‹ Histoire de la GuadeloupeChapitre 3 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

But de nos premiers établissements aux Antilles. — Création de la première compagnie , dite de Saint-Christophe. — Sa ruine et sa reconstitution. — Obstacles contre lesquels luttent les premiers colons.

Les anciens fondaient des colonies pour y décharger le trop plein de leur Métropole, pour fournir de la terre à des bras qui en manquaient. Cette pensée n'entra pour rien dans la détermination de nos hommes d'État du XVIIe siècle. Pour eux, la colonisation n'eut qu'un but, n'embrassa qu'un objet, le commerce. Ce fait ressort avec évidence du premier acte émané du pouvoir pour la fondation des colonies. C'est celui du 31 octobre 4626 portant institution de la première compagnie dite de Saint-Christophe. On y lit : « Que d'Énambuc et du Rossey « prendront possession des îles de Saint-Christophe et autres, « et ce, pour y trafiquer et négocier des deniers et marchandises « qui se pourront recueillir et tirer desdites îles et de celles des « lieux circonvoisins. »

Cependant le but unique de la colonisation fut masqué par une pensée philantropique. Richelieu voulut bien laisser supposer que l'intérêt des sauvages entrait aussi pour quelque chose; dans le plan des établissements coloniaux. Il mit donc en avant , proclama bien haut que, par la colonisation, les indigènes devraient aux colons les lumières et les bienfaits du christianisme.

Quoiqu'il en soit, les premiers colons, tout à la lois soldats, trafiquants et missionnaires, ont compris cotte dernière partie de leur tache d'une façon si étrange que* la postérité est tentée de supposer un intervcrtisseinenl de rôles; queceuv qui étaient chargés de prêcher lïlvangile étaient plongés dans les ténèbre*

de la barbarie, tandis que ceux qu'ils avaient pour mission d'instruire avaient été déjà éclairés parles lumières du Christianisme.

Un trait pris dans l'un des premiers actes des chefs anglais et français, caractérisera les procédés.

Les Caraïbes, comme on l'a vu, avaient accueilli avec une bienveillance parfaite les quelques Européens trouvés à Saint- Christophe par d'Énambuc. Mais lorsqu'à ceux-ci se furent joints les compagnons de d'Énambuc et de Warner, leur nombre effraya les insulaires qui crurent leur existence menacée.

Une cruelle expérience devait en effet leur donner de l'inquiétude. Ils savaient que partout où les Européens s'étaient établis les aborigènes avaient été massacrés ou forcés de fuir, d'abandonner les ossements de leurs pères. Craignant un sort pareil, ils prirent la résolution d'attaquer et de chasser de leur île les étrangers qui étaient venus avec l'intention de s'y fixer. Mais trop faibles pour tenter à eux seuls une entreprise si périlleuse ils firent un appel à leurs voisins. Ceux-ci y répondirent, promettant leur concours pour la pleine lune. Le projet des Caraïbes , surpris par une femme de leur nation , la nommée Barbe, fut révélé aux chefs anglais et français. Warner et d'Énambuc n'ayant été instruits, des préparatifs de guerre des ennemis que par la nommée Barbe nous supposons que cette femme ne se soit pas méprise sur le dessein de ses compatriotes, qu'elle en ait connu le but et l'étendue. Ainsi les deux chefs savaient que les Caraïbes, qui les avaient d'abord accueillis en frères, nourrissaient contre eux des projets d'hostilités, qu'à tel jour et à telle heure les établissements anglais et français seraient attaqués. Deux moyens s'offraient à eux pour conjurer cet orage : députer près des Caraïbes pour les amener à des sentiments de conciliation et de paix, ou se préparer à la défense, à bien recevoir un ennemi qu'on savait ne devoir se présenter qu'armé de flèches. Ni l'un ni l'autre moyen ne vint à la pensée de d'Énambuc et de Warner. La voie qu'ils prirent fut celle-ci : laissons parler Dutertre. Son récit contient quelque chose de laudatif qui ajoute encore à l'horreur de l'acte par

lequel, dans les Petites-Antilles, les habitants du Vieux-Monde se révélaient à eeux du Nouveau.

