CHAPITRE X
Situation des affaires de la compagnie. — La vente des îles. — Boisseret achète la Guadeloupe et ses dépendances. — Il fait entrer Iiouèl dans son marché pour une moitié. — Houél aspire à devenir propriétaire de toute Tile. — Le fort Saint-Charles. — Hostilités contre les Caraïbes de la Dominique. — Cause de cette guerre. — Arrivée de neuf cents Hollandais. — Le Caraïbe Baron. — Conduite du commandant de Marie-Galante.
Les colonies de Saint-Cbristophc , de la Guadeloupe et de la Martinique, pourvues d'un certain nombre d'habitants, pouvant déjà se répandre au dehors , occuper, coloniser les îles voisines avec leurs propres forces, sans le secours des armements dispendieux faits en Europe, étaient arrivées au temps où elles allaient présenter les résultats attendus, répondre peut-être à toutes les espérances dont la compagnie s'était bercée à l'époque de sa création. C'est à ce moment qu'elle s'arrête, vaincue par son inintelligence de la situation, ne comprenant ni ce qui devait produire la prospérité des contrées livrées à son exploitation, ni son propre intérêt. Les cinquante kilogrammes de tabac perçus sur tout colon, sans distinction de sexe, depuis l'âge de dix ans, constituaient le moindre de ses profits : son revenu le plus grand devait sortir des bénéfices faits sur les marchandises offertes à la consommation , et sur les denrées reçues en échange. Avec la population , la consommation des iles aurait été croissante, leurs produits pUjs abondants. L'intérêt clair, évident de la compagnie, était donc 'que les colonies présentassent la plus grande masse possible d'habitant». C'était probablement sn pensée; mais pour la réaliser elle s'y prenait à rebours.
Pour encourager l'immigration, décider les nationaux ou
les étrangers à venir habiter les colonies , il aurait fallu disposer les choses de façon que l'on se trouvât mieuxJci que dans les lieux que l'on quittait. La richesse du sol était un puissant attrait : un homme, cultivant le tabac, seule denrée que Ton demanda dans le principe au sol colonial, pouvait largement récoller une valeur suffisante pour subvenir à tous ses besoins. Mais la compagnie n'approvisionnant pas les colonies à un degré convenable, ce tabac, ce travail réalisé en valeur, ne pouvant s'échanger , le colon manquait du nécessaire à côté de sa richesse.
Avec les seuls capitaux dont la compagnie disposait, faire tout le commerce des îles, y envoyer tous les objets de consommation et prendre en retour tous leurs produits lui était impossible. A quoi donc devait-elle se résoudre? à quelque chose de bien simple qui aurait été aussi profitable à elle qu'aux colonies : transformer son droit exclusif au commerce à un droit de préférence ; ne pas vouloir être marchande en détail ; laisser des commerçants s'établir aux îles; ne vendre qu'en gros; se borner à ce dont elle était capable , abandonner le surplus au commerce général delà France, moyennant un droit, à son profit, qui n'aurait pas été l'équivalent d'une prohibition. Protégée par ce droit, pouvant donner ses marchandises a meilleur compte que les autres spéculateurs, ses bénéfices auraient été certains; ses capitaux, grossissant avec ses opérations, insensiblement, par la force des choses, un moment serait venu où il n'y aurait eu place que pour elle sur le marché des colonies. De tous les avantages de ce système, le plus grand aurait été celui résultant d'une administration moins compliquée.
Loin de là , de peur qu'aux îles il pût entrer une marchandise qu'elle n'avait pas elle-même expédiée , elle créa une nuée de commis, vampirs qui, après avoir réduit les colons au désespoir en suçant le plus pur de leur sang, dévorèrent la compagnie elle-môme.
Une autre faute qui devait inévitablement produire la chute de la compagnie, c'est celle d'avoir souffert que son principal agent, le gouverneur, fût autre chose qu'un chef militaire,
chargé du maintien de l'ordre et de la discipline. Accorder à un agent plus d'autorité qu'on n'en garde, c'est en faire un maire du palais. La résistance de Poincy aux ordres de la compagnie et du roi avait été du plus fâcheux exemple : chaque gouverneur se crut en droit de l'imiter. Voulant être prêt pour les éventualités, il préparait ses moyens, consistant à se rendre fort et à maintenir la compagnie dans un état de faiblesse. A ce jeu, les gouverneurs s'étaient enrichis et le bilan de la compagnie présentait un passif formidable. Houél lui réclamait des sommes considérables pour des avances qu'il prétendait avoir faites pour salaires d'ouvriers et de commis; et, sachant que la compagnie n'avait pas d'argent, il demandait, en paiement, la propriété de l'île de Marie-Galante, à la charge de relever de la compagnie comme elle-même relevait de Sa Majesté.
