partie des Iles-du-Vent
< Après ce qui concerne le service de Dieu , la principale application du sieur de Ricouart doit être de maintenir les peuples dans le respect et l'amour qu'ils doivent avoir pour la personne de Sa Majesté , dans l'obéissance et dans la dépendance des lois; à quoi il parviendra aisément par la disposition naturelle que les Français ont à satisfaire à toutes ces obligations, et parce qu'en gagnant l'esprit de ses sujets dans les îles, il saura les porter à ce qui est de leur devoir par la confiance qui s'établira parmi eux.
« Il aura aisément cette confiance en rendant et faisant rendre une exacte justice, en empêchant les vexations des officiers de justice, qui souvent veulent se prévaloir de leurs emplois pour inquiéter leurs voisins et ne point payer leurs dettes; en rendant une justice égale au pauvre comme au riche; en soutenant lo petit habitant, qui fait la force de la
« colonie , et en empêchant qu'il ne soit inquiété ni accablé par « le puissant >
t Comme rien n'est plus avantageux pour les colonies que « d'y établir toutes les différentes sortes de cultures que la terre « y peut produire, Sa Majesté souhaite que les sieurs de la Va- « renne et de Ricouart y aient une attention particulière ; mais « comme la seule excitation n'y suffira point, puisque depuis « trente ans elle a été inutile, les habitants n'ayant d'autres * vues que de parvenir à établir une sucrerie dès qu'ils ont le « moyen de. le faire, et le nombre n'en étant déjà que trop « grand dans les colonies françaises , il parait nécessaire à Sa « Majesté de défendre l'établissement d'aucune nouvelle su- « crerie aux Iles-du-Yent, et d'ordonner à chaque habitant de « planter une certaine quantité de chacun des arbresdont le bois « entre dans le commerce , comme cacao , coton et autres. ...»
Dans le mémoire particulier à l'intendant on conseillait de remplacer la culture de la canne par celle de la casse et du gingembre. Cela prouve évidemment que l'auteur du double mémoire était mal renseigné; que dans ses recherches il avait consulté peut-être des pharmaciens, quelques confiseurs, mais non le commerce, les armateurs de navire, qui auraient donné la préférence à une denrée encombrante, au sucre, sur des produits qui ne peuvent offrir qu'un fret insignifiant.
Quoiqu'il en soit, il est clair qu'on ne saurait refuser à l'administration un droit de surveillance sur les produits agricoles et industriels du pays; que c'est même un devoir pour elle de favoriser la culture qu'elle juge la plus susceptible de conduire la nation au bien-être, de développer les sources de sa richesse et de sa grandeur; mais cette faveur ne doit pas franchir les limites des encouragements : proscrire un produit sous peine d'amende et de prison est d'une tyrannie insupportable , c'est le fait d'un pacha d'Egypte. En pareille matière, après avoir averti le peuple, après lui avoir montré les avantages d'un produit sur un autre produit, le mieux c'est encore le laissez faire. Il faut en être persuadé : personne ne connaît mieux l'intérêt du peuple que le peuple lui-même. C'était la pensée de Colbert. Le gou-
verneuf général de Blénac voulant contraindre les colons à faire toutes leurs transactions en argent au lieu d'employer la voie des échanges, le grand ministre lui écrivait, au nom du *oi : < Sur ce que vous dites de la nécessité d'établir le commerce en argent et d'empêcher qu'il ne se fasse en sucre , j'estime seulement nécessaire de vous répéter ce qui vous a déjà été dit sur ce sujet : que pourvu que vous vous appliquiez à maintenir la liberté entière entre les habitants pour le commerce, de quelque manière qu'ils le veulent faire, et leur procurer le repos et la liberté nécessaire pour s'y appliquer, en empêchant, de tout votre pouvoir, les vexations que les plus riches font ordinairement aux pauvres, tenant la main à ce que la justice leur soit promptement rendue, et assistant vous-même, pour cela, à tous les conseils qui se tiendront, et contribuant de tout votre pouvoir à tout ce qui peut leur faciliter le gain ou la commodité de la vie, vous parviendrez bien plus certainement que par tout autre moyen à augmenter le nombre des habitants , à attirer les Français, à fortifier et augmenter le commerce, et, en un mot, à mettre les îles de mon obéissance dans l'état florissant que je désire. »
Les colons possesseurs de sucreries, ceux dont les travaux, pour en établir, étaient en voie d'exécution , aussi bien que ceux qui nourrissaient simplement le projet d'abandonner leurs cultures actuelles pour celle de la canne, étaient les hommes les plus riches, conséquemment les plus influents des Antilles. Tous, ou presque tous, étaient officiers de milice. La garnison étant très-faible , la force matérielle du pays était dans la milice , sa force morale dans le clergé et dans la magistrature. Ainsi, s'attaquer au clergé, à la magistrature et aux officiers de milice, c'était se heurter à la fois à toutes les puissances des iles. Pour exécuter les ordres du ministre, non sans froissement, mais sans provoquer un soulèvement, il aurait fallu prudence, sagesse et modération; mettre, pour ainsi parler, le siège devant chaque abus , au lieu de vouloir les emporter tous et simultanément par un seul assaut.
