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A la Guadeloupe, le décret fut promulgué à coups de canon et par un appel aux armes! Le propriétaire courut chercher, dans les îles voisines, un abri contre la guillotine. Le nègre répondit au cri de guerre, consentit à être soldat, prit le fusil et se battit vaillamment contre les Anglais. Mais, dans une société, tout le monde ne peut pas se liver à la noble profession des armes : pour nourrir les défenseurs de la patrie, il faut des agriculteurs, et c’est surtout pour les travaux des champs que le noir montrait sa répugnance. Ceux à qui on refusait un uniforme et un fusil entendaïent ne rien faire. Comme le nègre de Cayenne, celui de la Guadeloupe comprenait la liberté dans le droit à l’oisiveté. Et pourquoi leur en ferions-nous un reproche? Les sans-culottes croyaient bien que la liberté consistait dans une monstrueuse intolérance, dans le droit d'aller déclamer dans les clubs, de guillotiner et de dépouiller ceux qui avaient su amasser! Durant l'esclavage, le travail étant le signe de la servitude, le nègre, encore moins éclairé que le sans-culotte, pouvait supposer que la liberté n’était qu’une
absence de tout travail. De même que le sans-culotte préten-
dait vivre aux dépens du riche, le nègre pensait devoir trouver sa subsistance sur les biens de son ancien maitre. L'un et l’autre étaient persuadés que cela durerait éternellement; que l’on pouvait récolter sans semer; que la récolte sérait toujours pendante. | C'était là l’opinion de la masse des nouveaux affranchis. Mais
- de cette masse se détachaient des hommes d’une nature perverse, dangereuse. Ceux-là consentaient à s'occuper, mais pour
détruire. Ils montraient pour la dévastation une ardeur infati-.
gable. Sans autre but que celui de nuire, ils eoupaient sur pied et jetaient sur le sol les récoltes non encore venues à maturité. Par les conseils ou les menaces, ils détournaient du travail les ouvriers honnêtes et rangés. Ils s’en allaient préchant que la
campagne ne serait jamais travaillée, si l’on ne procédait au
partage des 4erres; qu'il fallait égorgér tous les blanes, même les républicains arrivés de France. De malheureuses femmes restées dans le pays étaient, à la campagne, en proie à la plus
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profonde misère. D’anciens esclaves, entrainés par leur bon naturel, leur venaient en aide, s'efforcaient de les garantir de la faim : ces actes d’une charité touchante étaient dénoncés par les dévastateurs, les sans-culottes noirs, comme des actes antirépublicains, d’aristocratie et de Lérvtieme:
Les mauvais instincts de ces noirs étaient encore excités par l'exemple des gouvernants. Comment ces hommes abrupts, déjà enclins au mal, auraient-ils pu apprécier et pratiquer la charité, la reconnaissance, le dévouement, eux qui, levant les yeux, voyaient ceux qui avaient la mission de les initier à la vie du ci- toyen, de leur tracer la voie et de les diriger, placer au rang des forfaits et punir du dernier supplice la plupart des vertus sociales ?
Le sieur Favreaw, partant pour aller s’enrôler dans la cohorte des émigrés, laisse sa femme à la garde d’un serviteur fidèle, le nommé Sylvestre. Cet esclave veille sur sa maitresse, l’entoure de soins, ne l’abandonne pas d’un instant. Ees Anglais battus, obligés de s’embarquer sur leurs vaisseaux, M°°'Favreau veut aller rejoindre son mari, alors dans une île voisine: Sylvestre l'accompagne ct ne cesse de lui donner des marques du plus complet dévouement. M”° Favreau remise entre les mains de son époux, Sylvestre, déchargé du dépôt qui lui avait été confié, revient à la Guadeloupe avec le désir ardent de servir sa patrie comme il avait servi sa maîtresse. Mais ce trait si beau de sa vie avait été connu et dénoncé : à peine débarqué, il est arrêté, jeté en prison ef traduit devant le sanglant tribunal révolutionnaire.
Telles élaient les leçons de morale que les noirs recevaient des montagnards. Le gouvernement professant la perversité, ce qu'il semait fructifiait et Jui revenait sous des formes variées.
C’est contre l’apathie des uns, la méchanceté et le brigandage des autres, que la volonté énergique et toute puissante de Victor Hugues va entrer en lutte. 11 n’y avait pas de temps à perdre ,. car le commissaire de la Convention allait être surpris et vaincu par Ja famine au milieu de ses triomphes contre les Anglais.