« Les Caraïbes eussent infailliblement exécuté cette résolu- « tion barbare, dit l'auteur de l'histoire générale des Antilles, « si Dieu n'eût détourné ce malheur de dessus la tète de ces « innocents réfugiés par le moyen d'une sauvage appelée Barbe, « qui , ayant découvert aux Anglais et aux Français le cruel « secret de ses compatriotes, attira sur eux le malheur qu'ils « prétendaient faire tomber sur les autres; car les Français et « les Anglais, détestant une si horrible conspiration, les pré- « vinrent chacun dans son quartier auparavant qu'ils fussent « secourus, et les poignardèrent presque tous dans leurs lits en « une même nuit, ne réservant que quelques-unes de leurs plus « belles femmes pour en abuser et pour en faire leurs esclaves. »

Le récit de Dutcrtre, toutefois, est encore ce qu'il y a de plus favorable à nos deux aventuriers. Rochefort, qui lui aussi rapporte le même fait, donne, à leur abominable détermination, un tout autre motif. Selon lui , il n'y aurait eu chez les Caraïbes aucun projet arrêté de faire la guerre, soit aux Anglais, soit aux Français. 11 dit : que la résolution une fois prise par Warner et d'Énambuc de s'approprier l'île de Saint-Christophe, ils songèrent à s'entourer de toutes les précautions capables de leur en assurer la possession; que voulant retourner en Europe, ils ne pouvaient laisser que quelques hommes pour garder leur propriété de hasard; que dans ces circonstances, craignant que, pendant leur absence, les Caraïbes ne s'entendissent avec les Espagnols et ne lissent avec eux quelque traité, ou encore qu'ils ne fussent poussés à exécuter les conseils de leurs prêtres ou boyers de mettre à mort les étrangers qui cherchaient à s'emparer de leurs terres, ils s'en débarrassèrent pour ne plus les craindre.

Le grand assassinat commis par Warner et d'Énambuc n'aurait donc été qu'une simple mesure de précaution.

Avec de semblables actes, comment prêcher les vertus chrétiennes à un peuple dont l'intelligence, encore dans les langes de la barbarie, n'allait pas beaucoup au delà de ce qui tombai!

sous les sens? Dans sa grossièreté ne pouvait-il pas croire que l'assassinat, la luxure et l'esclavage formaient la base de la morale des chrétiens, comme les Mexicains avaient d'abord supposé qu'une pièce d'or était le Dieu des Espagnols.

Le grand objet de la colonisation fut le commerce, et pour le développer l'on adopta précisément le moyen le plus propre à paralyser son essor, le système d'une compagnie, en autres termes, un intérêt particulier. Une fois entré dans cette voie, il fallut recourir à toutes les mesures restrictives et prohibitives nécessaires à la sauvegarde de cet intérêt. Le commerce naît et vit dans la liberté et l'espace ; on lui enleva l'espace et la liberté. A la compagnie seule furent réservés le soin et le droit d'approvisionner les colonies de tous les objets nécessaires tant à l'exploitation qu'à la consommation et de prendre en échange toutes les denrées récoltées ou fabriquées. Les prix étaient déterminés par des commis, qui apportaient dans leur mission un arbitraire inintelligent et sordide. Les navires, allant aux îles, ne purent s'expédier que de deux ports, le Havre et Saint- Louis, et il y avait obligation pour eux d'effectuer leur retour dans un seul, le Havre- Ce système, à peine établi, excita des plaintes et des récriminations La compagnie se plaignait de ce que les colons, pour se soustraire à leurs obligations, traitaient de leurs denrées avec des négociants français, étrangers à la compagnie, plus encore avec les Hollandais. Les colons répondaient : qu'il fallait que les obligations fussent réciproques ; que s'ils étaient tenus de livrer à la compagnie tous leurs produits, c'était à la condition qu'elle leur fournirait toutes les choses dont ils avaient besoin; que les approvisionnements de la compagnie, souvent de mauvaise qualité, étaient toujours insuffisants. On comprend, en effet, que les premiers colons ne devaient avoir aucun motif pour ne pas traiter directement avec la compagnie. Pour retenir entre ses mains tout le commerce de l'île il lui aurait suffi de faire ce que faisaient les Hollandais et les autres négociants français, expédier à la colonie de bonnes marchandises, en quantité suffisante et à des prix modérés. C'était bien ce qu'elle voulait; mais

les membres de la compagnie, trop grands seigneurs pour diriger leurs affaires par eux-mêmes , en laissaient tout le soin à des agents qui les trompaient. La compagnie se ruinait d'efforts et d'argent pour secourir les colons, et les colons mouraient de faim en maudissant la compagnie. Sur les plaintes réitérées de la colonie du manque absolu de provisions, on lui annonça la pa tache le Cardinal. Ils prirent patience. Ce navire arriva en effet à la fin de l'année 1651 ; mais en fait de vivres, fait observer malicieusement Dutertre, il était chargé : d'un prêtre, de deux capitaines, deux lieutenants, deux enseignes, deux sergents, deux caporaux, deux ampessades, deux femmes, deux enfants et deux commis.