Le ministre n'avait mis aucune sanction à ses défenses. Il en avait confié le soin au gouverneur et à l'intendant. Ces deux chefs firent enregistrer le double mémoire au conseil supérieur de la Martinique , et annoncèrent leur détermination d'en faire exécuter à la rigueur toutes les prescriptions. Il est peu probable qu'il fût entré dans la pensée du conseil de marine, qui fournissait au ministre toutes ses inspirations , de procéder à la démolition des sucreries dont les travaux étaient en voie d'exécution, près d'être achevés. Toutefois le gouverneur et l'intendant rendirent une ordonnance par laquelle il était défendu de continuer les travaux de ce genre , sous peine de démolition et de trois mille livres d'amende. Dans toute la Martinique s'éleva un immense concert de réclamations. Le ministre l'entendit , et, par dépêche du 21 juin 1717, il disait au gouverneur de permettre rétablissement des sucreries déjà commencées. Mais il était trop tard. Lorsque cette dépêche s'écrivait, les sieurs de la Varenne et de Pdcouart n'étaient plus à la Martinique. Dès le 17 mai, les colons, révoltés, se saisissaient de ces deux chefs, les embarquaient le 23 sur un navire mouillé sur la rade de Saint-Pierre, et les renvoyaient en France.
La Guadeloupe, par son conseil supérieur, écrivit au roi pour protester de sa fidélité et décliner toute participation dans l'affaire du Gaoulé, nom donné, à la Martinique , à la détermination hardie de chasser de la colonie les représentants de l'autorité métropolitaine.
Dans le même mois de mai , et peu de jours avant l'affaire du Gaoulé, la Guadeloupe perdait, avec deuil, son digne gouverneur. Il fut remplacé provisoirement par le sieur Laguarrigue de Savigny, et définitivement par le sieur de Feuquières, qui pourtant ne devait jamais venir prendre ses fonctions. Gouverneur particulier de la Grenade , il était aux Antilles lors de sa nomination; l'affaire du Gaoulé connue, l'ordre lui fut expédié d'aller commander provisoirement à la Martinique ; de sorte que, quittant la Grenade, il se rendit à la Martinique au lieu de venir à la Guadeloupe. Cet intérim lui donnant des droits, il obtint, Tannée suivante, le titre définitif de gouverneur général.
Par suite de cette nomination le comte de Moyencourt, par ordonnance du 18 mars 1718, fut fait gouverneur de la Guadeloupe. Il ne vint prendre ses fonctions qu'au mois de mai 1719.
Tout en favorisant la traite des noirs , le conseil de marine voulait aussi que les îles fussent peuplées d'Européens. 11 arrêta que tout capitaine allant aux Antilles serait tenu d'y porter des engagés , dont le nombre était gradué selon la capacité du navire, savoir: pour un navire de 60 tonneaux, trois; pour celui au-dessus de 60, jusqu'à 100, quatre; et enfin, six pour un navire d'un plus fort tonnage. Ces engagés devaient être âgés de 18 ans au moins et de 40 ans au plus , d'une taille de quatre pieds au moins , capables de travailler, et liés par un engagement de trois années.
Les gouverneurs avaient ordre de veiller à ce que chaque colon eût sur sa propriété le nombre d'engagés prescrit par les ordonnances , c'est-à-dire au minimum d'un engagé blanc par vingt noirs esclaves.
