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CHAPITRE IX

Mélanges des mœurs européennes avec les coutumes caraïbes. — Nouveaux usages. — Esclaves. — Les Arouages. — Les Brésiliens. — Les Africains. — On ne peut courber le Caraïbe à la servitude. — Las-Cazas. — Erreurs historiques. — Le clergé. — L'abbé Biet. — La justice. — Le gouverneur. — Maximum en faveur de la compagnie contre le colon. — Hospitalité. — Assistance mutuelle.

Malgré la guerre civile, née de l'ambition des chefs, la persécution qui en fut la suite, les ravages que fit la fièvre jaune en 1648, et toutes les autres causes qui retardaient la colonie dans son essor, les colons chassés ou morts étant remplacés par de nouveaux venus, l'île se peuplait, l'agriculture prenait quelque développement. A la culture du tabac on avait commencé, depuis 4644, à joindre celle de la canne à sucre. On devait à Aubert l'introduction dans l'île des premiers chevaux. Houèl donnait l'exemple de labourer la terre à l'aide de la charrue et des bœufs. Du milieu des mille circonstances qui avaient entouré le berceau delà colonie, sur un sol et sous un ciel nouveaux, les mœurs de la vieille Europe se mêlant aux coutumes caraïbes, apparaissaient déjà des usages sans antécédants. Delà naîtra ce qui constitue les défauts et les qualités du créole. Ce sera un type de plus à compter dans le genre humain.

Dans les premiers temps, nous l'avons déjà fait remarquer, les femmes étaient rares et peu de colons avaient des serviteurs ou des esclaves. Une foule de travaux faciles pour deux hommes sont impossibles à un seul. D'un autre ente, un homme, livré à ses propres forces, aurait rencontré de grandes difficultés s'il lui avait fallu tout à la fois être aux champs et à la

maison, s'occuper aux soins du ménage et aux travaux de l'extérieur; la maladie venant, tout secours lui aurait manqué. Pour corriger ces inconvénients, l'usage des associations s'était établi. Une concession de terre obtenue, on se mettait deux pour bâtir, défricher et planter. Les associés apportant pour mise sociale tout leur avoir, c'est-à-dire leurs bras et leur intelligence, les bénéfices étaient partagés par moitié. Ces deux hommes s'appelaient réciproquement mon matelot. La société durait généralement jusqu'à l'établissement par mariage de l'un de ses membres. Alors ce qui avait été acquis, les engagés, les esclaves, les meubles étaient partagés par moitié et en nature. Le marié gardait la maison et la terre , en payant au matelot la moitié de la valeur. Dans le principe, même après le mariage, la société ne prenait pas fin : le matelot continuait à demeurer dans la maison avec les mariés, à faire ménage commun. Mais il était arrivé que, quelquefois, le matelot avait étendu l'association sur un objet qui n'avait pas été mis en communauté : de là des contestations, des querelles. Pour les éviter, les gouverneurs avaient jugé prudent de défendre les unions d'homme auxquelles une femme pouvait être mêlée.

Tout individu , homme ou femme , arrivant dans l'île aux frais d'un autre, devait le servir pendant trois ans. C'était une loi fondamentale , inviolable. Pour former le contrat on n'avait besoin de recourir à aucune convention : la constation du paiement des frais du passage suffisait. Le maître n'avait pas seulement le droit d'exiger les services de l'engagé ; il pouvait les vendre à qui bon lui semblait. Sous ce rapport, il n'y avait pas égalité, car l'engagé n'était pas autorisé à contraindre le maître à se dépouiller de ses droits au profit d'un autre maître. A cette règle générale, il n'y avait qu'une exception, laquelle avait été introduite en faveur des filles, lorsqu'il s'agissait d'un établissement par mariage. C'était une autre loi que la fille, recherchée en mariage, avait le droit d'obliger son maître à céder son marché à l'homme qui se présentait comme épouseur. De cette façon, les filles, à moins qu'elles ne fussent complètement dépourvues d'avantages physiques, ne restaient pas dans

les liens du servage. Les capitaines de navires , nous l'avons dit autre part, en faisaient même un commerce. Ils avaient plus de profit à porter à la colonie des filles que des marchandises. Ces filles arrivées et mises en vente, les engagés libérés, qui n'avaient pas deSabinesà enlever, couraient à ce marché pour se choisir une compagne. Cela valait mieux ; c'était un progrès sur l'association faite avec un autre homme. Cet état de choses dura peu; même du temps deDutertre, on ne trouvait plus le débit de ces filles. Sitôt qu'on put en trouver qui fussent nées dans le pays, on ne voulut plus de celles qu'on apportait comme marchandise. La rareté des femmes avait même déterminé quelques colons à épouser des filles caraïbes. Le registre des mariages de ces temps reculés n'existe plus , mais la preuve de ce fait se tire de quelques registres de naissances déposés au greffe du tribunal de la Basse-Terre. Il suffira de rapporter les deux actes suivants :

