CHAPITRE Ier
Joie des colons à la nouvelle de la révocation de la compagnie. — Déception. — Administration par l'État. — Mort de Dulion. — Hincelin nommé gouverneur. — Lettre du roi à de Blénac. — Les .conseils souverains.— Édit de mars 1685. —Révocation de l'édit de Nantes. — Le clergé des îles. — Moyens d'obtenir la conversion des protestants.
Ceux qui souffrent,, dont l'existence est misérable, pensant rencontrer une situation meilleure, applaudissent à tous les changements. A la nouvelle de la révocation de la compaguie, les colons se montrèrent fous de joie. Ils pensaient que, rattachés à la grande famille, ils seraient traités en enfants de la maison. Leur allégresse fut courte. Les choses n'avaient fait que changer de nom. L'État était substitué à la compagnie. Ce n'était que cela. Toutes les entraves, toutes les restrictions établies furent maintenues. On en créa même de nouvelles. Le commerce étranger continua à être prohibé d'une manière tout aussi peu intelligente. On ne sut ni distinguer, ni faire une exception en faveur des objets de première nécessité, tels que les provisions alimentaires que la France ne fournissaient point et qui faisaient besoin aux îles. Avec la peur que les colons pussent trouver leur subsistance en dehors de la ration insuflisantc que leur apportait le commerce national, on redoutait tout, même ce que l'on voulait protéger : ce commerce luimême fut mis en suspicion. On le gôna. 11 n'était pas permis aux navires expédiés d'Europe d'effectuer leur retour dans un port autre (pic celui du dépari
Ces actes pesaient d'un poids égal sur tous les colons; il en vint un qui tomba si lourdement sur une classe de la population, les petits propriétaires, qu'elle en fut écrasée.
L'établissement de la ferme des tabacs leur porta un coup de mort, les fit disparaître. Ceux de Saint-Domingue proposaient de la supprimer, sous l'obligation pour eux de verser au trésor le quart de tout le tabac récolté dans l'île, rendu en France, franc de tous frais. Cette culture dut être abandonnée pour celle de la canne. On ne fit que du sucre. Mais les sucreries sont de grands établissements dont chacun demande un seul propriétaire avec beaucoup d'esclaves. On eut donc beaucoup d'esclaves et peu de propriétaires. Avec les petits habitants les colonies perdirent ce qui faisait leur force. Chose remarquable ! Il existe peu de dépèches ministérielles où l'on ne trouve des recommandations aux gouverneurs à l'égard des petits propriétaires. La France comprenait leur utilité, voulait que les îles en fussent peuplées, et elle leur enlevait ce qui pouvait les faire vivre, elle poussait à un état de choses dans lequel il n'y avait pas de place pour eux !
Quoiqu'il en soit, ne produisant que du sucre, les colons s'efforçaient de le fabriquer le plus beau possible : ils le raffinaient. Des raffineries s'étant établies en France, le sucre raffiné aux colonies fut frappé d'un droit de huit livres par cinquante kilogrammes.
Il y eut pourtant une raffinerie, mais une seule, qui échappa à l'impôt. Dans ce temps vivait à la Guadeloupe un colon du nom de Château-du-Bois , d'ancienne et noble origine , mais plus noble encore par le cœur et les sentiments que par les parchemins. Lui aussi avait une raffinerie, mais dont tous les bénéfices étaient affectés aux pauvres des Antilles. Par arrêt du conseil d'État du 30 octobre 1686 les sucres raffinés dans cette espèce de bureau de bienfaisance purent faire concurrence à ceux des raffineries de France.
Au prix où se vendait le sucre, le droit de huit livres était presque l'équivalent d'une prohibition. Cependant on trouva que ce n'était pas assez : le 21 janvier 1684, on défendit
d'établir aux îles aucune nouvelle raffinerie. Que de fois pourtant on a fait aux colons le reproche de se traîner dans la routine, de ne pas savoir perfectionner leurs produits!
Le sucre qui ne pouvait entrer dans la consommation de la France était exporté brut à l'étranger. En 1682, sur la demande des raffineurs , cette exportation fut prohibée. De là résulta un trop plein qui fit tomber cette denrée dans le plus grand avilissement : en 1715 les sucres bruts n'étaient plus cotés que de cinq à six livres les cinquante kilogrammes. Pour relever ce prix, le ministre imaginera un moyen, ce sera de restreindre la production du sucre. Alors dans des instructions remises à MM. de la Varenne et de Ricouart , nous le verrons regretter le petit propriétaire qui n'existait plus, crier contre le grand, défendre l'établissement de nouvelles sucreries et provoquer l'un des événements les plus saillants qui se soient accomplis aux îles. Gela s'appelle gouverner. Le gouvernement, selon quelques-uns, est même une science difficile.
