‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 5)Chapitre 99 sur 140 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La guillotine démontée. — Le Directoire. — Mariage de Victor Hugues. — Ses richesses. — Son intérêt dans les corsaires. — Spéculations commerciales. — La justice supprimée. — Le tribunal de commerce. — Despotisme inouïi. — Victor Hugues dans les tripots. — Peines infligées aux filous.

Le guillotine avait fait son temps. C'était une machine usée, qui ne produisait plus à nos dictateurs blasés ni émotion ni beaucoup d’or. Le moment n'était donc pas éloigné où Victor Hugues n’en ferait plus usage. Les événements accomplis en . France ne firent que hâter de quelques mois, dans la colonie, la mise à la retraite du bourreau.

Déjà le gouvernement de transition qui s'était formé entre celui de la terreur et le Directoire, averti par le cri de réprobation poussé par le peuple réveillé, avait montré par ses actes qu’il répudiait les doctrines sanguinaires du comité de salut public, tombé le 9 thermidor. Ce comité régénéré, instruit des massacres de Victor Hugues, n’osait pas l'en blâmer ouvertement, soit à cause des services rendus par ce délégué lors de la reprise de l'ile sur les Anglais, soit parce que faire son procès c'eüt été accuser indirectement la plupart des hommes encore

| au pouvoir; cependant, dans une dépêche du 31 août 1795, dépêche remplie d’ailleurs des éloges exagérés de l’époque, il disait aux chefs de la colonie :

«.... Il sera glorieux pour vous, citoyens, de pouvoir « laisser à vos successeurs, quand ils seront désignés, des « colonies conquises l'épée à la main, et organisées, au milieu « de la guerre avec sagesse et humanité.

« La République entière, qui s’est délivrée du joug de ces « hommes atroces par leurs principes barbares et par leurs « cruautés, de ces hommes qui, au nom de la liberté, avaient « déshonoré le nom français par leurs brigandages sangui- « naires, ne forme d’autres vœux, n’a d'autre ambition que « d’embellir ses lauriers par des actes de justice, de bien- « faisance et d'humanité. Tels sont les principes des Français « régénérés et délivrés de la tyrannie décemvirale; tels sont « ceux de la Convention nationale, qui attend de ses déléqués la « profession de foi des mêmes principes, et elle est bien con-

« vaincue que vos triomphes seront toujours ornés des vertus « qui accompagnent les victoires remportées par de vrais ré- « publicains. »

On ne pouvait dire avec plus de ménagement, et toutelois d’une manière plus explicite, qu’il élait nécessaire de changer de système.

L'établissement du Directoire était venu convaincre Victor Hugues, prévenu par ce premier avis, qu'uneère nouvelle devait luire, dans laquelle on chercherait à puiser des moyens d’admi- « nistration ailleurs que dans la source unique de la guillotine.

Ce fut Le 26 octobre 1795 que Génissieux, dernier président de la Convention, vint annoncer à la France l’abdication de la Convention, par cette déclaration d’apparat : « La Convention « « nationale déclare que sa mission est r'eraphes et que sa session : « est terminée. » i |

Installé le 4 novembre, le Directoire faisait savoir dans une . proclamation : « Qu'il était résolu à faire régner la concorde, « ramener la paix, régénérer les mœurs, rouvrir les sources « de la production, ranimer l’industrie et le commierce. . .… J « remettre l’ordre social à la place du chaos inséparable des « révolutions. » Il ajoutait : « de sages lois, secondées par « des mesures d'exécution les plus promptes et les plus éner= « giques, ameneront bientôt l'oubli de nos longues souffrances.»

C’étaient les cinq régicides La Révellière Lepeaux, Letourneur, Rewbell, Barras et Carnot qui parlaient ainsi ; maïs enfin ils disaient qu’ils ne voulaient plus tuer, et il fallait que Victor

Hugues se conformät à ce désir, sous peine d’avoir un successeur - dans l’administration de la colonie. Malheureusement, la nouvelle des péripéties de la révolution, à cette époque de guerre maritime, ne nous parvenait qu’à plusieurs mois de leur date. Il en résulta que la Guadeloupe était toujours Convention lorsque depuis longtemps la France était Directoire. La colonie voulant constamment se modeler sur la métropole, son éloignement donnait lieu à bien d’autres étrangetés : ce qui, là-bas, avait cessé d’être recherché, ce qui était mis au rebut, conspué, atteignait ici l'apogée de la faveur. On déifiait encore Marat lorsque déjà le buste de ce scélérat, barbouillé de sang et de boue, avait été jeté dans un égout.

Le 26 janvier 1796, le Directoire prit un arrêté par lequel les commissaires Victor Hugues et Lebas étaient maintenus dans leurs fonctions, sous le titre d’agents du Directoire, avec jouissance d’un pouvoir égal au sien, pendant dix-huit mois, à compter du jour de la réception de l'arrêté.

Indépendamment des instructions du Directoire et de la lassitude, une autre cause aurait déterminé Victor Hugues à laisser le bourreau sans fonctions : c’est que ce-terrible dictateur, si monté contre les riches, pouvait déjà, ainsi que nous l'avons fait observer, marcher de pair avec les plus opulents.

* Pour parler de sa fortune, il faut dire quelque chose de son mariage. La dame Lacroix, dont il avait fait sa maitresse à la manière du temps, par force, étant morte, il songea à se marier. Il jeta ses vues sur la citoyenne Angélique Jacquin, éréole de la Martinique. L'acte de mariage fut dressé le 16 mars 1796. Un an et trois jours après, Victor Hugues avait un fils auquel il donnait les prénoms de : Amélius-Victor-Gua- . deloupe. Le prénom Guadeloupe n’est pas sans bizarrerie, mais la bizarrerie dans les noms et prénoms était chose à la mode. Sans parler de tous ces sans-culottes qui, bien qu’ils n’eussent pas grand’chose des vertus des premiers Romains, s'étaient . débaptisés et se faisaient appeler l’un Brutus, l’autre Scævola , le ministre des affaires étrangères, Lebrun Tondu, ayant eu une fille, la déclara sous les prénoms de : Civilis-Victoire-Jemmapes-

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