CHAPITRE VE
Le décret du 4 février. — Abolition de l'esclavage — Opinion de Robespierre. — Dépuiation de Saint-Domingue. — Discours de Dufay. — Scènes à la Convention. — Députations.— Visite au Conseil général de la commune. — Fête de l'abolition de l'esclavage mêlée à la fête de la Raison.—Arrestation des colons blancs. — Opinion de Danton.— Effets du décret du 4 février. — Le noir prend le fusil. — Sa répugnance pour les travaux des champs. — Les lecons du gouvernement révolutionnaire. — Proclamation de Victor Hugues. — Résistance. — Autre proclamation. — Scènes à la campagne. — La terre en friche. — Défense de payer un salaire aux cultivateurs. — Ordre du travail. — Prière du cultivateur. — Peines contre un refus de travail, — Ce qu'était la liberté. — Les séquestres. — Subsistance des cultivateurs. — Deux jours par décade. — Lettre circulaire touchant les anciens esclaves attachés à la domesticité. — Arrêté sur la cueillette du café. — Sort des Africains trouvés sur les navires capturés.
Nous allons interrompre, pour un instant, la série des faits qui s’accomplissaient à la Guadeloupe, pour parler des circonstances dans lesquelles prit naissance le décret du 4 février 1794, sur l'abolition de l'esclavage. Les effets de ce décret dans les colonies nous amèneront naturellement à reprendre la suite des événements. G
Les montagnards les plus résolus, ceux qui d’un pas ferme - allaient droit devant eux, sans se préoccuper des ruines et des décombres qu'ils semaient sur leur route, hésitaient, perdaient leur sang-froid en présence d’une émancipation à décréter sans préparation, sans que rien eût marqué le passage d’une servitude extrême à une liberté absolue. Robespierre y voyait la perte des colonies. Il en faisait un grief contre les girondins. Dans son rapport du 17 novembre 1795 sur la
situation de la République, il disait : « C’est ainsi que la même
faction qui, en France, voulait réduire tous les pauvres à « la condition d’ilotes, et soumettre le peuple à l’aristocratie « des riches, voulait, en un instant, affranchir et armer tous
les nègres pour détruire nos colonies. »
L'émancipalion n’avait donc été ni préparée, ni prévue. De mème qu’un accident, le décret du 4 février sortit du sein de la Convention nationale dans l’un de ces moments d'enthousiasme qui saisissaient si souvent celte assemblée célèbre, et dans lesquels on la voyait décréter des choses grandes ou petites, généreuses ou cruelles, majestueuses ou ridicules.
L'ile de Saint-Domingue avait envoyé à la Convention une députation tricolore : un blanc, un rouge, un noir. Le blanc se nommait Dufay, le mulâtre Mils et le nègre Belley. Ces députés prirent place à la Convention le 3 février 1794, après avoir, sur la demande de Lacroix, et à cause du mariage des couleurs, recu l’accolade fraternelle du président.
Après les agitations, les rapines, les proscriptions et les massacres révolutionnaires, il s’agira de replacer les colonies dans un état d'ordre et de régularité; alors les voies à suivre se discutant au conseil d’ État, le premier consul dira : « Blane, «je suis pour les blancs. » La même cause produisit chez Dufay un effet tout contraire. Blanc, il voulait faire oublier sa qualité, et il crut y parvenir en se posant en adversaire des blancs. Le lendemain de son installation à la Convention, il monta à la tribune pour exposer la situation de Saint-Domingue. Il divisa son discours en deux parties : la première fut une critique amère de la conduite des blancs, et la seconde une apologie de celle des nègres et des mulâtres. C'était aux blancs, selon le député de Saint-Domingue, qu’il fallait attribuer la cause de tout le mal. Pour les besoins de son argumentation, il les fait tantôt des hommes perdus de dettes, de fastueux indigents ; tantôt des hommes nobles et riches : ce sont de hauts et puissants seigneurs, liés avec tous les ennemis de la République et prêts à sacrifier leur fortune à la cause de l'émigration. Ce sont les satellites de Galbaud qui ont allumé l’incendie du Cap,
et pourquoi? c'est que les blancs y avaient intérêt : par la destruction de cette opulente cité, {es commissionnaires avaient rendu leur compte.
La part des blancs faite, venait celle des gens de couleur; eux n'avaient fait que se défendre. Quant aux noirs, ils n’avaient pas à rougir d’un seul assassinat. Le commerce de la métropole doit se rassurer, disait Dufay; il n'aura qu’à s’applaudir du nouvel ordre de choses qui va luire sur Saint-Domingue : cultivée par des mains libres, la colonie sera bientôt florissante. Il déclarait d’ailleurs répondre, sur sa tête, des nègres de Saint-Domingue, qui, par sa bouche, faisaient É serment de fidélité éternelle au peuple français.