« Le 25 mai 1643, j'ai baptisé une fille du sieur Larivière, « dit Desfossés, et d'Anne Guilibie, sauvagesse, sa femme; le « parrain a été Jean Gendrelle, sa marraine Anne Deshayes; l'a t été au fort Sa in te -Ma rie, par le R. P. Jean de Saint-Paul. »

« Le H août 1648, j'ai baptisé deux enfants jumeaux, pro- « créés en légitime mariage par Charles Deschamps et Suzanne « Botemée , sauvagesse ; le premier venu a été nommé Charles « par René Poirier, dit Laborde, parrain; la marraine a été « Jaquette Lédé. Je n'ai que suppléé les cérémonies de l'Église « sur l'autre, ayant été ondoyé par la sage-femme, qui le jugeait « en péril. Il a été nommé Jean parle sieur de Laforge, par- « rain ; la marraine a été Anne Deshayes, dite madame Laver- % dure.

« F.-R. Breton. »

L'engagé dont le temps était fini obtenait une concession de terre. Les limites de cette concession furent d'abord lixées à une largeur, faisant face à la mer, de deux cents pas géométriques, sur une longueur de mille pas, tirant vers la montagne. Celte uniformité dans les concessions plaçait les habitations par étages réguliers. La terre devenant plus rare, toute concession

fut réduite à cent pas de largeur, sur unelongucur de cinq cents. En généra], les règlements ne sont ponctuellement exécutés qu'à l'égard de la masse; ils s'élargissent en ce qui touche les puissants. Cet axiome, encore vrai de nos jours, n'était pas contestable alors. Les règlements sur les concessions n'empêchaient donc pas que celui qui arrivait dans la colonie avec des engagés, des esclaves ou des fonds pour en acquérir, ne reçût des terres proportionnées aux moyens qu'il présentait pour les mettre en culture. Les concessions partant de la mer, un moment serait venu où la compagnie n'aurait plus eu un point du littoral pour l'établissement de ses magasins et des fortifications nécessaires à la défense. 11 fut donc établi que toute concession ne commencerait qu'à cinquante pas géométriques du rivage.

Indépendamment des engagés, représentant l'esclavage temporaire, on comptait déjà dans la colonie un nombre d'esclaves relativement considérable. Ces esclaves étaient des Arouages, peuple qui habitait l'embouchure de l'Orénoque , des Brésiliens et des nègres.

Les Arouages, on l'a vu, étaient en quelque sorte les ennemis héréditaires des Caraïbes, qui leur faisaient une guerre acharnée, sans relâche. Avant l'arrivée des Européens les Caraïbes n'avaient aucune idée de la possession de l'homme par l'homme. Sans aucun lieu fermé propre à garder des prisonniers, ceux qu'ils faisaient ne pouvaient être conservés longtemps. Ces prisonniers n'étaient d'ailleurs que des guerriers , des hommes pris les armes à la main , et ceux qui n'étaient pas élus pour remplacer des maris , des frères ou des fils tués dans les combats étaient sacrifiés et mangés. Mais les Français ayant appris aux Caraïbes que l'on pouvait tirer un profit des prisonniers , ils ne se contentèrent plus de la capture des guerriers; ils enlevèrent aux Arouages leurs enfants et leurs femmes, qu'ils venaient échanger avec les colons contre des couteaux, des haches et de l'eau-de-vie.

Ces Arouages étaient de mauvais esclaves. Comprenant qu'ils étaient réduits en servitude, ils tombaient dans une mélancolie dont on ne pouvait les distraire. En les poussant au travail de la

terre ils ne tardaient pas à mourir. On ne pouvait en tirer des services qu'en s'étudiant à ne pas leur faire sentir la servitude : il fallait observer leurs goûts, les choses auxquelles ils s'adonnaient sans répugnance et les y employer. Alors ils y excellaient. C'était ordinairement la chasse et la pèche. Les colons peu aisés n'avaient que faire de pareils esclaves : aussi, il n'y avait que les gouverneurs, les officiers et les principaux habitants qui en eussent à leur service.

