CHAPITRE XIII
Première campagne du maître des requêtes de Labarre devenu chet d'escadre et lieutenant général. — Brillants succès de la compagnie à la guerre. — • Ses^ opérations commerciales. — Traité de paix. — La Martinique érigée en chef-lieu. — Les causes de la prospérité de cette île. — Le gouverneur général de Baas. — Nouvelle guerre contre l'Espagne et la Hollande. — Révocation de la compagnie des Indes- Occidentales. — Réunion des colonies au domaine de l'État.
Instruits du traité de neutralité fait entre les gouverneurs français et anglais de Saint-Christophe, et des négociations des autres gouverneurs pour l'étendre à toutes les Antilles, se berçant de l'espérance que les colonies pourraient rester en paix lorsque leurs Métropoles étaient déchirées par les fureurs de la guerre, Golbert et les directeurs de la compagnie ne s'étaient pas pressés d'y envoyer des forces. La nouvelle des hostilités commencées à Saint-Christophe vint leur ravir cette illusion. Alors , la compagnie équipa en toute hâte huit navires armés en guerre , sur lesquels, avec des vivres et des munitions de toutes sortes, elle fit embarquer quatre cents hommes dé troupes que le roi lui avait permis de lever. L'ancien maître des requêtes de Labarre, transformé en lieutenant général, reçut le commandement de cette flotte et de ces troupes. Cette petite escadre sortit du port de Rochefort le 8 juin 1666. Elle avait mission de se rendre d'abord à Cayenne ; mais au moment de prendre la mer, les directeurs de la compagnie , jugeant qu'il fallait aller au plus pressé, donnèrent l'ordre à de Labarre de faire route directement pour les Antilles, en touchant à Madère.
Le 28, de Labarre arrive à Madère. Notre consul lui annonce que le commandanl de douze navires anglais, de toutes dimen-
sions, l'avait attendu quelques jours avec le dessein de lattaquer, et que, ne le voyant pas venir, il avait fait route pour les Antilles. Notre maître des requêtes, homme instruit, qui avait sans doute lu et peut-être trouvé fort belle la relation d'une bataille navale, ne se souciait nullement, pour son début comme chef d'escadre, d'en voir une au naturel.
Ce qu'il souhaitait , c'était de se rendre paisiblement à sa destination sans attaquer personne ni être attaqué. Craginant donc de marcher plus vite que le commandant anglais et de le rencontrer en chemin , il prit le parti prudent de rester dix jours à Madère. Après ces dix jours, il réfléchit que s'il ne rencontrait pas le commandant anglais sur la route il pourrait bien le joindre aux Antilles, et que le plus sage c'était de ne pas y aller. Il se détermina alors à changer sa destination et à se rendre à Gayenne. Et voulant donner à son voyage un but utile, il passa à l'île de San-Yago, où il perdit encore dix jours pour prend re du bétail dont il voulait peupler l'île de Cayenne.
11 ne comprenait point, ce lieutenant général, que ces lenteurs pouvaient faire passer toutes les colonies, Cayenne comprise, sous la domination des ennemis, et qu'alors il n'y aurait plus à s'occuper ni de l'élève des bestiaux ni d'aucune autre chose.
Mais la Providence voulut bien se charger d'enseigner à notre chef d'escadre que l'on pouvait sans aucun danger attérir aux Antilles. Parti de San-Yago le 25 juillet, s'étant laissé affaler, il lutte longtemps pour gagner Cayenne contre les courants et les vents contraires; resté seul avec son navire, ayant perdu le reste de l'escadre de vue, manquant d'eau , il est obligé de laisser porter sur la Martinique où il arrive sans aucune rencontre fâcheuse, le 1er octobre.
Les autres navires n'atteignirent Cayenne que plus lard encore. Après un si long séjour en mer toutes les provisions qu'ils avaient à bord se trouvèrent gâtées. Les colonies ne tirèrent donc aucun fruit d'un armement qui pouvait leur être si utile et dans lequel la compagnie avait mis ses espérances et ses plus précieuses ressources.
