île, mais je suis moi-même Anglais, et lorsque le roi de la Grande-Bretagne a déclaré la guerre à la république française , ila fait une proclamation par laquelle il enjoignit à tous ses sujets au service de la France de rentrer en Angleterre, sous peine d’être déclarés traîtres à la patrie. Je n’avais prêté aucun serment à la république française. En restant donc à la Martinique, terre anglaise, je n’émigrais point; je ne faisais qu’obéir à la proclamation du roi Georges, mon souverain.
: Les raisons d’O’Conor n’empêchèrent point sa condamnation, et la condamnation du maître entraîna celle du domestique. O’Conor, toutefois, fut reconduit à la prison. Ce retour faisant supposer un acquittement, grande fut la joie de la famille et des amis d'O’Conor. Tous les détenus, à l'envi, l’entourèrent pour le féliciter. Un moment cruel succéda à cette courte allégresse : ce fut celui où le condamné détrompa sa femme et ses enfants, leur apprit qu’il ne devait le bonheur de les revoir qu’à une indisposition subite du bourreau. Le lendemain , il fut conduit à l’échafaud avec Simon Ismeurte.
M. de Bragelogne fut le dernier des suppliciés de la colonie. Au moment de partir pour l’émigration, il avait fait construire secrètement, dans les bois de son habitation, un ajoupa dans lequel il avait fait transporter ses meubles les plus précieux. dans l'espoir de les reprendre plus tard. Mais ces objets furent
aussitôt pillés par ceux-là même qu'il avait mis dans sa confi-
dence. Retiré presque sans ressources à l'ile d’Antigue, il demandait au travail l’existence de sa famille. Un jour, il eut l’idée d'aller faire un voyage à la Martinique, sur un caboteur, qui était sa propriété. Le capitaine, à l’insu du propriétaire, avait pris du fret pour le gouvernement anglais. Le caboteur, passant devant la Guadeloupe, fut capturé et conduit à la Basse-Terre. M. de Bragelogne fut envoyé par terre au tribunal de la Pointeà-Pitre, tribünal qui chômait depuis quelques mois. Condamné, M. de Bragelogne obtint d'écrire à sa femme avant d’aller à la guillotine. J1 lui fit ses adieux dans la lettre que voici :
Pointe-à-Pitre , 5 Juillet 1796.
« Malheureuse amie, lorsque tu recevras cette lettre ton « époux infortuné n’existera plus! C’est donc pour la dernière « fois que tu recevras de mes nouvelles! C’est la dernière con- « solation que l’on m'accorde, celle de pouvoir t’annoncer « moi-même que je viens d’être jugé à mort. Quel moment « cruel pour ton époux, non-qu'il craigne la mort, mais de « mourir avec le regret d'abandonner une femme chérie et trois « enfants dans la misère la plus affreuse ! | « Cette malheureuse goëlette que je désirais tant d’avoir « pour être vendue et aider à votre subsistance! Eh bien, ce « malheureux Shamd l’a employée au service du gouvernement « contre ma volonté, comme tu le sais, et ce cas est un crime « qui me conduit à l’échafaud. Je frissonne en me voyant con- « fondu avec des hommes qui ont assassiné dans les grands che- « mins et qui ont eommis les crimes les plus affreux, moi dont « la viea toujours été irréprochable, moi qui aïtoujours déploré « l’état malheureux où était mon pays, moi qui ne faisais des « vœux que pour une paix prochaine, dans l'espoir de vivre, « encore heureux dans ma patrie! Tous ces projets sont éva- . « nouis, et l’échafaud va encore recevoir un homme innocent « et vertueux. 3 | | « Console-toi de ma perte. Rappelle-moi au souvenir demes « enfants. Élève-les dans la vertu la plus pure; que l'honneur « soit leur seul guide. Toi seule leur restes; vis pour eux, et
apprends-leur de bonne heure à savoir pardonner. Tu as beaucoup de religion. C’est le moment d'en faire usage. Aïe autant de courage que j’en aurai à subir le sort qui m'est réservé.