Ruinée, la compagnie n'avait même pas la consolation de savoir que les colons lui en avaient de la reconnaissance. Toutes les exactions, tous les actes tyranniques, s'accomplissant en son nom, elle était devenue odieuse, en exécration. On applaudit à sa ruine comme à une victoire remportée sur un ennemi détesté.
Cependant il lui fallait sortir de sa situation. Le 15 avril 1648, les directeurs convoquent pour le 15 mai tous les associés à l'effet d'aviser au parti à prendre. Jusqu'alors les opérations de la compagnie avaient été si peu profitables aux intéressés qu'ils n'en prenaient nul souci. Très-peu de membres répondirentù l'appel qui leur était fait. Les quelques-uns présents, réunis chez le sieur d'Aligrc , après avoir constaté , dans un procès-verbal, la fâcheuse situation des choses, déclarèrent n'y voir qu'un remède, le versement dans la caisse sociale, par chaque associé, d'une somme de quatre mille livres. Ce procès-verbal fut envoyé à tous les intéressés, avec convocation en assemblée générale pour le premier vendredi du mois de juin.
Les associés, jugeant de l'avenir par le passe , se gardèrent de faire l'avance de nouveaux Tonds. Ce refus plaçait la compagnie dans la nécessité de cesser ses opérations ; accablée sous le poids de sa dette, il ne lui resta que l'alternative de déposer son bilan,
ou de vendre ses droits sur les îles. Ce fut à ee dernier expédient qu'on s'arrêta.
Sitôt que Houël en eut connaissance, il se hâta de faire parvenir à de Boisseret, son beau-frère , des pouvoirs pour acquérir, de compte à demi avec lui , la Guadeloupe et ses dépendances naturelles, Marie-Galante , la Désirade et les Saintes. Ces pouvoirs portaient que si la compagnie consentait à ne pas recevoir la totalité du prix comptant, quel que fût celui qu'elle exigerait, il ne fallait pas hésiter à traiter, les seuls revenus de la Guadeloupe devant suffire et au delà pour acquitter le montant de l'acquisition.
La vente eut lieu le 4 septembre 1649 , devant Oger et Morel, notaires, aux conditions suivantes : 1° pour les droits de propriété sur les îles vendues, 60,000 livres et une rente de 300 kilogrammes de sucre, rente qui fut à l'instant même rachetée 1 ,500 livres argent comptant ; 2° pour tous les objets mobiliers qui s'y trouvaient, tels que, armes, munitions, meubles, bestiaux , esclaves , etc., 1 1 ,500 livres à payer entre les mains d'un marchand de la ville de Rouen; 3° enfin, Boisseret s'engageait à acquitter toutes les dettes contractées à la Guadeloupe pour paiement d'appointements ou dégages des ouvriers ou commis, dettes formant l'objet des réclamations de Houël.
Tel fut le prix d'une colonie à l'occasion de laquelle on avait déjà répandu tant de sang.
Les mandataires de la compagnie, soit à cause de la qualité d'associé de Houël , soit qu'ils eussent contre lui d'autres griefs, n'ayant pas voulu souffrir qu'il figurât en nom dans le contrat, Boisseret avait été dans l'obligation de se porter comme seul acquéreur. Considérant l'affaire bonne, il eut quelque velléité de la garder pour lui seul; mais Houël fit entendre tant de cris sur la perfidie et le manque de foi , que son beau-frère dut le faire entrer pour moitié dans son marché.
Mais un partage ne satisfaisait point l'ambition de Houël : c'était sur la totalité de la colonie et non sur une partie qu'il voulait régner. Connaissant le chemin qui avait conduit la compagnie à la nécessité de vendre, il le fit prendre à son associé.
Boisseret, au lieu de percevoir des revenus., était sans cesse obligé de faire des déboursés.
