CHAPITRE XI
Mariage de Houël. — Mort de Boisseret. — Ouragan- — Révolte des Africains. — Les nègres Pèdre et Jean Leblanc. — Démêlés de Houël avec son frère et ses neveux. — Impôts. — Révolte des colons. — Armement fait contre Houël par son frère et sa sœur. — Partage de la Guadeloupe. — Caractère de Houël. — Paix générale avec les Caraïbes. — Les îles de Saint-Vincent et de la Dominique leur sont assignées. — Nouveaux démêlés entre les seigneurs-propriétaires de la Guadeloupe. — Ordre du roi les appelant à Paris.
Rendu en France, Houël se maria à une De,le Hincelin. Ce mariage sembla donner un nouvel aliment à sa convoitise. Poursuivant avec emportement la pensée de rester seul seigneur et maître de la Guadeloupe, il fit des scènes à de Boisseret; la dernière fut si violente que ce vieillard , saisi d'un sentiment de terreur, se mit au lit et mourut le même jour. La conduite de Houël l'avait profondément brouillé avec sa sœur; elle s'en était éloignée, ne voulait plus le voir. Toutefois, au moment où il allait quitter la France pour retourner dans la colonie, des parents, des amis communs firent comprendre à Mme de Boisseret la nécessité d'un rapprochement, autant à cause de ses intérêts matériels que des objets de ses affections, deux de ses fils étant à la Guadeloupe et devant vivre à coté de leur oncle. Le frère et la sœur se virent donc et se séparèrent en apparence réconciliés.
Le retour de Houël, en IGoG, fut salué par un ouragan et une révolte d'esclaves. Après l'ouragan, vinrent des chenilles qui dévorèrent tout ce qu'avait épargné la tempête.
Ce double fléau s'était heureusement concentré à la Guade-
loupe. Étendu aux autres colonies, il aurait fallu les abandonner toutes, faute de substances alimentaires.
Au temps de cette disette, tandis qu'on était occupé à faire venir des vivres des colonies voisines, de la Martinique principalement, les esclaves africains se révoltèrent dans le quartier de la Capesterre.
L'administration de Houèl était lourde aux colons. Ce chef le savait. Craignant que quelque jour ils ne se révoltassent, il crut qu'il pourrait, le cas échéant, leur opposer les esclaves africains dont le nombre surpassait déjà celui des colons blancs. Parmi ces esclaves il en avait distingué deux plus résolus, plus intelligents que les autres. C'était Pèdre et Jean-Leblanc. Il leur avait appris le maniement des armes et les laissait maîtres d'étendre leur influence sur leurs compatriotes. Il était persuadé que, dans le besoin, ces deux hommes mettraient à sa disposition l'influence qu'ils allaient acquérir. Recevant toute liberté d'action de Houël, ils se mirent en effet à travailler, non pour lui, mais pour eux. De longue main et dans le secret, ils avaient disposé leurs compatriotes à un soulèvement : il s'agissait simplement d'égorger tous les blancs et de fonder à la Guadeloupe deux royaumes, l'un à la Capesterre gouverné par le roi Jean-Leblanc, et l'autre à la Basse-Terre où serait le siège de la cour de Pèdre.
Jean-Leblanc était de la côte d'Angole, Pèdre du Cap- Vert. Le jour pris,, le lieu de la réunion fixé, les nègres du Cap- Yert manquèrent au rendez-vous. Jean-Leblanc et ses hommes ne les attendent point. Ils fondent sur l'habitation la plus voisine, en égorgent les habitants, s'emparent des armes et s'enfoncent dans le bois.