« Nos affaires sont embrouillées. Choisis un homme sage et vertueux pour ton conseil. Parcours et lis attentivement tous . mes papiers avant de les remettre entre les maips de qui que ce soit. Fais-toi payer de ce qui m'est dù, mais ne gène point tes débiteurs. Je suis persuadé que, si tu ne succombes pas à ta douleur, ton sort intéressera même mes ennemis, et que mes malheureux enfants sauveront encore quelque chose du naufragé.
« Il me reste encore quinze moëdes environ, qu'une âme compatissante m’a envoyées. Je te les envoie, et j'espère que le citoyen qui en séra porteur te les remettra, Je ne sais encore qui voudra s’en charger. Mais s’il lui reste un cœur sensible, s’il est époux tendre, s’il est bon père de famille, il te les remettra fidèlement. Ce que tu recevras est le dernier secours de ma part.
« Écris à mes correspondants quel est mon sort, et implore leur protection pour mes malheureux enfants.
« Adieu ma tendre épouse, adieu mes chers enfants, adieu tous mes amis. Vous emportez tous mes regrets. Soyez convaincus que je meurs avec le courage d’un homme dont lame est innocente et pure, et qui ne sent aucun remords.
« O Dieu! Être suprême, sois la consolation de ma malheureuse épouse ! daigne jeter un regard favorable sur ma malheureuse famille, qui, après moi, va errer sur cette terre infortunée. Accorde-leur un sort plus heureux qu’à leur malheureux père, et conduis-les dans le chemin de la vertu et de l'honneur.
. « Chère épouse, reçois : mon dernier soupir. Après mon Dieu, toi et mes chers enfants vous remplissez mon cœur. Je vous embrasse mille et mille fois. Adieu ; adieu... Votre sort est plus horrible que le mien, puisque vous devez encore vivre sur cette terre couverte d’orages et de tempêtes.
« Adieu... Je vous quitte à regret. Rappelle-toi toujours de « ton malheureux époux, et vous, mes chers enfants, de votre « père infortuné.
« BRAGELOGNE.
« Je vous embrasse encore... »
Vivant à la Guadeloupe à la fin de l’année 1794 et en 4795, il fallait fermer son cœur à tout sentiment humain , repousser la pitié, ne pas se laisser surprendre par la sensibilité, car tout rendait suspect, tout ouvrait le chemin de la guillotine. Les ‘ victimes, avant de partir pour l’échafaud, voulaient quelquefois laisser un souvenir à des parents ou à des amis: C'était, le plus souvent, un objet de peu de valeur, une montre, une bague, une épingle. Ce dernier vœu d’un mourant, ce cri jeté au moment de descendre dans la tombe, compris par les peuples les plus barbares, n’était pas entendu des républicains de la grande époque; il ne faisait vibrer aucune de leurs fibres. Malheur à qui recevait l’une de ces reliques sans aller immédiatement en faire le dépôt à la municipalité! Tous les biens du coridamné étant la propriété de la République, la relique distraite de ces biens constituait un vol fait à l'État. Le citoyen à qui s’adressait le malheureux qui allait monter sur l’échafaud, devait lui répondre quelque chose approchant de ce que Jacques Roux dit à Louis XVI, lorsque celui-ci lui demanda s’il voulait se charger de remettre son testament à la commune : « Je ne suis chargé que de te conduire à la mort! »
Décamp, lui aussi, avait voulu laisser sa montre et sa canne à pomme d'or à l’un de ses amis. Le citoyen Lamolie eut la
témérité de recevoir ces objets et de les porter au. citoyen
Lombardy. Ce fut une grande affaire qui faillit coûter cher à lun et à l'autre. Heureusement pour ces deux citoyens qu'ils n'étaient pas riches, car la fortune avait la vertu singulière d’aggraver considérablement les délits. Le citoyen Lombardy
eut beau prétendre qu’il n’était pas l'ami de Décamp; que la
canne et la montre ne lui avaient pas été remises à titre de don;
que Décamp lui devait une somme de huit cents livres, et que
Be:
LEURET
c'était en payement de cette somme que ces objets lui avaient été donnés, on ne l’écouta point : il fallut les restituer. Et que l’on ne suppose point que ces recherches se faisaient du mouvement spontané et libre des agents subalternes : non, c'était sur l'ordre formel et direct du commissaire de la Convention, du chef suprême de la colonie que toute la police du temps courait après une canne à pomme d’or.