Houël se fit bâtir une demeure princière , élevée de trois étages, avec des murs d'un mètre d'épaisseur. Cette maison était fortifiée d'un parapet à huit pointes ou éperons, dont quatre correspondaient aux quatre angles , et les quatre autres aux quatre faces. On n'y arrivait que par un chemin couvert, donnant passage à deux personnes de front, et au bout duquel on se trouvait pris entre deux feux. Au bas de cette maison ou château , du côté de la mer, était une batterie armée de six pièces de canon. Ce sont ces fortifications imparfaites qui ont fini par être transformées en fort Saint-Charles, prénom de Houël, nom échangé plus tard contre celui de Richepance, le pacificateur de la colonie.
Dominé par plusieurs mornes voisins, le lieu choisi par Houël était peu propre à l'établissement d'un fort. Il le comprenait. Aussi pour défendre sa maison fortifiée, il avait fait élever une batterie sur le Houélmont, morne isolé et qui bat 6 son tour les lieux circonvoisins. Poincy, qui savait que Houël n'avait pas pour lui des sentiments affectueux , parlant de cette batterie, disait que le gouverneur de la Guadeloupe ne l'avait fait construire, apparemment, que pour empêcher les ramiers de passer et d'aller à Saint-Christophe. Malgré cette plaisanterie, après bien des tâtonnements, il reste pour constant que la seule défense possible à opposer à l'ennemi , en cas d'infériorité du nombre, c'est d'avoir pour dernière ligne la rive gauche des Galions, le fort IUchepance servant de tête de pont et leHouëlmoïit de citadelle.
IIoucl, sans pouvoir réussir, ayant tout mis en œuvre pour amener son beau-frère à lui vendre sa part de propriété dans l'île, crut obtenir par sa présence ce qui avait été refusé et à sa conduite et à ses lettres tantôt suppliantes, tantôt menaçantes. Il se disposait à se rendre en France lorsqu'il fut retenu par une guerre contre les Caraïbes de la Dominique. Cette guerre ne provenait pas de son fait. On lui doit celte justice que dans toutes les occasions il apportait un soin particulier à maintenir la paix
avec les naturels. 11 ne croyait même pas au-dessous de sa dignité d'entretenir les relations les plus amicales avec un Caraïbe du nom de Baron, lequel avait sur ses compatriotes beaucoup d'influence. La cause des hostilités vint des colons de la Martinique.
Les Caraïbes, en guerre avec les Anglais, ceux de l'est de la Dominique firent une expédition contre la colonie anglaise d'Antigue, expédition qui fut couronnée d'un plein succès. Ils en revenaient dans les premiers jours d'octobre 1655, chargés de butin et de quelques prisonniers. Voulant , dans la joie et l'orgueil de leur triomphe , se montrer aux colons français, leurs amis, ils s'arrêtèrent, en passant, à l'île de Marie- Galante. Rendus dans leurs villages leurs chants de victoire se changèrent en cris de désespoir et de fureur. Pendant leur absence, des colons de la Martinique, appartenant à la partie turbulente et vicieuse de la population, s'étaient rendus à la Dominique, avaient pillé les villages et fait aux femmes et aux filles les plus sanglants outrages. Le Caraïbe ne gardait jamais une insulte : il lui fallait une vengeance. Soit que mal renseigné il crût que le crime avait été commis par les colons de Marie- Galante, soit que, pour le moment, il ne se sentît pas assez fort pour s'en prendre à la Martinique , il retourne à Marie-Galante, surprend les colons, les assomme à coups de boutou et met le feu à tous leurs établissements. L'incendie fut assez considérable pour être aperçu de la Guadeloupe.
Tandis qu'à la Guadeloupe on était dans l'attente des nouvelles de Marie-Galante pour connaître la cause de l'incendie, arrive une députation des Caraïbes de l'ouest de la Dominique, avec la mission de donner à Houël des détails sur le massacre, de lui désigner les coupables et de 4ui faire offre d'auxiliaires pour marcher contre eux.