Au premier avis de ce massacre, Derbray, qui commandait à la Capesterre , met sur pied tous les habitants du quartier, place a leur tète le sieur Bergère , et les fait marcher contre les rebelles. Bergère, après avoir parcouru l'habitation où le massacre avait eu lieu , ainsi que les environs , rentre avec sa troupe sans se donner la peine de poursuivre les assassins dans leur retraite. Pendant une quinzaine de jours, ces brigands, se tenant sur
la lisière des bois, épiant le moment favorable, se ruaient tantôt sur une habitation, tantôt sur une autre, portant partout la ruine et la désolation : ils pillaient les propriétés, égorgeaient les blancs qui leur tombaient sous la main. On savait que leur projet était de se rendre par les montagnes à la Basse-Terre, et de soulever les nègres de ce quartier encore soumis. Grande était l'anxiété de chacun. Un colon, nommé Despinay, s'offrit pour aller réduire les insurgés. Sa proposition agréée, il fit choix de vingt autres colons dont le courage et la résolution lui étaient connus. Avec eux, il s'enfonce dans les bois, suivi de quelques esclaves brésiliens, chargés de porter les vivres. Parmi ces Brésiliens il y en avait un dont l'odorat était si subtil et les yeux si exercés qu'il sentait un nègre à distance, et qu'en examinant la terre où d'autres ne voyaient rien, il disait si elle avait été foulée par un Africain ou un Européen. Ce limier eut bientôt mis Despinay et ses gens sur la piste des brigands. Un premier succès encourageant les habitants, d'autres colons se joignirent à la troupe de Despinay et tous les révoltés furent tués ou pris. Les deux monarques futurs, Pedre et Jean-Leblanc, attrapés vivants, furent écartelés.
La disette qui affligeait les colons, jointe à la révolte des esclaves, devaient être des motifs suffisants pour déterminer les chefs à vivre en paix et à ne pas troubler le pays par leurs dissensions. Tel ne fut pas le sentiment de Houèl. Sa réconciliation avec sa sœur n'était qu'une trêve. Sitôt de retour à la Guadeloupe , jaloux de l'administration de son frère et de son neveu que les colons vantaient avec amour, il s'appliqua à blâmer tout ce qui avait été fait en son absence, préparant ainsi les voies à la mésintelligence fâcheuse qui va éclater. Son frère , depuis plusieurs années, avait mis à son service tout son zèle, toute son intelligence; Houël lui avait promis de reconnaître ses soins en l'associant, pour un tiers', dans la propriété de la Guadeloupe. Le moment était peut-être venu d'accomplir cette promesse. Pour acquitter sa dette, il ne trouva d'autre expédient que de le renvoyer en France , en lui disant qu'il n'avait plus besoin de ses services.
Le frère éloigné restait le neveu. Sa présence dans la colonie était également importune à Houël. 11 prit occasion pour lui chercher querelle de la révolte des esclaves de la Capesterre. Il feignit de croire et lui déclara en présence de témoins, que c'était à sa négligence qu'il fallait attribuer le malheur de la Capesterre. Il poussa les choses encore plus loin : emporté par la passion, ne gardant plus aucun ménagement, il osa le traiter de lâche pour ne s'être pas mis lui-même à la tète des habitants afin de châtier les rebelles. A cette insulte, Derbray répondit qu'il lui montrerait qu'il avait du cœur l'épée à la main. Disant cela, il sauta sur son épée et l'on ne sait ce qui se serait passé, sans un des témoins de cette scène, le sieur Galand, qui se mit entre l'oncle et le neveu. Cependant l'intervention du sieur Galand ne fut pas assez puissante pour prévenir un échange de paroles injurieuses et empêcher Houël de frapper Derbray avec sa canne. Des gardes appelés, celui-ci fut arrêté et mis aux fers, lesquels ne lui furent ôtés qu'après qu'il eut consenti à faire des excuses à son oncle. C'était s'excuser d'avoir été offensé.
Ne reculant devant aucun moyen pour dégoûter Mme de Boisseret et ses fils de la propriété de la Guadeloupe, Houël déclara vouloir se borner à ses fonctions de gouverneur, et ne plus avoir en mains les intérêts de la société. C'était cette séparation d'intérêts qui avait enrichi les gouverneurs et ruiné la première compagnie. Houël voulait y revenir. Pour mettre son projet à exécution il fit vendre aux enchères publiques tous les effets mobiliers qui étaient en commun entre lui et sa sœur. Ce mobilier était considérable. L'enchère monta à cinq cent mille deux cent soixante-quatre kilogrammes cinq cents grammes de tabac, et elle se serait élevée à une somme autrement importante, si chacun n'avait su que cette vente n'avait rien de sérieux, Houël devant faire racheter ce qu'il mettait en adjudication. En effet tout fut adjugé à des affidés. Le plus curieux des adjudicataires fut la fille de Houël , âgée de huit jours.