Mais les capitaines de navires, malgré leur bonne volonté, étaient dans l'impuissance de remplir leurs obligations : ils ne trouvaient pas de gens qui consentissent à passer aux îles sous la perspective d'une aliénation de leur liberté pendant trois ans. Pour procurer aux capitaines des passagers engagés , le ministre imagina de changer un point de notre législation criminelle. A l'époque où nous sommes de notre histoire , la loi métropolitaine punissait de la peine des galères les va*gabonds et gens sans aveu : par une déclaration du roi du 7 janvier 1719, il fut ordonné que cette dure peine cesserait d'être appliquée, et que les juges ne condamneraient plus les vagabonds et gens sans aveu qu'à être conduits aux îles pour y servir comme engagés. Ainsi il est bien certain que le gouvernement fit diriger sur les colonies une certaine quantité de vagabonds : mais le peuple, qui voyait partir pour les îles les mêmes individus qu'il avait coutume de voir conduire aux bagnes, crut que les colonies se peuplaient de criminels condamnés aux galères. Cette pensée a été reproduite par quelques pamphlétaires. Elle est vraie comme celle des prostituées conduites par la dame de Lafayolle.
Quoiqu'il en soit, ces vagabonds furent un mauvais présent fait aux îles. La fainéantise est incurable. Le vagabond ne change point; il l'est toujours, en tous lieux. On ne put tirer aucun parti de ceux qui vinrent à la Guadeloupe; ils furent ici ce qu'ils étaient là-bas, des vagabonds, des mendiants. Devenus pour l'autorité locale une charge, un embarras, il fallut renvoyer en France ceux que le climat avait épargnés. En présence du résultat obtenu, on dut cesser de faire conduire ces infortunés aux Iles-du- Vent. L'obligation pour les capitaines de na vires de transporter aux Antilles des engagés se convertit en celle de prendre des soldats. Lorsqu'on n'avait pas de passagers à leur donner, ils payaient soixante livres par chaque place d'engagé non occupée.
Par le règlement d'avril 1717, le gouvernement avait fait ce qu'il devait pour le commerce; le reste regardait les commerçants. Ils ne firent rien ou presque rien. Emportés avec toute la nation dans le tourbillon du système de Law, ils dédaignaient des opérations lointaines qui ne promettaient la fortune ou l'aisance qu'après des années de labeur, lorsque sur place il était possible de s'enrichir en un jour. Les colonies souffrirent cruellement de la folie de la France. Elles manquaient en même temps et de bras et d'objets propres à l'alimentation. Le nouveau gouverneur de la Gadeloupe n'y vint que pour faire entendre des plaintes, plaintes d'autant plus vives qu'elles étaient intéressées, carie comte de Moyencourt souffrait personnellement de la gêne commune. En effet, il avait acheté une habitation, et, voulant lui donner de l'extension , non-seulement il ne pouvait se procurer un surplus de bras , mais encore ce n'était qu'avec de grandes difficultés qu'il obtenait les choses propres à sustenter les esclaves qui déjà s'y trouvaient. Au milieu des réclamations qu'il portait au ministère il commit une imprudence, celle de demander l'autorisation de tirer des colonies étrangères cinquante nègres pour son habitation.
A cette époque on pensait que l'intérêt colonial était distinct de l'intérêt métropolitain ; bien plus , que ces intérêts étaient opposés et que l'on ne pouvait favoriser l'un sans sacrifier l'autre.