Le numéraire toujours absent, le tabac ne se cultivant plus, le sucre devenu le signe représentatif de la valeur, tout colon fut soumis à un droit de capitalion de cinquante kilogrammes de sucre. Au prix où était cette denrée, ce droit n'était pas élevé. Aussi ce n'était pas contre lui que criait le colon, mais contre celui qu'il était tenu de payer en nature , sous forme de cor vées, et qui était laissé au caprice et à la volonté arbitraire des gouverneurs.
Dans toute contrée soumise au despotisme, l'histoire n'est que celle de la capitale et du souverain. La Guadeloupe, placée sous la dépendance de la Martinique, recevant son action du dehors, n'ayant plus désormais d'initiative, n'aura plus jusqu'à son affranchissement qu'une histoire amoindrie, formant l'un des rameaux de celle du chef-lieu.
Au mois de juillet 1077, Dulion meurt, regretté de la population. Son administration avait été ferme et juste, sa charité inépuisable. Il avait augmenté, par d'abondantes aumônes, les ressources de l'hôpital de la Charité, créé à la Basse-Terre en 1664 par le sieur de Tracy. Hincelin, son lieutenant, lui succède
la
dans le gouvernement. D'autre part, de Blénac avait remplacé le lieutenant général de Baas, mort le 15 février 1677.
Lors de ces décès, la paix allait se conclure. Le 4 août 1678 le traité de Nimègue mit fin aux hostilités.
Cette guerre, aux colonies, avait été moins brillante que celle de 1666. Commandant à toutes les forces des Antilles, de Baas, au mois de février 1773, les traîne à sa suite dans une entreprise malheureuse contre l'île de Curaçao. D'Estrées, en février 1678, voulant réparer l'échec essuyé par de Baas, part pour la même conquête et va perdre sa flotte sur les îles d'Avès. L'année auparavant, de concert avec de Blénac, il s'était emparé de Tabago , mais avait vainement tenté de se rendre maître de la Trinité.
Avec la paix, on s'occupa des choses de l'intérieur. De Blénac voulait tout envahir, même les attributions de la magistrature. Par des biais, il tendait à mettre sous sa main la justice civile et criminelle. Son but aperçu, le roi lui écrivit, à la date du 11 juin 1680 : « Tout ce que vous m'écrivez sur la tenue du « conseil de guerre , sur les difficultés que vous trouvez d'avoir « le nombre d'officiers pour juger les soldats accusés de crime, « et les propositions que vous faites d'y appeler des officiers de « milice, tendent à l'envie que vous avez d'établir un conseil « de guerre , dans lequel vous voudriez attirer tout ce qui est de « la connaissance ordinaire des juges et du conseil souverain , « sous prétexte que les coupables seraient du corps de la
t milice
t Sur ce que vous m'écrivez concernant le soin que vous « prenez de terminer les différends des habitants , et de les em- « pêcher de plaider, je loue vos bonnes intentions à cet égard ; « mais il faut que vous observiez que vous ne devez jamais vous c mêler de ces sortes d'accommodements par autorité , mais « seulement quand les parties y consentiront et vous le prie- « ront. »
Les conseils souverains étaient des espèces de petits parlements. Ils faisaient des règlements sur la police, rendaient des arrêts en forme et de dispositions générales. Le gouvernement
de la Métropole le savait et le trouvait bon. Dans la lettre dont nous venons de donner un extrait se trouve cet autre passage : « Je veux que vous laissiez agir librement les conseils souverains
« sur toute matière de justice et de police , et au cas que,
t pour ce qui regarde la police , le commerce et les autres ma- « tières , vous crussiez nécessaire de faire quelques règlements , < vous devez en conférer avec le sieur Patouillet, et les propo- « ser, conjointement auxdits conseils , à qui seuls appartient de « faire des règlements généraux sur telles matières. »
Les conseillers rendaient la justice en habit noir, l'épée au côté. L'intendant Patouillet voulait qu'ils prissent la robe. Le 50 avril 1681 , Colbert lui répondit que cela était peu important pour une bonne distribution de la justice.