L'orateur termina par demander à la Convention de consacrer les actes de Santhonax ; car dès le 29 juin 1793 ce. commissaire ayait fait à Saint-Domingue ce que Robespierre reprochait aux girondins de vouloir faire : il avait donné des armes aux nègres qui en avaient souhaité, et, le 29 août suivant, il les avait tous affranchis. Il y a mieux : d’après Santhonax, ce n’était pas lui qui avait donné la liberté aux noirs; ce n’était
pas non plus la France : cette liberté venait d'autre part; elle était le fait des citoyens du 4 avril, pour parler autrement, des anciens libres. Écoutons plutôt la proclamation de Santhonax :
» « Les hommes naissent et demeurént libres et égaux eñ « droit. Voilà, citoyens, l’évangile de la France : il est plus « que temps qu’il soit proclamé dans ous les départements de « Ja République...
« Les négriers et Le antropophages ne sont plus. Les uns « ont péri victimes de leur rage impuissante; les autres ont « cherché leur salut dans la fuite et dans l’émigration. Ce qui « reste de blancs est ami de la loi et des principes français. La « majeure partie de la population est formée des hommes du « avril, de ces hommes de qui vous tenez celte liberté; qui, les « premiers, vous ont donné l'exemple du courage à défendre . « les droits de la nature et de l'humanité; de ces hommes qui, « fiers de leur indépendance, ont préféré la perte de leurs pro- « priétés à la honte de reprendre leurs anciens fers. N'oubliez
= 814 — « jamais, citoyens, que vous tenez d'eux les armes qui vous ont « conquis votre liberté. .... »
Santhonax n'avait pas toujours été de l’avis de sa proclamation. A son arrivée à Saint-Domingue avec Polverel, en septembre 14792, tous deux s'étaient rendus à l'assemblée colo- : niale, alors présidée par d’Augy. Là, le président avait fait aux commissaires une allocution sur la mission qu’ils étaient venus remplir dans l’île. Supposant que l’assemblée nationale avait l'intention de décréter l'abolition de lesclavage, et que les commissaires avaient été envoyés pour entrainer la colonie dans cette voie, d’Augy, après avoir montré les funestes conséquences qui résulteraient de cette mesure pour les colons blancs, avait terminé son discours par, cette idée singulière, mais qui fait voir que, dès cette époque, les colons n’acceptaient point la responsabilité de l'esclavage des noirs :
€ .. Vous ne pourriez sans joindre à l'injustice la plus ‘ hanté une barbarie féroce et homicide, vous dispenser de « reporter ces esclaves aux lieux où les ont pris vos frères les « Européens. »
Répondant à cette allocution, Santhonax avait protesté contre l'intention supposée. IL avait déclaré « Que jamais l’assem-
blée nationale n'avait été dans la pensée d’abolir l’escla- « vage..... et que, si cette assemblée égarée en proposait « l'abolition, ils (les commissaires) juraient de s’y opposer de « tout leur pouvoir. »
La conclusion à tirer de ces opinions si opposées, c’est que Santhonax, en vrai montagnard, se souciait aussi peu de la liberté que de l'esclavage des noirs. Il ne voulait que dominer : dans ce but, il caressa d’abord les blancs, puis les rouges, puis les noirs. Parcourant ainsi, pour chercher un appui, tous les éléments de la population, il rencontrera le vieux Toussaint, qui, plus rusé que lui, l’écartera et se mettra à la place que le jacobin voulait usurper, sauf à tomber luimême devant un plus fort et plus habile.
Quoi qu'il en soit de Santhonax, la proposition de Dufay est aceueillie par de vifs applaudissements. Levasseur (de la Sarthe)
augmente l'enthousiasme en demandant à la Convention de ne pas en apporter dans la délibération.
Lacroix s'écrie : « Président! ne souffre pas que la Conven- « tion se déshonore par une plus longue discussion. »
La discussion ne fut pas poussée plus loin : l'assemblée se leva toute entière , et Vadier, son président, au milieu de bruyantes acclamations, proclama l'abolition de l'esclavage.
- Pendant ce temps, le député noir et le député rouge étaient à la tribune et se tenaient embrassés. Lacroix se détache, les prend par la main et les conduit au président, qui les embrasse. Des bras du président, les députés de couleur tombent dans ceux de leurs collègues de la Convention, qui tous, à l’envi, leur donnent l’accolade fraternelle. |
Pendant quelques jours, à Paris, le nègre fut en grande faveur. Il y eut un débordement de députations, dont les orateurs, dans leurs discours, se disputaient l’excentricité. Une première députation déclare à la Convention que les hommes de couleur ne lui offrent point un remerciment, attendu que les républicains ne connaissent pas ce mot, mais viennent lui dire qu’elle a bien fait de proclamer la liberté générale. Une. autre, composée d'hommes et de femmes de couleur, lui apporte un drapeau sur lequel sont peints, sous le même niveau, un blanc, un nègre et un mulâtre, et lui demande que ce drapeau soit envoyé aux colonies avec le décret du 4 février.