De Labarre rendu sur la rade de la Martinique, le gouverneur envoya prendre ses ordres sur les honneurs qu'il entendait qu'on lui rendît. 11 déclara vouloir débarquer sans pompe : de fait, sa campagne ne pouvait mériter les honneurs d'un triomphe.
Chez certaines personnes le courage a ses heures. Cette observation n'est pas neuve et elle est d'autant plus vraie qu'elle est ancienne. Si la tache que nous nous sommes imposée n'était pas circonscrite à l'histoire de la Guadeloupe et aux faits qui y ont un rapport immédiat, en suivant le lieutenant général de Labarre dans ses actions aux Antilles, nous le verrions nonseulement déployer de la résolution et de la valeur, mais encore donner des marques de témérité.
Louis XIV, humilié de n'avoir qu'un brûlot à joindre à l'escadre alliée, n'avait pas tardé à sortir sa marine du degré d'infériorité où elle était placée à l'égard de celle de l'Angleterre et delà Hollande. Ne voulant pas laisser la compagnie supporter seule le poids de la guerre qui se faisait aux colonies, il détacha de sa flotte cinq vaisseaux, les fit monter par quatre cents hommes de troupes, tirés des régiments de Navarre et de Normandie, et les expédia aux îles. Ces navires, partis de Rochefort le 15 juillet, trente-sept jours après de Labarre, arrivaient à la Martinique le 15 septembre, conséquemment quinze jours avant lui.
Ces forces, jointes aux colons de la Martinique et de la Guadeloupe, suffirent pour conquérir la plupart des îles appartenant aux Anglais. Sans compter Saint-Christophe d'où ils avaient été déjà chassés, Mont-Serrat, Antigue, Saint-Eustache, Tabago, furent conquises.
Lorsqu'il s'est agi de descendre à Antigue, Dulion et Clodoré tirèrent au sort pour savoir auquel des deux écherrait le commandement pendant le combat. Le sort favorisa le gouverneur de la Guadeloupe. Blessé d'une balle à la jambe, et mis hors de combat, Clodoré acheva ce que son collègue avait glorieusement commencé. A cette époque, l'émulation suffisait pour exciter le talent et le courage de nos gouverneurs. 11 n'y avait pas
encore aux îles un maître près duquel ils dussent aller chercher leur ligne de conduite et puiser leurs inspirations.
Soyons juste toutefois : si, pendant cette guerre, nos succès contre les Anglais aux Antilles ont été si grands, cela a tenu à des circonstances qu'on ne saurait méconnaître. D'abord l'Angleterre ayant à tenir tète en Europe à la Hollande, dont la marine rivalisait avec la sienne, ne put pas s'occuper de ses colonies avec sa vigilance et son activité accoutumées ; et puis il semble que tout était conjuré contre ces fiers insulaires. Nous avons vu la triste fin de lord Willougby, de sa flotte et de son armée : c'était la moindre des calamités qui pesaient sur les Anglais; en Angleterre, la population était décimée, ravagée par une horrible peste; dans le même temps, le 3 septembre 1666, un incendie, éclaté à Londres, dévorait six cents rues et treize mille maisons.
Les succès guerriers des colons n'empêchaient pas qu'ils ne fussent dans la plus grande pénurie de toutes choses. Les magasins de la compagnie étaient vides. De Labarre , afin de se débarrasser de la foule des commis inoccupés, arrêta qu'a l'avenir les marchandises seraient vendues en gros, laissant aux colons qui voudraient se livrer à ces opérations le soin de la revente au détail avec un bénéfice fixé au maximum de dix pour cent. Mais pour le moment, la compagnie n'ayant de marchandises à vendre ni en gros ni en détail, de Labarre fit un règlement par lequel les ports des colonies étaient ouverts à tous pavillons, moyennant un droit ad valorem de deux et demi pour cent pour les nationaux et de cinq pour les étrangers. Les directeurs de la compagnie approuvèrent le principe de ce règlement, mais ils élevèrent le droit de deux et demi à cinq, et celui de cinq à dix.
