CHAPITRE VI
De Clieu gouverneur. — Ouragan. — Disette. — Re'volte des esclaves et des petits propriétaires. — Introduction des substances alimentaires par navires étrangers. — Blâme du ministre. — Nouvel ouragan. — Famine. — Émigration. — Défense de faire la traite des Caraïbes et des Indiens. — Vente d'Indiens au profit du roi. — Le gouverneur accusé de tolérer le commerce interlope. — Guerre contre l'Angleterre. — Prix des denrées coloniales et des marchandises françaises, — Administration de de Clieu. — Ingratitude.
Pour remplacer le marquis de Larnage on ne pouvait choisir mieux que l'homme qui avait donné le café aux Antilles : de Clieu fut nommé gouverneur de la Guadeloupe. Se trouvant alors en France, il s'embarqua, à Rochefort, sur le vaisseau le Profond, et arriva dans la colonie le 17 août 1737.
En 1736, la demeure des colons avait été renversée par des tremblements de terre; en 1738, leurs plantations furent ravagées par un ouragan qui acheva de détruire les maisons que le premier fléau avait épargnées. Ces deux sinistres, si rapprochés l'un de l'autre, occasionnèrent une horrible disette. Les grands propriétaires ne pouvaient nourrir leurs esclaves, ni les petits se procurer des moyens de subsistance pour eux-mêmes. Dans certains quartiers, les esclaves se soulèvent, pillent ce qu'ils trouvent et commettent quelques meurtres. A la Grande-Terre, les petits propriétaires se révoltent contre les agents du fisc , qui leur demandaient le paiement de l'impôt. On ne put faire rentrer les nègres dans le devoir que par la force. Il fallut aussi marcher contre les petits propriétaires. Le sieur Lemercier de Maisoncelle, à la tète de trois compagnies de milices, se chargea de cette mission délicate, dans laquelle il
fallait faire usage plus de la persuasion que de la force. L'expédition de ce colon aussi intrépide qu'intelligent fut couronnée d'un plein succès.
Ces différents mouvements avaient eu pour cause la misère. De Clieu le savait; il savait aussi que bon nombre de colons se disposaient à abandonner une terre sur laquelle ils ne trouvaient plus la faculté de vivre. 11 crut que la prohibition absolue des denrées étrangères n'était pas faite pour des circonstances si exceptionnelles , et il permit à quelques navires étrangers de vendre leurs cargaisons dans l'île. Sur le compte qu'il rendit au ministre des motifs qui l'avaient déterminé, celui-ci lui répondit : « Sa Majesté m'a ordonné de vous dire qu'elle vous « défend très-expressément de donner de pareilles permissions, c même dans des cas semblables. »
A la réception de telles dépêches , que doit faire un gouverneur dont le cœur bat sous l'uniforme? Pour accepter le triste emploi de voir ses administrés souffrir de la faim sans même pouvoir essayer d'y apporter remède, il faut que, s'il quittait sa place, lui aussi dût souffrir des mêmes privations.
En 1740, la colonie fut ravagée par un ouragan encore plus furieux que celui de 1738. Il y eut une véritable famine. De Clieu, se rappelant la dépêche du ministre, se borna à l'informer de l'état des choses. Le ministre répondit l'année suivante ; il autorisa le gouverneur à ouvrir momentanément les ports de la colonie aux étrangers qui apporteraient des bois de construction et des vivres. Il exempta ensuite les colons, pour deux ans , des droits de capitation.
Mais la faim n'attend pas si longtemps. Dans l'intervalle de l'ouragan à la réponse du ministre, une émigration importante avait eu lieu. De nombreux colons avaient abandonné une terre désolée pour aller dans d'autres lieux chercher les moyens de vivre. Quelques historiens ont nié cette circonstance; ils ont prétendu qu'il y avait eu menace d'émigration et non émigration réelle. Comme la question peut se résoudre par des chiffres , nous allons nous borner à les rapporter. On sait qu'à l'époque où nous en sommes de l'histoire de la colonie, la po-
pulation, en temps ordinaire, augmentait chaque année par l'immigration. Nous ne tiendrons pas compte de cette donnée, qui pourrait nous offrir un argument de plus. Raisonnons comme si la population restait stationnaire. En 1758, la population totale de la Guadeloupe était de 42,655 individus, dont 9,558 blancs ; en 1740, elle ne s'élevait plus qu'à 41,256 individus, dont 8,750 blancs: différence en moins 1,417 individus, dont 588 blancs. En présence de ces chiffres, il n'y a pas à discuter; comme les esclaves n'avaient pas émigré, il est probable qu'ils étaient morts de privations.