Par l'édit de mai 1664, portant établissement de la compagnie des Indes-Occidentales, le roi avait déclaré exécutoire aux colonies la coutume de Paris ainsi que les autres lois et ordonnances du royaume. Avec ces termes vagues, les juges, qui étaient des officiers de milice , flottaient incertains et sur la loi à appliquer en matières de crimes et délits , et sur celle à invoquer en matières civiles. L'intendant, après avoir fait un recueil de la coutume de Paris et des ordonnances des mois d'avril 1 667, août 1669, août 1670 et mars 1673, fit enregistrer le tout, le 5 novembre 1681 , au conseil souverain de la Martinique comme étant la coutume et les ordonnances à suivre.
Nous touchons à une époque, celle de la révocation de l'édit de Nantes, qui fait tache dans l'histoire du règne de Louis XIV. Aux colonies comme dans la Métropole , on préluda à cet acte par des mesures réprouvées autant par la politique que par le véritable esprit du Christianisme. Nous devons le dire toutefois, on n'imagina rien, pour les îles, d'aussi extravagant que cet arrêt du conseil d'État de 1681, par lequel, en France, contre la volonté de leur père ou tuteur, les enfants étaient reçus à renoncer à leur religion à l'âge de sept ans ! Ici du moins on évita de mêler le ridicule à la rigueur.
Bien que ce fût un juif, Benjamin d'Acosta, qui eût enseigne la culture du cacao à la Martinique, le 30 septembre 1683 par-
tait de France un ordre prescrivant aux juifs, sous un mois, de sortir de toute l'étendue des îles françaises de l'Amérique. Cet ordre mérite d'autant plus d'attention que douze ans auparavant, en 1671, le roi écrivait au lieutenant général de Baas :
« Ayant été informé que les juifs qui sont établis à la Martif nique et les autres îles habitées par nos sujets , ont fait des « dépenses assez considérables pour la culture des terres, et < qu'ils continuent à s'appliquer à fortifier leurs établissements, t je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est t que vous teniez la main à ce qu'ils jouissent des mêmes pric viléges dont les autres habitants desdites îles sont en possest sion , et que vous leur laissiez une entière liberté de const cience, en faisant prendre, néanmoins, des précautions « nécessaires pour empêcher que l'exercice de leur religion ne « puisse causer aucun scandale aux catholiques. »
La raison de ce changement dans les idées du monarque c'est qu'en 1671 il s'inspirait deColbert, et en 1685 de Mme de Maintenon et du jésuite Lachaise; que le grand ministre voyait, avant tout, l'intérêt de l'État, et le prêtre et sa pénitente leur intérêt particulier. Ceux-ci avaient besoin que l'esprit du roi fût tourné à une dévotion outrée, autrement il n'aurait pas consenti au mariage projeté : Mme de Maintenon, comme tant d'autres, n'eût été que sa maîtresse. Ils atteignirent au but. La révocation del'édit de Nantes se signait le 21 octobre 1685 et au mois de janvier suivant la veuve de Scarron devenait l'épouse légitime du roi de France Louis XIV !
Les juifs, chassés des possessions françaises de l'Amérique, portèrent aux colonies des Anglais, nos rivaux, leur industrie et leurs richesses.
Un acte important avait précédé aux îles celui de la révocation de l'édit de Nantes. L'édit de mars 1685, vulgairement appelé le Code noir, avait été promulgué. Seignelay, sortant avec Duquesne de bombarder Gènes, l'avait rédigé, ou plutôt l'avait signé. Ce code, à quelque chose près, était, pour les colonies, la révocation de l'édit de Nantes. Pour amener les protestants à une abjuration, ils n'étaient point encore violen-
tés, mais il leur était défendu de se réunir pour prier; ils ne pouvaient être employés sur les habitations comme commandeur; leurs mariages étaient nuls, ne produisaient aucun effet civil; les enfants en provenant étaient dits des bâtards.
Disons-le de suite : sauf l'intolérance religieuse , et , en général, une trop grande sévérité dans la répression des délits, le principe de l'esclavage admis , redit sauvegardait tous les droits, ceux du maître comme ceux de l'esclave et de l'affranchi. Reconnaissance et respect étaient commandés aux affranchis à l'égard de leurs anciens maîtres; mais à part cela il n'existe rien dans ce code de l'esclavage touchant une distinction quelconque entre les colons. Il reconnaît des maîtres et des esclaves, mais rien au delà. Les affranchis devaient jouir des mêmes privilèges et immunités que les autres colons. « Voulons, disait « l'article 59 , que le mérite d'une liberté acquise produise en « eux, tant pour leurs personnes que pour leurs biens, les « mêmes effets que le bonheur de la liberté naturelle cause à « nos autres sujets. »
Les mariages entre blancs et affranchis n'étaient pas défendus. Aussi ces unions se voyaient. En voici la preuve tirée des registres de naissances déposés au greffe du tribunal de la Basse-Terre.
c Quartier de la Capesterre. Année 1702.
c Le 22 juin, j'ai baptisé Angélique, fille légitime de Guil- « laume Galopin et de Jeanne , mulâtresse ; les parrain et mar- « raine furent Hyacinthe Dupont et Angélique Dabri , négresse « libre.
t F. Pierre VIDAL. »
Même quartier. — Année 1704.
