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CHAPITRE III

Testament de Charles II, roi d'Espagne. — Nouvelle guerre. — Attaque de la Guadeloupe par Codrington fils. — Son miroir concave. — Défense opposée par Auger. — Arrivée de Gabaret. — Caractère de ce chef. — Évacuation du fort Saint-Charles. — Protestation. — Pillage et incendie. — Codrington retourne sur ses vaisseaux. — Auger nommé gouverneur de Saint-Domingue. — De la Malmaison gouverneur de la Guadeloupe. — Paix. — Traités d'Utrecht et de Rastadt. — Te Deum. —Mort de Louis XIV.

Le traité de Ryswick ne laissa pas les peuples jouir longtemps des douceurs de la paix. Trois années étaient à peine écoulées que l'Europe préparait une nouvelle guerre contre la France, l'une des plus terribles qui eussent encore désolé l'humanité. Le faible Charles II , tourmenté autant par l'indécision de son esprit que par les douleurs de son corps usé, décrépit avant l'âge, ne sachant quel maître donner à l'Espagne, cherchant à mettre sa conscience en repos en consultant tantôt le pape, tantôt son confesseur, avait enfin cessé de vivre le 1er novembre 1700, après avoir signé un testament un mois auparavant. Ce testament était la boîte de Pandore. On ne pouvait l'ouvrir sans qu'il en sortît une conflagration générale. Les chefs des grands États, aspirant chacun en particulier à la couronne d'Espagne, étaient pourtant prêts à se réunir tous contre le premier qui tenterait de la poser sur sa tête. Le testament de Charles II ouvert, il se trouva qu'il avait fait don de la vaste monarchie espagnole , terre et hommes , au duc d'Anjou , petit-fils de Louis XIV, roi si longtemps son ennemi. Accepter ce legs c'était accepter une guerre d'un contre tous. Louis-le-Grand

n'hésita pas. 11 courut même au devant d'une rupture avec Guillaume, qui ne s'était pas encore déclaré. Parle traité de Ryswick, Louis XIV avait reconnu ce prince comme roi de la Grande-Bretagne; mais Jacques mort, il donna le titre de roi au fils de cet exilé et le reconnut officiellement pour le souverain des Royaumes-Unis. Cette inconséquence fit cesser les irrésolutions de Guillaume , ou du moins hâta sa détermination de faire partie de la coalition. C'est que le grand roi, gâté par la fortune et enivré d'encens, était arrivé à penser que tout lui était permis; qu'en passant par sa volonté les choses s'épuraient; qu'après cette épreuve le mal n'était plus que le bien; que ce qui était réprouvé par la morale et les simples notions du vrai et du juste devait être admis comme chose juste, équitable, conforme à la raison et à la saine morale. Et le merveilleux de cela, c'est que ses ministres eux aussi le croyaient! C'est ainsi que le ministre ayant imaginé d'incorporer des forçats libérés dans les compagnies de la marine , sur les plaintes de ces compagnies, par une lettre du 21 mars 1703 , écrite au gouverneur, il disait : « Ces plaintes sont peu justes, le roi « ayant réhabilité ces forçats. »

Un fait qui déroute notre intelligence, étourdit et suspend notre bon sens, c'est qu'avec les enseignements du passé, si souvent répétés les ministres étaient encore tout prêts à se laisser prendre par le mensonge d'un traité de neutralité. Dans des instructions du 6 septembre 1702, transmises au gouverneur général de Machault, le ministre de la marine lui disait de tenter d'établir une neutralité pour l'île de Saint-Christophe, de l'étendre même à la Guadeloupe et à Marie-Galante, si les gouverneurs anglais proposaient d'y faire entrer Nièves , Antigue et Mont-Serrat. Lorsque le ministre écrivait ces instructions , Saint-Christophe était au pouvoir des Anglais depuis cinquante-deux jours et ne devait plus redevenir Français ! Le ministre n'en savait rien; et pourtant, pour agir, les gouverneurs doivent attendre ses ordres!