Derbray ne pouvait demeurer spectateur impassible de sa ruine. Pour n'être pas importuné de ses plaintes, Houël l'embarqua pour la France.
Resté, sans contrôle, seigneur et maître de la colonie et poursuivant, sans se laisser distraire, la pensée d'acquérir la part de la dame de Boisseret, Houël s'appliqua à avoir à sa disposition le moteur de toutes choses, beaucoup d'argent. 11 crut parvenir à son but à l'aide de l'impôt. Nous avons vu que la compagnie avait établi sur chaque colon un droit de capitation ainsi divisé : 50 kilogrammes de tabac perçus directement au profit de la compagnie, et 25 pour servir au traitement du gouverneur et à l'entretien des fortifications, en tout 75 kilogrammes. Ce droit, nous l'avons déjà fait remarquer, était un lourd fardeau. Par l'acquisition de la colonie, Houël, réunissant en sa personne les droits de la compagnie et le titre de gouverneur, avait eu l'air de réduire le droit de 75 kilogrammes de tabac en celui de 54 kilogrammes 500 grammes, mais l'avait de beaucoup augmenté, en réalité, par l'établissement de droits nouveaux sous la dénomination de droits seigneuriaux, droils pour la garnison, et par des corvées plus insupportables aux habitants que tous les autres droits ensemble. Ces différents droits ne remplissant pas sa caisse au gré de son impatience, son frère et son neveu partis, il doubla brusquement le droit de 54 kilogrammes 500 grammes de tabac. Et comme les colons avaient gardé le silence, il crut pouvoir aller encore plus loin : il demanda , en outre , à chacun 50 kilogrammes de tabac. C'étaient, indépendamment des droits seigneuriaux, de garnison et de corvées, 139 kilogrammes de tabac.
Mais ces 30 kilogrammes de tabac étaient la goutte qui devait faire répandre l'eau du vase. L'indignation se propagea avec rapidité. Pour répondre aux prétentions du seigneur gouverneur, on courut aux armes. L'insurrection fut générale. Les plus modérés voulaient le chasser de la colonie et mettre à sa place le sieur Boisseret de Théméricourt; les autres, trouvant que ce n'était pas assez, voulaient en finir avec lui à toujours. Houël, en habile politique, capitula avec L'émeute, accéda à toutes les demandes des colons. Il y eut suppression des droits seigneuriaux et des corvées, réduction à moitié de l'impôt pour l'entretien de la garnison. A ers conditions la paix fut
rétablie. Houël profita du calme pour regagner tout ce qu'il avait perdu dans les troubles. Il commença par renvoyer en France Théméricourt, son autre neveu, qui jusqu'alors s'était tenu en dehors de tous les démêlés, mais dont le nom avait été un drapeau pour les insurgés. Peu après il fit sortir du pays, au nombre d'une centaine, les colons qui s'étaient montrés les plus ardents à la révolte.
Son pouvoir n'étant plus contesté, il avisa au moyen de rétablir, sous d'autres noms, les charges qui avaient occasionné le soulèvement. Son succès, à cet égard, fut complet; etje mieux, c'est que ce furent les colons eux-mêmes qui parurent avoir demandé l'établissement du nouvel impôt. Voici le biais employé par le rusé seigneur :
Il réunit à son hôtel une quinzaine d'officiers qu'il savait être ses serviteurs les plus dévoués. Il leur dit : que, selon lui, par le droit de capitation , l'impôt était mal réparti , parce que ce droit étant unique il pesait d'un poids égal sur le pauvre et sur le riche; que celui qui avait de grands revenus ne payait pas plus que celui dont les revenus étaient faibles ou nuls ; que c'était là une injustice à laquelle on pourrait obvier en abolissant tous les autres impôts pour s'en tenir à un droit sur les revenus; que l'amour qu'il avait pour les colons lui faisait souhaiter ce changement sans oser le proposer, parce que l'on pourrait lui supposer des vues intéressées qui étaient loin de sa pensée; qu'il ne prêterait donc la main à cette conversion si désirable de l'impôt , que si les habitants lui en faisaient la demande. Dans la conversation, il insinua adroitement que ce nouvel arrangement ne concernerait pas d'ailleurs ceux qui s'étaient toujours montrés les fermes et constants appuis du gouvernement; que l'on ne demandait pas d'argent aux amis; que l'impôt ne pèserait que sur les riches qui employaient l'influence de leurs gros revenus à créer des obstacles à la marche de l'administration.