Mais en 1796, Victor Hugues n'était plus ni aussi cruel ni aussi àpre. Trois causes avaient concouru à opérer ce changement : les nouvelles idées du gouvernement de la métropole, une union contractée dans la colonie, union dont l’heureuse influence avait adouci les vives aspérités des formes de notre ancien accusateur public, enfin et surtout les richesses qu’il avait acquises, car ce n’était que par antiphrase que l’on pouvait l’appeler encore un sans-culotte.
Aussi, il eut pour le comte de Bragelogne presque des
égards : : il lui permit de se rendre à cheval à la Pointe-à- Pitre, d'écrire après la condamnation, et se chargea d’envoyer à leur destination non seulement la lettre et les quinze moëdes, mais encore une montre.
. Nous avons parlé de l’année 1796, mais nous n’y sommes pas encore. Nous n’y avons été conduit que pour ne pas interrompre ce que nous avions à dire de la guillotine. Nous allons revenir sur nos pas.
Ceux des colons que Victor Hugues ne voulait pas tuer, il les déportait, et il usa largement de ce second moyen d’épuration. Cruel était le sort des habitants qui n’étaient ni guillotinés, ni déportés, ni sans-culottes. Ces habitants, pour la plupart, n'étaient que des femmes, des jeunes filles et des enfants : avant l’arrivée de Victor Hugues, ils ne puisaient leurs moyens d’existence que dans les produits des habitations de leurs pères ou de leurs époux, et, ces propriétés étant confisquées ou mises sous le séquestre, la misère de ces infortunés était affreuse : ils ne vivaient que de la commisération publique. Pour surcroit d’aggravation à leur peine, on les contraignait à résider soit à la Basse-Terre, soit à la Pointe-à-Pitre. Durant le siége
— 568 — , À de la Pointe-à-Pitre, e’était le citoyen d'Honneur qui avait été chargé de les faire entrer dans la ville concurremment avec des troupeaux de bœufs. En arrivant dans le lieu de leur destination, ils avaient, quelquelois, à subir les avanies de la populace. M°° Saint-Alary, pour se conformer aux ordres qu’elle avait reçus, se rendait à la Pointe-à-Pitre avec ses filles et quelques jeunes personnes placées sous sa protection en l’absence de leurs parents. Toutes ces femmes étaient sur une grande charrette couverte avec des draps. La charrette rendue aux portes de la ville, des nègres voulurent voir ce qu’elle renfermait. Ils l’entourèrent, et l’un d'eux, soulevant l’un des côtés des draps et apercevant les jeunes filles, s’écria :
« C’est ça qui bon pour guillotiner (4)! » .
D'un autre côté, un arrêté du 22 février 1795 avait ordonné à toutes personnes absentes de la colonie par suite de déportation des gouvernements antérieurs , ou pour toute autre cause, de rentrer dans le délai de deux mois, sous peine d’être déclarées émigrées et d’avoir leurs biens confisqués. L'arrêté exigeait, en outre, que les absents, aussitôt débarqués, se rendissent à la Pointe-à-Pitre, à l’effet de se justifier devant le comité de surveillance révolutionnaire du crime d’émigration.