Cependant le gouvernement anglais, profondément affecté de ce que l'île de Saint-Christophe, berceau de ses colonies et des nôtres aux Antilles, fût tombée en notre pouvoir, pensait à Ja reprendre. Malgré ses embarras, en attendant d'autres vaisseaux et d'autres troupes que lord Willam Willougby, nommé pour remplacer son parent, devait conduire en personne aux îles, le
cabinet de Londres lit passer à la Barbade quatre vaisseaux chargés de troupes et de munitions.
D'autre part, informé des préparatifs de l'ennemi, le gouvernement français, ne voulant pas perdre ses avantages, ordonna d'armer cinq vaisseaux et de les diriger sur les colonies avec vingt compagnies des meilleures troupes du royaume. Ces troupes, destinées à s'opposer aux entreprises des Anglais , divisées, n'auraient été fortes nulle part. Louis XIV voulut donc qu'elles fussent tenues toujours réunies, prêtes à être portées sur le point menacé. Pour cela il fallait un commandant en chef. Il y avait bien le lieutenant général de Labarre, mais les gouverneurs et les officiers du roi n'obéissaient qu'en murmurant à un homme qui n'avait passé par aucun des grades militaires. De Baas fut nommé à ce poste.
Mais la paix ayant été conclue à Bréda, le 51 juillet 1667, ni les vaisseaux, ni les troupes, ni le lieutenant général ne furent envoyés aux Antilles. La nouvelle officielle de celte paix arriva aux colonies le 15 septembre. Sept jours après,, le 22, Cayenne fut attaquée par les Anglais. On doit croire qu'ils ignoraient la cessation des hostilités. Cette colonie, mal secourue et encore plus mal défendue, fut pillée et les colons dispersés.
Par le traité de Bréda, nous ne gardions aucune de nos conquêtes. Les choses, aux colonies, étaient remises au même état qu'avant la guerre.
Fondée pour des opérations commerciales qui demandent paix et sécurité , des mers libres , la compagnie, à son entrée en fonctions, avait rencontré la guerre. Aidée par le courage des colons, elle avait mieux fait la guerre que le commerce. Sa campagne avait été brillante; mais la guerre alors même qu'elle est heureuse n'enrichit point. N'ayant que de la gloire pour payer ses dettes, elle était menacée de la nécessité de déposer son bilan. Aux îles, on la croyait réduite à cette extrémité; et, sans être fâchés, les colons s'attendaient au retour des anciens seigneurs, car avec eux, sans plus de despotisme, ils n'avaient jamais été dans une si grande pénurie, et n'avaient pas craint de mourir de faim. La compagnie, dès ce m ornent, aurait en effet ce
opérations, si Colbert ne l'avait secourue d'une manière efficace avec les deniers de l'État. Et, disons-le, cela était d'une exacte justice puisque, pour traiter de la paix, le Gouvernement avait mis dans la balance la restitution des conquêtes de la compagnie.
Pendant la guerre, le colon, tenant plus souvent entre ses mains le mousquet que la bêche , les travaux des champs avaient été négligés. On manquait d'ailleurs d'instruments aratoires. Il est facile de comprendre, en effet, que si les choses les plus indispensables, les provisions alimentaires, n'avaient pu être introduites, ce qu'il devait en être des autres. La paix venue, ayant à réparer tous les maux de la guerre, la liberté du commerce était nécessaire. Mais les gouvernants ne s'entêtent pas moins que les peuples dans une idée fausse : pour les uns comme pour les autres , elle forme un préjugé qui ne peut être guéri qu'avec la puissance du temps. On était convaincu que les colonies ne pourraient être fondées, prendre du développement et devenir profitables à l'État que par des compagnies : avec une compagnie il fallait un privilège; ces deux choses ne marchent pas lune sans l'autre. A la paix, au lieu donc d'une extension de commerce , les colonies se virent enlever la demiliberté qui leur avait été accordée pendant la guerre et dont elles n'avaient pu jouir, à savoir celle d'introduire des marchandises par tous pavillons, moyennant un droit pour les nationaux de cinq pour cent et de dix pour les étrangers.