L'exaspération fut au comble. Le commerce interlope recommença plus actif que jamais. La compagnie renouvela ses plaintes, menaça ; ce fut en vain. Il lui fallait un homme, elle ne le chercha pas et crut pouvoir le remplacer par des lois. Elle obtint du Roi une ordonnance, par laquelle défense fut faite à tous les sujets du royaume d'aller faire le commerce aux îles, à moins du consentement écrit des directeurs de la compagnie, sous peine de confiscation des navires, de la marchandise et de mille livres d'amende. Cette ordonnance , bien qu'exécutée à la rigueur, ne remédia à rien. Ce fut une lutte entre les colons et les agents de la compagnie, ceux-ci pour réprimer le commerce prohibé et les autres pour ne plus traiter avec eux. Dans cette lutte, les agents furent vaincus. La compagnie marcha et arriva bientôt au terme de sa ruine. Les choses furent poussées si loin qu'elle finit par ne plus songer à la colonie de Saint-Christophe, qui d'abord avait donné de si belles espérances. Elle fut réveillée par l'éclat et le bruit de la prospérité de cette colonie et les grands bénéfices qu'en tirait le commerce hollandais.

La prospérité de la colonie et les bénéfices qu'en tirait le commerce libre de la Hollande auraient du être un enseignement. Ces laits ne donnèrent aucune lumière. On ne trouva rien de mieux que de tenter encore une fois ce qui avait si mal réussi. On reconstitua la compagnie. On crut fixer sa prospérité

en élargissant ses privilèges. Le droit du dixième que s'était réservé le roi sur le produit des îles, fut abandonné. L'autorité métropolitaine livra tout à la nouvelle compagnie, ne gardant pour elle que des droits honorifiques, tels que ceux de nommer un gouverneur général , les officiers d'une justice souveraine et de recevoir, à chaque règne, la foi et l'hommage de la compagnie pour les îles concédées.

Afin d'encourager la population de la France à passer aux îles et à s'y fixer, il fut dit que tout artisan qui séjournerait aux colonies, en exerçant son métier, revenu en France, serait réputé maître, avec droit de tenir boutique dans toutes les villes du royaume. 11 n'y avait d'exception que pour Paris ; pour jouir dans cette ville du même droit, il fallait avoir demeuré aux îles pendant dix ans.

A cette époque le commerce faisait tomber la noblesse en roture. Le roi déclara que, sans déroger, les prélats, les seigneurs, les gentilshommes, les officiers tant du conseil que des cours souveraines pouvaient être associés à la compagnie; défense pendant vingt ans était faite à tous les Français, autres que les associés, de trafiquer aux îles, sous peine de confiscation des vaisseaux et marchandises au profit de la compagnie.

En échange de tant et de si grandes faveurs, que donnait, ou plutôt que promettait la compagnie? De faire passer aux îles, dans l'espace de vingt années, au moins quatre mille personnes de tout sexe.

Cette reconstitution de la Compagnie, qui eut lieu le 12 février 1G55 , fut ratifiée le 8 mars.

Mais ce n'est pas parce que la première Compagnie n'avait pas des privilèges assez étendus qu'elle avait été conduite à sa ruine; elle avait péri par l'impéritie et l'avidité de ses agents. Les mêmes causes produiront les mêmes effets. En réfléchissant à tous les obstacles que les premiers colons ont rencontrés dans leur marche on est étonné qu'ils aient pu en triompher. En lutte avec le climat, les tremblements de terre, les ouragans; obligés de se défendre contre les attaques continuelles des sauvages, il leur fallait encore livrer sans cesse des assauts à la

politique insensée des agents de la compagnie; ils ne voulaient pas, ou ne pouvaient nourrir les colons et ils s'opposaient à ce qu'ils reçussent du dehors les objets d'alimentation. Il semblerait que la compagnie, qui avait cependant tant d'intérêt à développer la richesse des colonies, fut jalouse de leur prospérité. Les colonies ne pouvaient encore rien donner et l'on voulait en tirer des richesses. Pour récolter on n'avait pas la patience d'attendre le temps de la moisson. A peine si l'on avait semé, et on demandait aux fruits d'entrer en maturité.

Nous n'avions pas à faire l'histoire de Saint-Christophe. Mais cette ile a été le berceau des colonies françaises aux

Antilles. C'est de là que sont partis ces intrépides colons qui ont planté le drapeau de la France sur les autres îles. Avant donc de mener le lecteur a la Guadeloupe, il y avait nécessité de le faire passer par Saint-Christophe.

oiuriTRE m.

D'Énamhuc songe à fonder de nouvelles colonies.' — Mission confiée à d'Orange. — L'Olive se rend en France. — Sa rencontre avec Duplessis. — Traité avec la compagnie. — Départ de Dieppe. — Arrivée a la Guadeloupe.