Nos hommes d'État, pivotant sur cette erreur, cherchaient partout l'intérêt métropolitain , afin de le défendre contre l'intérêt colonial. Sous cette préoccupation, la demande du gouverneur de la Guadeloupe fut pour le conseil de marine toute une révélation. Ce qui devait le réjouir l'effraya. Il craignit, en laissant aux gouverneurs un intérêt personnel dans les choses coloniales, qu'ils ne s'occupassent avec trop de soin et de sollicitude de la prospérité de la France d'outre-mer. Et puis encore il est clair que ces hauts fonctionnaires, ne partageant plus les souffrances communes , ne s'en préoccupant que sous le rapport administratif, les verraient moins; que, partant, le ministère serait moins importuné de demandes et de plaintes. C'était toujours cela de gagné. En conséquence, une ordonnance, en date du 17 novembre 1719, défendit aux gouverneurs d'acquérir des habitations, et à ceux qui en possédaient de les agrandir. Depuis la création des colonies , l'argent avait toujours été d'une rareté extrême. 11 disparaissait sitôt qu'on en apportait de France. Dans les premiers temps , on avait été forcé de faire le commerce d'abord à l'aide de la livre de tabac, puis au moyen de la livre de sucre prise comme unité; mais le prix du sucre variant d'une année à l'autre, souvent d'un mois au mois suivant, cette denrée, comme signe représentatif de la valeur, était d'un usage fort incommode , surtout pour les obligations à termes. On a vu que le gouverneur général de Blénac avait voulu proscrire cet usage et contraindre les colons à ne faire le commerce qu'en argent. A cet égard, la contrainte n'était pas nécessaire; il aurait suffi d'une monnaie en circulation. Colbert n'ayant pas voulu autoriser la contrainte, de Blénac, pour retenir la monnaie, s'avisa d'un moyen, celui d'un surhaussement. En effet, la monnaie vint et le commerce ne se lit plus qu'en argent. Les successeurs de Blénac avaient approu- \é cette mesure. D'un autre coté, soit que les ministres de Louis XIV n'eussent pas vu un grand inconvénient à ce que, du consentement de tous, dans une partie séparée et éloignée du royaume, où il existait déjà tant de lois exceptionnelles, l'or ri l'argent eussent une valeur idéale; soit que les grandes
guerres des vingt dernières années du règne précédent, des intérêts d'un ordre plus élevé, eussent détourné leur attention , toujours est-il qu'ils n'avaient rjen fait pour empêcher rétablissement des prescriptions des gouverneurs généraux. Depuis donc près de quarante ans le surhaussement de la monnaie , sorti d'abord de la loi, était passé dans l'usage de toutes les colonies françaises. Des pièces étrangères, rognées, n'ayant plus une valeur intrinsèque, passaient en outre, aux îles, pour leur valeur nominale.
Le conseil de marine , considérant cet état de choses comme un abus , avait prescrit aux sieurs de la Varenne et de Ricouart de le faire cesser. Mais ces deux administrateurs, enlevés brusquement et violemment à leurs fonctions , n'avaient eu le temps de prendre aucune détermination à cet égard. L'abus, si c'était un abus, avait continué. Le 6 août 1721, le conseil de marine écrivit au gouverneur général et à l'intendant de ne pas souffrir plus longtemps le surhaussement de la monnaie aux ïles-du-Vent. Un ordre semblable , dans le cabinet du ministre, se donne très-aisément, mais sur les lieux il n'est pas facile de le faire exécuter. Indépendamment de ce qu'il blessait l'usage, faisait croire aux possesseurs du numéraire que leur fortune était amoindrie, il portait encore la perturbation dans tous les paiements à faire par suite d'acquisitions antérieures, mais à termes.
En général, on n'est pas juste envers les gouverneurs ; on ne leur tient pas assez compte des ordres qu'ils reçoivent , qu'ils sont obligés d'exécuter alors même qu'ils sont convaincus de leur inopportunité, ordres que le ministre, mieux renseigné, ne donnerait point.
Le gouverneur et l'intendant hésitaient; mais il fallut obéir. Par ordonnance du 9 janvier 1722, la monnaie circulant aux îles fut ramenée au cours qu'elle avait en France. Cette ordonnance, arrivante l'improviste, sans avertissement, jeta le trouble dans toutes les opérations commerciales. Les débiteurs ne voulaient payer que sur le cours ancien , les créanciers , au contraire, ne voulaient recevoir que sur le nouveau cours.
C'étaient des réclamations générales. Dans cette situation , te gouverneur et l'intendant suspendirent l'exécution de leur ordonnance, fixèrent un délai pour sa mise à exécution. Mais Saint-Domingue formait un gouvernement séparé: là , la monnaie continuait à circuler avec le surhaussement, de sorte que tonte la monnaie des Iles-du-Vent en sortait pour aller aux Iles-sous-le-Vent. Un moment allait arriver où Ton serait obligé, faute d'argent, de revenir à faire le commerce par livre de sucre. Par une ordonnance du 4 avril 1 722 , nos administrateurs défendirent la sortie des espèces, sous peine de six mois d'emprisonnement et de mille livres d'amende. Cette rigueur n'arrêta pas un fait dont tout le monde était complice. Enfin, intendant et gouverneur, après avoir agité l'esprit public , se débattant au milieu de difficultés sans cesse renaissantes, finirent par rapporter leur ordonnance du 9 janvier par une autre du 29 juin 1722.
