CHAPITRE IV
Le testament de Louis XIV cassé. — Philippe d'Orléans régent. — Institution d'un conseil de marine. — Les colonies mieux comprises. — Lettres-patentes de 1717. — Mémoire remis à MM. de la Varennes et de Ricouart. — Révolte à la Martinique. — Mort de la Malmaison. — Le comte de Moyencourt gouverneur. — Les engagés. — Les vagabonds. — Demande de Moyencourt. — Défense aux gouverneurs d'acquérir des habitations. — Mesures pour ramener au cours de la France la monnaie en circulation aux îles. — Efforts du clergé pour empêcher le développement de la race des sangs-mêlés. — Esclaves condamnés par le conseil supérieur et déclarés innocents par les religieux. — Débats. — Caractère du comte de Moyencourt. — Son rappel en France.
Le testament de Louis XIII avait été cassé ; celui de Louis XIV le fut également par ce même parlement auquel le monarque, encore enfant et un fouet à la main, dictait sa volonté. De Philippe, simple président d'un conseil de régence, les juges firent un régent revêtu d'un pouvoir illimité. Les souverains devraient le savoir : leurs ordres d'outre-tombe ne sont respectés qu'autant que leurs successeurs ont intérêt à les faire exécuter. Avec une nouvelle administration , une autre ère commence. Jamais changement si rapide et plus grand ne s'était vu dans les personnes et dans les principes. A Louis XIV et au jésuite Letellier avaient succédé Philippe d'Orléans et l'abbé Dubois; le règne frivole, dissolu et incrédule du régenta la cour grave, triste et bigote des dernières années du grand roi. On abaissa ce qui était élevé, on éleva ce qui était abaissé. L'ancienne vérité ne fut plus que mensonge; l'erreur fut vérité. Pour asseoir l'un de ses petits-fils sur le tronc de l'Espagne, pour qu'il n'y eût plus de Pyrénées, Louis XIV avait épuisé le
royaume d'hommes et d'argent; il avait fait des efforts constants afin de doter la France d'une marine redoutable, capable de disputer le sceptre de l'océan aux flottes de la Grande-Bretagne et de maintenir dans de justes bornes la puissance toujours envahisante de cette ambitieuse nation. Le régent ne construira pas un vaisseau et se liguera avec l'Angleterre, regardée tout à l'heure comme notre ennemie naturelle, contre l'Espagne, proclamée notre alliée nécessaire.
N'écrivant pas l'histoire de la Métropole, nous n'avons point à suivre l'influence des idées nouvelles sur la puissance comme sur le bien-être de la nation ; nous n'en détacherons que ce qui intéresse les colonies. En général, les changements apportés à l'ancien ordre de choses furent heureux pour les établissements coloniaux. Leur importance fut plus appréciée, leurs intérêts mieux compris. Un conseil de marine institué s'occupa avec la dernière sollicitude de tout ce qui avait rapport à la France d'outre-mer. Dans les instructions qu'il préparait pour les gouverneurs, rien n'échappait à sa vigilance : culture, commerce, population, mœurs, religion , bien-être des habitants, soins aux malades, tout était prévu. Il descendait même à des détails que l'on est étonné de voir sortir d'une source si élevée: il allait jusqu'à indiquer la façon dont les notaires devaient coudre leurs minutes.
Des sièges d'amirauté furent créés.
Jusqu'alors le gouverneur de la Guadeloupe , comme tous les autres gouverneurs des îles placées sous la dépendance de la Martinique, ne pouvait correspondre directement avec le ministre. Pour lui faire connaître les besoins des colonies qu'ils administraient, ces gouverneurs devaient se servir de l'intermédiaire du gouverneur général. Celui-ci, la nature des choses le voulait, ne transmettait au ministre que les réclamations qui ne contrariaient point les intérêts particuliers de la Martinique, alors presque toujours opposés aux intérêts des autres lies. Cet abus fut réformé. Les gouverneurs particuliers purent, sans intermédiaire, réclamer la justice de la Métropole.
Aussi longtemps que l'influence de l'Église avait été toute
puissante dans le gouvernement, et les choses ecclésiastiques les principales du royaume, le clergé avait réclamé comme un droit de publier au prone, le dimanche, les avertissements à donner aux paroissiens. C'était même le seul mode de publicité. Le temps marchant, on vit surgir des intérêts laïques complètement distincts et indépendants des intérêts ecclésiastiques. Cependant les curés n'en continuaient pas moins à prôner tous les actes de l'administration. C'est que le droit s'était transformé en devoir. Le clergé avait revendiqué le droit, il se plaignit de l'obligation. Par éditdu mois d'avril 1655, le clergé de France avait été débarrassé de cette charge peu en rapport, il faut le dire, avec la sainteté de son ministère. Mais l'ancien ordre de choses subsistait encore pour les colonies. En 1717, l'édit de 1655 fut étendu à toutes nos possessions en Amérique. Le clergé des Antilles ne fut plus tenu que de publier, mais tous les trois mois, ledit du mois de février 1556, du roi Henri II, prononçant la peine de mort contre toute femme accusée d'avoir caché sa grossesse ou d'avoir laissé mourir son «nfant.