« Le 13 juillet, j'ai baptisé Pauline, mulâtresse, fille légi- « time de François Boissy et d'Anne Delamarche, négresse f libre; les parrain et marraine furent le sieur François Tes- « tard et Marie Smith.
« F. Pierre Vidal. »
Ces actes révèlent un autre fait, c'est que les blancs n'étaient pas qualifiés.
Tout maître, même le mineur de 20 ans, avait le droit d'affranchir son esclave. L'autorité n'avait pas à intervenir dans cette manumission. De par sa volonté, le colon, de son esclave, faisait un citoyen. Les esclaves faits légataires universels , nommés exécuteurs testamentaires, ou tuteurs des enfants du maître, étaient affranchis de droit. Ainsi était abondante la source des affranchissements. Les colons y puisèrent, et c'est parce qu'ils y puisèrent sans retenue, que nous verrons la Métropole élever des digues entre leur volonté et les affranchissements.
La nourriture, les vêtements à fournir à l'esclave étaient prévus, déterminés. Victime des actes de violence de son maître, il était reçu à porter sa plainte au procureur général, qui devait informer et poursuivre.
Répétons-le : Fédit sauvegardait les droits de l'esclave. Et quant à l'énormité des peines, il est juste d'observer qu'à l'époque de la promulgation du Code noir, et même plus tard , la législation criminelle de toute l'Europe était empreinte d'une grande barbarie. C'était le temps de la torture , de la roue et du bûcher ; le temps où le vol domestique était puni de mort ; celui où Ton s'attachait à répandre de l'ignominie sur la personne des condamnés, où l'on s'acharnait quelquefois sur leurs cadavres. Il n'y avait pas longtemps, en 1672, que les tribunaux français admettaient encore les simples accusations de sorcellerie. Le condamné aux galères à temps , à la première évasion, avait une oreille coupée; à la seconde, il était condamné à perpétuité, et de plus à avoir le nez coupé. Aussi longtemps que le prisonnier parvenait à se cacher, et jusqu'à ce qu'il fut repris , l'argousin de la galère était tenu à la chaîne ! C'est après la promulgation du Code noir que Louis XIV faisait condamner Du Pas , coupable d'avoir rendu au prince d'Orange la place de Naerden , à être traîné dans Utrecht, son épée brisée, une pelle à la main. Cette barbarie, dans les peines, subsista jusqu'à la révolution. En 1755, le notaire en second, coupable d'avoir signé un testament hors de la présence du testateur était puni de mort! Qui ne connaît la manière dont Lallv
Tollendal fut conduit à l'échafaud? La législation criminelle des autres peuples n'était pas plus humaine. C'est au milieu du dix-huitième siècle qu'en Angleterre on exécuta cette sentence terrible : le colonel Tonneley et huit autres officiers , partisans du prétendant Charles Edouard , furent traînés sur la claie au lieu du supplice, dans la plaine de Kennengton, près de Londres. Là, pendus, on leur arracha le cœur avec lequel on leur battit les joues, puis leurs membres furent mis en quartier.
Ces exemples, et mille autres que nous pourrions rapporter, montrent l'esprit du siècle en fait de pénalité. Les rédacteurs de l'édit furent entraînés par les idées du temps. Ce qui manqua au Code noir, ce fut une exécution pleine , entière et rigoureuse de chacune de ses dispositions. Mais nous allons voir le gouvernement de la Métropole , poursuivant d'autres idées , ne pas tarder à échanger les principales dispositions de l'édit contre d'autres toutes contraires.
