CHAPITRE VU
Le maximum. — Suppression du commerte et du commerçant. — Défense d’acheter des marchandises, ou d'exporter des denrées coloniales, sous peine de mort. — Les agences nationales.
Les jacobins de France avaient établi le maximum, c'est-à-dire un prix au-dessus duquel il était défendu au marchand de vendre, quelle que fût la perte qu’il dût en éprouver; Victor Hugues fit mieux: il supprima le commerce et le commercant. Ne régnant encore que sur la Grande-Terre, il défendit, par arrêté du 14 juillet 4794, à tout citoyen d'acheter ou de: vendre, dans toute cette partie de la colonie, des marchandises d'aucune sorte, comme aussi d'exporter des denrées coloniales, sous la peine ordinaire, la mort.
Un autre arrêté'avait précédé celui du 14 juillet, arrêté du 11 juin, en vertu duquel chaque particulier était tenu de déclarer les objets de subsistance qu’il pouvait avoir en sa possession, et de faire connaitre les magasins et autres dépôts de marchandises ou de denrées coloniales appartenant, soit aux Anglais, soit aux émigrés. La dénonciation était un moyen gouvernemental : on la demandait comme une chose simple, naturelle.
Par ces deux arrêtés, Victor Hugues ayant sous sa main toutes les denrées et toutes les marchandises, s'établit le grand acheteur et le grand vendeur. Il envoyait les denrées coloniales dans l'ile de Saint-Barthélemy, au citoyen Bigard, nommé consul et agent de la République près le gouvernement suédois. En échange, Bigard lui expédiait des farines, du bœuf, du lard et
des munitions de guerre. Victor Hugues payait également avec des denrées coloniales les cargaisons des navires américains qui, trompant la vigilance des croisières anglaises, abordaient dans le port du Moule.
L'arrêté du 14 juillet était censé provisdire, pris seulement pour le temps de la durée du siége. Mais l'Anglais parti, Victor Hugues en étendit les dispositions à toute la colonie: bien plus, il fit entrer dans la défense d'acheter et de vendre les denrées coloniales, dont, auparavant, l'exportation seule était défendue, et organisa un état de choses pour durer à toujours. L’arrèté d'organisation, qui est du 21 février 1795, était précédé des deux considérants suivants :
Considérant que le commerce de la métropole avec les « colonies a été suspendu par les circonstances: qu’elles ont « nécessité la mesure de ne pas laisser dépendre les subsistances « êt les autres besoins des citoyens d’une poignée de spécula- « teurs avides, qui se sont, en tous temps et dans tous les pays, « attachés à donner une grande valeur à des objets venant de « l'étranger et à avilir les denrées de leur pays, pour assouvir « leur cupidité ; |
« Considérant que deux cent quatre-vingt-huit habitations « sucreries, et plus de trois cent cinquante autres, tant en coton, « café, vivres, etc, sont devenues la propriété de la République,
« par la fuite et le châtiment des traitres qui avaient livré la
« colonie aux féroces Anglais ; que, par cette raison, nous nous « sommes décidés à maintenir la défense déjà faite, et, sous la
« même peine, de l’étendre au commerce des denrées colo-
« niales. »
Victor Hugues s'étant enrichi dans le commerce pouvait par-
ler avec toute connaissance de cause de l’avidité des trafiquants.
Quant à la qualification de féroces appliquée aux Anglais, c'était de style. Les hommes les plus sanguinaires de la révolution, les Robespierre, les Saint-Just, les Billaud, les Collot-d'Herbois, ne manquaient jamais de prêter à leurs ennemis, quels qu'ils:
fussent, des sentiments d’une monstrueuse férocité, et de se“
prétendre, au contraire, bons, cléments, miséricordieux. Un
jour, à la Convention, sur une pensée abominable qu'émettait Couthon, on lui dit : « — Tu as chaud ; tu as besoin d’un verre
« de sang pour te rafraichir. » — Couthon parut très-blessé du goût qu'on lui attribuait. « Moi aimer le sang! s’écria-t-il, je « serais incapable de tuer un pigeon ! »
* L’habitant done, pour son plus grand bien, et afin de n’être pas livré à la cupidité d'une poignée de spéculateurs avides, fut tenu de porter ses denrées à Victor Hugues, qui les prenait au prix qu'il daignait fixer.
L’arrèté créa deux agences nationales tenues, l'une à à la Pointeà-Pitre par le citoyen Courtois, l’autre à la Basse-Terre par le citoyen Bossant. Ce n’était que dans ces agences que l’on pouvait acheter ou vendre. La vente $’ouvrait une fois par décade. Trois jours avant celui fixé pour l'ouverture de la vente, était affiché un bulletin portant la quantité, la qualité et le prix de chaque espèce de marchandise. :
Tout citoyen qui achetait à l’agence pour revendre-en gros, sous un bénéfice quelconque, était déclaré suspect et encourait la peine de l'accapareur, la mort. :
Le marchand pouvait revendre au détail au maximum de vingt-cinq pour cent au-dessus du prix énoncé dans les bulletins de l'agence. Ainsi, chaque décade, le Gouvernement, en fixant le prix des marchandises de l'agence, déterminait par cela mème le maximum de la vente au détail.
.… Le commerce, même celui de détail, n’a de vie que dans la liberté. La revente au détail, bien que permise avec un bénéfice de vingt-cinq pour cent, cessa d'exister à légal presque de la revente en gros, défendue sous peine de mort. On le comprend : d’un côté, chacun ayant le droit d’aller s’approvisionner à l’agence à vingt-cinq pour cent de bénéfice, on fréquentait peu la boutique du marchand; de l’autre, la crainte continuelle d’être en contravention et d’encourir la terrible peine de l'arrêté éloignait de ce commerce quiconque aurait été tenté de s’y livrer. En effet, le prix des marchandises de l’agence nationale variant chaque décade, et ces marchandises, quoique de même nature, n'étant pas souvent de la même qualité que celles que le
marchand avait dans son magasin , il en résultait qu’il ne savait
jamais à quel prix détailler pour ne pas excéder le maximum.
Ce n’était pas assez que Victor Hugues fût juge et partie dans la fixation du prix des denrées : dans la pratique, il y avaitencore quelque chose de plus intolérable. Les denrées de la colonie étaient données aux bâtiments neutres en échange de leurs cargaisons. Mais le Gouvernement, possédant lui-même plus des trois quarts des denrées, n’avait recours, pour ses échanges, aux sucres, aux Cafés et aux cotons des particuliers qu'après le placement des siens. Il s’ensuivait que l'habitant, quelquefois, avait des denrées dont l’agence ne voulait point, et qu'il ne pouvait vendre à personne autre.
Cet état de choses dura jusqu’à ce que les Fan eussent marché : alors les corsaires conduisant chaque jour dans les ports de la colonie de nombreuses prises, chargées de riches cargaisons, l'agence nationale aurait été dans l'impossibilité d'acquérir pour la revendre cette masse de marchandises ; Victor Hugues le comprit, et rendit la liberté au commerce, ou plutôt la laissa prendre, car l’arrêté du 21 février ne fut jamais rapporté. Cet arrêté tyrannique et impossible tomba de lui-même devant la force des faits. Le jour arrivé pour l'affiche du bulletin , le bulletin ne s’afficha point ; trois jours après, les portes de l’agence au lieu de s'ouvrir restèrent fermées. Victor Hugues se contentera désormais de faire le commerce concurremment avec les autres particuliers, mais avec l’avantage que lui donnera sa position.