Voulant rétablir la colonie de Marie-Galante, Houël y fit passer cent hommes sous la conduite de son frère, le chevalier Houël. Il lui avait donné pour instruction de se méfier des Caraïbes établis dans l'île, mais d'éviter avec soin de faire contre eux un acte quelconque d'hostilité ou de mauvais traitement. A
l'arrivée de cette troupe, les naturels, craignant que les Français ne voulussent venger sur eux le massacre des colons, abandonnèrent Marie-Galante. Afin de leur ôter la pensée de revenir, le chevalier Houël fit brûler tous leurs villages. Après avoir fait élever un petit fortin à l'entrée des Basses et rétabli la colonie à la tète de laquelle il plaça le sieur de Blagny, il revint à la Guadeloupe. Alors logouverneur songea à châtier les Caraïbes, auteurs du meurtre des Français. 11 fit partir pour la Dominique le sieur Dumé avec cent hommes. Ce chef prit en passant les Caraïbes de l'ouest et se porta contre les villages de l'est. Les naturels furent hattus et leurs carbets brûlés. Les auxiliaires caraïbes servirent non-seulement de guides aux Français, mais encore se battirent vaillamment contre leurs compatriotes.
Avec la supériorité des armes européennes, une campagne contre les Caraïbes n'offrait pas beaucoup plus de dangers qu'une chasse de gros gibiers. Dans son expédition , Dumé n'eut que quatre hommes blessés et pas un mort. Les naturels n'étaient redoutables que par les surprises ; et puis ils ne se décourageaient jamais : battus, obligés de se retirer, ils allaient plus loin se préparer à une nouvelle attaque. En hostilité avec eux, il fallait être sans cesse sur ses gardes. A peine si Dumé était de retour à la Guadeloupe que Houël fut averti que ces mômes Caraïbes dont on venait de brûler les carbets, réunissaient toutes leurs forces pour fondre de nouveau sur la colonie de Marie- Galante. 11 y envoya, sans retard, un renfort de seize hommes, commandés par Descerisiers. Arrivé sur les côtes de l'île , le commandant de cette petite troupe fut informé que l'ennemi avait déjà effectué son débarquement et qu'il était en marche contre le fortin des Basses. La barque qu'il montait se trouvait alors entre les Basses et les Caraïbes. Il n'hésita pas à se faire mettre à terre et à aller à leur rencontre en s'enfonçant dans le bois. Bientôt entouré et attaqué par trois cents Caraïbes, Descerisiers, après avoir tué aux assaillants plusieurs hommes, mit les autres en déroute et les obligea à se rembarquer avec précipitation.
Trois mois ne s'étaient pas encore écoulés que Baron, de
qui ilouèl tenait tous ses renseignements, lui fit savoir que les Caraïbes préparaient une expédition contre les Saintes. Il y envoya le sieur de l'Étoile avec vingt hommes. Le sieur de l'Étoile, depuis plusieurs jours, attendait sans rien voir paraître. Pensant qu'on avait été le jouet d'une fausse alerte, il se disposait à revenir à la Guadeloupe lorsque furent signalées les pirogues caraïbes. Attendre le débarquement , attaquer l'ennemi et le mettre en fuite furent pour le sieur de l'Étoile l'affaire d'un instant. Un Caraïbe, blessé à l'épaule d'un coup de sabre, se jeta à la nage et échappa aux balles qui lui furent tirées; quelques colons se mirent dans un canot afin de le prendre, mais il nageait avec tant d'habileté, plongeait si à propos lorsque les hommes du canot étaient sur le point de le saisir, qu'il finit par gagner la haute mer; de guerre lasse on l'abandonna.
