CHAPITRE Vil
Le chevalier de Mirabeau. — Situation d'un gouverneur de la Guadeloupe. — Cause de la guerre dite de sept ans. — État de la France sans marine. — Tactique de l'Angleterre. — Nadau du Treil fait gouverneur. — La Guadeloupe menacée par un armement formidable.
Le chevalier de Mirabeau , désigné pour remplacer de Clieu , prit possession de sa charge le 27 décembre 1753. Ses instructions portaient qu'après avoir visité la colonie, il irait rendre compte de la situation au gouverneur général. Il en était de même pour ses actes d'administration : il n'en pouvait faire d'un peu importants sans, au préalable, avoir été à la Martinique chercher des ordres. A ce compte, le gouverneur de la Guadeloupe n'en avait guère que le nom : ce n'était en réalité qu'une espèce d'aide-de-camp. Là n'était pas la partie la plus pénible de ses fonctions. Il paraissait chargé de la prospérité de la colonie et du bonheur de ses habitants, on lui en demandait compte, il en était responsable ; et pourtant, par la position qui lui était faite, il lui arrivait quelquefois d'être obligé de veiller à l'exécution d'actes qu'il savait en opposition directe avec les intérêts les plus chers de la colonie. Nous n'en citerons qu'un exemple: le commerce de Saint-Pierre, ne trouvant pas que les autres îles fussent assez pressurées , imagina de supprimer leur cabotage pour s'en réserver le monopole exclusif. Le gouverneur général, circonvenu, adopta cette pensée. Alors parut l'ordonnance du 9 mars 1754, par laquelle il était défendu à tous maîtres de bateaux d'avoir à leur bord , sous aucun pré. texte, des nègres autres que ceux de la Martinique. Il est bien
clair qu'il n'y a pas de navires sans marins et que parle fait de la suppression des matelots le cabotage était suprimé. Cette mesure ne causait pas seulement un préjudice actuel en ruinant l'industrie d'un certain nombre d'individus , qui ne vivaient que par le cabotage ; elle renfermait encore une menace pour l'avenir, menace dont l'effet devait se réaliser à l'apparition d'une guerre maritime. En effet, les hostilités éclatant, les îles ne pouvant armer en course, faute de marins, étaient privées d'une précieuse ressource. La Martinique, au contraire , pouvant seule faire des prises, conservait, même dans les temps de calamité , le monopole du commerce.
Voilà les ordonnances à l'exécution desquelles un gouverneur de la Guadeloupe était tenu de veiller !
On comprend ce que cette situation avait d'insupportable. Elle ne pouvait être longtemps gardée par un homme de cœur. Aussi verrons-nous le chevalier de Mirabeau ne pas tarder à réchanger contre le commandement d'un vaisseau.
Le temps était encore à la guerre. Les Français et les Anglais s'étaient rencontrés dans le Canada ; le sang des deux nations avait coulé, et il n'était pas possible que les hostilités restassent circonscrites et bornées dans les forêts de F Amérique. Les événements du Canada étaient forcés, conséquemment devaient être prévus. Par le traité d'Utrecht, la France avait cédé à l'Angleterre l'Arcadie avec toutes ses anciennes limites. Mais quelles étaient ces limites ? rien n'avait été déterminé à cet égard. Le marquis de la Galissonnière , alors gouverneur du Canada, prétendait que la cession faite par la France se bornait à la presqu'île formant l'Arcadie, et par conséquent ne pouvait avoir des limites autres que les monts Apalaches. Les Anglais, au contraire , sortant de la presqu'île , voulaient suivre la côte jusqu'au fleuve Saint-Laurent, et, dans l'intérieur des terres, franchissant les Apalaches, arriver à l'Ohio, fleuve par lequel les Français du Canada communiquaient avec ceux de la Louisiane.
Les deux nations, partant de points opposés pour aller occuper chacune la frontière à laquelle elle croyait avoir droit, les Français les Apalaches et les Anglais l'Ohio , se rencontrèrent
entre l'Obio et les Apalaches, et, comme ni l'une ni l'autre ne voulut reculer, les hostilités commencèrent. Il y eut plus: un jeune officier français, Jumonville, envoyé pour porter des paroles de conciliation et de paix, avait été assassiné. Si les faits accomplis au Canada avaient dû être prévus, on devait, lorsqu'ils éclatèrent, prévoir avec plus de certitude encore qu'ils ne s'arrêteraient pas là, et que le canon qui grondait dans les déserts du nouveau monde ne tarderait point à se faire entendre dans les cités populeuses de l'ancien. La France n'avait que deux partis à prendre : passer, en se courbant, sous les prétentions de l'Angleterre, la mettre en possession des terres qu'elle voulait, ou se préparer à la guerre. On ne prit ni l'un ni l'autre parti : on ne fit rien.
Pendant ce temps , l'Angleterre suivait contre la France son invariable politique : elle lui faisait la guerre sans l'avoir déclarée , s'emparait des seules choses par lesquelles elle peut lui être redoutable, ses vaisseaux et ses matelots. Dix mille de nos marins et des navires en grand nombre avaient été conduits dans les ports et dans les prisons de la Grande-Bretagne , que le ministère n'avait encore fait aucun préparatif pour mettre un terme à cette piraterie.