Les Portugais établis au Brésil par droit de premiers occupants et les Hollandais en guerre avec eux, ceux-ci se croyaient en droit d'enlever les aborigènes qu'ils venaient vendre comme esclaves aux colons des Antilles. Dutertre prétend que les Brésiliens n'avaient de sauvage que le nom. Outre une adresse admirable, ils montraient de la finesse et de la vivacité dans l'esprit. Ils étaient prêts à tout faire, excepté à se livrer au travail de la terre. Leurs femmes étaient précieuses pour la tenue des appartements, la garde des enfants et le blanchissage du linge. Ce sont elles qui enseignèrent à faire des cassaves minces, sèches et légères contrairement à la coutume des Caraïbes, qui en fabriquaient d'épaisses et de lourdes. A- un degré moindre, mais comme les Arouages, il ne fallait pas faire sentir aux Brésiliens les fers de l'esclavage. Leur besogne tracée, on devait les laisser faire, ne pas avoir l'air de les commander. Leur susceptibilité était extrême. Aussi c'était un proverbe : regarder un sauvage de travers , c'est le battre; le battre, c'est le tuer.

Les Brésiliens et les Arouages, à l'envi les uns des autres, ne voulaient avoir aucun commerce avec les nègres; ils se refusaient à prendre leurs repas avec eux, à avoir leurs cases près des leurs.

Les Anglais et les Français avaient aussi cherché, mais sans aucun succès, à réduire les Caraïbes en esclavage. Libres, ils s'évadaient aussitôt; chargés de chaînes, ils se traînaient sur le bord de la mer, attendant qu'une pirogue de leurs compatriotes vint à passer et les prit. Pour les retenir, force était de les enfermer , et encore d'apporter dans le choix de la prison des précautions infinies. Sous le gouvernement de Dulion, un Ca-

raïbe, enfermé dans une chambre située à l'étage supérieur de la maison fortifiée de HoUël , chambre élevée à 17 mètres 53 centimètres au-dessus du sol, n'hésita pas à sauter; et chose étonnante ! c'est qu'il en fut quitte pour une légère bles-^ sure à la tête. Mais ainsi détenu on n'en tirait aucun service. 11 n'y avait pas même à espérer que cette détention, à la longue, pût vaincre l'indomptable humeur du Caraïbe : tout moyen d'évasion lui étant ôté, il se laissait mourir de faim.

On rapporte que de certains Scythes, afin que rien ne pût distraire leurs esclaves et lès empêcher de battre leur lait, leur crevaient les yeux. Un gouverneur de File Mont-Serrat,— c'était un Anglais,— après avoir essayé de tous les moyens pour courber les Caraïbes à la servitude , ne voulant pas avoir l'embarras de les garder enfermés, pensant avec la lumière leur enlever le goût des forêts et de la liberté et jouir de leurs bras, usa du procédé des Scythes, il leur fit crever les yeux. Mais les esclaves scythes, aveugles, battaient le lait; le Caraïbe, lui, ne tournait pas le moulin à grager le manioc : il échappait à la servitude en se laissant mourir de faim.

Après lé récit de cette horrible histoire, Dutertre ajoute : « Ce qui ayant été reconnu par nos Français , ils ont mieux « aimé les tuer après les avoir pris , ou les garder pour en faire « des échanges avec ceux qu'ils nous avaient enlevés, que de « tenter inutilement de les réduire à l'esclavage. »

Les vrais esclaves , les hommes consacrés à la culture de la terre et à tous les autres durs et pénibles travaux, étaient les Africains. On croit généralement que la malheureuse idée d'introduire des nègres aux Antilles, de faire la traite, est due à Las-Cazas , qui , pour soulager le sort des naturels , demanda et obtint qu'on en allât chercher à la côte de Guinée. Cette croyance pour être accréditée n'est pas moins le résultat d'une erreur. D'abord ce n'est pas à l'occasion de la découverte du Nouveau- Monde que l'on songea à aller demander des esclaves aux peuplades africaines. Il est constant que dès 1406, cônséquemment près d'un siècle avant l'arrivée de Colomb en Amérique , des nègres avaient été apportés et vendus à Séville. En 1442, ils

étaient exposés en vente sur le marché de Lisbonne. Les premiers Européens venus aux îles, en allant demander des bras aux Africains, ne faisaient donc que suivre une voie toute tracée. Quant à Las-Cazas , plusieurs années avant qu'il ne pensât à élever la voix contre les cruautés abominables de ses compatriotes à l'égard des aborigènes , des nègres, en grand nombre, avaient été introduits à Saint-Domingue. Les Espagnols ayant exterminé les naturels, pour remplacer leurs bras dans les travaux des mines, il fallut d'autres bras, et c'est en Afrique qu'ils allèrent en chercher. En 1505, il y avait a Saint-Domingue des nègres en quantité considérable. En 1511, la cour de Madrid , après s'être glorifiée de la prospérité de la colonie , de la presque disparition des ouragans, attribuée à une faveur du ciel à cause de la multiplication des églises et du Saint-Sacrement souvent exposé, prescrit le transport aux îles de beaucoup de nègres de Guinée, puisqu'un nègre travaille plus que quatre indiens. On ne pouvait exprimer la traite en termes plus formels. Cependant l'intervention de Las-Cazas ne se fait encore nullement sentir. Ce n'est qu'en 1514, lorsque les naturels de Saint-Domingue, pour ainsi parler, rendaient le dernier soupir, qu'il fait entendre contre sa nation ses cris d'indignation. C'est en 1517, sur sa proposition « de donner la permission aux colons « d'amener des nègres pour soulager le sort des naturels » qu'un privilège fut accordé à des Flamands d'introduire aux îles quatre mille nègres, privilège qu'ils vendirent 25,000 ducats à des négociants génois. Las-Cazas ne détermina donc pas la traite des Africains : elle était établie sans qu'il s'en mêlât. Son influence fut fâcheuse en ce sens que ce trafic reçut de l'extension et devint un commerce régulier.

