‹ Histoire de la GuadeloupeChapitre 12 sur 40 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Essais pour la colonisation de Cayenne. — M. de Labarre. — Compagnie de la France-Équinoxiale. — Établissement de la compagnie des Indes-Occidentales. — Disette aux colonies. — Guerre contre l'Angleterre. — Le nègre Fabulé. — Le Caraïbe Warner. — Lord Willougby. — Attaque contre les Saintes. — Horrible tempête. ■— < Destruction de la flotte anglaise.

La nomination du sieiir de Tracy avait un objet plus important que celui de renvoyer en France quelques seigneurs turbulents. A la mort de Mazarin il n'y avait dans le monde que deux grandes puissances maritimes, la Hollande et l'Angleterre. Ambitionnant toutes les gloires, Louis XIV voulut que la France , elle aussi, devînt puissance maritime. Ce grand roi et son ministre Colbert comprirent qu'il n'y avait pas de marine sans commerce et sans colonie. Tandis que Colbert fondait en France l'industrie qui donne le commerce, il jeta les yeux sur nos possessions de l'Amérique : c'était le Canada, Saint-Domingue et les Petites-Antilles. Il les vit, ces colonies, possédées par une compagnie impuissante ou par des seigneurs tracassiers, sans un lien commun, semblables à des tronçons épars qui s'agiteraient pour se réunir. A ces différentes possessions allait se joindre la Guyane , contrée située entre l'Orénoque et F Amazones* Sans compter les autres essais moins sérieux, déjà en 1643, sous la conduite de Bretigny, et en 10.1)2, sous les auspices de Royville, on avait fait des tentatives malheureuses pour la colonisation de ce vaste territoire. Le

sieur de Labarre, maître des requêtes, intendant dans le Bour* bonnais, pensant faire mieux que ses devanciers, avait, en 1663, réuni vingt associés et formé une compagnie au capital de 200,000 livres , sous le nom de la France-Équinoxiale. Au mois d'octobre de la même année il obtint des lettres-patentes pour l'établissement de sa compagnie, et, pour lui personnellement, une commission de lieutenant général sur toutes les terres de l'Amérique méridionale comprises entre les fleuves de l'Orénoque et des Amazones.

C'était pour établir l'unité entre toutes ces possessions que le sieur de Tracy était envoyé dans le Nouveau-Monde sous le titre de lieutenant général, mais avec les pouvoirs d'un viceroi. Son autorité s'étendait sur toute terre française située en Amérique, aussi bien dans le continent que dans les îles. Tous les autres lieutenants généraux ou gouverneurs lui étaient subordonnés. Il avait même le droit de déclarer la guerre et de faire des traités de paix.

Il devait établir lui-même à Cayenne le sieur de Labarre. Tous deux partirent du port de la Rochelle le 26 février 1664, avec douze cents colons. Sa mission accomplie, le sieur de Tracy passa aux îles et arriva le 3 juin à la Martinique. Là , et le 19 du même mois, il promulgua une ordonnance en vingtsix articles sur la police de toutes les îles. Entre autres dispositions nous relevons celles-ci : Tout individu coupable d'une injure ou d'un blasphème , ou de propos proférés en public contre les articles de la foi ou les cérémonies de l'Église, était puni d'une amende de 50 kilogrammes de tabac, et de 45 kilogrammes en cas de récidive, applicable le tiers à l'Église, le tiers aux pauvres et le troisième tiers au dénonciateur.

La troisième fois on lui perçait la langue.

Le dénonciateur n'avait rien dans cette dernière peine.

On ordonnait aux chrétiens d'observer les dimanches et les fêtes; mais il était défendu aux juifs d'observer le sabbat : ils devaient trafiquer ce jour là sous peine d'une amende de 150 kilogrammes de tabac.

Tout commandeur blanc, coupable de relations* avec une né-

gresse, recevait de la main du bourreau vingt coups de liannes et quarante en cas de récidive. Tombant encore dans la même faute, outre cinquante coups de liannes, il était marqué à la joue d'une fleur de lis.

Si cette ordonnance avait été exécutée à la rigueur, on aurait vu autant de colons portant la fleur de lis à la joue qu'on en vit en 1815 la porter à la boutonnière.