Ce fut la dernière guerre des Caraïbes contre la Guadeloupe. Houël en fut débarassé autant par sa politique de ne s'en prendre qu'aux naturels dont il avait à se plaindre, que par les colons delà Martinique dont la conduite détermina contre eux une ligue de tous les Caraïbes des Antilles. Nous avons vu que ce sont eux qui avaient été cause de la guerre des Caraïbes de la Dominique contre la Guadeloupe. Pendant cette guerre, un maître de barque de la Martinique, sous le soupçon qu'un Caraïbe de Saint- Vincent avait tué l'un de ses matelots, le fit prendre, attacher au mât de sa barque, et fouetter avec la dernière cruauté. Dans le même temps, par une malheureuse coïncidence, un colon de Saint-Vincent, s'étant pris de querelle avec un Caraïbe , lui tira un coup de pistolet. Le Caraïbe n'avait pas été touché, mais il n'alla pas moins faire part de cet attentat à ses compatriotes. Pendant qu'il s'efforçait de les exciter à la vengeance, que Ton délibérait, que les chefs étaient en suspens, arrive un homme tout sanglant ; c'était le Caraïbe si maltraité par le maître débarque delà Martinique. A cette vue , au récit que fait le Caraïbe du châtiment ignominieux et cruel exercé sur sa personne, ses compatriotes n'hésitent plus; ils courent aux armes, arrivent au colon qui avait tiré le coup de pistolet ,
le tuent; entrent furieux dans la chapelle des jésuites, au moment de la célébration de la messe, massacrent sur les marches de l'autel les pères Aubergeon et Guéimu ainsi que deux enfants de cœur. La guerre était allumée. Mais ce qui la rendit terrible, fut un acte quelque peu sauvage de Duparquet. Une dizaine de Caraïbes faits prisonniers et conduits à la Martinique, ce gouverneur fit ordonner, par son conseil, qu'ils fussent assommés à coups de hache. Le plus jeune demanda et obtint la faveur de mourir d'un coup de pistolet. Il se présenta avec un visage gai, serein, comme s'il se fut agi pour lui de tout autre chose que de mourir.
Dans cette guerre, Duparquet se rendit coupable d'un acte abominable , sans exemple chez aucun peuple civilisé ou barbare. Les Caraïbes aimaient passionnément les liqueurs fortes. Pour n'avoir pas la peine de les tuer à coups de fusils, on leur envoya de l'cau-de-vie empoisonnée! Pour justifier cet acte sans excuse, Dutertre dit que la guerre était déjà déclarée. Voici ses propres paroles : « Ceux qui ont dit que les sauvages « avaient pris pour sujet de faire la guerre, à cause de l'eau- « de-vie empoisonnée qu'on leur donna, et dont plusieurs « crevèrent, se trompent, car elle ne leur fut envoyée qu'après « la guerre commencée , et déjà bien allumée. »
Par la vente des îles, le lien qui les unissait avait été rompu : chaque île était devenue un petit état gouverné par des lois qui lui étaient propres , lesquelles n'étaient que la volonté du seigneur propriétaire. 11 en résultait que souvent ce qui était rejeté là était admis ici. C'est ce qui se fit remarquera l'occasion des Hollandais chassés du Brésil par les Portugais. Ces infortunés avaient été autorisés à emporter leurs effets mobiliers et même une partie de leurs esclaves. Embarqués sur des navires et cherchant un asile, ils se présentèrent à la Martinique, demandant à être reçus dans l'Ile aux mêmes conditions que les autres colons. Mais ils avaient le malheur d'appartenir à la religion réformée, les jésuites intervinrent et l'hospitalité leur fut «(Musée. Obligés de s'éloigner, de reprendre la mer, toujours à la recherche d'un asile, ils arrivèrent à la Guadeloupe le 26 fé-
vrier 1654, suivis du supérieur dos jésuites dont le zèle pour la religion catholique, apostolique et romaine lui faisait oublier le plus précieux, le plus saint des préceptes du Christ, la fraternité entre tous les hommes, l'amour du prochain. De ce que les exilés ne pensaient pas comme lui, le jésuite aurait voulu leur défendre la société humaine, les condamner a ne pas trouver un port dans la tempête. Houël garda les Hollandais et renvoya le missionnaire en lui disant d'aller s'occuper des choses spirituelles.
Cette dureté du prêtre catholique était peu faite pour appeler à lui les réformés. Cependant, établis dans la colonie, s'ils ne quittaient pas leur foi, ils faisaient élever leurs enfants dans la religion catholique. Cette victoire devait être douce au clergé de la Guadeloupe; mais comme le succès n'était pas complet, il ne savait que manifester son dépit : chargé des registres de l'état civil, dans les actes qu'il dressait, aux qualités des pères et mères, il en ajoutait une autre qui n'était pas nécessaire, mais qu'il croyait injurieuse et qui l'était en effet : celle d'hérétique. Contentons-nous de rapporter deux de ces actes.
« 1659. Le 15 août, j'ai baptisé solennellement Cornulle , fils
« de M. Samuel Gamepoulle et de demoiselle Pauline Van-
« dernne, sa femme, hérétique. Il n'y a pas eu de parrain. La
« marraine a été Jacquette Foulu, femme de Désir Huré, dit
« le comte.