Enfin parurent les lettres patentes d'avril 1717. Comme le disent ces lettres patentes dans leur préambule, il existait sur le commerce de la Métropole avec ses colonies une multitude d'arrêts dont les dispositions étaient absolument contradictoires, ou d'une conciliation difficile. A tous ces arrêts, les lettres patentes de 171 7 substituèrent un règlement simple, clair et libéral. Il y avait bien encore la gène pour le commerce de ne pouvoir armer pour les colonies que dans un certain nombre de ports déterminés, avec obligation pour l'armateur de faire le retour du navire dans le port d'où il l'avait expédié ; le commerce étranger, sauf en ce qui touchait le bœuf salé, était toujours prohibé d'une manière absolue et avec la dernière rigueur ; mais malgré ces deux erreurs, qui étaient au nombre des vérités du temps, le règlement de 1717 ne fut pas moins un progrès sensible sur les faits du passé. Les denrées et marchandises françaises, avec destination pour les colonies, sortaient du royaume sans être soumises à aucun droit. Il en était de même
des denrées et marchandises étrangères dont l'introduction était permise en France après avoir payé un droit d'entrée : avec destination pour les colonies, elles en sortaient sans être de nouveau imposées. Les denrées coloniales, destinées à être consommées dans la Métropole, ne payaient que des droits modérés; destinées à la réexportation, elles pouvaient être entreposées à leur arrivée en France sous le simple droit de trois pour cent. Enfin , il était permis au commerce des Antilles de faire des expéditions directes pour le Canada.
Ainsi, répétons le, sauf l'esprit de système qui empêchait de comprendre qu'il fallait permettre aux colonies de tirer de l'étranger tous les objets nécessaires à leur développement et à leur prospérité que la France ne produisait pas, le règlement de 1717 fut une loi de progrès et de justice.
Tandis qu'en France on s'occupait des choses coloniales avec l'attention que nous venons de dire, il s'accomplissait aux Antilles un événement mémorable. MM. de la Varenne, capitaine de vaisseau, et de Ricouart, nommés, celui-ci intendant, et l'autre gouverneur général des Iles-du-Vent, arrivaient à la Martinique le 7 janvier 1717. Au moment de leur départ, le ministre leur avait remis deux mémoires étendus sur toutes les branches de l'administration des îles. Le premier, particulier à l'intendant, devant lui servir de ligne de conduite, renfermait des conseils; le second, commun à cet administrateur et au gouverneur général, contenait plusieurs prescriptions impératives. Ces deux pièces se complétaient l'une par l'autre. On y lisait :
« Sa Majesté a eu divers avis que les hôpitaux de la Martie nique et de la Guadeloupe, dont les frères de la charité ont « l'administration, sont riches, et que cependant les malades « y sont très-mal traités, et que ces religieux les renvoient « souvent avant qu'ils ne soient parfaitement guéris »
« M. de Ricouart empêchera autant qu'il le pourra les
« démêlés entre les religieux qui desservent les cures, et qui « vont quelquefois à un point que cela scandalise les peuples , « qu'ils ne doivent chercher, au contraire, qu'à édifier. ...»
* Le feu roi a été informé que les jésuites et les jacobins jouissent à la Martinique et à la Guadeloupe d'un revenu considérable, provenant du commerce de leurs habitations, par le moyen duquel, étant en état de subsister commodément, il a paru qu'on pouvait leur ôter les appointements qui sont donnés à chaque curé de ces deux ordres , pour les employer à d'autres établissements utiles pour les îles. ... Sa Majesté souhaite que, pour parvenir à l'exécution de ce projet, le sieur de Ricouart examine, avec le sieur de la Varenne, l'état du revenu de ces deux ordres, et même de celui des
carmes »
« Pour empêcher que les communautés religieuses ne fassent de trop grands établissements dans les colonies, il a été ci-devant défendu de souffrir qu'elles eussent des habitations de plus de cent nègres travaillants , et de les obliger de vendre et mettre hors de leurs maisons ce qu'elles auront au delà. Le sieur de Ricouart y tiendra exactement la main et informera Sa Majesté , sans aucune complaisance , de ce qui se passera à ce sujet : rien n'est plus essentiel , et sans cette précaution les religieux posséderaient bientôt la plus grande