La conquête de la partie française de cette île n'avait pas coûté, d'ailleurs, de grands efforts à l'ennemi. Les colons,

chassés en 1690, dans les sept années de guerre qui suivirent avaient eu le temps de s'établir autre part. A la paix, la France rentrée dans sa possession , les colons seuls qui avaient laissé dans l'île des propriétés d'une certaine importance allèrent les reprendre; les autres restèrent là où ils avaient fondé de nouveaux établissements. D'un autre côté , la paix avait été trop courte pour que de nouveaux colons eussent eu le temps de venir occuper la place des anciens. A la reprise des hostilités, la partie française de Saint- Christophe était donc fort peu peuplée. Au premier bruit de guerre avec les Anglais , les colons, sentant leur faiblesse, prévoyant qu'ils seraient attaqués et qu'ils ne pourraient pas résister , voulant mettre leurs esclaves à couvert, s'étaient hâtés d'envoyer à la Martinique tous ceux qu'ils avaient pu. Cette mesure de précaution, qu'on ne saurait blâmer, n'avait pas moins diminué d'autant les forces de la colonie, car les esclaves, au besoin, se battaient fort bien contre les Anglais. L'ennemi n'ignorait pas cet état de faiblesse de la colonie ; aussi ne se donna-t-il pas la peine de réunir de grandes forces pour entrer en campagne. Le 16 juillet 1702, Codrington se présente, fait sommation au gouverneur de Gennes de se rendre, et celui-ci capitule sans brûler une amorce. Dans le traité de capitulation , il fut stipulé que les colons français seraient transportés à la Martinique avec leurs propriétés mobilières et un nombre d'esclaves déterminé. Ainsi la Martinique, prédestinée, trouvait dans le malheur des autres îles une occasion d'augmenter ses richesses et sa population.

Voilà donc la pauvre Guadeloupe, dont les plaies n'étaient pas encore cicatrisées , replongée dans les horreurs de la guerre.

La Métropole, se reposant pour la défense des colonies sur la valeur de leurs habitants, n'y entretenait, même en temps de guerre, que fort peu 'de troupes réglées. Elle ne prenait pas le soin de fournir des armes aux colons. Le ministre faisait passer à la vérité des fusils au gouverneur général , mais celui-ci avait pour instructions de ne les livrer que moyennant paiement. Les colons n'étaient pas chargés seulement de repousser les enne-

mis, mais encore d'en préparer les moyens en élevant des fortifications soit par eux-mêmes, soit à l'aide du travail de leurs esclaves. Cette main-d'œuvre était fournie au Gouvernement gratuitement, sous forme de corvées. Tout devant se faire par les colons, dans les îles où la population n'était pas considérable, les ressources dont disposaient les gouverneurs étaient bornées. C'était précisément le cas de la Guadeloupe. Auger, informé de la reddition de Saint-Christophe et des préparatifs des Anglais pour venir attaquer la Guadeloupe, mit la plus grande activité à réunir tout ce qui pouvait lui faire ressource dans l'organisation de la défense. Les anciennes fortifications furent réparées; il en fit construire de nouvelles sur les lieux les plus exposés. C'est toujours dans le voisinage du quartier du Baillif que l'ennemi débarquait. Auger y fit élever une tour. Attaquée avec du canon, cette fortification n'aurait pu résister longtemps; mais placée sur le chemin qui conduit à la Basse- Terre, à quelques pas du magasin des Pères, elle était trèspropre à défendre ce dépôt et les alentours des incendiaires et des pillards anglais.

Ce fut le père Labat qui servit d'ingénieur au gouverneur.

Codrington fils avait succédé à son père dans le commandement des forces ennemies. A l'exemple du père, le fils, voulant attaquer la Guadeloupe , commmença par s'emparer de Marie- Galante. Après douze jours passés dans cette dépendance, la flotte de Codrington, au nombre de quarante-cinq voiles, se montra devant la Basse-Terre. En passant devant les Saintes, le général anglais, comptant sur une proie facile, envoya deux chaloupes armées pour prendre possession de ces îles. Elles furent repoussées. L'amiral fit faire des évolutions à son escadre jusqu'au 20. Ce jour, dans l'après-midi, l'ennemi débarqua quatre cents hommes dans le quartier de Bouillante. Auger, qui ne l'attendait pas en ce lieu, n'y avait réuni aucune force. Après le pillage et l'incendie, les troupes anglaises se rembarquèrent le soir même , non sans laisser quelques morts tombés sous les balles des infirmes et des vieillards du quartier qui, manquant de force pour se rendre sous les drapeaux, en trouvèrent