Les Anglais ne tardèrent point à suivre les traces des Espagnols. En 1562, ils envoyaient chercher des nègres qu'ils venaient vendre dans les colonies espagnoles. Le premier parmi eux qui fit oc commerce fut un nommé John Nawkins. A son retour, et pour récompense, il recevait de la reine Élizabeth, sa souveraine, le titre de chevalier. En 1(>18, à Londres, une compagnie était organisée el obtenait le privilège exclusif d'aller

en Afrique chercher des cargaisons d'hommes pour les revendre.

La France ne vint que tard dans ce honteux trafic. Sur la foi deLabat, qui conte aussi qu'aux îles il existait un petit nègre qui avait le pouvoir de faire tomber de la pluie quand et où il voulait , on a souvent répété que Louis XIII avait longtemps résisté à rétablissement de l'esclavage des nègres aux colonies; mais qu'il y consentit lorsqu'on fut parvenu à lui persuader que c'était la voie la plus courte comme la plus sûre pour amener ces barbares à embrasser le Christianisme. Cette histoire ne nous paraît pas avoir une base plus solide que cette autre qui veut que François Ier rebuta Christophe-Colomb, lui proposant la découverte de l'Amérique. Avant la naissance de ce prince, l'Amérique était non-seulement découverte, mais Colomb y avait fait deux voyages. Le fâcheux , c'est que des auteurs graves, qu'on a l'habitude de prendre pour guide, accueillent sans examen de semblables mystifications, et, sous l'autorité de leur nom, les accréditent, les élèvent, pour beaucoup de gens , à la hauteur d'un fait historique. Le fait de François Ier, comme celui de Louis XIII, se trouvent dans Montesquieu, non dans le badinage du Temple de Gnide, mais dans l'Esprit des lois !

Ce qui est incontestable , c'est que si de la part de Louis XIII , qui d'ailleurs, par lui-même, n'a jamais rien autorisé ni rien défendu , il a existé une autorisation quelconque sur l'introduction des nègres aux colonies françaises , cette autorisation n'a été que tacite ; il n'a pas défendu aux colons d'avoir des esclaves africains; voilà tout. C'était trop encore, si l'on se rappelle qu'aux États-Généraux de 1614, les derniers tenus dans l'ancienne monarchie , il y avait eu ce vote : « Le roi est supplié « d'ordonner que tous les seigneurs soient tenus d'affranchir « dans leurs fiefs tous les serfs. » C'était mal répondre à ce vœu que de souffrir aux colonies, sur une terre française, l'organisation de l'esclavage.

Le premier acte législatif, émané de la Métropole, touchant la traite, porte la date du 11 novembre 1675, quelque trente ans après la mort de Louis XIII. Mais les colons n'avaient pas

attendu si longtemps pour introduire des nègres aux Antilles. Seulement, ils ne se donnaient pas la peine d'aller les chercher à la côte de Guinée. L'Espagne en guerre avec la France et la Hollande, les Espagnols faisant la traite, des corsaires français et hollandais guettaient les navires qui arrivaient aux îles chargés de nègres, les enlevaient et venaient vendre leur cargaison dans les îles. Les premiers Africains amenés aux colonies françaises furent conduits à Saint-Christophe et provenaient d'un navire espagnol, capturé par un nommé Pitre. A la Guadeloupe, les nègres furent introduits très-peu de temps après la colonisation. En 1643, au moment où Houël prenait l'administration de la colonie des mains du brave Aubert, il trouvait sur l'habitation du Vieux-Fort, appartenant à la compagnie, cinquantesix esclaves noirs.