A cette époque, le préjugé de couleur n'existait point. Il n'était pas rare de voir des blancs épouser des négresses. Mais, s'il est vrai, comme le dit Montesquieu, que la loi forme les mœurs, le législateur, ayant placé l'union du blanc et de la femme noire au nombre des délits punissables de peines afflictives et infamantes, ce dont il faudrait s'étonner ce serait que la défense de la loi, ne se fût, à la longue, infiltrée dans la coutume et n'eût fini par acquérir la puissance d'un préjugé; alors surtout que nous verrons le législateur persister dans sa prohibition , et , pour parvenir à son but , recourir à des moyens dont l'effet est efficace sur l'esprit de l'homme.

Le malheur, c'est qu'un préjugé une fois établi n'est pas facile h guérir. Semblable à une maladie de langueur, le préjugé demande à être traité par le temps et des moyens doux. La violence ne fait que l'irriter. Pourtant, pour le combattre on n'emploie que la violence. La raison en est simple : la puissance du préjugé n'empêche point qu'il ne soit toujours déraisonnable ou ridicule ; ceux qui n'en sont pas affectés s'en étonnent, s'indignent et traitent avec mépris et colère une idée à leurs yeux si absurde. Il ne servirait à rien de leur montrer qu'ils prônent et caressent d'autres idées tout aussi peu raisonnables, formant préjugés dans leur esprit. L'histoire de l'araignée et de la chauve-souris rapportée par Champfort recevra éternellement son application. A table , dans un grand festin , le comte de. . . . et la marquise de. . . . voient quelque chose se remuer au plafond. Tous deux, pris de frayeur, se lèvent, courent, et, dans leur fuite précipitée, tombent l'un sur l'autre; se relevant, reprenant leurs sens, la marquise dit au comte : — L'avez-vous vue? — Oui. — Était-elle grosse? —

Énorme, avec de grandes ailes. — Gomment des ailes, est-ce qu'une araignée en a? — Ce n'était pas , morbleu ! une araignée , autrement je ne me serais pas dérangé : c'était bien une chauvesouris! — Eh quoi! dit la marquise, vous avez peur d'une chauve-souris! Je croyais que c'était une araignée.

Après la promulgation de son ordonnance, Tracy vint à la Guadeloupe. Arrivé à la Basse-Terre le 25 juin , selon ses instructions, il fit partir pour la France, Houël , d'Erbray et Théméricourt. Dulion fut établi par lui gouverneur de la Guadeloupe , et Des Roses commandant de Marie-Galante. Hincelin était autorisé à rester dans la colonie pour veiller aux intérêts de son beau-frère.

Pendant qu'aux îles se passaient ces événements, en France il s'en accomplissait un dont les conséquences devaient être énormes pour les colonies, en général , et pour la Guadeloupe en particulier. Sans réfléchir aux inconvénients attachés à tout privilège, frappé seulement des avantages de la centralisation et de l'unité, Colbert eut la pensée de réunir toutes les colonies dans une môme main. Dans ce but, il créa l'œuvre gigantesque de la compagnie des Indes-Occidentales. Pour consommer cette œuvre il fallait déposséder les seigneurs propriétaires des îles. Par arrêt du conseil d'État du 16 avril 1664 il fut ordonné que. dans le délai de 15 jours, ils rapporteraient leurs titres pour être dédommagés du prix de leur acquisition et des améliorations par eux introduites. Les seigneurs propriétaires essayèrent de résister à cet ordre, mais ils durent courber la tète devant la volonté royale.

Le 10 juillet, Mme de Ghampagny vendit ses droits sur la Guadeloupe à la compagnie, au prix d'estimation qui serait fait sur les lieux. Cette estimation les éleva à la somme de cent vingt mille livres.

La compagnie de la France-Équinoxiale s'était fondue dans la compagnie des Indes-Occidentales. La domination de celle-ci devait s'étendre, en Afrique, du cap Yert au cap de Bonne-Espérance; en Amérique , sur toutes les îles, et sur le continent, du nord du Canada à la Floride, de l'Orénoqueà l'Amazones, soit

que cet immense territoire appartint à la France pour lavoir déjà occupé , soit que la compagnie s'en mît en possession en chassant ou soumettant les naturels , ou les autres nations en guerre avec la France.

Toutes ces contrées étaient, sans exception, données à la compagnie en toute propriété, sous la simple réserve de foi et hommage à rendre au roi à chaque changement de règne, avec l'offre d'une couronne d'or du poids de 30 marcs.