On avait déjà fait bien des règlements à l'occasion des terres concédées. Le dernier, celui du conseil d'État du 26 septembre 1696, voulait que les terres déjà concédées fussent mises en culture dans les six mois de la date du règlement. C'était exiger l'impossible. Les anciennes ordonnances exigeaient encore une culture réelle, de sorte que les concessionnaires, pour ne pas être en contravention , abattaient avec sauvagerie les arbres les plus précieux. Le temps n'était pas éloigné où toutes les forêts des îles allaient disparaître. La déclaration du roi du 5 août 1722 apporta aux faits anciens d'heureuses améliorations : le concessionnaire avait six années pour mettre sa concession en valeur, savoir : un tiers dans les trois premières années, et l'autre tiers dans les trois années suivantes ; quant au tiers restant il était autorisé à le conserver en bois debout.
Les mœurs, la coutume, la manière d'envisager les choses présentent des différences si sensibles entre les colonies et leur Métropole que ce n'est pas une tache facile pour le ministre de régir, de son cabinet, ces contrées lointaines. Tout naturellement, il ordonne pour ici ce qu'il croit bien , ce qui de fait serait bien là, et il arrive souvent que c'est tout le contraire. Alors,
lorsque nos gouvernants éloignés ne veulent pas s'entêter, en criant contre le peu d'intelligence des colons, qui le leur rendent, ils reviennent sur les précédents ordres et en donnent de tout contraires. Nous avons vu qu'en 1716 le conseil de marine avait défendu l'établissement de toute nouvelle sucrerie ; eh bien ! le 25 février 1722, il écrivait à l'intendant Besnard la lettre suivante: « Le conseil a approuvé que, conformément aux ordres « qu'il vous avait envoyés le 20 juillet dernier, vous fassiez jouir « ceux qui établissent de nouvelles sucreries des exemptions t qui leur sont accordées par l'ordonnance de M. de Baas. »
Ainsi, non-seulement ce qui était prohibé en 1716 était autorisé six ans après, mais encore on y attachait un privilège, des exemptions !
Si la classe des sangs-mèlés a pu naître et se développer à la Guadeloupe et dans les autres îles, cela n'a pas tenu aux religieux. Pour l'empêcher, ils ont employé tout ce que la religion leur donnait de force et d'autorité. Ils poussaient même le zèle trop loin. Ils ne consentaient à donner le sacrement de baptême à l'enfant mulâtre d'une négresse qu'autant que la mère voulût se soumettre à une pénitence publique. Il lui fallait se présenter à la porte de l'église, un dimanche , la corde au cou et un cierge à la main. La malheureuse était accueillie et poursuivie par les huées des enfants. Le conseil supérieur criait au scandale. L'autorité locale avait , sans succès , fait des démarches près des religieux pour qu'ils renonçassent à ce mode de moralisation. Ils se montraient d'autant plus persistants que le conseil supérieur s'élevait davantage contre leur pratique. Pour vaincre l'obstination des religieux, il fallut recourir à l'autorité métropolitaine. Les petits mulâtres purent être faits chrétiens sans que leurs mères fussent mises au pilori, mais les ecclésiastiques gardèrent rancune au conseil supérieur.
A cette époque , le poison faisait d'affreux ravages dans les ateliers et dans les troupeaux. Trois esclaves , dont l'un appartenait au sieur Boulogne, l'autre au sieur l'Estache et le troisième à un autre planteur, accusés d'avoir commis le crime d'empoisonnement, avaient été condamnés à expier leur forfait
sur le bûcher. Les pères Dunois , Levacher et F rénier , tous trois jésuites, assistèrent les suppliciés. De retour de l'exécution , ils proclamèrent ouvertement l'innocence de ceux que la justice avait condamnés. Ces infortunés avaient-ils été, en effet, victimes d'une erreur judiciaire, et , dans ce cas , comment les pères avaient-ils pu s'en convaincre? 11 est probable qu'au moment de paraître devant Dieu, dans le secret de la confession, les condamnés avaient nié leur culpabilité. Mais cette circonstance constituait-elle une preuve devant laquelle toutes les preuves contraires dussent se courber? Quoiqu'il en soit, on comprend l'effet produit par cette déclaration d'innocence en face dune condamnation en vertu de laquelle un bûcher avait été allumé. Le procureur général Dugard Ducharmoy rendit plainte à l'intendant contre les trois religieux. L'intendant s'adressa au père Dubois, supérieur de l'ordre des jésuites à la Guadeloupe. On sait qu'avant la révolution de 89 les ecclésiastiques ne voulaient pas reconnaître aux laïques un droit d'inspection sur leur conduite ; que la bulle in cœnâ domini, ainsi appelée parce qu'elle se publiait à Rome tous les ans, le jour de la Cène, c'est-à-dire le Jeudi-Saint , excommuniait les juges laïques qui osaient citer les ecclésiastiques devant leur tribunal, soit que ce tribunal s'appelât audience, chancellerie, conseil ou parlement. L'intendant fut donc fort mal venu du blâme qu'il répandait sur la conduite des pères jésuites. Le supérieur Dubois, au lieu de garder pour les ecclésiastiques le rôle d'accusés, se porta accusateur. 11 somma le conseil supérieur d'avoir à lui désigner le magistrat qui avait porté plainte à l'intendant afin de le faire punir de sa hardiesse. Le conseil supérieur, dans l'état de la législation , dut se borner à faire parvenir au ministre des mémoires. Les jésuites furent réprimandés, et le plus effervescent d'entre eux, le père Frénier, rappelé en France.