A la même époque , la Martinique comptait une population de 74,042 individus, preuve sans réplique des faveurs dont elle était l'objet.
Nous avons dit les raisons pour lesquelles les Caraïbes n'avaient pas été réduits en esclavage. Cependant, de loin en loin, on voyait d'avides trafiquants porter des Indiens aux Antilles et tenter de les vendre. Le roi en ayant été informé rendit, à la date du 2 mars 1759, une ordonnance dont voici les termes : « Sa Majesté étant informée qu'il y a des personnes « qui vont traiter des Caraïbes et Indiens, nations contre les- « (/nettes tes Français ne sont pas en guerre, pour les emmener « aux îles françaises du vent de l'Amérique, où ils les vendent « comme esclaves, et voulant prévenir les inconvénients que « cette traite pourrait occasionner , Sa Majesté fait très- « expresses inhibitions et défenses à tous Français de traiter « des esclaves caraïbes et indiens, voulant que tous ceux qui « seront emmenés dans les Iles-du-Vent, soient et demeurent « libres. »
Cette ordonnance laisse supposer que si les Français avaient été en guerre avec les Caraïbes et les Indiens le ministre aurait trouvé licite et juste qu'on en fit des esclaves. Et ce qui autorise à le penser, c'est la lettre qu'il écrivait à Champigny et d'Orgcvillo, à la date du 6 mai 1754 : « Messieurs, il reste a « Québec deux chefs renards, qui étaient venus demander la « paix. Le roi avait d'abord jugé qu'il pouvait convenir de « faire un exemple de rigueur sur eux , mais Sa Majesté a pris
< le parti de donner ordre à MM. de Beauharnais et Hocquart « de les envoyer aux îles avec une femme de la même nation , « qui est avec eux, pour être vendus à son profit. J'ignore s'ils t les enverront à la Martinique ou à Saint-Domingue; si c'est « à la Martinique, ils vous les adresseront, et dans ce cas, « M. d'Orgeville les fera vendre au profit de Sa Majesté , et il « fera remettre au trésorier le prix qui en proviendra , et dont c il le chargera en recette extraordinaire. »
Ces sauvages, venus à la Martinique, personne ne voulut les acheter. On les envoya à Caycnne.
Les pouvoirs d'un gouverneur particulier étaient bien bornés. Cependant de Clieu faisait tous ses efforts pour que la Guadeloupe sortît de ses langes. Dans ce temps, le bourg de [Sainte- Anne était le chef-lieu de la Grande-Terre. En 4737, on y avait établi une sénéchaussée , et en 1742, une amirauté. Mais la rade de Sainte- Anne avait, à un degré plus éminent, tous les inconvénients de celle de la Basse-Terre. De Clieu , qui voyait toutes les faveurs aller à la Martinique , et entendait sans cesse répéter que c'était à cause de la sûreté du port du Fort-Royal, bien que le commerce ne fréquentât que la rade de Saint-Pierre, rade ouverte, comme celle de la Basse-Terre, aurait voulu que la Guadeloupe eût aussi un port sûr comme celui du Fort-Royal. Ce port, il était persuadé qu'il existait au fond du petit cul-desac, et il demandait à y transférer le siège du gouvernement. U fit même quelques travaux de fortification , plaça des canons sur l'Ilet-à-Cochons et sur les terrains élevés qui sont en face, afin de défendre, par un feu croisé, l'entrée de ce port. Ces travaux étaient faits à l'aide de corvées. Les habitants , à qui l'on disait que ce serait un moyen de ne plus dépendre de la Martinique, s'y prêtaient avec joie et empressement.