Aussi dix jours après son arrivée, dans une proclamation du 15 juin, il disait aux noirs :
« La Convention nationale, par son décret du 4 février der- « nier, vous a accordé le plus grand des biens, la liberté. Elle « nous a confié l’exécution de cette loi. Son intention, en bri- « sant vos fers, a été de vous procurer une plus grande somme « de bonheur, en vous faisant jouir de vos droits. Nous serions « responsables envers la nation et l'humanité, si nous ne pré- « venions les désordres dont la malveillance des ennemis de « la chose publique veut vous rendre victimes.
«’ Nous avons appris avec douleur qu'il s'était commis quel- « ques déprédations dans les campagnes; qu’on y avait coupé « des maniocs, enlevé des bananes, sans nécessité, dans la vue « seulement de faire du mal et de nuire aux propriétaires. Nous « avons peine à croire à ces dénonciations; mais comme, dans « les circonstances où se trouve la colonie, il est nécessaire de « pourvoir à la conservation des vivres, de toute espèce, fai- « sons expressément défense à tout citoyen quelconque, et de « quelque couleur qu'il soit, de toucher aux vivres des habita- « tions, tels que manioc, bananes, maïs, ete., à peine par les « contrevenants d’être livrés à toute la rigueur des lois; et dans « le cas où ils arracheraient lesdits vivres par malveillance, ils « seront mis hors de la loi et punis de mort, comme d'intelli- « gence avec les ennemis de la République. »
Les menaces de cette proclamation furent loin de produire l’effet attendu. Les nègres qui avaient brisé leur houe, entendant dire qu’il fallait la reprendre, s’assemblèrent et formèrent des attroupements menaçants. Le 18 juin, cinq joufs après la première proclamation, on en vit paraître une seconde, dans laquelle Victor Hugues annonçait aux récalcitrants qu'il em: ploierait contre eux l’argument de la force. Il leur disait:
« La République, en reconnaissant les droits que vous teniez: « de la nature, n’a pas entendu vous soustraire à l'obligation « de vous procurer de quoi vivre par le travail.
« Celui qui ne travaille pas ne mérite que du mépris et ne « doit pas jouir des bienfaits de notre régénéralion; car l’on
« doit présumer avec raison que le paresseux n'existe qu’en « commettant des brigandages.
« Tous les citoyens ne pouvant pas être employés à la défense « de la colonie, il est indispensable que ceux qui ne sont pas « incorporés dans la force armée s’occupent à cultiver la terre « et à planter des vivres le plus promptement possible.
« D'ailleurs, citoyens, celui qui sacrifie ses peines et ses « sueurs pour procurer des subsistances à ses concitoyens « mérite autant que celui qui se sacrifie pour les défendre.
» En conséquence, citoyens, nous invitons et requérons « ceux de vous qui ne sont pas incorporés dans la force armée « d’avoir à se rendre sur les habitations où ils demeuraient « ci-devant, pour y travailler sans relâche à planter des patates, « ignames, malangas et autres racines nourrissantes, leur pro- « mettant sûreté et protection, et de les faire payer de leurs « travaux. o
.«< Mais si, contre notre attente, quelques-uns de vous re- « fusaient de se rendre à notre invitation, nous leur déclarons, « au nom de la république française, qu’ils seront considérés « comme traitres à la patrie, et livrés à la rigueur des lois.
« Enjoignons aux municipalités de requérir la force armée, « pour disperser les attroupements et faire rentrer les citoyens « noirs dans leurs habitations respectives, pour y planter des « vivres. »
Contraints par la force, ceux des noirs qui reprirent le travail ne s’y livrèrent qu'en maugréant. Ils ne cherchèrent point, toutefois, à troubler l’ordre. A la vérité, c’étaient les gens les plus faibles, cette partie de la population qui dans tous les pays est docile, cède à la main qui la guide, à savoir les femmes, les vieillards, les enfants. On n’eut pas aussi bon marché des hommes: résistant aux menaces, fuyant la contrainte, il y en eut qui aimèrent mieux, comme au femps de l'esclavage, se réfugier dans les bois que de cultiver la terre. De leur retraite, ils se ruaient, pendant la nuit, sur les habitations, portant çà et là le pillage et la dévastation, et effrayant de leurs menaces les cultivateurs paisibles. D’autres, plus audacieux, osaïent, en
plein jour, se transporter sur les habitations où il y avait encore des propriétaires, à l’effet de les injurier et de les maltraiter. A l'appui de notre narration, les faits se pressent en foule. Nous ne pouvons les rapporter tous; ils ont, d’ailleurs, tant de rapport les uns aux autres que, lorsque nous en aurons fait connaître un, nous aurons tout dif. l
Les nègres Jean-Charles, Séraphin et Cyriaque se rendent chez Emery Dubois (du Gosier). Ne le trouvant point dans sa maison, ils vont le chercher dans les plantations. Le malheureux est saisi, violenté, frappé au bras d'un coup de coutelas. Son sang coule. On le traîne chez lui, en le gratifiant, tout le long de la route, d’injures, de coups de plat de sabre et de la menace incessante de le tuer. « Ah! tu voulais être maitre, lui « criait Jean-Charles, eh bien, je veux te faire voir que je « suis ton maitre ! » Dubois a soif, et supplie qu'on lui donne un verre d’eau. Une femme ose le lui porter. Jean-Charles renverse l’eau et chasse la femme. Enfin, les malfaiteurs s’éloignent avec la menace de revenir. :
Au milieu des embarras de la guerre, il eût été difficile de réprimer ces désordres. L’Anglais chassé, Victor Hugues voulut apporter de l’ordre et de la régularité dans les travaux des champs, mettre, surtout, un terme au pillage et à la dévastation. Il obtint l’ordre matériel, mais la terre demeura en friche, se couvrit de ronces et d’épines.