Le gouverneur de la Guadeloupe se faisait distinguer par de bonnes et de mauvaises qualités. 11 avait pris son gouvernement au sérieux, et s'occupait de la prospérité de l'île avec une sollicitude et une activité qui ne se démentirent jamais. C'est à sa
persistance qu'il fut accordé à la colonie de tirer de l'étranger, des chevaux , des mulets , du bois et les menus comestibles dont les navires français ne faisaient pas commerce. Il ne mit pas moins de persévérance pour arriver à doter la Guadeloupe d'un commerce direct avec la Métropole , et il eut la satisfaction d'obtenir que quelques navires arrivassent à la Basse-Terre sans passer par la Martinique. Les qualités du gouverneur étaient profitables au pays; ses défauts ne nuisaient guère qu'à sa personne. Nous donnerions volontiers notre suffrage à tout fonctionnaire de ce caractère. Qu'importent les travers de l'administrateur lorsque les administrés n'en souffrent point? Le comte de Moyencourt était plus qu'on ne saurait dire infatué de ses titres et de ses qualités. Voici, par exemple, ceux qu'il prenait dans un acte de baptême :
« Le onzième jour d'août j'ai baptisé une fille, née le premier jour dudit mois 1720, et du légitime mariage du sieur Ignace Féreire, marchand, et de demoiselle Marie Laurens. Elle a été tenue sur les fonds baptismaux par le haut et puissant seigneur Alexandre Vaultier, comte de Moyencourt , amiral des armées navales de Sa Majesté catholique, colonel de la nation française à Cadix et du régiment des fusiliers d'Anjou à Madrid, chevalier de l'ordre militaire de Saint-Louis, capitaine des vais seaux du roi, gouverneur des îles Guadeloupe, et commandant en chef, pour le roi, les Iles-du-Vent, en l'absence du général, et par haute et puissante dame Marie- Anne de Lacroix, son épouse, et marraine dudit enfant. »
c Féreire; A. Vaultier de Moyencourt; Lacroix de Moyencourt; Bon aventure, capucin. »
Ce gouverneur avait en outre une imagination qui souvent l'emportait et le jetait hors du but, et une suffisance dans ses propres lumières qui lui laissait croire qu'il voyait plus juste que les autres hommes. Aussi il lui arrivait de ne pas respecter la décision des juges, de la réformer par des ordonnances. Les hommes à grande imagination sont quelquefois crédules. Un certain arpenteur du nom de David lui avait persuadé qu'il
avait résolu le problème de la quadrature du cercle. Moyencourt fit une dépêche en faveur de cette découverte. Le ministre répondit qu'il autorisait David à vendre son secret aux Anglais. Les commissionnaires de Saint-Pierre ne pouvaient aimer un gouverneur qui voulait leur enlever le monopole du commerce de la Guadeloupe. On l'accusa de favoriser la contrebande. Durant son administration, la colonie avait été ravagée par plusieurs ouragans. Les objets alimentaires, à la suite de ces fléaux, étaient devenus excessivement rares; il n'est pas impossible qu'il ait fermé les yeux pour ne pas voir des navires étrangers apportant aux habitants quelques vivres. Dans ces premiers temps, au surplus, non-seulement les gouverneurs favorisaient le commerce interlope, mais encore il leur arrivait de le faire eux-mêmes. On compterait bien peu de gouverneurs généraux qui n'aient fait ce commerce, ou du moins qui n'en aient été accusés. Cela ne les empêcha pas de rester en place. Moyencourt, moins heureux, succomba sous cette accusation. Il fut rappelé en France le 21 octobre 1727.