Aucune loi n'ayant encore réglé les rapports du maître avec l'esclave, le pouvoir dominical était absolu. Le maître était le seul arbitre des châtiments à infliger à l'esclave. Rien même , si ce n'était les intérêts du maître, les dommages-intérêts qu'il pouvait réclamer , ne défendait les esclaves des actes de violence des tiers. L'auteur de l'Histoire générale des Antilles dit qu'il a connu un habitant fort honnête de la Martinique qui, après avoir plusieurs fois pardonné des larcins à un esclave appartenant à l'un de ses voisins, un jour, le surprenant dans son parc à pourceaux, le prit, lui fit couper les deux oreilles, les enveloppa dans des feuilles et les lui remit avec ordre de les porter à son maître. Les suites de cette affaire, les voici : c'est que l'esclave avait eu les deux oreilles coupées.

La justice n'intervenait que lorsque c'était l'esclave qui commettait quelque crime. Alors, pour le punir, on relevait au rang des hommes. Déterminées par aucune loi, aucune ordonnance, les peines du juge étaient arbitraires. L'esclave étant considéré comme une chose, une bête de somme dont le travail ne devait pas être enlevé au maître, le juge recourait contre l'esclave à des chu timon ts corporels dont l'effet ne devait pas lui faire perdre sa valeur matérielle, son aptitude au travail. Aussi les peines les plus ordinaires ((aient l'exposition. Tantôt le patient était

mis au carcan, retenu par l'une des oreilles que l'on clouait au poteau; tantôt il était simplement attaché, mais avec un bail- Ion frotté de piment qui le faisait baver. De tels châtiments, à nous si barbares, qui nous feraient reculer d'une lieue pour ne pas en avoir le spectacle, selon Dutertre, amusaient les petits enfants de son temps; ils s'attroupaient autour du carcan pour rire et se moquer de la victime. L'habitude explique tout; autrement le moyen d'imaginer que déjeunes filles romaines accompagnassent leurs mères aux combats de gladiateurs pour applaudir ceux qui, recevant le coup mortel, tombaient avec grâce.

A cette époque, le mulâtre né d'une négresse esclave ne suivait pas la condition de sa mère. Les gouverneurs le déclaraient libre et autorisaient la recherche de la paternité. Le blanc que désignait la négresse était condamné à une amende, à nourrir l'enfant jusqu'à l'âge de 42 ans, et à des dommages-intérêts envers le maître , à cause de la perte de l'enfant. On conçoit tous les abus dont cette disposition législative fut la source , que bien des innocents ont du payer pour des coupables. C'est le Père Labat qui raconte qu'un habitant poursuivi pour fait de paternité d'un mulâtre nouveau-né, un ecclésiastique se montrait âpre à la condamnation parce qu'il devait revenir à son couvent quelque chose de l'amende; la mère niait. Le prêtre, mis en sa présence, lui rappelait certaines circonstances propres à lui arracher un aveu. — Gomment pouvez-vous dire semblable chose, répliqua la négresse, quand c'est vous-même qui êtes le père que la justice réclame? Et incontinent elle se mit à faire un conte ou une histoire dont la conclusion était que c'était l'ecclésiastique et non l'habitant qui était le coupable. Les autres frères accoururent et obtinrent que l'on jetât sur cette affaire un voile épais.

Dans ce siècle où le clergé avait tant d'empire, parlant au nom d'un Dieu mort en prêchant la liberté et l'égalité de tous, n'aurait-il pas pu empêcher l'établissement de l'esclavage? il aurait été beau du moins de le tenter. Mais il plaçait sa mission plus dans le dogme que dans la morale. Les grandes vérités du Christianisme consistaient pour lui dans quelques pratiques. Et

puis, possesseur lui-même d'esclaves il ne pouvait s'élexer contre l'esclavage. Les Jacobins s'étaient établis à la Guadeloupe, les Jésuites à la Martinique et les Capucins à Saint-Christophe. On comptait aussi dans les îles quelques prêtres séculiers. Parmi ces différents ecclésiastiques, il y avait quelques hommes démérite, possédant en outre toutes les vertus chrétiennes, mais la masse veillait bien plus au temporel qu'au spirituel. Nous avons vu le Père Raymond s'adoucir, ne plus voir la détestable conduite de l'Olive à l'égard des Caraïbes, mettre même à sa disposition tout le pouvoir de sa communauté pour qu'il restât à la tête de la colonie sitôt que ce chef eut fait luire à ses yeux des biens temporels. Poincy, voulant renvoyer de Saint-Christophe les Capucins dont il avait à se plaindre, M. de Bonnefoy, procureur fiscal, que Dutertre qualifie d'homme de probité,

écrivait au président Fouquet, le 24 octobre 1639 : « Il

« est très-nécessaire d'empêcher la sortie des Capucins, caria c plupart des prêtres qui sont tant dans Saint-Christophe que « dans les autres îles sont gens sans aveu de leur évêque, et la « plupart, sauf leur caractère, des fripons plus attachés au « lucre que les mondains. »