Houël avait une pétition toute prête que les quinze officiers signèrent avec empressement. Ils avaient signé la demande de remplacer la contribution existante par une dîme sur les rêve-
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nus. Ils emportèrent ensuite la pétition qu'ils firent signer par les autres habitants en se servant près d'eux des arguments du gouverneur, de sorte que tout le monde signa, chacun croyant qu'en qualité d'ami la dîme ne regardait que son voisin. Mais le sucre et le tabac apportés au poids public , il se trouva qu'ils ne représentèrent pas l'opinion des producteurs et que l'on préleva, impitoyablement le dixième sur ceux des amis comme sur ceux des ennemis.
Ce dixième, prélevé sur tous les produits bruts de la colonie, rapporta à Houël des sommes considérables. On avait remarqué un duvet jaunâtre à la surface des eaux dormantes de Sainte- Marie : de là une croyance populaire que ce lieu recelait des mines d'or. Ceux qui n'apercevaient point la source des richesses du seigneur gouverneur disaient qu'il avait trouvé une mine d'or sur son habitation.
Cependant le principe posé par Houël en matière d'impôt était juste : les citoyens doivent contribuer aux charges publiques à proportion de leurs revenus. Il n'y avait à redire que sûr la quotité. Le dixième brut équivalait au moins au quart net, contribution évidemment trop forte.
Mais cette conversion de l'impôt qui avait enrichi Houël d'argent l'avait complètement appauvri dans l'esprit des colons. Cette désaffection prêtera le plus ferme appui au succès de l'entreprise que la dame de Boisseret et ses iils s'étaient enfin décidés à tenter pour se mettre en possession de leurs biens.
Houël avait déclaré à sa sœur que puisqu'elle ne voulait pas lui vendre sa part dans la propriété de la Guadeloupe et ses dépendances, il aimait mieux procéder à un partage que de rester en communauté d'intérêts. Mn,B de Boisseret avait accepté la pensée d'un partage, de môme quelle aurait consenti à une vente si Houël avait offert un prix raisonnable. Ce qu'elle voulait c'était sa chose ou la valeur. Houël , lui , ne voulait pas plus d'un partage que de toute autre chose : son but unique était <lc garder la totalité de la colonie, en amenant sou associée, par la ruine et le dégoût, à lui céder sa part, comme avait fait ta compagnie; c'est-à-dire pour un prix insignifiant.
Dans cette situation Mme de Boisseret conçut la pensée hardie d'obtenir par la force ce qui lui était refusé précisément parce qu'on la croyait faible. Pour mieux assurer son projet elle y associa le chevalier Houël, en lui vendant le tiers de ses prétentions sur la Guadeloupe, au prix de trente mille livres et sous la condition qu'il entrerait pour moitié dans les frais de l'expédition qui se préparait. L'important était que Houël ne fût pas prévenu. Pour cela, on évita de ne rien préparer dans les ports de Dieppe ou du Havre où se faisaient généralement tous les armements pour les îles. Les forces furent assemblées dans la petite ville de Saint-Valéry, port de mer situé, comme l'on sait, sur la rive gauche de la Somme et près de son embouchure, et qui n'avait que de rares communications avec les Antilles. Ces forces étaient peu considérables : elles consistaient en un seul navire monté par cent vigoureux soldats. On comptait pour les augmenter sur l'affection des colons pour le chevalier Houël et les deux fils de Mme de Boisseret, Derbray et Théméricourt, et sur le peu de sympathie de ces mêmes colons pour le gouverneur. Le chevalier Houël , Derbray et Théméricourt quittèrent Saint-Valéry dans les premiers jours de juin 1659. C'était dans ce même port qu'en l'année 1066 Guillaume de Normandie s'était embarqué pour aller faire la conquête de l'Angleterre.