Le sieur de Tracy fut saisi de surprise en apprenant que , dans le don de tant de pays fait à la compagnie , avaient été aussi comprises des îles déjà colonisées, comme Saint-Christophe, la Guadeloupe et la Martinique. 11 écrivait à Colbert : « Je soumets « mon jugement aux raisons qu'on a pu avoir dans le conseil c du roi pour gratifier la compagnie de ces îles. Le présent « n'est pas médiocre, et le profit qu'elle en tirera n'est pas « éloigné. 11 y a bien de la différence de commencer des colo- « nies, ou de trouver des lieux en l'état que sont Saint-Chris- « tophe, la Guadeloupe et la Martinique. »

Cependant le don de ces îles était le moindre des avantages faits à la compagnie. Il lui était accordé, pendant quarante ans, le privilège de faire le commerce tant d'importation que d'exportation sur toutes les terres concédées. Aucun autre navire que ceux par elle expédiés ne pouvait s'y rendre, sous peine de confiscation. Ce n'était pas tout : l'État consentait à lui payer trente livres, ce qui représentait une valeur de plus de cent francs de nos jours, par chaque tonneau de marchandise expédié, et quarante pour celui apporté en retour.

Les denrées coloniales importées en France et de là exportées à l'étranger n'étaient soumises à aucun droit.

La compagnie avait d'ailleurs tous les droits d'un souverain, nommait à tous les emplois, pouvait déclarer la guerre et consentir tout traité de paix.

Pour faire exclusivement le commerce dans des pays si divers et d'une telle étendue, il fallait d'immenses capitaux. Colbert no négligea rien pour les attirer. La compagnie .était composée de quiconque voulait en faire partie. Français ou étranger. Établie

au mois de mai 1664, il était accordé quatre mois, pour faire leur déclaration à partir du premier juin, à ceux qui souhaitaient prendre des actions. Le minimum d'une action était de trois mille livres. Les actionnaires depuis dix mille jusqu'à vingt mille livres, sans exception des étrangers, avaient voix délibérative dans les assemblées. Tout actionnaire au-dessus de vingt mille livres pouvait être élu directeur. Le noble devenait actionnaire sans déroger à ses titres et privilèges. L'étranger, actionnaire de vingt mille livres, était réputé français pendant le temps de son association : après vingt ans il pouvait demander et obtenait de droit des lettres de naturalisation.

Le roi consentait, en outre, à avancer, pendant quatre ans, et sans intérêt, le dixième du montant de toutes les actions et à souffrir que la perte, s'il y en avait, fût supportée par ce dixième.

Houël , quoiqu'il eût perdu son titre de seigneur et de gouverneur de la Guadeloupe, voulant encore diriger les affaires coloniales, devint, en échange de ses droits, un des plus forts actionnaires de la compagnie et fut élu l'un des dix premiers directeurs.

Malgré tant et de si grandes faveurs, la compagnie n'eut pas un instant de prospérité, et il était impossible qu'il en fût autrement : pour répondre à l'immensité de son entreprise, réunir le matériel , le nombre de vaisseaux nécessaires pour envoyer sur des points si divers et si éloignés, les ustensiles, marchandises et provisions alimentaires dont on avait besoin et prendre les denrées en retour; payer, en attendant les bénéfices, les équipages, les fonctionnaires et employés de tous ordres, il aurait fallu une avance de cinquante millions, et la somme totale des actions ne s'éleva jamais au delà de 1,287,185 livres. A cette somme, si l'on ajoute le dixième à fournir par l'État, soit 128,718 livres, on trouve que la compagnie devait fonctionner avec un capital de 1,415,903 livres.

Mais on n'a pas oublié que pour que la compagnie pût se mettre en possession des îles, l'arrêt du conseil d'État lui avait fait une loi de désintéresser les seigneurs propriétaires. En exé-

cution de cette loi, elle avait eu à payer aux héritiers de Boisseret 120, 000 livres

Houél, soulevant toujours des difficultés, ses droits ne purent être fixés tout d'abord. Malgré nos recherches nous n'avons pu découvrir la quotité pour laquelle il les a cédés : supposons au minimum qu'il lui a été payé une somme égale à celle des héritiers Boisseret, soit 120,000

Au grand-maître de l'ordre de Malte pour File de Saint-Christophe et ses dépendances. . . 500,000

Aux héritiers Duparquet pour la Martinique. 120,000

Au comte de Cérillac pour la Grenade 100,000

Au total 960,000 liv.

11 ne resta donc à la compagnie qu'un capital de 455,905 livres.