Toutes les îles souffraient de cet état de choses; la Providence mit le doigt sur une seule et voulut que toutes les autres vinssent concourir à sa grandeur et à sa prospérité. Pour remplir ses vues, à la fin de 1668, elle faisait exhumer des cartons ministériels la nomination du lieutenant général De Baas, enfouie depuis le 1er février 1667, et ériger la Martinique en chef-lieu des colonies. Par ce fait, toutes les îles du Vent et Sous-le-Vent, l'établissement de Cayenne compris, passèrent sous la dépendance de cette colonie. Ce n'est que près d'un demi-siècle après, en 1714, que Saint-Domingue, destinée à devenir un jour la reine des Antilles et plus tard l'empire de Soulouque, obtenait de former un gouvernement à part.
Devenue une capitale et tes autres îles des provinces, la Martinique, comme toutes les capitales, fut tout, et les autres îles rien. A elle allaient toutes les faveurs. Son gouverneur, plus élevé en grade, plus richement rétribué, était mieux choisi. Bien qu'en sa qualité de chef suprême il dût donner ses soins à toutes les contrées placées sous son obéissance, lui demander qu'il étendit sa sollicitude au même degré sur toutes les îles eût été exiger de lui ce qui n'est pas dans la nature humaine. Sa prédilection était et devait être pour le lieu de sa résidence, pour les personnes qui l'entouraient. 11 lui importait moins qu'une autre colonie que celle soumise à son administration immédiate fût conquise par l'ennemi : partant, celle-ci était toujours mieux pourvue d'armes, de munitions, de troupes, de vivres. Les choses , à cet égard , furent poussées si loin qu'un moment vint où le ministre dut faire cette observation à De Blénac : « Le Roi regarde les autres îles avec les mêmes yeux « que la Martinique. » A De Machault il disait : « Sa Majesté * estime à propos de vous faire observer que vos soins doivent « s'étendre sur toutes les îles et ne pas se borner à la Marti- « nique , toutes appartenant également à Sa Majesté et méritant « son attention à proportion de leur force et étendue. » Le ministre disait cela, le pensait, mais, puisant ses inspirations près du gouverneur général, ses actes étaient en tout contraires à «a pensée et à sa parole. C'est lui qui provoqua l'arrêt du conseil d'État du mois de novembre 1688, dont les résultats furent de condamner toutes les îles à la souffrance, au profit du bienêtre et de la prospérité d'une seule.
Par cet arrêt, toutes prises faites entre les tropiques étaient conduites à la Martinique. Ainsi, il n'était pas permis aux autres colonies de recouvrer par la guerre ce que la guerre leur faisait perdre. Leurs bâtiments caboteurs étaient capturés par l'ennemi sans pouvoir être remplacés par ceux que le courage de leurs habitants enlevait à ce même ennemi. Perdant toujours sans rien acquérir, elles finirent par ne plus rien avoir. D'un autre côté, les armateurs cessèrent de faire des armements dans les poils où les prises ne devaient pas être amenées. La
Martinique eut donc seule des armateurs, des gens de mer; seule 'elle arma en course.