Beaucoup d’absents, pour ne pas encourir les peines de l’ar-
rêté, s'étaient hâtés de revenir à la Guadeloupe. A cette époque de guerre, on n'était pas libre de choisir le point d’atterrage; on abordait où l’on pouvait, et souvent les passagers mis à terre étaient dans le plus grand dénüment. Il y avait de pauvres femmes qui, après avoir débarqué à la Pointe-à-Pitre, ignorant la partie de l'arrêté qui exigeait une justification devant le comité, partaient pour leurs communes. Elles étaient obligées de retourner à la Pointe-à-Pitre. Tous les chevaux du pays étant confisqués ou mis en réquisition, la mer n'étant pas libre, aucun système de transport par terre n'étant organisé, il fallait faire le voyage à pied, souvent sans aucune ressource.
La municipalité de la Basse-Terre, émue de pitié sur toutes
(1) En français : « Quelle bonne pâture pour la guillotine! »
les misères qu’elle avait sous les yeux , n’osant s’adresser à Victor Hugues, demanda à Benoist-Cavay, délégué pour la partie de la Guadeloupe, s’il n’y avait pas possibilité de faire une exception à l’arrêté en faveur des femmes et des enfants. Le délégué répondit : « Je n'ai point la faculté d’interprêter les lois faites « par les commissaires délégués par la Convention nationale, « et comme ils ne s'expliquent point sur les femmes et les « enfants, je crois que ce qu'ils ont de mieux à faire c’est de se « conformer à l’arrêté. »
* Tout ce monde mourait de faim à la Pointe:à-Pitre. Victor Hugues seul pouvait mettre un terme à tant de souffrances; mais l’on n'osait s'approcher de ce terrible proconsul, qui, d’un geste, pouvait vous envoyer à la mort, et qui avait toujours à la bouche des paroles dures et acerbes redoutées à l’égal du tribunal de Carpentier. Le mot coquin était surtout pour lui une expression générique, renfermant tous les faits qu’il avait à reprocher à quelqu'un. « Tas de coquins. — F.... coquins. — C’est un co- « quin que je vais faire guillotiner. — » C'était comme s’il avait dit : Tu es un aristocrate, un voleur, un lâche, un infâme. | ñ Malgré leur répugnance naturelle, quelques jeunes femmes, poussées au désespoir, conçurent la pensée de se présenter devant ce redoutable révolutionnaire, pour lui faire le tableau de leur misère. Pour arriver jusqu'à lui, il fallait traverser une pièce dans laquelle étaient les bustes de Challier et de Marat, puis on arrivait dans un petit salon, tapissé de velours couleur de sang, et garni de meubles noirs. L'aspect de ces lieux était déjà bien propre à inspirer la terreur. Tout émues, les jeunes femmes se firent introduire. Victor Hugues les accueillit par ces paroles : « Que voulez-vous tas de coquines? — Après avoir dit leurs souffrances, les jeunes femmes lui demandèrent du pain. — « Quoi! reprit l’ignoble sans-culotte, c'est à moi « que vous vous adressez! Ne savez-vous pas aller dans les ca-, « sernes et dans les corps de garde! N’avez-vous pas vos. ...? — Un pauvre vieillard, appelé Lemaire, eut la même hardiesse. Victor Hugues, l’apercevant, lui crie : « Que veux-tu? II 24
Le D
Dis ce qui t’'amène, en deux mots. » — « J'ai faim, » répondit
le vieillard. :
Les façons de Victor Hugues nous remettent en mémoire une
opinion de Marat sur les effets de la révolution, opinion exprimée à une époque où l'ami du peuple n’était pas encore roi :
Qu’y a gagné, d’ailleurs, le pauvre peuple? Il n’a cessé de ramper devant l'héritier d’un grand nom que pour ramper devant un nouveau parvenu cent fois plus indigne... Ah! puisqu'il est né pour l’humiliation, mieux valait l’abaisser devant un maréchal de France qui avait reçu de l’éducation, que devant un grippe-sous paré de son écharpe tricolore.... »