A cela si l'on joint les frais faits sans bénéfices par la compagnie de la France-Équinoxiale pour la colonisation de Cayenne , et qui tombaient à la charge de la nouvelle compagnie, ceux indispensables à tout premier établissement, on s'assurera que la somme restée en caisse devait être à peine suffisante pour acquérir les premiers navires et que, quant aux marchandises, on n'a pu se les procurer qu'à l'aide du crédit. Une compagnie qui débute ainsi, pas plus qu'un particulier, ne saurait espérer de la réussite dans ses opérations commerciales.

Colbert savait à quelle haute animadversion était voué, aux iles, le nom d'une compagnie : craignant un soulèvement sans que rien ne fût préparé pour l'apaiser, il tint secret le don de ces colonies, voulant que les peuples ne l'apprissent qu'au moment même de l'installation de la compagnie.

Sous les seigneurs, les ports des îles avaient été ouverts à lous les pavillons. Mais le commerce de la Hollande, dans lequel on trouvait bas prix et bonne foi, avait fini par s'emparer de tous les marches. Les armateurs français ne faisaient guère <|ue le trafic des en$ kvanl d'annoncer la compagnie,

on voulut faire cesser le commerce étranger, et, sous le prétexte de l'existence de la peste à Amsterdam , on défendit , pour six mois, toutes relations avec les ports de la Hollande.

La compagnie n'étant pas encore en mesure d'envoyer aux îles aucune marchandise, et le commerce de la Hollande, le seul qui les alimentât, venante être interrompu tout à coup, la Guadeloupe, comme les autres îles, fut en proie à une effroyable disette. Le 15 novembre 1664, Tracy écrivait à Colbert : « Je « crois, pour ma consolation, qu'avant que vous ne receviez « cette lettre, vous aurez remédié, par votre prudence, à tout « ce qui nous fait besoin , non pas seulement pour les gens de « guerre, mais pour l'île de la Martinique, et qu'il vous aura € plu d'ordonner à la compagnie de faire partir des vaisseaux « avec des vivres. Comme il est de son intérêt que les Hollan- « dais ne viennent plus en ces lieux, il est donc expédient que , « par des premiers soins, elle prévienne la nécessité des « peuples, et qu'elle ôte ce fantôme , que les Flamands essaient « de leur tenir devant les yeux , d'une famine et d'une misère < inévitable, s'ils ne sont secourus d'eux, ainsi qu'ils l'ont été « jusqu'à présent. »

Dans une lettre du 25, il lui disait : « Je vous ai mandé par « ma lettre du 1<5 du courant la nécessité invincible dans c laquelle nous nous trouvons, manquant ici de toutes sortes « de vivres , non pas seulement pour les gens de guerre , mais « pour les habitants de ces îles , particulièrement en celle-ci , « où on a presque abandonné le manioc pour faire du sucre. »

Ainsi, la fatale influence de la compagnie se faisait sentir avant même son installation. Déjà le colon, luttant contre la disette, maudissait l'auteur encore inconnu de ses souffrances.

Partis de la Rochelle le 14 décembre 1664, les navires de la compagnie , si impatiemment attendus , arrivèrent enfin à la Martinique dans les premiers jours de février, au nombre de quatre dont deux chargés de vivres. Les deux autres, outre cinq cents hommes de troupes, portaient le gouverneur de la Martinique, M. de Clodoré, et l'intendant général des îles.

M. de Chambré. Dation était continué dans ses fonctions de gouverneur et Théméricourt nommé commandant de Marie- Galante.

Avec le développement qu'avaient déjà pris les colonies de la Guadeloupe, de la Martinique et leurs dépendances, le nombre d'habitants qu'elles comptaient et la pénurie de toutes choses dans laquelle on était depuis longtemps, deux cargaisons ne devaient pas produire plus d'effet que quelques gouttes d'eau destinées à étancher une soif ardente. Peu de jours après l'arrivée de ces navires , la disette n'était pas moins vive qu'auparavant. Au mois d'avril, de la Guadeloupe, de Chambré écrivait à Clodoré : « Nous sommes ici au moins aussi en peine « que vous. Jugez du reste, puisque je serais réduit à l'eau « sans M. de Tracy. Pour de la viande il n'y en aura pas une « livre dans les magasins dans cinq jours. C'est pourquoi pour « vous et pour nous, nous avons grand besoin de l'arrivée des « vaisseaux. »

Les colons, au désespoir, ne cachaient point leur exaspération et leur haine contre la compagnie. A chaque instant éclataient des séditions à la Martinique. A la Guadeloupe, avec In même haine, les habitants montraient plus de résignation. Cette sagesse des habitants fit que l'intendant de Chambré choisit quarante d'entre eux pour se composer une garde d'honneur qu'il transportait partout où se manifestaient des signes de rébellion. Cette garde d'honneur était commandée par le sieur de La grange.