Aux Jacobins, l’orateur de la députation des hommes de couleur s’exprima ainsi : « Frères et amis, vous voyez au « milieu de vous quelques-uns de vos frères de couleur, « aujourd'hui citoyens, victimes courbées trop longtemps sous « le joug affreux des esclaves privilégiés de la tyrannie, de ces « tres qui, par leur conduite et leurs débauches, s’exilaient « de leur patrie, venaient boire notre sang, le pomper, le tra- « fiquer, pour acquérir de nouveaux rod 7 de satisfaire à de « Nouveaux crimes . . .. »
Les députés de Saint-Domingue ayant été faire une visite au conseil général de la commune, voiei comment ïls furent reçus, au dire du procès-verbal : « Les trois députés de Saint-
« Domingue à la Convention nationale, Fun noir, l'autre « métis et l’autre blanc, sont introduits dans la salle du con- « seil. Leur vue excite les plus vifs applaudissements et des « transports de joie. Le président se précipite dans leurs bras ; « les spectateurs, attendris et pleins d’un vertueux enthou- « siasme, semblent être en présence de la nafure et de la li- « berté. »
Sur la proposition d'Hébert, on arrète que la fête de l’abolition de l'esclavage sera mêlée et confondue avec la fête de la Raison, dont on faisait les préparatifs.
Tout cela aurait été bien, si l’on n’avait pas cru ne pouvoir faire le bonheur des noirs qu'avec le malheur des blancs : sous le prétexte que les colons blancs, en se rendant aux îles, pourraient nuire aux bons effets de l'émancipation, tous ceux qu'on put découvrir furent arrêtés et jetés en prison. Les portes de leurs cachots ne s’ouvrirent qu’au 9 thermidor.
Hier encore l’esclavage était dans sa pureté originelle : les Croits du maitre absolus, les devoirs de l’esclave à peu près
illimités; les malheureux Africains, arrachés de leur pays et conduits aux colonies, étaient considérés comme du bétail et vendus sur les places publiques; un grand nombre n'avaient eu Je temps ni d'apprendre notre langue ni de connaitre nos usages ; c!, aujourd’hui, sans transition aucune, on conférait à ces bar- Fares les droits civils et politiques, on les conviait aux saturnales de la révolution! Ce qui allait se passer était facile à prévoir. La Convention ferma les yeux et ne vit rien. Danton seul, avec sa vive conception, entrevit l'unique avantage que la France pouvait se promettre de l’émancipation des esclaves. Il ne supposait point que les colonies anglaises pussent rester courbées sous le joug de l'esclavage lorsqu’à côté d’elles, dans les colonies françaises, on pousserait le cri de liberté. Dans sa pensée, l'affranchissement des unes devait être le signal de l’affranchissement des autres. Mais si la France, sans colonies, est encore grande et puissante, il n'en est pas de même de l'Angleterre, qui tire sa richesse et sa force principalement de ses possessions lointaines. Or, comme le croyait Robespierre,
si l'abolition instantanée de l’esclavage conduisait à l’anéantissement des colonies, la France, par le sacrifice des siennes, entrainant la ruine de celles de sa rivale, remportait sur elle une éclatante victoire. Danton, apercevant cette conséquence, accepta le décret comme une machine de guerre contre le plus redoutable ennemi de la République, et il révéla sa pensée par ces paroles jetées du haut de la tribune : « Oui, lançons la « liberté dans les colonies; c’est à présent que l'Anglais est « mort! »
Mais l'Anglais ne mourut point; et, comme d’autres mesures révolutionnaires, le décret du 4 février, rendu dans des circonstances inopportunes, porta, lui aussi, son coup de marteau dans l’œuvre de démolition de la richesse de la France.
Constatons ses effets immédiats. La France possédait Saint- Domingue, la Martinique, la Guadeloupe, Cayenne , Bourbon, | l'Ile-de-France et quelques autres possessions moins importantes. Ces différentes colonies procureient à la métropole un commerce de cinq cents millions. Que se passa-t-il à l’arrivée du décret? Les sources de ce commerce se tarirent tout à coup. A Saint-Domingue, déjà en feu , s’alluma une effroyable conflagration qui dévora tout. Malgré le serment de Dufay, fait au nom des nègres, de fidélité éternelle au peuple français, à l'heure où nous écrivons, sur un sol qui fut à nous, il n’est pas permis à un enfant de la France de s'asseoir, d’acquérir une propriété! La Martinique, anglaise, se garda de changer de maitre pendant la période révolutionnaire ; protégées par la distance, les îles de France et de Bourbon repoussèrent le décret, en disant « qu'il allait convertir les esclaves en bri- « gands et les hommes libres en esclaves. » Restent la Guadeloupe et Cayenne. Pour nous hâter d'arriver à la Guadeloupe, nous ne dirons qu'un moi de Cayenne, et ce mot nous l’emprunterons au général Freytag. On lit dens ses mémoires : « A Cayenne, les nègres s'étaient fait de la liberté une idée tel- « lement fausse, qu'ils s’imaginaient que, pour en jouir, ils ne « devaient être assujetis à aucun travail, ni soumis à aucune « loi. »