assez pour se caeher dans les halliers et tirer vengeance de leurs propriétés incendiées et pillées. Le 22, l'ennemi débarqua encore aux Habitants quelques troupes, qui furent rejetées sur leurs vaisseaux. Ce ne fut que le lendemain 23 que Codrington envoya à terre toutes ses forces. Le débarquement s'opéra simultanément sur trois points de la côte : au Gros-François, au Val-de-1'Orge et aux Habitants. Sur les deux derniers points, gardés par de faibles détachements d'observation , l'ennemi ne rencontra presque pas de résistance; mais au Gros-François il ne put débarquer et s'établir qu'après un combat opiniâtre de deux heures , et la perte de trois cents hommes. Auger battit en retraite et vint prendre position sur la rive gauche de la rivière des Pères, où il se maintint le reste de la journée. Mais battu d'écharpe par le canon des vaisseaux , et menacé de front par toutes les troupes de Codrington, qui s'étaient ralliées, la nuit venue , il se retira en bon ordre sur la rive gauche des Galions.

Cette position , difficile à forcer même par des forces de beaucoup supérieures, était excellente pour temporiser et fatiguer l'ennemi par une guerre d'escarmouches et de surprises jusqu'à ce qu'il fût contraint de se rembarquer; mais Auger n'avait pas pu la prendre sans livrer la ville. Le 24 , Codrington vint bivouaquer avec ses troupes dans les maisons dont les habitants s'étaient retirés au réduit du Dos-d'Ane, avec leurs effets les plus précieux.

L'ennemi fit aussitôt ses préparatifs d'attaque contre le fort Saint-Charles, défendu encore cette fois par le brave de la Malmaison. Le 2 avril , les assiégeants démasquèrent une batterie de cinq pièces de dix-huit, qu'ils portèrent incontinent à onze pièces.

Pendant les apprêts du siège, l'ennemi avait été continuellement harcelé par nos troupes et inquiété par le canon du fort. Plusieurs de ses détachements, envoyés pour piller et incendier les habitations, tombés dans des embuscades, avaient été détruits, ou n'en étaient sortis que fort maltraités. Des nègres armés, faisant la guerre à la mode des Caraïbes, rôdaient le

jour et la nuit autour du camp ennemi, égorgeant sans pitié ceux qui s'en écartaient.

Pour défendre ses colonnes des embûches, Codrington avait imaginé de les faire précéder d'un miroir concave emmanché au bout d'une longue perche. Ce miroir tenu un peu incliné, les objets venaient s'y refléter; de sorte qu'en y regardant on apercevait ce qui était en avant, comme si l'on avait été placé sur une élévation de cinq mètres, hauteur de la perche. Cette invention ne fit pas plus fortune que les ballons dont nos généraux , dans les premiers temps de la révolution de 89 , se servirent pour reconnaître la position de l'armée ennemie. Le miroir de Codrington n'empêchait point des partis anglais de tomber dans des embûches.

Depuis le 24 mars , sans gagner un pouce de terrain , les Anglais avaient fait des pertes sensibles , soit dans des combats partiels, soit par la maladie. Leurs forces s'usaient en détail, leurs rangs s'éclaircissaient. Le moment ne devait pas être éloigné où ils renonceraient à cette lutte sans gloire.

Une circonstance qui aurait dû hâter ce dénouement vint au contraire le différer et donner à l'ennemi la chance de se maintenir dans la colonie. De Machault, nommé gouverneur général , était arrivé à la Martinique le 24 mars. Sachant la Guadeloupe aux prises avec les Anglais , il avait , sans perdre de temps, rassemblé, pour la secourir, des flibustiers, des miliciens et des troupes de la marine, formant ensemble une force du huit cents hommes. Ces troupes débarquaient à Sainte-Marie le 3 avril. Malheureusement, de Machault leur avait donné pour chef le sieur de Gabaret , gouverneur particulier de la Martinique, vieillard de plus de soixante ans. Ce n'était pas tant l'âge qui le rendait impropre à ce commandement que la vanité et l'incapacité, suivies de leur corrollaire obligé, l'entêtement. En sa qualité de plus ancien gouverneur, il prit à son arrivée le commandement de toutes les troupes et la conduite des opérations de la guerre.