La misère des colons allait s'accroitre des tléaux de la guerre. La France s'était alliée avec la Hollande en 4062. Cette république ayant recommencé la guerre contre l'Angleterre , pressait le cabinet de Paris d'exécuter ses engagements, de joindre les forces de la France aux forces Bataves. Louis XIV ne se hâtait point : il négociait au contraire pour tacher d'amener un accommodement entre les deux puissances ennemies. Obligé de se déclarer, ce n'est que le 26 janvier 1666 qu'il lança son manifeste contre l'Angleterre.

La France, ;» cette époque, était si pou puissance maritime que

toute notre flotte, composée d'une quinzaine de vaisseaux du dernier rang, étant occupée, sous les ordres du duc de Beaufort, dans la mer Méditerranée contre les pirates barbaresques, nous ne pûmes joindre à l'escadre hollandaise qu'un brûlot que nous avions honte de faire sortir de Brest. Les États de Hollande allaient donc à eux seuls supporter le plus grand poids de cette guerre, principalement maritime. La France proprement dite n'en devait être que légèrement troublée ; mais il n'en pouvait être de même de ses colonies , qui servaient toujours de théâtre à toutes les guerres maritimes.

Tandis que la France négociait pour rétablir la paix, que faisait l'Angleterre? Elle enlevait à la compagnie six de ses navires , faisait la guerre à la France sans l'avoir déclarée. Ces actes de piraterie se passant aux colonies, les gouverneurs des îles étaient bien convaincus de l'imminence de la guerre, alors que le Gouvernement de la Métropole se faisant illusion, supposait que l'on pourrait garder aux colonies la neutralité, même après la déclaration de guerre.

Cependant le gouverneur français de Saint-Christophe, croyan t maintenir le gouverneur anglais dans les liens d'un traité,, avait renouvelé avec lui, le 20 janvier 1666, l'accord fait le 27 avril 1627, entre d'Énambuc et Warner. L'une des clauses de ce traité portait ; « Que s'il arrivait aucune guerre entre les couronnes « de France et d'Angleterre, MM. les gouverneurs s'en donne- « ront avis l'un à l'autre ; et quoiqu'il y eût guerre entre les rois « de France et d'Angleterre , néanmoins une nation ne fera pas « la guerre à l'autre sur cette île , s'ils n'ont ordre exprès de « leurs majestés : auquel cas, ils seront obligés de s'en donner « avis l'un à l'autre, le temps de trois fois vingt -quatre heures « avant que de faire aucun acte d'hostilité , tant aux rades que « sur terre. »

Ce traité n'avait aucune force s'il n'était approuvé par lord Willougby, gouverneur général des possessions anglaises aux Antilles. L'intendant de la compagnie , de concert avec les gouverneurs, députa près de lui le sieur Dublanc, major de la Guadeloupe. Ce député était chargé de demander non-seulement la

ratification du traité du 20 janvier, mais encore son extension à toutes les îles. Rendu à la Barbade, Dublanc fut parfaitement accueilli, comblé de soins et d'honneurs : on gagna du temps et on le renvoya avec une réponse évasive.

Le refus de ratification de la part de lord Willougby et les actes de piraterie exercés par les Anglais contre nos vaisseaux étaient des avertissements assez positifs s on fut certain que les Anglais se disposaient à la guerre et chaque gouverneur se prépara à les bien recevoir.

Dulion fit construire une batterie à la rive gauche de la Rivièreaux-Herbes, qu'il arma avec les canons de la batterie du Houelmont, jugée inutile (1).

A la Martinique, Clodoré fit plus : il arma un certain nombre d'esclaves à qui il donna pour chef le nègre Fabulé. Cet homme avait déjà marqué dans l'histoire de cette colonie. L'année d'auparavant, à la tête d'une bande de trois à quatre cents esclaves marrons, il avait porté sur toutes les habitations le pillage et la dévastation. On avait plusieurs fois fait des expéditions contre ces brigands sans pouvoir les réduire. La force ne réussissant point, Clodoré avisa d'un autre moyen, celui d'accorder une prime à tout individu qui amènerait un fugitif. Quelques semaines s'étant écoulées, Fabulé, suivi d'une demi-douzaine de marrons , vint hardiment se présenter au gouverneur, réclamant la prime pour chaque marron qu'il amenait. Clodoré non-seulement lui fit payer la prime, mais encore lui donna la liberté , le retint chez lui , le caressa , lui fit porter un grand sabre, sous la condition qu'il ferait rentrer d'autres fugitifs. C'était cet homme que le gouverneur mettait à la tète de sa milice noire. Au grand sabre il avait ajouté un grand chapeau à plumes.