Un abbé Biet, se rendant à Cayenne et passant à la Guadeloupe où il séjourna, fait le plus triste tableau des mœurs et des lumières du clergé. Pour arrêter ce débordement, il ne voyait d'autre moyen que d'instituer des évèques aux colonies. Mais c'était le temps du cardinal de Retz; on sait ce qu'étaient alors en France les mœurs du clergé, et l'institution des évèques n'eût obvié à rien. Le clergé séculier n'était ni plus éclairé ni plus moral que les religieux. Aussi le Père Dutertre, répondant aux critiques de l'abbé Biet, lui rappelle, avec malice, le dénouement de la première tentative faite d'envoyer aux îles des ecclésiastiques séculiers. L'abbé Marivaut devait y passer avec six prêtres. Cet ecclésiastique, mort dans l'intervalle des préparatifs, deux des prêtres désignés pour l'accompagner ne voulurent plus partir; un troisième, déjà rendu au Havre, au moment de s'embarquer, sur le refus qu'on lui fit de laisser partir avec lui deux demoiselles dont il était te directeur, déclara qu'il ne par-

tirait pas non plus. Les deux demoiselles étant retournées à

Paris , le prêtre les y suivît, tant il avait à cœur leur direction !

Ces différentes circonstances suspendirent l'envoi aux colonies

d'ecclésiastiques séculiers.

Quant aux lumières de quelques-uns des missionnaires établis aux îles, pour s'en former une idée il suffira de rappeler un fait : dans un voyage qu'il fit à la Martinique, le Père Lamare , supérieur de la mission de la Guadeloupe , en rencontra un qui consacrait avec du pain de farine de manioc, en autres termes avec une cassave.

Nous avons dit que la justice laissait au maître le soin de punir son esclave pour toutes les fautes ordinaires et qu'elle n'intervenait que lorsque celui-ci avait commis un crime. Nous devons faire connaître le personnel de cette justice. Il n'y avait qu'un seul juge, à la fois civil et criminel , un procureur fiscal et un greffier. Pour le civil, le juge tenait deux audiences par semaine. Les parties se présentaient en personne, sans être assistées ni d'avocats ni de procureurs. Comme il ne se faisait aucune écriture, que les plaideurs ne connaissaient point l'usage des exceptions et des moyens dilatoires , que d'ailleurs les questions soumises à la solution du magistrat étaient simples, consistant plus en fait qu'en droit, elles recevaient une solution à l'instant même et sans frais. Avant rétablissement du conseil souverain, on appelait des sentences du juge au grand conseil du roi à Paris. Si peu de personnes dans la colonie étaient en situation de tenter cette voie de réformation, que c'était comme s'il n'y avait pas eu un second degré de juridiction.

A toutes ses autres attributions , le gouverneur joignait celle de sénéchal. La justice sous sa main, commandant à la troupe, son pouvoir était sans limites. De par sa volonté l'habitant était saisi, emprisonné, mis aux fers. 11 dictait des arrêts de mort que le juge prononçait. Chose remarquable ! Sans troupe soldée, sans gendarmerie, sans police, le gouverneur, pour exercer son despotisme, n'avait de force que celle que lui prêtaient les colons eux-mêmes. La colonie était régie militairement, la po pulation divisée par compagnie : chaque quartier en four

nissait une ou plusieurs , selon le nombre de ses habitants libres. Les capitaines étaient les lieutenants du gouverneur. La subordination dans les grades d'officiers, et du soldat à l'officier, suivait le colon jusque dans les champs, le chef immédiatement supérieur s'étant arrogé le droit de punition pour des fautes commises en dehors du service. Au surplus, sauf l'exemption des droits de capitation pour ceux qui en étaient pourvus, et pour quelques-uns de leurs esclaves ou engagés, les places d'officiers étaient purement honorifiques. Elles étaient accordées, généralement, à ceux qui, par la fortune, pouvaient exercer de l'influence sur le reste de la population.