L'Édit de Nantes révoqué, des ordres furent donnés aux gouverneurs relativement aux colons professant la religion protestante. Le ministre prescrivit d'obtenir leur abjuration. Pour atteindre ce but, il indiqua deux moyens, la persuasion et la force. Pour que le premier moyen pût avoir quelques chances de succès, il aurait fallu un clergé éclairé et surtout de mœurs irréprochables. Nous l'avons déjà dit, dans ces premiers temps , le clergé , semblable en cela au reste de la population , était fort mêlé : il y avait des exceptions, mais la masse n'avait ni mœurs, ni lumières. Le scandale des mœurs des religieux avait eu assez d'éclat pour déterminer le ministre Ponchartrain à écrire au père provincial des capucins de Normandie, la lettre que voici :
t Mon révérend père, les plaintes continuelles que je reçois « de la mauvaise conduite du père Zéphyrin , supérieur des « missions des capucins à la Martinique, dont vous n'êtes pas « instruit apparemment, m'oblige de vous écrire pour vous « dire qu'il est nécessaire que vous l'examiniez avec attention , < pour y apporter un prompt remède, en le retirant des îles,
< ainsi que les autres religieux qui sont dans les mêmes senti- « ments et les mêmes habitudes que lui. Le scandale des t mauvaises mœurs des peuples à la conduite desquels ils sont « préposés, sont si difficiles à réparer, qu'on ne peut apporter c trop de soin à prévenir ce mal , et à empêcher les suites « quand il est connu. Comme ces plaintes peuvent ne pas être « justes et bien fondées, je vous invite à vous en assurer, et en « même temps à pourvoir au moyen de les faire cesser. 11 « paraît, par la conduite que les religieux de votre ordre « tiennent aux colonies, qu'ils ont besoin d'un supérieur qui t ait la fermeté nécessaire pour les contenir dans celle qu'ils « doivent avoir. »
Les prêtres séculiers qui se trouvaient aux îles valaient encore moins que les religieux. Le 24 septembre 1685 , le ministre écrivait au gouverneur : « Puisque le prêtre séculier qui dessert « le quartier des Trois-Rivières mène une vie scandaleuse , Sa t Majesté veut que cette église soit, à l'avenir, desservie par « un jésuite. »
Ces prêtres, en général, déserteurs de leurs évèques, passaient aux colonies pour éviter la discipline ecclésiastique. Il y a plus : on vit d'abominables scélérats, sans aucun caractère, oser se présenter comme prêtres et en exercer le saint ministère. Mais s'il y eut des laïques qui se firent prêtres, il y eut aussi des ecclésiastiques qui se firent laïques. C'est en passant le tropique que l'on prenait le visage et le costume du métier à exercer. Jean-Étienne De Bonald , parti de France religieux-bénédictin de la province de Normandie, arriva à Saint-Domingue Alexandre-Etienne Lancelot, arpenteur, puis notaire, et enfin procureur du Roi au Cap. En cette dernière qualité, il avait épousé la demoiselle Barde De Grachet, et en avait eu un fils. Sa friponnerie découverte, le roi Louis XIV ordonna, le 17 décembre 1704, le partage de ses biens entre la femme qu'il avait trompée et son fils. Le misérable avait pris la fuite.
C'était à ce clergé qu'allait être confiée la mission d'opérer la conversion des protestants qui, en leur qualité de protestants, voyaient mieux que les autres colons tout ce qui man-
quait aux prêtres catholiques des îles. Le huguenot, comme ou appelait alors l'homme de la religion réformée, était d'abord envoyé au prêtre, qui le catéchisait. C'était, selon nous, le moyen le plus sûr d'empêcher les conversions. En matière de religion on ne raisonne point , on croit. C'est donc en passant par le cœur et non par l'esprit, qu'on arrive à la persuasion. Voyant venir le prêtre, le protestant, sachant que c'était pour l'attaquer, s'apprêtait à la lutte et sa défaite n'était pas possible. Pour le convertir, il n'aurait pas fallu qu'il sût ce qu'on exigeait de lui. En pareil cas, l'exemple est plus puissant que les discours. Faire traverser aux protestants, sans rien leur dire, des salles d'hôpitaux afin qu'ils vissent à l'œuvre des sœurs de charité, en aurait plus ramenés au giron de l'Église catholique que les raisonnements et toutes les dragonnades.
Après le prêtre, venait le soldat. La tentative du prêtre restant infructueuse, il le faisait savoir au gouverneur, qui mettait garnisaire chez le récalcitrant. Cet argument ne persuadant point, on avait recours à un autre plus- pressant, celui de la prison. A l'égard des gens du peuple, des personnes sans fortune, on se servait du raisonnement de la faim. Il était défendu de les employer. En France, cette défense produisait des effets plus cruels : on avait commencé par défendre aux protestants d'avoir des domestiques catholiques ; quelque temps après on leur donna l'ordre, de renvoyer leurs serviteurs huguenots. De sorte que les riches ne pouvaient se faire servir d'aucune manière, et les pauvres, ne trouvant de l'emploi nulle part, étaient arrêtés comme vagabonds. Le vagabondage faisait encourir la peine des galères !