Toutes les prises étant conduites et vendues à la Martinique, elle était dans l'abondance, tandis que les autres îles étaient dans le dénûment. Celles-ci étaient obligées d'aller demander à cellelà son superflu. Sans bâtiments caboteurs, elles ne pouvaient même pas, par elles-mêmes, aller chercher ce superflu. La Martiniqne, possédant seule les moyens de transport, allait décharger son trop-plein dans les autres îles, et, en échange, prenait leurs denrées. Le résultat de cet état de choses fut que la Martinique devint l'entrepôt de toutes les denrées coloniales : on ne les trouvait que là. Les navires du commerce français ne connurent bientôt qu'un seul chemin , celui de la Martinique. On ne s'occupait pas de savoir si c'était cette île qui produisait ces denrées : on les y trouvait, cela suffisait au commerce. Pendant plus de vingt ans que dura la guerre, des relations eurent le temps de s'établir, la coutume de se former. A la paix, tous les habitants de la Guadeloupe et des autres îles avaient leurs commissionnaires à la Martinique. Ces commissionnaires étant créanciers des habitants, et continuant à leur faire des avances, ne cessèrent point de recevoir leurs denrées. Ainsi la paix ne modifia point la situation créée concurremment par la guerre et par l'arrêt du conseil d'État de 1688.
Les autres colonies n'achetant et ne vendant qu'en seconde main 9 après avoir payé des frais de cabotage et une commission au commerce de la Martinique, en même temps, et par une conséquence nécessaire, le prix des objets de consommation fut pour elles plus élevé , et celui des denrées fournies en paiement plus bas. Aussi, elles ne faisaient que des progrès insensibles , tandis que le chef-lieu éblouissait par son éclat et sa prospérité. Cette prospérité fut poussée si loin, l'argent devint si commun, qu'un jour arriva que, dans les transactions, on n'accordait pas à ce signe de la valeur la préférence sur la marchandise.
La prospérité de la Martinique appelant la faveur , et la faveur développant de plus en plus cette prospérité , la compagnie
d'abord, puis les ministres après, n'entendant parler que de cette île, finirent par ne voir qu'elle seule. De l'autorité le préjugé descendit jusque dans le peuple, passa dans le langage commercial : le café , le sucre de toutes les îles , en général , étaient dits sucre, café Martinique. Les savants mêmes se laissèrent entraîner par le torrent. Ils ne pouvaient croire qu'une colonie qui avait tant de renommée n'eût pas une étendue plus considérable que celles dont on ne disait rien : dans les cartes du golfe du Mexique dressées dans le siècle dernier , la Martinique est figurée plus grande que la Guadeloupe (1). Ce n'est que près d'un siècle après que la Guadeloupe , tombant sous la puissance britannique, et cessant de servir de marche-pied à sa sœur, traitée comme les aînés dans l'ancien régime, fera soupçonner son importance et toutes les richesses qui étaient renfermées dans son sein.
Ce qui est établi demeure, alors même que chacun en voit les inconvénients, les dangers ou le ridicule. Ainsi, bien certainement, il n'existe pas un seul Anglais qui ne voulût voir abolir ce signe permanent de la conquête en vertu duquel le roi des Royaumes-Unis accepte ou refuse, en langue française, le bill apporté à sa sanction par le Parlement ; mais le fait existe , on le souffre.
L'institution d'un gouverneur général devint une routine. On l'abolira à cause de ses inconvénients et de son injustice, mais sans pouvoir s'en détacher. On y reviendra. Quittée de nouveau , elle sera reprise encore. On assistera à la longue lutte soutenue par la Guadeloupe pour s'en débarrasser à toujours.
Quoiqu'il en soit, De Baas vint prendre possession de ses fonctions le 4 février 1669. Ce lieutenant général n'avait pas les formes qui adoucissent les aspérités d'une grande autorité. Son caractère altier, dominateur, rendait son pouvoir dur,
(1) Voir notamment l< s caries dressées i><ir Bonne, el <l«mt Etayntl l servi dans son histoire philosophique des deux Indes.