« F. Jean-François Cuet. »
« Le 16 mars 1662, j'ai baptisé Gabedel, fils de Gabriel « Valet et d'Anne Louise, hérétique. Le parrain a été Médard « Langlois et la marraine Anne Cabriole.
« F. Jean-François Cuet. »
Les Hollandais débarquèrent à la Guadeloupe au nombre de neuf cents dont un tiers était esclave. Les maîtres avaient des objets précieux, de l'or, des bijoux qu'ils échangèrent contre des choses plus nécessaires, ce qui répandit dans la colonie de l'argent monnayé qui, auparavant, ne se voyait presque pas. Ils étaient, en outre, habiles dans Fart de cultiver la terre, de fabriquer le sucre; parmi les esclaves, quelques-uns avaient des
métiers, savaient faire de la poterie, des formes pour égouter le sucre. Cette immigration fit faire à la Guadeloupe un grand pas dans le développement de sou industrie et de sa culture. Ce sont ces étrangers qui introduisirent dans le pays l'usage de concéder aux esclaves un terrain, et, outre le dimanche, un jour par semaine pour leur tenir lieu de nourriture. L'un d'eux , appelé Pitre, établi dans le petit cul-de-sac, a eu la gloire de donner son nom à la ville la plus importante de la colonie.
Après avoir donné des soins à l'établissement des Hollandais, et n'ayant plus à craindre les incursions des Caraïbes, qui dirigeaient toutes leurs forces contre la Martinique, Houël partit pour la France au mois de juillet 1654, laissant l'administration de la colonie à son neveu, Derbray de Boisseret, et à son frère le chevalier Houël. Ces deux hommes ouvrirent la porte des prisons, gouvernèrent avec justice, équité, firent chérir leur administration. Cependant sous leur gouvernement la paix avec les Caraïbes faillit être troublée par l'imprudence du commandant de Marie-Galante.
Le Caraïbe Baron était de la Guadeloupe. Depuis la colonisation il témoignait de la sympathie pour les chefs français qui ne se montraient pas cruels envers ses compatriotes. Il vénérait Duplessis, qu'il appelait son compère. Lors de la guerre entreprise par l'Olive, retiré à la Dominique avec sa nombreuse famille, il exerçait sur les naturels de cette île une grande influence. L'affection qu'il avait pour Duplessis il l'avait reportée sur Aubert, puis sur Houël. C'était par lui que ce gouverneur avait été averti du massacre des colons de Marie-Galante et des nouvelles expéditions préparées tant contre cette île que contre les Saintes. Cette conduite de Baron , qui ne s'était jamais démentie, l'avait placé dans une situation à part : les précautions prises contre les Caraïbes, en général, ne le concernaient point. Il avait un libre accès dans les forts, les batteries et dans lous les autres lieux où il n'était pas permis aux naturels de pénétrer Etant donc allé à Mario-Galante pour vendre de récaille, on le laissa entrer dans le fort sans difficulté. Le commandant du fort se mil aussitôt en relation avec Baron pour
acheter son écaille; et afin d'avoir celle marchandise à bon compte, il imagina de faire boire le vendeur outre mesure. Baron, ivre et le soir venu, sortit du fort pour un instant. Lorsqu'il voulut y rentrer, la sentinelle, qui avait été changée, ne le connaissant pas, s'y opposa. De là une altercation à fa suite de laquelle le factionnaire reçut un soufflet. Un homme prudent n'aurait pas donné à cette affaire plus d'importance qu'elle n'en méritait : mais le commandant de Marie-Galante, qui au fond était le seul coupable, en fit grand bruit, ordonna l'arrestation de Baron que l'on mit aux fers. Il écrivit ensuite au chevalier Houèl en lui peignant ce qui s'était passé avec des couleurs les plus sombres < Le chevalier Houël , voyant de suite les conséquences fâcheuses que pourrait entraîner la détention d'un homme de l'importance de Baron, chez les Caraïbes, manda au commandant de le lui envoyer.