Cependant, il était recommandé aux gouverneurs d'eni* ployer tous les moyens possibles pour que les religionnaires ne sortissent point des iles : on voulait qu'ils restassent là pour endurer la persécution. C'était la même chose en France : on condamnait aux galères les artisans et les gens de mer qui tentaient de sortir du royaume pour aller dans des contrées où on leur tendait les bras. La surveillance et la rigueur n'empêchèrent point cinq cent mille protestants de porter à l'Étranger
leur industrie, leurs richesses et leur courage. La puissance de la France en fut affaiblie : qui pourrait douter de l'influence de la révocation de ledit de Nantes sur les revers essuyés par Louis XIV à la fin de son règne? Les réfugiés protestants formèrent les meilleurs régiments des ennemis. Ils se battaient avec haine, avec fureur contre une patrie qu'ils avaient servie et à laquelle on les avait contraints de renoncer. Le maréchal De Schomberg, malgré ses longs et grands services, obligé de quitter la France, avait pris du service en Angleterre. A la bataille de la Boyne, à la tète des réfugiés, combattant les Français, blessé mortellement, il criait encore aux soldats qui passaient devant lui : « A la gloire, mes amis! à la gloire! » Callemotte, qui le remplaça, pour exciter sa troupe , montrant les régiments français, lui disait : « Voilà vos persécuteurs! »
Aux colonies comme en France , l'intolérance fit des émigrés. Pourvu qu'il gardât sa croyance sans chercher à la répandre , à faire des prosélytes , les gouverneurs auraient été assez disposés à tolérer que le colon , en plantant la canne ou le manioc, crût ou ne crût pas à la transsubstantiation , objet principal du schisme des protestants. Les ordres religieux n'étaient pas de cet avis. Ils voulaient que tout colon adjurât sous peine de sermons, de garnisaires et de prison. Ils recherchaient avec zèle et dénonçaient à l'autorité celui qui, à leur voix, ne s'empressait pas de renier sa foi. L'autorité mise en demeure, si elle n'agissait point, se voyait elle-même l'objet d'une dénonciation portée plus loin, au ministère. Un administrateur de la Martinique dut se justifier de l'accusation de ne pas se confesser aussi souvent que les pères l'auraient voulu. Les quatre ordres religieux de la Guadeloupe , les carmes , les capucins , les jésuites et les jacobins , chacun voulant dominer à l'exclusion des autres, étaient ennemis jurés; mais ils s'étaient réunis pour anéantir un ennemi plus sérieux, le protestantisme.
Le colon qui, voulant garder sa foi, parvenait, par la fuite, à se soustraire à la persécution , encourait la peine de la confiscation de tous ses biens.
Nous n'admettons pas que le prêtre qui n'a pas des mœurs
irréprochables croie assez à sa religion pour être poussé par le seul zèle religieux à persécuter les autres sectes. Les religieux de la Guadeloupe s'élevaient contre les protestants parce qu'ils y avaient un intérêt terrestre ; avec un intérêt contraire, ils les eussent protégés, témoin Labat qui, ayant besoin d'un raffineur, et le trouvant dans un protestant du nom de Corneille, sur les scrupules que cherchait à faire naître en lui l'un de ses confrères , répondit : qu'il lui était indifférent que le sucre que ferait Corneille fût luthérien ou catholique, pourvu qu'il fui blanc.
Tandis qu'en France et dans les colonies le clergé catholique persécutait les protestants , en Angleterre , sur les plaintes du clergé anglican de l'insolence et des entreprises des papistes, la chambre des communes déclarait le catholique incapable d'hériter, soit d'un bien quelconque, soit d'un titre honorifique; elle promettait, en outre, une récompense à quiconque ferait découvrir un jésuite ou un prêtre de la religion catholique, lequel était condamné à une prison perpétuelle. On exigeait de tout fonctionnaire le serment du test , serment par lequel il devait, par écrit, déclarer qu'il ne croyait pas à la transsubstantiation et que le culte de la Vierge et des Saints n'était qu'une idolâtrie.
Cela devrait être un enseignement pour déterminer chacun et tous à tolérer les idées des autres. Ce qu'il faut poursuivre partout et toujours c'est le vice, le crime et l'hypocrisie.