Insupportable aux autres gouverneurs, qu'il traitait comme de petits lieutenants. Il ne lui fallut que se montrer pour être brouillé avec eux , pour entretenir une lutte fâcheuse aux colonies où n'était pas établi le gouvernement général. 11 étendait naturellement à ces îles le mécontentement qu'il éprouvait contre leurs chefs. Ces gouverneurs, plaidant pour leurs administrés et pour eux-mêmes, ne pouvaient pas, ne devaient pas être écoutés à rencontre du gouverneur général. De leur part, la contradiction était un acte d'insubordination. Le mal se perpétuant, Dulion, dont les services étaient incontestables, fut embarqué pour la France. De Baas n'osa pas prendre la même mesure à l'égard du valeureux chevalier De Saint- Laurent, gouverneur de Saint-Christophe, désigné, avant les combats qui eurent lieu dans cette colonie, par le chevalier De Salles pour son successeur, et, après la victoire, proclamé gouverneur par la troupe et la population ; mais il faisait des rapports contre lui, s'efforçait d'amoindrir son mérite. Cela se conçoit : pour que le gouverneur général apparût seul, il ne fallait pas qu'il y eût autour de lui des hommes de valeur, dont les services étaient dans tous les souvenirs.
Le gouvernement général établi à la Martinique, il en découla un fait énorme, c'est que les ordonnances des gouverneurs et administrateurs, comme les règlements de police du conseil souverain de cette colonie, étaient obligatoires pour toutes les îles. C'est un fait qu'il est essentiel de ne pas perdre de vue.
En 1670 , l'engouement pour l'immigration , les voyages lointains, commençait à s'user. Le peuple était informé de ce qui lui revenait en partant pour les colonies en qualité à'engagé. 11 ne se laissait plus abuser par la promesse fallacieuse d'une rapide et brillante fortune. Il ne s'engageait donc pl«s. On crut qu'il ne s'engageait plus parce que le temps de l'engagement était trop long. Sans doute trois années passées dans l'esclavage pour avoir le droit de se fixer aux îles étaient un temps infiniment trop long; mais une pareille épreuve à subir dans un temps quelque court qu'il fût était encore suffisante pour
refroidir et arrêter les plus résolus. Pour déterminer les ouvriers et les cultivateurs à passer aux îles, non-seulement on n'aurait pas dû leur imposer des sacrifices , mais il aurait fallu les y pousser par des encouragements; il aurait fallu du moins faire pour eux ce qu'un peu plus tard on fit pour les génisses , les cavales et les ânesses, leur accorder un passage gratuit, qui les aurait soustraits à l'esclavage temporaire avec lequel on payait leur bien-venue. Au lieu de cela , on se borna , à la date du 28 février, à réduire à dix-huit mois le temps de l'engagement.
Dix-huit mois d'esclavage au lieu de trente-six ne firent pas naitre parmi les ouvriers et les cultivateurs de la France une grande émulation pour venir habiter les colonies. Leur population, loin d'augmenter, tendait à diminuer par l'émigration. Pour arrêter cette émigration , de Baas voulait que l'on écrivît dans tous les ports des îles une inscription quelque peu semblable à celle que Le Dante place à la porte de l'enfer : entrez , mais ne sortez point. Il ne comprenait pas que l'homme ne vient jamais de lui-même se mettre en prison; et que si une mesure si despotique devait retenir quelques colons, elle aurait eu pour effet nécessaire d'empêcher que d'autres n'essayassent de venir s'y établir, de faire que l'on se tint éloigné des colonies, comme d'un lieu redoutable, où l'on ne pouvait demeurer et vivre que par la contrainte.
Mais Colbert n'adopta pas l'expédient du gouverneur général. Il lui répondit que le moyen le plus sûr de retenir la population, c'était de travailler à son bonheur, de lui rendre la vie douce.
Jusqu'en l'année 1G70, c'étaient des commis qui fixaient les prix, tant des marchandises importées, que des denrées destinées à l'exportation. Le 9 juin, une ordonnance du roi décida qu'à l'avenir le prix de tout ce qu'il y aurait à vendre ou à acheter serait débattu et fixé entre le vendeur et l'acheteur.
C'est dans cette même année 1(170 que le conseil souverain de la Martinique régla un point important de législation coloniale : il décida que les cinquante pas du Roi devaient avoir
pour point de départ, du côté de la mer, là où l'herbe commence à croître.