Les fils de Baron , ne le voyant pas revenir, l'un d'eux le nommé Martinet, le même qui avait échappé à l'Olive en se précipitant dans une falaise avec tant de résolution et d'agilité, se rendit à Marie-Galante avec plusieurs autres Caraïbes , afin de savoir ce qu'il était devenu. Sitôt leur arrivée, trois d'entre eux, pressant de Blagny de questions, ce chef les fit fusiller. Parmi ces infortunés, si inutilement mis à mort, était Martinet. A cette nouvelle, Baron fut saisi du plus violent désespoir. Martinet était son bien-aimé, son Benjamin. Il voulut partir immédiatement pour la Dominique. Le chevalier Houèl , appréhendant que, dans sa douleur, il n'allât soulever ses compatriotes, le retint et eut toutes les peines du monde à le consoler : il ne put le calmer qu'en lui disant qu'en sa présence, il allait faire une justice sévère de l'assassin de Martinet. En effet, le chevalier, ayant envoyé chercher de Blagny, Baron présent, il le fit mettre aux fers. Ceci fait, Baron ne s'éloigna pas; il voulait voir mourir le meurtrier de son fils; jouir de son dernier soupir. Mais le chevalier trouvant grave de faire exécuter le commandant d'une île , ne voulant pas prendre sur lui une telle responsabilité, temporisait, cherchait tantôt un prétexte, tantôt un autre pour éluder la promesse dont Baron ne cessait de lui
demander l'exécution. Enfin, il fit si bien qu'il persuada à ce malheureux père qu'il fallait attendre l'arrivée du gouverneur en titre. Baron partit. Lui, hors de la colonie, de Blagny fut mis en liberté. Revenu à la Basse-Terre, Baron voyant le commandant de Marie-Galante libre, resté impuni, reprit toute sa première fureur; le chevalier Houèl craignait qu'il ne se portât à Pun de ces actes qui serait devenu une cause d'hostilité : cette affaire fut endormie par sa modération et sa sagesse.
Ce sujet d'inquiétude écarté on tomba dans un autre infiniment plus grave. Le Protecteur, en guerre alors avec la France, l'Espagne et la Hollande, avait envoyé aux îles l'escadre la plus formidable qu'on y eût encore vue. Elle était composée de soixante-dix voiles, montée de dix mille hommes de troupes de débarquement, et commandée par le major-général Penn. À cette époque, toutefois, le Protecteur traitait avec la France de la paix qui fut conclue le 2 novembre 1655. Comme préliminaire il avait déjà obtenu que Charles II fût renvoyé du royaume. Dans cette situation aurait-il fait contre les colonies françaises les frais d'un armement si considérable? C'est ce dont il est permis de douter. Quoiqu'il en soit, le Protecteur qui ordinairement était obéi, ne l'aurait pas été dans cette circonstance, car aucune île appartenant à la France ne fut attaquée. Il est probable, comme d'ailleurs les faits l'ont montré, que l'escadre de Penn n'était dirigée que contre les colonies espagnoles. Les gouverneurs de nos possessions, qui n'étaient pas dans le secret des desseins du Protecteur, furent justement inquiets de savoir si près d'eux , dans les mers des Antilles, des forces ennemies si considérables. L'alarme fut d'abord donnée à la Martinique par un navire Hollandais; de la Martinique elle se repercuta à la Guadeloupe et à Saint-Christophe. Dans chacune de ces îles, le gouverneur rassembla ses forces, se mit en défense. La flotte parut devant la Guadeloupe au mois d'avril 1G55, longea la cote à portée de canon, mais sans s'y arrêter. Le chevalier Houèl, à la tète des milices, la suivit pour observer ses mouvements. Rendu à Saint-Christophe, le major Penn demanda à Poincy La permission de (raverser la
partie française de l'île pour se rendre dans la partie anglaise. Cette autorisation ne lui fut accordée qu'après qu'il eut renouvelé le traité fait le 28 avril 1627 entre Warner et d'Énambuc. On doit convenir que si les forces dont le major Penn disposait eussent été destinées contre les colonies françaises, la conduite de cet officier général a été plus que singulière. Cependant Dutertre prétend que s'il n'opéra pas son débarquement à la Guadeloupe, c'est qu'il vit le rivage couvert de soldats. Le rivage dont parle cet historien n'avait pas, apparemment, une grande étendue, car à cette époque toute la population de la Guadeloupe, les esclaves, les femmes et les enfants compris, n'égalait pas à beaucoup près l'armée que Penn pouvait mettre à terre.
De Saint-Christophe cette escadre alla faire, sur les Espagnols, la conquête de l'île de la Jamaïque qui , depuis, resta anglaise.