(1) La batterie de la Rivière-aux-Herbes était baignée par la mer. Les ouragans et les raz-de-marée n'ont pu la détruire complètement. On en voit encore des débris considérables. C'est là qu'en 1666 étaient les limites de la ville. Aucune maison n'avait encore été bâtie sur la rive droite de la rivière.

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En 1671 , accusé d'avoir poussé une jeune négresse à commettre quelques vols, avec la pensée de retourner dans les bois pour se remettre à la tète des nègres marrons, Fabulé fut condamné aux galères à perpétuité et envoyé en France pour subir sa peine. C'est le cas de le dire : il ne méritait, ni cet excès d'honneur, ni cette ignominie.

C'était en vain que Colbert souhaitait que la compagnie gardât la neutralité, que nos établissements naissants, qui avaient tant besoin, pour prospérer, de calme et de tranquillité, ne fussent pas désolés par le fléau de la guerre : à la nouvelle du premier coup de canon tiré en Europe, la discorde se mit dans tous les esprits et il se livra à Saint-Christophe de furieux combats à la suite desquels les Anglais furent chassés de l'île.

Les traités les plus solennels se rompent avec une si grande facilité qu'il semble qu'on ne devrait pas se donner tant de mal pour les conclure. Nous avons vu tout ce qu'il avait coûté aux Français et aux Anglais de peines et de soins pour arriver à faire cette ligue offensive et défensive afin de mettre l'une et l'autre nation en sécurité contre les Caraïbes : la guerre déclarée, Anglais et Français cherchèrent des auxiliaires parmi les naturels. Ceux de la Dominique, on le sait, avaient toujours été les amis des chefs et des colons de la Guadeloupe. A la première ouverture qu'on leur en ht, ils se montrèrent disposés à marcher sous nos drapeaux. Mais là était un homme qui pouvait traverser nos desseins. Cet homme était fils de l'ancien gouverneur de Saint-Christophe et d'une Caraïbe. Warner l'avait reconnu, lui avait donné son nom. Sa première enfance avait été heureuse; mais à la mort de son père, Mmc Warner, qui avait en aversion ce fruit illégitime , usa envers lui des procédés les plus durs, le traita en esclave, le poussa au travail de la terre. Warner prit la fuite avec d'autres esclaves. Repris, il fut chargé de chaînes et remis au travail de la terre. Dans ces circonstances, un autre fils de Warner, celui-ci légitime, gouverneur de l'île de Mont-Serrat, passant à Saint-Christophe, eut pitié de ce malheureux et obtint de Mme Warner des adoucissements à son sort. Mais Warner ne goûta de repos que pendant le temps

de la présence de son frère; lui parti, les durs et insupportables traitements recommencèrent. Warner prit encore la fuite, mais cette fois pour se retirer parmi les Caraïbes de la Dominique.

Les naturels, qui connaissaient sa double origine , l'accueillirent comme l'un des leurs. Espèce d'Alcibiade, à l'instant même Warner se conforma à tous les usages caraïbes. Par son intelligence et par son courage il ne tarda pas à prendre la plus grande influence sur l'esprit des habitants de sa nouvelle patrie. Ses conseils étaient écoutés et suivis.

Willougby, comprenant le parti qu'il pouvait tirer d'un tel homme , lui lit mille avances , l'entoura de prévenances et de soins et lui fit faire un voyage en Angleterre. A Londres, Warner, habillé à l'européenne, suivant en tout les usages anglais, fut fêté et même reçu à la cour de Charles II.

A son retour à la Dominique, Warner redevint Caraïbe. Avec l'aide de cet anglais-caraïbe, Willougby crut pouvoir éluder le traité fait entre les Anglais et les Français et par lequel ni l'une ni l'autre nation ne pouvait fonder un établissement à l'île de la Dominique. Par une commission du 16 avril 1664, semblable en tous points aux commissions des autres gouverneurs anglais , il nomma Warner gouverneur de la Dominique. Il est clair que l'île ayant un gouverneur anglais devenait possession anglaise. Ce sont de ces tours dans lesquels les Anglais ont toujours excellé.