Malgré les entraves de la compagnie et grâce au commerce interlope, Saint-Christophe avait pris assez d'accroissement pour permettre à d'Énambuc de songer a fonder de nouvelles colonies. Dans le but de mettre sa pensée à exécution , de concert avec son lieutenant l'Olive, il charge un sieur d'Orange de visiter les îles non encore occupées et de choisir, entre toutes, celle qui lui paraîtrait la plus propre à un établissement. D'Orange parcourt successivement la Martinique, la Dominique et la Guadeloupe, rapporte des renseignements sur chacune, mais laisse voir sa prédilection pour la Guadeloupe.

Muni de ces renseignements, l'Olive se rend en France. 11' devait traiter avec la compagnie pour lui et pour d'Énambuc; mais la foi dans les traités n'était pas la vertu dominante des hommes à l'esprit inquiet qui se jetaient sur l'Amérique. Dans le port de Dieppe, il rencontre Duplessis qui, ayant déjà fait un voyage à Saint-Christophe, se disposait à retourner en Amérique. Se voir et se mettre d'accord fut pour ces deux chercheurs d'aventures l'affaire d'un instant. Leurs faits convenus, ils font avec la compagnie, à la date du 14 février 1635, un contrat particulier. Parce contrat, la compagnie leur donnait pour dix ans le commandement des îles qu'ils coloniseraient, commandement qu'ils devaient exercer ensemble ou séparément, selon qu'ils s'établiraient sur une seule île ou sur deux.

D'après les slnluls de la compagnie , les hommes qui ne

pouvaient pas payer leur passage aux îles devaient s'engager a servir, pendant trois ans , la eompagnie ou les colons qui en faisaient les frais. Après ce temps de service, on leur faisait une concession de terre, ou bien ils étaient libres de faire de nouveaux traités avec les employeurs. Cette sorte de colons s'appelait des engagés ou des trente-six mois. Leur traité fait avec la compagnie, l'Olive et Duplessis se mirent à chercher des engagés. Sur les fallacieuses promesses des racoleurs, cinq cents malheureux consentent à quitter leurs foyers pour aller, en passant par un esclavage temporaire, trouver la fortune sur la terre d'or de l'Amérique. Outre ces engagés, des familles , formant entre elles cinquante individus , partent à leurs frais. Tout ce monde s'embarqua sur deux navires, dans le port de Dieppe , le 25 mai 1635. Indépendamment des autres passagers, les deux chefs menaient avec eux quatre religieux de l'ordre de Saint-Dominique, les pères Pélican, Raymond, Bruchey etGryphon.

On partit. L'imprévoyance avait présidé à tous les préparatifs de l'armement. Les provisions réunies étaient non-seulement insuffisantes, mais encore de mauvaise qualité. On se rendait dans une contrée où il n'était pas possible de compter sur des provisions alimentaires autres que celles qu'on apportait, et l'on ne s'était approvisionné de vivres que pour deux mois ! Pendant le voyage même, qui fut très-court, les émigrants eurent à souffrir de la pénurie des vivres du bord.

Le 25 juin, un mois juste après le départ de Dieppe, les deux navires arrivaient à la Martinique. A l'aspect de cette île, coupée et hachée , remplie d'affreux serpents, nos colons se hâtèrent de lever l'ancre et de faire voile pour la Guadeloupe où, le 27 juin, ils quittèrent leurs vaisseaux et descendirent à terre.

Sur un autel de pierre et de gazon on célébra le Saint Office, et les bois de l'île retentirent pour la première fois du chant des chrétiens.

On aurait dit qu'une cruelle fatalité s'était assise dans les conseils des premiers colons de la Guadeloupe. Ils choisirent, pour fonder leur établissement, un coin de la commune de Sainte-

Rose, situé dans l'un des lieux le plus ingrat et le moins salubre de toute l'île.

L'un des deux chefs ne le cédait à l'autre ni en bravoure ni en résolution ; c'était toute leur ressemblance. Là où Duplessis voulait employer la douceur et la persuasion , l'Olive mettait la main sur la poignée de son épée, ne reconnaissant d'autre droit, d'autre argument que la force. Duplessis s'étudiait à se faire aimer, l'Olive à se faire craindre.

La volonté de ces chefs, d'un caractère si opposé, devait se heurter à chaque instant dans l'exercice du commandement. JVe pouvant s'entendre, ils prirent le parti de se séparer afin de gouverner chacun à sa guise. Après avoir partagé les provisions, les outils et les hommes, l'Olive alla s'établir à l'ouest de la Pointe-Allègre, sur la rivière dite du Vieux-Fort, Duplessis à l'est de la même Pointe,, sur la rivière dite du Petit-Fort>

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