L'étrange orgueil du vieux Gabaret lui fit supposer que les Anglais, apprenant sa venue, s'empresseraient de fuir sur leurs

vaisseaux. Aussi annonça-t-il son arrivée dans le camp français par un grand bruit de trompetteset de tambours. Gabaret, voyant que Codrington n'avait pas peur, se prit à trembler. Au lieu de fondre sur l'ennemi avec toutes ses troupes, qui ne demandaient qu'à marcher, il adopta pour plan de campagne de rester dans son camp et de reculer à mesure que les Anglais avanceraient. Cependant toutes les fois que, malgré les ordres du chef, nos troupes , emportées par leur ardeur, en venaient aux mains avec les ennemis, ceux-ci étaient battus. Gabaret ne savait pas profiter de ces heureuses dispositions. Enfin , pour couronner toutes ses fautes, sous le ridicule motif que si le fort était pris d'assaut ses défenseurs pourraient être massacrés , il en ordonna l'évacuation. Rien ne put le faire revenir de cet ordre fatal , ni les murmures des soldats, ni les observations des chefs, ni la protestation écrite du valeureux de la Malmaison. La garnison quitta le fort le 15 avril, après avoir fait sauter la maison carrée de Houël , qui servait de donjon. Et comme si Gabaret eût voulu justifier les paroles d'un officier anglais fait prisonnier et interrogé sur ce qui se disait dans le camp ennemi , — « On dit c que les Français sont de braves gens , mais que leur générai t les trahit * — il ajouta à toutes ses fautes celle de faire abandonner un poste retranché , établi sur la savane Milet , à un kilomètre et demi du rivage, et qui battait de revers le fort, dans lequel les Anglais s'étaient établis le lendemain de son évacuation par les Français.

Gabaret, bien retranché au Dos-d'Ane et dans les environs , attendait sans trop savoir ce qu'il attendait. Tout à coup il apprend que Codrington embarque une partie de ses troupes pour aller faire une descente aux Trois-Rivières. Plein d'effroi , craignant que ces troupes ne lui coupassent sa communication avec Sainte-Marie où étaient placés ses moyens de transport et qu'il ne pût, le cas échéant, se sauver à la Martinique, il court en toute hâte à la Capesterre, se faisant suivre par toutes les forces qu'il avait conduites à la Guadeloupe. La tentative des ennemis ayant été infructueuse, les Anglais battus au Vieux- Fort, le danger passé, Gabaret revint au Dos-d'Ane, disant que

ce mouvement avait eu pour but de couvrir la Capesterre, sans pouvoir trouver t dit Labat, personne qui fût assez charitable pour faire semblant de le croire.

Cependant, malgré l'impéritie du chef français, la petite armée anglaise se voyait réduite de moitié, parla maladie ou les combats. Sur les quatre mille hommes débarqués, il n'en restait plus sous les drapeaux qu'environ deux mille. Codrington, désespérant de faire avec la moitié de son monde ce qu'il avait vainement tenté avec la totalité, se rembarqua le 18 mai , cinquantesept jours après que pour la première fois il eût posé le pied sur le sol de la colonie, et deux mois juste à compter du jour où il avait paru avec son escadre devant la rade de la Basse-Terre.

En partant, le général anglais ne voulut pas emporter moins de gloire que son père en 1691 : en conséquence, avant de se rendre sur ses vaisseaux, il livra aux flammes les deux bourgs de la Basse-Terre et de Saint-François, et toutes les habitations qu'il put atteindre. Il avait également pillé et brûlé, dans les premiers jours de son arrivée, les bourgs de Bouillante, des Habitants et du Baillif , huit églises et cinq couvents de religieux.

En quittant la Guadeloupe, Codrington conduisit à Nièves les restes de ses soldats ; ils y auraient péri de faim sans le hasard du passage de l'amiral Graydon, qui faisait route pour la Jamaïque.

Gabaret, retourné à la Martinique, demandait qu'en récompense de ses exploits on lui confiât le gouvernement général des colonies.

Il faut rendre cette justice à de Machault : pendant tout le temps qu'à duré le gouvernement général, il est le seul de tous les gouverneurs généraux qui ait fait passer à la Guadeloupe des secours en temps opportun. Arrivé à la Martinique depuis quelques jours seulement, ne connaissant pas Gabaret, le trouvant dans de hautes fonctions, il ne pouvait choisir un autre chef pour commander l'expédition. En le plaçant à la tète du secours envoyé à la Guadeloupe, il faisait ce qu'il devait : la circonstance de l'incapacité de ce général ne saurait être imputée à de Machault.