Warner, comme nous l'avons dit, pouvant devenir une entrave pour les Français, les gouverneurs de la Guadeloupe et de la Martinique jugèrent prudent de s'assurer de sa personne. Dans ce but, de Chambré, ayant fait embarquer sa garde d'honneur sur le navire le Saint-Sébastien, donna l'ordre à Boudet,son commandant, d'aller croiser sur les cotes delà Dominique et de tacher d'enlever le gouverneur de la façon de Willougby. Le Père Bcaumont, ayant résidé longtemps à la Dominique et connaissant tous les Caraïbes, avait également pris passage sur le Saint-Sébastien afin de faciliter la capture.

Boudet avait à peine quitté la rade de la Basse-Terre que

neuf pirogues de la Dominique, chargées de guerriers, vinrent à la Guadeloupe se mettre à la disposition du gouverneur pour commencer les hostilités contre les Anglais. Dulion laissa les guerriers de quatre pirogues aller à Antigue faire la guerre à leur manière et renvoya les autres à la Dominique à l'effet de s'emparer de Warner. Les Caraïbes revenus à la Dominique à l'improviste, Warner faillit tomber entre leurs mains. Il n'eut que le temps de se sauver sur un corsaire anglais alors sur la côte.

Ces événements s'étaient accomplis entre le 15 et le 20 mai. Ce jour, Boudet, apercevant un navire anglais, lui donne la chasse et le prend. Parmi les hommes de l'équipage était un Caraïbe. Le Père Beaumont, l'ayant examiné, déclara que c'était Warner, l'homme que l'on cherchait. En effet le navire capturé était précisément le corsaire sur lequel Warner s'était réfugié.

Boudet revint en triomphe à la Basse-Terre avec son prisonnier que Dulion mit au cachot et aux fers.

L'expédition des quatre pirogues caraïbes contre Antigue avait eu un affreux succès. Un quartier de l'île avait été surpris et saccagé. Les Caraïbes s'en revinrent à la Guadeloupe avec des prisonniers et leurs pirogues chargées de butin. Parmi leurs abominables trophées étaient les deux mains, à moitié rôties, d'un colon dont ils avaient mangé le corps. Dulion voulut leur montrer Warner captif. La porte de son cachot ouverte, le Caraïbe porteur des mains s'approcha du prisonnier, et, avec Tune d'elles, le frappa à la joue en lui disant : « Tiens , voilà un « soufflet d'un de tes amis! » Warner reçut l'injure avec le stoïcisme caraïbe; puis, jetant sur le provocateur un regard de profond dédain, il laissa tomber ces paroles : « Tu es un lâche ! « Ayant quelque chose à me dire il fallait me venir trouver dans « mon carbet, et non me frapper dans l'état où je suis ! »

Warner resta prisonnier jusqu'à la paix. Mis alors en liberté , il contribua puissamment à réconcilier les Caraïbes avec les Anglais.

Les Caraïbes de Saint-Vincent, sollicités par Clodoré , répon-

dirent qu'ils ne demandaient pas mieux que de faire la guerre aux Anglais, pourvu qu'on leur donnât des Français pour les commander. Cette condition ayant été acceptée , au mois de juin onze de leurs pirogues, montées par quatre cents hommes, vinrent à la Martinique. Clodoré leur adjoignit cinquante colons commandés par les sieurs de Saint-Amour et de Laborde. Cette nouvelle expédition était encore dirigée contre Antigue. Avant son départ, Clodoré tint une assemblée dans la salle du conseil souverain. Les chefs caraïbes y furent admis. L'expédition devait s'arrêter à la Guadeloupe pour prendre quelques soldats que Dulion avait promis. Pendant le séjour des Caraïbes à la Guadeloupe, survint un parlementaire anglais pour traiter de l'échange de quelques prisonniers : voyant la manière dont le parlementaire avait été accueilli, ils se crurent trahis et furent persuadés que Dulion était d'intelligence avec les ennemis. Ils ne pouvaient comprendre qu'un ennemi pût être reçu avec ces formes et ces égards. Lorsque le parlementaire s'en retournait, l'apercevant, ils l'accablèrent d'injures et de huées. Ce ne fut pas sans peine que Dulion parvint à les empêcher de se mettre à sa poursuite pour le massacrer. Ce gouverneur, témoin de cette scène et de l'autre plus hideuse des mains à moitié rôties, conçut de l'horreur à mêler des Français aux Caraïbes pour aller attaquer les Anglais ; et non-seulement il ne voulut pas donner les colons qu'il avait promis, mais encore il fit partir pour Saint-Christophe les cinquante hommes venus de la Martinique avec les Caraïbes. Ceux-ci, très-mécontents, partirent seuls pour Antigue où ils furent battus. Cette affaire mit du froid entre les gouverneurs de la Martinique et de la Guadeloupe.