Le gouverneur n'était nommé que pour trois ans. Cette mesure était sage, parce que, si le choix était mauvais, à l'expiration des trois années on pouvait en faire un autre, sans rien enlever à l'autorité de son prestige. Mais le Gouvernement n'avait pas abdiqué le droit de renouveler son premier choix. Aussi il arrivait fréquemment que les gouverneurs, à l'expiration des trois années, étaient confirmés dans leurs fonctions pour un temps égal. Le mal fut lorsqu'on arrêta en principe gouvermental que le gouverneur dût être rappelé , sans égard à son administration bonne ou mauvaise. Decrès étant ministre de la marine, le premier consul, à la date du 14 février 1805, lui écrivait : « La première année d'un ministère est une année d'apt prentissage. La seconde de votre ministère commence....» Ce qui est vrai pour un ministre Test encore plus peut-être pour un gouverneur. Les officiers généraux de terre ou de mer destinés à ces hautes fonctions n'ont pas, le plus souvent, le premier mot des hommes et des choses de ces pays lointains. Ceux qui sont sages, la première année ne font rien, attendent, font leur apprentissage; les autres, voulant faire, commettent des fautes. C'est lorsqu'ils commencent à connaître la colonie, à pouvoir apprécier ses besoins, qu'ils sont relevés pour laisser à des successeurs l'alternative d'un apprentissage ou des erreurs. Ce sera encore bien pis lorsqu'ils auront les mains lices, que toute initiative leur sera enlevée, qu'ils ne seront plus chargés que d'exécuter les ordres qui leur sont transmis de loin, par des

hommes dont les intentions ne sauraient être mises en Joute, mais qui , la plupart , connaissent les colonies comme les gouverneurs la première année.

Le grand pouvoir du gouverneur avait ses inconvénients, ses abus ; mais nous n'osons pas dire qu'il ne fût pas nécessaire. Toutes les fois qu'on a voulu régir les colonies autrement qu'un vaisseau à l'ancre, qu'on a tenté de leur donner des institutions libérales, on y a semé le trouble; profondément remuées, elles sont arrivées ruinées jusqu'au bord d'un abîme.

Les journaux , comme tout autre mode de publicité , étaient inconnus dans la colonie. Ce que l'on voulait porter à la connaissance du public, les avertissements à lui donner, étaient envoyés au curé, qui en faisait la publication, le dimanche, au prône de la paroisse. Lorsqu'un habitant avait obtenu du gouverneur l'autorisation de s'absenter de la colonie, comme il pouvait laisser des dettes, le curé publiait le départ, aûn que les créanciers fussent avertis. On allait donc à l'église non-seulement pour assister à l'office, mais encore pour avoir des nouvelles, être informé des actes de l'administration.

Un fait digne d'attention, c'est que les colons ne se récriaient point contre l'énormité des pouvoirs du gouverneur; ils se sont quelquefois soulevés, ils ont même couru aux armes, mais c'était pour avoir le droit de vivre, c'était contre les droits exhorbitants de la compagnie et son système exclusif, qui faisait que la colonie manquait des objets les plus essentiels, même de ceux destinés à l'alimentation.

Le droit de séjour dans l'île, ou si l'on aime mieux de capitation, était en effet énorme, surtout si l'on considère que le plus grand nombre des individus qui consentaient à s'expatrier pour aller chercher fortune aux colonies n' avaient rien ou pas grand' chose. Rendu dans l'île, le colon devait d'abord employer son temps à se bâtir une demeure ; ne fût-ce qu'une hutte , il lui fallait un lieu pour être mis à couvert. Pendant ce temps, et avant que les vivres qu'il avait plantés arrivassent en maturité, ses faibles ressources, s'il en avait, étaient dépensées en objets alimentaires. Cependant , dès la première année de séjour

dans l'île on était tenu de livrer à la compagnie cinquante kilogrammes de tabac. Cette loi était générale : on exigeait ces cinquante kilogrammes de tabac, des libres, des engagés, des esclaves, des femmes, des filles et des enfants au-dessus de dix ans. Il va sans dire que c'était les maîtres qui payaient pour les esclaves et engagés. Ce n'est pas tout. La compagnie ne voulait rien débourser ni pour le traitement du gouverneur, ni pour l'entretien des fortifications. Pour faire face à ces deux objets, elle autorisait le gouverneur à demander à chaque habitant vingt-cinq kilogrammes de tabac; douze kilogrammes cinq cents grammes lui tenaient lieu de traitement et le surplus était réservé pour l'entretien des fortifications. C'était en réalité soixante-quinze kilogrammes de tabac que la compagnie prélevait sur chaque colon. Pour peu que Ton eût une famille nombreuse et quelques engagés ou esclaves à son service, la somme à payer était énorme.

Cependant ce droit soulevait moins de murmures que la manière dont la compagnie, par ses commis, exerçait son privilège commercial. Aucun navire étranger ou français, autre que ceux de la compagnie, uc pouvait apporter à la colonie des marchandises, quelle que fût leur nature, habits confectionnés, chaussures, instruments aratoires ou provisions alimentaires. A l'arrivée d'un navire de la compagnie, le prix des marchandises était fixé par les commis, qui fixaient également les prix des denrées que le colon devait offrir en échange. C'était le maximum en faveur de la compagnie contre le colon. On se récriait souvent contre l'élévation des prix des marchandises de la compagnie et le bas prix des denrées à fournir comme contre-valeur. Mais ce qui surtout occasionnait le plus grand mécontentement, des murmures qui allaient jusqu'à la sédition, c'est que, défendant au commerce de la Métropole et de l'étranger d'alimenter la colonie, la compagnie, pendant plus de la moitié de l'année, la laissait dans le dénûment le plus absolu. A aucun prix, on ne pouvait se procurer les choses les plus nécessaires à l'existence même. On recourait donc avec indignation et emportement an commerce interlope.