IL faut le dire cependant : la faute en fut autant et plus aux gouvernants qu'aux nouveaux affranchis.
On se rappelle la proclamation du 7 juin, dont Victor Hugues avait fait précéder le décret du 4 février, et dans laquelle il disait : « Il faut que les citoyens blancs offrent cordialement, « fraternellement, et à salaire compétent, du travail à leurs « frères noirs et de couleur. » Rien n’était plus juste; et, à l'aide d’un salaire, nous en.sommes bien convaincu, on aurait eu du travail. La somme n’en aurait sans doute pas été égale à celle obtenue du temps de l’esclavage, mais la campagne n’aurait pas offert du moins l’image de la solitude et de la désolation. Mais Victor Hugues qui, le 7 juin, voulait que l'on payât
un salaire aux eultivateurs, qui aurait fait guillotiner sans pitié
les propriétaires opposants, un mois après, non-seulement ne
trouvait plus ce salaire nécessaire, mais encore faisait econdamner à l’amende et à la prison les rares planteurs qui l’accordaient volontairement.
Ce n’était pas sans motifs que Victor Hugues avait ainsi changé d'avis. Ceux des propriétaires qui n'avaient pas fui, avaient été, pour la plupart, ou guillotinés, ou déportés. Les biens des uns comme des autres ayant été confisqués, c'était Victor Hugues qui représentait à lui seul la presque totalité des citoyens blancs propriétaires; c'était donc à lui qu'aurait été adressée l’invitation contenue dans la proclamation d'offrir cordialement, fraternellement, un salaire aux travailleurs. Laisser subsister cette proclamation, c’eût été admettre les frères noirs et de couleur à un partage : Victor Hugues n’aimait pas à donner de semblables marques de ses sentiments de fraternité.
11 est de toute évidence que le commissaire de la Convention n’aurait pas pu faire les avances nécessaires pour l'exploitation des 658 habitations, parmi lesquelles on comptait 288 sucre-
ries, dont il était devena tout à coup propriétaire (1). Mais s’il
n'était pas possible de payer le salaire en argent, on pouvait
rémunérer le travail en abandonnant aux cultivateurs une part
dans les récoltes; cela était possible et juste, mais aurait diminué les revenus du proconsul : il aima mieux tout garder. IL crut que des cris, des chansons, de grands mots sonores et vides remplacéraient le salaire comme déjà ils avaient remplacé
la liberté. En conséquence, après avoir placé sur chaque habi-
tation un séquestre, ou administrateur, défendu de payer aux
. (1) Lorsque nous disons 638 habitations, nous n’entendons parler que de celles sur lesquelles il y eut main mise aussitôt l’arrivée de Victor Hugues , car ce nombre ne tarda pas à être doublé. En effet, à la Guadeloupe, presque toutes les confiscations ont eu lieu de juin à décembre 1794. Or, en l’année 1801, malgré un certain nombre de restitutions faites
tant par Desfourneaux que par les agents Jeannet , Leveaux et Baco, on
comptait encore 1,005 habitations confisquées. C’étaient les plus considérables du pays, car, ici comme en France, c’est parmi les grands propriétaires que l’on compta le plus grand nombre d’émigrés.
cullivateurs un salaire quelconque, il EUTPIE à tous les chefs d'atelier un ordre du travail.
Ce document nous a paru assez curieux pour mériter d’ être rapporté en entier.