Le commerce direct de la colonie avec la Métropole faisait l'objet des sollicitudes de de Clieu , comme il avait fait l'objet des préoccupations du comte de Moyencourt et du marquis de Larnage. Mais, à cet endroit, la place de Saint-Pierre était fort chatouilleuse. A ses yeux , le gouverneur qui prônait ce commerce n'avait ni capacité ni vertu. Sitôt que quelques navires
français se rendaient directement à la Guadeloupe, et que, par suite, cette colonie tirait moins de marchandises de Saint-Pierre, les négociants de cette place accusaient les colons de faire la contrebande, et leur gouverneur de le souffrir. En effet, pour les Pierrotins, habitués à exploiter les habitants de la Guadeloupe, ne pas acheter de leurs mains c'était une contrebande. L'accusation de commerce interlope était banale, mais réussissait toujours. Les Pierrotins persuadaient le gouverneur général de l'existence de ce trafic ; celui-ci le mandait au ministre, lequel fulminait contre les colons et le gouverneur de la Guadeloupe. D'un autre côté, on comprend que le gouverneur générai ne pouvait voir avec indifférence des attaques contre ce qui aidait à la prospérité de la colonie qu'il gouvernait; il soutenait donc le commerce de Saint-Pierre, et repoussait le commerce direct, réclamé par les gouverneurs de la Guadeloupe avec tant de chaleur et de constance. C'était une lutte entre les deux gouverneurs ; mais lutte du faible contre le fort. Sûr d'être vaincu , le gouverneur de la Guadeloupe ne se battait que pour l'honneur du pavillon. Pour que le commerce de Saint-Pierre fût content, il aurait fallu que celui de la Gualoupe ne fit aucune tentative pour se dégager de ses liens, qu'il se montrât satisfait des rebuts des Pierrotins. Le 40 mai 1743, répondant au reproche d'avoir laissé introduire dans la colonie des nègres de traite étrangère , de Clieu disait au ministre : « Quant à l'introduction de nègres « de l'étranger, j'oserai vous affirmer, Monseigneur, qu'il n'en « est pas entré trente dans le gouvernement depuis l'ouragan « de 1740, quand nos habitants en demandent de toutes parts. « Les nègres sont premièrement devenus très-rares chez les « Anglais; nos négociants n'en portent que rarement, et les • Anglais ne les faisant pas capturer par ce manque de nos na- « vires qui en portent, et ensuite ceux qui nous viennent de la « Martinique, qui ne sont assurément ni tes plus jeunes ni les « plus beaux, coûtent onze cents livres. »
Que voulait le commerce de Saint-Pierre? Que la Guadeloupe fût forcée de lui acheter ses vieux nègres à raison de onze cents livres pièce, et les autres choses à l'avenant.
Dans une autre lettre, de Clieu faisait connaître au ministre le gain des commissionnaires de Saint-Pierre sur les habitants de la Guadeloupe. Il lui disait : « Le commerçant, « Monseigneur, se plaint que ses voyages sont infructueux , et c souvent qu'ils lui donnent de la perte, et il a raison; mais « sans en chercher ailleurs la vraie cause efficiente, qu'il « fasse attention qu'à la Guadeloupe huit à neuf millions de « faux frais sont à imputer, chaque année, sur les profits de « l'échange des denrées de la colonie avec les comestibles et t marchandises apportées de France, et vous trouverez là la * véritable raison de l'indigence de l'habitant et du dérange- « ment du commerce. Ce capital, à peu près le cinquième de « celui des colonies, en pure perte pour le négociant ainsi que « pour l'habitant , tourne au seul avantage du commissionnaire, « qui n'entre pour rien dans les peines de l'un ni dans les « risques de l'autre. »
Aux tremblements de terre et aux ouragans vint s'ajouter un autre fléau infiniment plus redoutable, la guerre. Depuis 1741 , on faisait en Europe celle dite de la succession d'Autriche. L'Angleterre n'avait pas déclaré à la France l'ouverture des hostilités : elle avait jugé plus profitable d'entrer en campagne sans nous le dire. La guerre contre la Grande-Bretagne ne se fait qu'à coups de vaisseaux. La France, qui lésait, devrait toujours se tenir prête; mais depuis Louis XIV la marine avait été négligée, laissée dans l'abandon. Dans la situation misérable de notre marine, l'opposer aux flottes britanniques, c'était offrir à cellesci une pâture , courir au-devant des défaites. Aussi , le cabinet de Versailles dévorait les outrages des Anglais, s'efforçait de ne pas les voir. Pour se décider à entrer en lutte, il fallut que les choses fussent poussées au point où on les lit dans le manifeste de la France, lancé le 15 mars 1744 : « Les pirateries des « vaisseaux de guerre anglais se multiplièrent avec cruauté et « barbarie ; les ports du royaume même ne furent pas un asile « contre leurs insultes; enfin les escadres anglaises ont osé « entreprendre de venir bloquer le port de Toulon, arrêtant « tous les bâtiments, s'emparant de toutes les marchandises
« qu'ils portaient, enlevant même les recrues et les munitions « que Sa Majesté envoyait dans ses places. »
Durant cette guerre, les Antilles ne furent point attaquées; mais l'ennemi , maître de la mer, enlevant tous les navires qui allaient aux îles ou qui en sortaient, ces îles furent comme bloquées, et souffrirent cruellement de la pénurie de toutes marchandises. Les denrées coloniales tombèrent à un degré d'avilissement dont on ne peut avoir l'idée. Le sucre s'offrait à trois livres les cinquante kilogrammes et le café à deux sous le demi-kilo. Les marchandises françaises, au contraire, avaient haussé de prix en raison inverse : on échangeait une paire de souliers contre quinze cents livres de sucre; le baril de farine valait six cents livres , et la barrique de vin douze cents livres argent.