En cette année 4703, Auger, nommé gouverneur de Saint- Domingue, quitta la Guadeloupe au mois de septembre, laissant provisoirement le gouvernement de la colonie entre les mains du sieur de Bois-Fermé, gouverneur de Marie-Galante, dans le moment sans emploi, par suite de l'occupation de cette dépendance par les Anglais. De Bois-Fermé n'avait été appelé, toutefois, à ce poste que parce qu'il était établi que le gouverneur d'une île inférieure remplaçait intérimairement de droit le gouverneur manquant de l'île immédiatement supérieure. Pour être promu au gouvernement de la Guadeloupe, de la Malmaison avait d'autres titres que ceux du sieur de Bois- Fermé. De la Malmaison, nommé gouverneur, prit les rênes de l'administration en 1704. Son premier soin fut de chasser de Marie-Galante les Anglais qui s'y étaient maintenus.

C'est vers cette époque que le gouverneur général , pensant qu'un évêché rehausserait la splendeur de son gouvernement, demanda qu'il en fût établi un à la Martinique. Par une dépêche du 10 juin 1705 , le ministre lui répondit : « Je vous ai expliqué t amplement les raisons pour lesquelles il ne convient nulle- « ment aux colonies de l'Amérique d'avoir un évêque; et si « vous faites réflexion à la peine qu'on a eue ci-devant à « maintenir l'union entre le gouverneur général et l'intendant, « vous concevrez aisément qu'elle ne serait pas peu augmentée, « s'il y avait une autre espèce d'autorité. »

La guerre se continuant, les colonies françaises deslles~du- Vent ne furent plus attaquées. Loin de la , Louis XIV, voulant faire une diversion favorable à ses armes en Europe, fit passer aux Antilles, en 1706, une escadre de douze vaisseaux, une frégate et vingt et un bâtiments légers, sous le commandement du chef d'escadre d'Hyberville et du capitaine de vaisseau Chavagnac. Les chefs de cette escadre, sur laquelle on avait embarqué sept cents hommes de troupes, avaient pour mission de s'arrêter à la Martinique et à la Guadeloupe, de prendre les milices des deux colonies, et d'aller attaquer les îles anglaises. Le gouverneur général fournit douze cents volonlaires, tirés tant de la Martinique que de la Guadeloupe. Celle troupe était

commandée par le sieur de Bragelogne, colon de la Guadeloupe. L'expédition se dirigea contre Saint -Christophe et Nièves. Ces deux îles furent prises, mais non gardées : on se contenta de les piller, d'enlever leurs esclaves. Le pillage, l'incendie, l'enlèvement des esclaves, avaient été érigés aux îles en droit de la guerre.

Mais si la Guadeloupe n'eut pas de nouveau à se défendre contre les attaques des ennemis, elle eut cruellement à souffrir de la pénurie de vivres et de toutes choses. Le peu de navires échappés aux croisières anglaises , comme les prises faites par nos corsaires, n'avaient qu'un rendez- vous, la Martinique; et cette colonie, n'ayant pas de superflu, étant elle-même dans le dénûment, gardait pour ses propres besoins ce qui lui venait, et la Guadeloupe pâtissait. Aussi , elle ne faisait de progrès ni dans sa population, ni dans ses cultures.

On ne saurait toutefois, sans injustice, reprocher à la France l'abandon de ses colonies, dans ces temps calamiteux. Soutenant contre l'Europe une guerre désastreuse, en proie elle-même à la famine, épuisée d'hommes et d'argent, elle ne pouvait rien pour des contrées lointaines , dont elle n'apprenait d'ailleurs la misère que par des échos affaiblis par la distance. Louis XIY avait vainement envoyé sa vaisselle à la monnaie ; les quelques millions d'argent qu'on en avait tirés n'avaient point amélioré la situation. Louis, qui sentait le besoin de la paix , la réclamait des alliés , mais ils lui répondaient qu'elle ne lui serait accordée que s'il consentait à joindre ses armes aux leurs pour chasser son petit-fils du trône de l'Espagne. Cette condition était impossible. Le grand roi dans l'adversité, on se montra cruel envers lui, comme lui-même, dans la prospérité, s'était montré dur à l'égard des autres. En 1672, les Hollandais, eux aussi, avaient demandé la paix à Louis XIV. Ce monarque, à la dureté des conditions, joignant la dérision, après avoir exigé que la République fit le sacrifice de ses libertés, voulait « que tous les ans il lui fût envoyé une « ambassade extraordinaire avec une médaille d'or, sur la- « quelle il aurait été gravé que les Hollandais tenaient leur