Le navire expéditionnaire arriva à Marie-Galante à la fin de juillet. Toute l'île vint se ranger sous le drapeau des nouveaux venus. Les habitants en masse demandaient à marcher contre le gouverneur de la Guadeloupe. Le chevalier Houël se contenta de leur faire prêter un nouveau serment et de choisir parmi eux vingt des plus déterminés qu'il joignit à ses cent soldats. Le lendemain on se mit en route pour la Guadeloupe. Théméricourt et le chevalier Houël se firent mettre à terre à la Grande-Anse des Trois-Rivières où celui-ci avait une habitation, là, il fut entouré d'un grand nombre d'amis et retourna à bord avec eux tandis que de Théméricourt, resté à terre, partait pour aller se rendre maître du fort Sainte-Marie. Le navire, quittant la Grande-Anse, doubla la pointe du Vieux-Fort et vint
mouiller sur la rade de la Basse-Terre. Houël , de sa maison fortifiée, l'avait vu passer sans se douter de la menace qu'il renfermait contre lui.
Le chevalier Houël , après avoir écrit à son frère pour lui signifier ses desseins et ceux de Mme de Boisseret, descendit à terre avec sa troupe, tambour battant, enseignes déployées, et vint prendre position près de la rivière des Galions, dans un lieu qui dominait la maison fortifiée du gouverneur. Là, en son nom et en celui des fils Boisseret, il fit une proclamation aux colons, dans laquelle il annonçait le but de l'expédition. A l'instant même il se fit un vide autour du gouverneur, et la troupe du chevalier Houël fut grossie de presque tous les habitants du quartier de la Basse-Terre.
Cependant le seigneur gouverneur, croyant pouvoir encore résister à son frère et à ses neveux , appelle le peuple aux armes et convoque le conseil souverain alors composé des sieurs : Morel, Ducoudray, Du Lys, Duguerruy, Legris et Lebrun. Mais le peuple répond qu'il n'a ni poudre ni plomb pour combattre ses seigneurs venant réclamer leur patrimoine. Le conseil, plus docile, rend un arrêt, à la date du 29 juillet 1659, par lequel il est ordonné de courir sus au chevalier Houël et aux deux frères Boisseret, comme criminels de lèze-majesté et perturbateurs du repos public. Mais des arrêts, sans la force qui les appuie, ne sont que ridicules. Houël, n'étant soutenu que par la justice qui, dans la circonstance, n'était pas juste, fut contraint de capituler et de consentir au partage de la colonie. De part et d'autre on nomma des arbitres. Du côté de Houël, ce furent trois jésuites et un frère carme; du côté du chevalier Houël et des deux frères Boisseret, trois frères jacobins et un jésuite. Le chevalier Desalles devait vider le partage, s'il y en avait.
Après des conférences qui durèrent plusieurs semaines, on fit deux lots. Dans le premier étaient compris les îles de Marie- Galante, de laDésirade et de la Petite-Terre, les îlots du grand cul-de-sac et la partie de la Guadeloupe depuis la rivière du Baillif, en continuant à l'ouest, jusqu'à la grande rivière à Goyave, avec une li#nc imaginaire traversant les montagnes et
tirée d'une rivière à l'autre. Était de plus comprise, dans ce premier lot, l'habitation Sainte-Marie, enclavée dans les terres de l'autre lot.
Le second lot était composé naturellement de toutesies terres qui ne formaient pas le premier, c'est-à-dire : de la Grande- Terre, les îles des Saintes et la partie de la Guadeloupe depuis la rivière du Baillif , en continuant à l'est, jusqu'à la grande rivière à Goyave.
Avant de tirer les lots au sort, il fut convenu que Houël conserverait, comme par le passé, le titre de gouverneur, mais sans que cette qualité pût lui donner d'autres droits sur le lot qui écherrait à son frère et à ses neveux que celui d'avoir le commandement en chef dans le cas où les forces de la colonie seraient assemblées pour une défense commune.
Le sort, consulté le 15 septembre 1659, donna le second lot au gouverneur. Dans la supposition que la colonie ne serait plus troublée par les démêlés de ses seigneurs, on entonna le TeDeum.