Willougby ne pouvait supporter la pensée que les Anglais eussent été chassés de Saint-Christophe. Aux forces qu'il rassemblait à la Barbade pour reprendre cette ile, vinrent se joindre deux navires récemment arrivés d'Angleterre avec quelques troupes. Ce secours éleva ses forces à deux mille hommes qu'il embarqua sur quatorze grands navires, trois barques et une cache. II comptait augmenter sa petite armée de tous les réfu-

giés de Saint-Christophe, dispersés dans les îles de Mont-Serrat, Antiguc et Nièves. Pour l'exéeution de ce projet il lui fallait un plus grand nombre de navires. Il eut donc pour plan de campagne de passer à la Martinique et à la Guadeloupe et d'enlever tous les vaisseaux français qui s'y trouvaient. 11 se mit en mer le 28 juillet, dans la saison la plus critique de l'année. Arrivé à la Martinique le 50, il parada deux jours devant cette colonie et ne parut dans le canal des Saintes que le 2 août. Comme à la Martinique, il parada devant la Guadeloupe jusqu'au 4. Toutes les milices sous les armes s'attendaient à être attaquées et suivaient, pleines d'ardeur, les mouvements de la flotte. Ce jour, dans la matinée, on vit cinq navires se détacher de l'escadre et faire route pour les Saintes.

Il y avait dans ce port deux navires français commandés, l'un par le sieur Baron et l'autre par le sieur Réauville. A l'approche de l'ennemi, chacun de ces commandants prit une détermination différente : Baron mit le feu à son vaisseau , et avec son équipage alla joindre le commandant des Saintes, le sieur Desmeuriers; Réauville , lui, ne voulut livrer son vaisseau aux Anglais qu'en le leur faisant payer cher. Il dut succomber sous des forces cinq fois supérieures, mais il soutint vaillamment l'honneur de son pavillon.

Les Anglais ayant opéré leur débarquement, Baron et Desmeuriers, après s'être battus avec courage, ne pouvant plus tenir dans le petit fortin qu'ils défendaient, l'abandonnèrent et se retirèrent sur un morne où il y avait comme des fortifications naturelles et d'où ils ne purent être délogés.

De la Guadeloupe on avait vu tout ce qui s'était passé aux Saintes; on s'attendait à ce que le lendemain l'ennemi tentât un débarquement à la Guadeloupe, et les colons brûlaient d'envie de prendre une revanche du faible avantage qu'il avait remporté aux Saintes.

Le gros de la flotte était toujours resté à louvoyer dans le canal des Saintes. Sur les six heures du soir, des signes précurseurs de la tempête commencèrent à se montrer. Le vent se mit à souffler dans la partie du nord et augmenta en violence jusqu'à

minuit. À cette heure il passa brusquement à l'est sud-est et devint si furieux qu'il déracina les plus gros arbres et renversa les maisons les plus solidement construites, ensevelissant sous les décombres la plupart de leurs habitants. La colonie fut ravagée, toute la récolte détruite. On évalua le dégât à cinq millions de kilogrammes de sucre, représentant une valeur en argent de plus de quinze cent mille livres, somme considérable pour l'époque.

Le calme revenu , on chercha la flotte anglaise : elle avait disparu. Quelques jours après vinrent échouer avec d'autres débris, sur la cote des Saintes, une statue qui était placée sur l'arrière du vaisseau que montait lord Willougby. De cette escadre de dix-huit voiles, deux navires seulement, complètement désemparés, échappèrent à l'ouragan : l'un put gagner Mont-Serrat et l'autre Antigue.

Les troupes anglaises , mises à terre , occupaient toujours le fortin des Saintes. Dulion ne voulut pas avoir l'ennemi si près de lui. Sitôt les premiers soins donnés à réparer les ruines de l'ouragan, il songea à chasser les Anglais. Les Caraïbes de la Dominique, prévenus, lui envoyèrent deux cents hommes. Après vingt-quatre heures de combat, l'ennemi, voyant que le fortin où il s'était retranché allait être emporté d'assaut, se rendit à discrétion le 15 août. En commémoration de cette victoire, Dulion fit aux Pères Jacobins une rente de mille kilogrammes de sucre, à la charge par eux de chanter chaque année un Te Deum.

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