« liberté du roi de France , Louis XIV. » Une nation ne consent point à cette humiliation. Il n'est même pas prudent au vainqueur de l'exiger, car, poussé au désespoir, le vaincu trouve des ressources qu'il ne soupçonnait pas. Aux exigences de Louis XIV, la Hollande , perçant ses digues, avait répondu en appelant l'océan à son aide; aux prétentions des alliés, le roi de France répondit qu'il aimerait mieux s'ensevelir avec sa noblesse sous les débris de son trône.

La guerre continua. Une intrigue de femmes, en privant les alliés de Malborough, et l'utile victoire deDenain, permirent à la France de conclure la paix d'Utrecht , mais à la condition qu'avec Minorque, l'Angleterre garderait Gibraltar, et qu'elle nommerait un commissaire pour présider au comblement du port de Dunkerque. Ce n'était pas tout : l'Angleterre étendait ses bras sur la baie d'Hudson, l'Arcadie et Terre-Neuve, et portait la première atteinte à nos possessions coloniales des Antilles en se faisant adjuger la partie française de Saint- Christophe. Indépendamment de ces avantages, la Grande- Bretagne demandait et obtenait le droit d'envoyer tous les ans, à la foire de Porto-Bello, un vaisseau de cinq cents tonneaux, chargé de marchandises anglaises. Il y avait à cette époque un droit très-envié par les puissances maritimes : c'était celui de l'Assiento, en autres termes, la faculté d'aller chercher des Africains pour les vendre aux colonies espagnoles. Pendant la guerre de la succession, la France l'avait eu, mais n'en avait joui que très-imparfaitement. L'Angleterre se le fit accorder.

La paix conclue, une déclaration du roi, fondée sur ce que les eaux-de-vie de canne faisaient tort aux eaux-de-vie fabriquées avec les produits du sol de la France, interdit, sous des peines très-sévères, l'introduction dans le royaume des sirops et des tafias des colonies. Il n'était pas non plus permis aux colonies d'exporter ces denrées à l'étranger. Cesmatièrcs étaient donc perdues pour le colon, et elles formaient à peu près le cinquième de ses revenus ! En cette année 1715, la Guadeloupe et plusieurs autres îles furent ravagées par un ouragan terrible.

Si donc, aux colonies, il y avait eu quelque chose à chanter, c'était le De profundis. Cependant, après le traité de Rastadt, Louis XIV, à la date du 19 avril 1714, écrivant au gouverneur

général , lui disait : « Dieu a béni la sincérité de mes

« intentions La tranquillité dont elle ( l'Europe ) jouira

c désormais étant un don de la miséricorde divine

« chantez le Te Bewm> »

Philippeaux était mort le 21 octobre 1713. Le gouverneur de la Guadeloupe, de la Malmaison , alla à la Martinique faire l'intérim de gouverneur général. Le 1er janvier 1714, Duquesne était nommé en remplacement de Philippeaux , cette fois encore avec le titre de gouverneur général, mais titre restreint de gouverneur général des Iles-du-Vent. Saint-Domingue allait, désormais, former un gouvernement distinct et séparé.

Le marquis Duquesne étant arrivé à la Martinique le 7 novembre 1714, de la Malmaison vint reprendre le gouvernement de la Guadeloupe.

Le 1er septembre 1715, Louis XIV terminait sa longue carrière de roi, après avoir donné à la France et à l'Europe le spectacle de sa grandeur et de ses faiblesses. Ce monarque a conçu et accompli de grandes choses , car il est resté grand dans l'esprit de la nation , malgré ses maîtresses et la légitimation de ses bâtards , son ridicule mariage avec la veuve Scarron , la révocation de l'édit de Nantes, l'effroyable persécution dont il la fit suivre , et l'énorme dette sous le poids de laquelle il laissa la France.

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