Les quatre années et quelques mois de paix qui venaient de s'écouler n'avaient pas suffi aux colonies pour réparer les pertes qu'elles avaient faites pendant la guerre, lorsqu'elles apprirent que, le 6 avril 1672, la France avait déclaré la guerre à la Hollande. Le 13 du même mois, il était ordonné à tous les Hollandais de sortir du royaume, dans le délai de six mois. Colbert, comprenant que la prospérité des îles tenait au nombre de leur population, voulut les laisser en dehors de cet ordre rigoureux; il y eut donc une exception pour les Hollandais établis aux colonies : ils purent continuer à y résider comme ils l'avaient fait jusqu'alors. Pourquoi de semblables exceptions n'ont-elles pas toujours été faites pour les colonies, notamment lors de la fatale révocation de l'édit de Nantes ! Du moins des Français, en quittant leur patrie, les lieux de leur naissance, auraient pu retrouver une terre française. Mais alors Colbert n'était plus
A la guerre contre la Hollande, vint se joindre celle déclarée à l'Espagne le 15 octobre 1673. La Métropole crut compenser les maux que la guerre allait verser sur les colonies, en leur envoyant des esclaves, et, le 11 novembre 1673, elle accordait à la compagnie du Sénégal un privilège pour la traite des noirs.
Jusqu'alors on ne faisait point usage de la torture dans les procès criminels. Le 20 décembre 1674, le conseil souverain de la Martinique établit cette monstruosité, et dit en même temps en quoi elle consistait : « Le patient est attaché sur un « petit charriot, monté sur roulettes; les pieds allongés au « devant du charriot, frottés d'huile et de souffre fondu, sont « approchés du feu et chauffés autant que le juge et les commis- « saires le jugent à propos, avec l'assistance d'un ou de deux « chirurgiens. »
Ce fut l'un des avantages du gouvernement général , les autres colonies eurent la torture sans qu'elles l'eussent souhaitée.
Les colonies n'ont à souffrir de la guerre que lorsque la France la fait à une puissance maritime, et nous étions en guerre avec deux puissances maritimes, l'Espagne et la Hollande. Il est vrai que la supériorité de notre politique nous avait donné l'Angleterre peur alliée ; mais cette alliance fut courte : sur les réclamations et les cris de son peuple , Charles II faisait la paix avec la Hollande le 19 février 1674. Sans doute, notre marine n'était plus dans ce degré d'infériorité où l'avait trouvée Colbert : déjà établie sur un pied respectable , rapide sera son accroissement en nombre et en puissance. Il arrivera un moment où la France sera aussi redoutable sur mer que sur terre; que ses flottes couvriront l'Océan etqueDuquesne battra Ruyter, le plus grand homme de mer qui eût encore paru. Mais en 1674 ce n'était qu'au prix des plus grands efforts que nous pouvions soutenir la lutte contre l'Espagne et la Hollande réuuies. La guerre promettait donc d'être rude aux colonies. La compagnie, en temps de paix, marchant d'un pas mal assuré, ne compensant pas ses pertes par ses bénéfices , fortement ébranlée par la guerre de 1666, n'aurait pu supporter celle de 1672. Ses directeurs le comprirent et demandèrent à être déchargés d'un fardeau qu'ils ne pouvaient plus soutenir. D'autre part, Colbert vit bien que s'il laissait subsister la compagnie, il serait obligé de prendre à sa charge tous les frais de la guerre et que le plus court était de prendre les colonies elles-mêmes. La compagnie des Indes-Occidentales fut donc révoquée au mois de décembre 1674. Dans son existence de dix années, elle avait contracté des dettes s'élevant à 3,525,000 livres tournois. Le roi les paya. Il lui remboursa, en outre, son capital, qui formait, comme nous l'avons déjà dit, une somme de 1,287,185 livres. Par suite delà révocation de la compagnie, les colonies étaient réunies à l'État.