Les Hollandais donnaient les mêmes marchandises à bien meilleur compte que la compagnie et leur fret était incomparablement moins cher. Il suffisait qu'un habitant chargeât, sur un navire hollandais, trois mille livres pesant pour avoir droit à un passage gratuit pour lui, ou pour tout autre individu.

Chaque habitant était abonné avec un chirurgien à raison de vingt-cinq kilogrammes de tabac payables annuellement par tète d'individus composant sa famille et ses domestiques. Pour ce prix , le chirurgien était tenu non-seulement de donner ses soins , mais encore de fournir les médicaments nécessaires , et, par-dessus le marché, de faire la barbe aux hommes une fois par semaine.

Cette transplantation des hommes de la vieille France sur un sol vierge; un climat différent, un autre horizon, le contact des premiers colons avec les naturels, le besoin de se secourir, tout cela, nous le répétons, avait, sans qu'on s'en aperçût, modifié les idées, déterminé d'autres coutumes. L'hospitalité était celle des patriarches, la charité sans bornes; un service demandé ne rencontrait jamais un refus. Mais laissons parler Dutertre, qui a été le témoin oculaire des choses qu'il rapporte : Les colons sont fort charitables à secourir les malades qu'ils appellent malingres, ce sont de pauvres torqueurs qui ont mangé leur fait , ou d'autres qui, achevant leurs trente-six mois, tombent malades et n'ont aucune retraite. Je ne saurais oublier ici ce que j'ai très-souvent vu de mes yeux à la Guadeloupe chez le sieur d'Orange : sa case était la maison des pauvres. 11 y avait une chambre qui ne servait qu'à les recevoir; et sa femme leur lavait les pieds, et les assistait avec toute sorte de charité et de tendresse. Tout le monde en était édifié, car cette maison, qui était sur un grand chemin, était ouverte à tous les passants. J'y ai vu quelquefois jusqu'à trente personnes qui , après avoir mangé au soir tout le pain de la case, allait avec lui arracher du manioc, afin d'en faire

pour le déjeuner du lendemain

« L'hospitalité est fort pratiquée dans les îles, et c'est liae chose merveilleuse de voir l'empressement que ceux de la

Martinique témoignent aux nouveaux venus, car quelquefois il descend cent cinquante personnes d'un navire à terre qui sont bien reçues. Parce qu'encore qu'il n'y ait point d'hôtellerie dans les îles, l'on ne laisse pas que d'être bien reçu partout. Quand on va d'un quartier à l'autre on ne fait point de difficulté d'entrer dans la première case qu'on trouve sur le chemin; le maître reçoit son hôte avec civilité, lui présente le bout de petun pour fumer et du vin ou de l'eau-devie. Si le voyageur veut tarder, on lui tend un lit, et il peut s'assurer d'être le bien venu.

« Cette hospitalité s'exerce même entre les habitants des îles différentes quand ils vont de l'une à l'autre, où ils font leurs affaires sans rien débourser. Quand on a la moindre connaissance chez une personne, quand ce ne serait que l'ami de son ami, ou de quelqu'un du même pays, l'on est aussi familier que chez soi , on y demeure le? semaines et les mois entiers, et ceux qui vous reçoivent s'estiment honorés de ce que l'on a préféré leur case à d'autres.

« Ilss'entr'assistent fort charitablement. Quand un habitant « veut recouvrir sa case, tous les voisins viennent l'aider, et il « leur rend la pareille dans les occasions. Quand on a un tra- « vail pressé, l'on emprunte les nègres des uns et des autres, « et on ne les refuse que très-rarement. »

Cette vie, ces mœurs, cette hospitalité telles que Dutertre les décrit, nous les avons vues il n'y a pas trente ans. De tout cela , c'est à peine s'il en reste l'ombre. Nous en dirons la raison. Ces usages qui semblaient être empruntés aux temps primitifs, n'étaient pas sans charmes. Aussi Dutertre ajoute : « La façon « de vivre du pays est si agréable, et l'on y vit dans une liberté < si honnête que je n'ai pas vu un seul homme ni une seule « femme qui en soit revenu, en qui je n'ai remarqué une « grande passion d'y retourner. »

La première compagnie va prendre fin. C'est pour cela que nous avons voulu marquer ce qu'était la colonie à ce moment.

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