Houël était despote, avide de richesses, jaloux à l'excès de son pouvoir, ne pouvait souffrir que personne entrât en partage avec lui dans l'exercice de l'autorité, mais il ne manquait pas d'une certaine capacité administrative. Il dépassait quelquefois le but: mais il voyait avec justesse les améliorations à introduire pour assurer la prospérité de la colonie. C'est à lui qu'on devait l'exemple des cultures à l'aide de la charrue; on le vit accueillir les colons hollandais, malgré l'opposition du clergé; tenter d'assigner à l'impôt des bases fixes et justes ; maintenir à l'égard des Caraïbes des sentiments de justice qui, sauf l'affaire de Marie-Galante, qui provint d'un fait étranger à la Guadeloupe, lui valurent de rester constamment en paix avec ces naturels. Le malheur, c'est que les circonstances voulurent qu'il fût rarement seul à gouverner la colonie, qu'il eût presque toujours dans l'administration des concurrents qui lui firent soutenir des luttes d'autorité au plus grand détriment des intérêts du pays.
La politique de Houël, de conserver de bonnes relations avec
les Caraïbes lui fit obtenir la gloire de servir d'intermédiaire entre eux et les gouverneurs des autres îles , français et étrangers, pour conclure une paix générale. Par ses bons offices, la paix venait d'être conclue entre les naturels de la Martinique, de Saint- Vincent et de la Dominique et les gouverneurs anglais des îles de Mont-Serrat, Nièves et Antigue. Mais cette paix n'était considérée que comme une trêve. Les Caraïbes portaient une haine égale à toutes les nations européennes qui étaient venues les dépouiller de leurs terres. Toutefois, par suite des grands massacres faits de leurs peuplades, plus encore par l'imperfection des armes dont ils faisaient usage, désormais trop faibles pour entreprendre seuls et par euxmêmes des actes d'hostilité, ils savaient attendre que leurs ennemis fussent en train de se déchirer; alors, servant d'auxiliaires à ceux-ci contre ceux-là , ils arrivaient à assouvir leur vengeance; vengeance terrible qui, dans certains quartiers, des îles, avait produit le vide. Les colonies anglaises avaient encore plus souffert de cet état de choses que les nôtres. Les gouverneurs de Mont-Serrat, Ni èves et Antigue, pensant enchaîner la politique de Houël, qui avait su toujours se ménager des auxiliaires parmi les Caraïbes, lui proposèrent d'établir contre eux une union ou ligue offensive et défensive. Houël flt part de cette proposition à Poincy, qui faisait encore aux Antilles françaises l'office de gouverneur général. La proposition, goûtée par Poinçy, il fut convenu que les gouverneurs des différentes îles se réuniraient à Saint-Christophe, sous sa présidence, pour convenir des clauses du traité. Aussitôt Houël donna avis au gouvernement de la Martinique de ce qui allait se passer.
En conséquence de la convention , Houël pour la Guadeloupe , Théméricourt pour Marie-Galante et les gouverneurs de Mont- Serrat, Nièyes et Antigue , en personnes ou par procuration , se trouvèrent réunis à Saint-Christophe, au mois de février 1660. L'assemblée, sous la présidence du baillif de Poincy, arrêta que les îles de Saint-Vincent et de la Dominique demeureraient à toujours aux Caraïbes, sans pouvoir jamais être occupées par les Anglais ou parles Français; que tant qu'ils se contenteraient <!<'
la possession paisible de ces deux îles, sans chercher à rien entreprendre contre les établissements français ou anglais, il ne serait fait contre eux aucun acte d'hostilité , mais que la guerre déclarée par eux à l'un des gouverneurs signataires de l'union le serait à tous. La fâcheuse nécessité des hostilités arrivant, les frais devaient être supportés par portions égales par les gouverneurs français et anglais, lesquels par avance, et de part et d'autre, devaient avoir un fonds de réserve de vingt mille kilogrammes de sucre.
Pour maintenir les conditions de la paix, comme pour la conduite des opérations de la guerre, il fut fait choix, par l'assemblée, de Houël et du gouverneur de Mont-Serrat, sir Ausbrun.
On réserva aux autres gouverneurs non présents à l'assemblée la faculté de faire partie de la ligue , sous la condition de faire leur déclaration dans le délai de six mois et de payer leur quote-part des frais.
La présidence de cette assemblée fut un des derniers actes du baillif de Poincy. Il mourut le 11 avril 1660, âgé de 77 ans, après un séjour de 21 ans aux îles.