Il est inutile de faire observer que les souffrances de la Guadeloupe furent encore plus grandes que celles de la Martinique. Si un navire avait le bonheur d'échapper aux croisières ennemies, où se rendait-il? à la Martinique; si d'autres étaient convoyés, c'était pour quels ports? pour ceux de la Martinique. Et cette colonie étant elle-même dans la disette gardait pour elle ce qui lui venait et les autres n'avaient rien.
Cette grande pénurie contrariait d'autant plus de Clieu qu'il aurait voulu pousser les habitants à la consommation. Il avait pour principe que les colonies sont d'autant plus utiles à la Métropole qu'elles consomment davantage. Aussi, durant tout le cours de son administration , il s'efforça d'éloigner les colons de l'esprit d'économie. Il provoquait des fêtes par des fêtes, donnait de grands repas, et ne laissait pas ignorer qu'il aimait qu'on les lui rendit.
Les malheurs du temps n'empêchaient point qu'il ne fit tout ce qu'il est possible pour l'embellissement de la ville. En 1748, il lit percer une nouvelle rue dans le bourg Saint-François. Sa sollicitude s'étendait également aux choses et aux personnes.
Enfin, le traité d' Aix-la-Chapelle , signé le 28 octobre 1748, vint mettre un terme aux souffrances que les colons avaient endurées depuis le commencement des hostilités. Mais ces
souffrances avaient porté leurs fruits : la mauvaise nourriture, les privations firent qu'en 1749 la lèpre se montra plus terrible que jamais. Elle se répandait à la Grande-Terre d'une manière effrayante. Lors de l'établissement de la léproserie de la Désirade , on avait cru possible que l'entretien des lépreux restât à la charge des maîtres ou des parents, et l'on n'avait établi aucun impôt fixe pour cet objet; mais quelques années de pratique démontrèrent que cela était impraticable. Il fallait une direction unique. On l'organisa; on vota des fonds permanents, non-seulement pour l'entretien des malades déjà au dépôt, mais encore pour l'envoi de tous les autres. Le mal s'arrêta.
De Clieu, dont la santé était altérée, et qui avait, en outre, des affaires à régler à la Martinique, obtint un congé. Il quitta la Guadeloupe en octobre 1749, laissant le gouvernement au lieutenant de roi de Lafond.
L'administration de ce gouverneur ne tarda pas à faire regretter celle de de Clieu. De Lafond, peu goûté des colons, rédigea un mémoire sur le commerce étranger qui le décrédita complètement au ministère. Dans son mémoire , il s'efforçait de démontrer que ce commerce, en ce qui touche la Guadeloupe, ne porterait aucun préjudice à celui de la Métropole, lequel s'abstenait de toute relation directe avec la colonie. De Lafond ne voyait pas que , si la Guadeloupe eût cessé de s'approvisionner sur la place de Saint-Pierre, le commerce français n'aurait pu y porter une aussi grande quantité de marchandises, et que le tort pour lui aurait été à peu près le même que s'il eût eu des relations directes avec la Guadeloupe. Toutefois, ces réclamations successives de gouverneurs, qui tous demandent délaisser arrivera la Guadeloupe des navires étrangers, montrent combien le commerce de Saint-Pierre abusait de la situation, soit en laissant la colonie manquer du nécessaire, soit en le lui faisant payer un prix exhorbitant.
Après une année d'absence, de Clieu revint à ses fonctions. Dans la nuit du 19 au 20 septembre 1751, la malheureuse Guadeloupe fut encore ravagée par un ouragan. La santé de
de Clieu s'altérant de plus en plus, il quitta la colonie le 15 août 1752, cette fois pour ne plus y revenir. Pour la seconde fois, de Lafond remplit l'intérim de gouverneur.
De Clieu sortit pauvre des fonctions publiques. Dans la dernière guerre, voyant autour de lui tant d'infortune, de misères poignantes, il s'était ruiné pour les soulager. Il avait successivement épousé trois créoles. Il se retira à la Martinique , vivant de sa pension de retraite de six mille livres. 11 mourut en 1775, à un âge fort avancé. Les habitants des Antilles n'ont pas encore songé à lui élever un monument. A la Guadeloupe , aucune rue, aucune place, aucune commune ne porte son nom.