Le gouvernement de la Martinique, averti, avait député à Saint-Christophe, mais un peu tardivement, les sieurs Renaud et de Loubières. A leur arrivée, les membres de l'assemblée s'étaient déjà séparés. Poincy les renvoya à Houël. La Martinique était alors en guerre avec les Caraïbes. Les députés de cette colonie, venus à la Guadeloupe, Houël leur fit comprendre qu'avant d'être admis dans l'union il fallait que le gouvernement de la Martinique commençât par traiter de la paix , puisque , la ligue des gouverneurs étant défensive et offensive, il en résulterait que la Martinique étant en guerre et faisant partie de* l'union, toutes les autres îles se trouveraient également en état d'hostilité; qu'ainsi la ligue, formée en vue du maintien de la paix, à son début manquerait son objet. Houël s'offrit comme intermédiaire, promettant de faire venir à la Basse-Terre les chefs caraïbes qui traiteraient de la paix.
Les sieurs Renaud et Loubières, qui n'avaient pas de pouvoirs
pour traiter de la paix, allèrent les chercher à la Martinique. A leur retour à la Guadeloupe, ils trouvèrent réunis à la Basse- Terre quinze des principaux Caraïbes de Saint-Vincent, de la Dominique et de ceux chassés de la Martinique. L'assemblée se tint dans la maison fortifiée de Houël, dans les premiers jours d'avril. Les Pères Duvivier, jésuite, et Beaumont, jacobin, résidant à la Dominique avec les Caraïbes depuis quelques temps, y assistèrent; un sieur Jean Jardin, colon de la Guadeloupe, servit d'interprète.
La paix fut conclue. Les Caraïbes acceptèrent la condition de résider à Saint-Vincent et à la Dominique, avec promesse de n'être pas troublés dans ces possessions par aucune nation européenne. Les restes de cette race infortunée se concentrèrent, en effet, en grande partie dans ces deux îles; mais plusieurs familles continuèrent à demeurer dans les lieux non défrichés de la Guadeloupe , de la Martinique et de Sainte- Lucie d'où elles n'ont disparu qu'avec le temps.
Houël, qui s'entendait à concilier les différends des autres, restait dans l'impuissance lorsqu'il s'agissait de ses intérêts propres. Le partage fait entre lui et ses neveux n'avait pas procuré le calme à la colonie. Le fâcheux , c'est que les colons prenaient parti pour le seigneur de la terre où ils étaient établis. Journellement on se battait en duel. Il y eut une rencontre entre Hincelin, beau-frère de Houël, et le frère de celui-ci. Toute la colonie était troublée. Houël part pour aller en France accuser ses neveux et son frère. Ce dernier le suit pour démentir ses accusations. Des parents et des amis communs interviennent, revoient l'acte de partage, et, à la date du 16 octobre 1G60, y apportent quelques modifications. Ils croient avec les intérêts des deux frères avoir réconcilié leur esprit. Tous deux retournent à la Guadeloupe. Houël , à peine revenu , accuse ses neveux d'avoir voulu attenter à ses jours, fait lire , publier et afficher cette monstrueuse accusation , avec ordre aux habitants que si ces jeunes gens se présentaient armés sur les terres de sa juridiction, de sonner le tocsin, do leur courir sus, de 1»^ arrêter et de les conduire en prison.
A bout d'expédients pour rester le seul maître de la colonie, Houël fit par-tir sa femme pour la France afin de solliciter la justice du roi. Cette dame arrive à Paris au mois d'août 1663, voit le roi, se jette à ses pieds, réclamant sa justice contre ses neveux qui cherchaient chaque jour, disait-elle, l'occasion d'attenter aux jours de son mari; elle ajoute qu'elle avait été obligée de s'enfuir avec ses enfants. Ému des infortunes de Mme Houël , le roi donne ordre de faire venir en France d'Erbray et Théméricourt.
Mais la mère de ces jeunes gens , la veuve de Boisseret , qui depuis était devenue Mme de Champagny, du fond de la Normandie, apprenant ce qui se passe, court à Paris, et, pour justifier ses enfants, accuse son frère. Dans ce conflit d'accusations , le ministre ne sachant plus où sont les coupables , rend commun à Houël l'ordre de rappel, et de Tracy, partant pour les îles , eut la mission de renvoyer en France les uns et les autres.