Notre marine anéantie dans la dernière guerre, nos ministres, à la paix, avaient négligé de la relever. C'est qu'en France la marine ne formant pas, comme en Angleterre, un premier besoin, on s'en occupe par boutade, selon, pour ainsi parler, les caprices d'un règne. Il s'est même trouvé des Français pour soutenir que la France pouvait se dispenser de se préoccuper de la question maritime ; que, sans un vaisseau, cette puissance n'est pas moins grande et moins forte. Oui, sans doute, notre noble et belle patrie, sans marine, est encore grande et forte ; elle l'a montré sous Napoléon Ier; et pourquoi? C'est qu'elle est comparable à certains hommes doués d'assez de force et d'énergie pour être encore redoutables avec un seul bras. Mais s'il était donné à l'un de ces hommes , ayant à faire face à six adversaires, de se défendre contre cinq et de leur porter des coups terribles avec le bras droit, le seul qui lui reste; s'il ne pouvait
rien contre le sixième qu'avec le bras gauche, pourrait-on dire qu'il n'a pas besoin de ce bras? Telle est la France sans marine en présence de l'Angleterre.
Dans cette guerre, l'Angleterre suivit une tactique de laquelle elle n'a plus dévié, tactique consistant à soudoyer les princes de l'Europe pour qu'ils fassent la guerre à la France ; à nous occuper sur le continent, afin que nous ne puissions nous défendre contre les coups qu'elle nous porte sur l'Océan et dans nos colonies. Cette politique se résume dans cette pensée de Pitt, émise à* l'occasion de la guerre du Canada: « C'est en Allemagne qu'iPfaut conquérir l'Amérique. » La France, ne pouvant faire face à tout, va au plus pressé, néglige la guerre maritime pour la guerre continentale , et l'Angleterre triomphe, libre qu'elle est de frapper sur un athlète désarmé. Il n'y a eu d'exception à cela que lors de la guerre pour l'indépendance des États-Unis d'Amérique ; les hostilités ne furent pas embarrassées d'une guerre continentale, et aussi notre pavillon a flotté avec gloire sur l'Océan. Puisse ce fait être un enseignement pour la France , et diriger sa politique !
En Angleterre, des soins constants, assidus, non interrompus étant donnés à la marine , elle n'avait pas, en quelque sorte, de préparatifs à faire pour entrer en campagne. Elle était donc prête, tandis que nous n'avions encore disposé aucune de nos ressources. Notre mauvaise fortune voulut encore que, pour combattre le célèbre Pitt, nous n'eussions que des ministres que faisait et défaisait madame de Pompadour.
Cependant, malgré tant et de si grands désavantages, nos premiers combats furent des victoires. Richelieu s'empare de Minorque, tandis que la Galissionnière , de gouverneur du Canada devenu chef d'escadre, bat et disperse la flotte de Byng , qui va payer de sa tète l'humiliation du pavillon britannique.
Le chevalier de Mirabeau, déjà dégoûté de la position qui lui était faite, la guerre étant déclarée, aima mieux aller servir avec son grade sur les vaisseaux du roi que de rester gouverneur d'une colonie qu'il savait ne pouvoir défendre contre les at-
laques de l'ennemi. Il n'attendit ménle pas son successeur; il quitta la Guadeloupe, laissant le gouvernement entre les mains du lieutenant de roi de Lafond.
Dans les circonstances critiques où l'on était placé, il aurait fallu à la tète de la colonie un homme d'énergie et de capacité. Quel fut le choix du ministre? A la Martinique, il y avait un lieutenant de roi du nom de Nadau du Treil, homme d'un caractère crédule et irrésolu. Il avait sa résidence au Marin , lorsqu'arriva le prétendu prince de Modène. Ce fut lui qui, le premier, se laissant prendre, avait contribué à répandre l'erreur et à préparer la mystification. Ayant à faire baptiser son fils nouveau-né , il lui avait donné pour parrain le mystérieux personnage. Tel fut l'homme choisi pour remplacer Mirabeau. Nommé gouverneur le 15 janvier 1757, Nadau vint prendre ses fonctions au mois de mars suivant.
Presque dans le même temps, le 13 mai 1757, un nouveau gouverneur général était envoyé à la Martinique. C'était le sieur de Beauharnais. Dans une tournée qu'il fit à la Guadeloupe, à son arrivée, il avait pu se convaincre des faibles ressources que cette colonie aurait à opposer à l'ennemi.
L'éclat de nos premiers succès avait été bien vite obscurci. Nous essuyions défaite sur défaite. On lit dans le siècle de Louis XV, par Voltaire : « Ce royaume n'a pu essuyer de si « grands désastres sans perdre encore tous les vaisseaux qu'il « envoyait pour les prévenir; à peine une flotte était-elle en « mer, qu'elle était prise ou détruite; on construisait, on « armait des vaisseaux à la hâte : c'était travailler pour l'An- « gleterre, dont ils devenaient bientôt la proie. »
C'est à l'endroit des colonies qu'est vraie l'axiome : « Qui est maître de la mer l'est de la terre. » La route de la mer étant fermée à la France, elle ne put faire parvenir à ses colonies des secours ni d'hommes ni de munitions. D'ailleurs les ministres d'alors étaient de l'école de ceux qui pensent que la France n'a pas besoin de colonies , ou qui , du moins , considèrent ces possessions lointaines comme un objet trèssecondaire. Le brave Montcalm, pressé par l'ennemi, avait,
en janvier 1759, dépêché son aide de camp Bourgainville près du ministre de la marine, à l'effet de solliciter un prompt secours. Ce ministre était Berryer, naguère lieutenant de police. La demande de Montcalm fut accueillie par un refus. Bourgainville insistant, le ministre lui répondit : « Eh! Monsieur, s'occupe-t-on des écuries quand le feu est à la maison? » En effet, faute de vouloir ou de pouvoir envoyer une pompe aux écuries, l'incendie les dévora une à une.
De tels ministres, on le conçoit, sont pour la doctrine de l'inutilité des colonies, car avec une doctrine contraire, quelle responsabilité ne pèserait pas sur ceux qui n'ont pas su les conserver à la France !
Les lles-du-Vent , n'ayant plus de communication avec la Métropole, tiraient leur subsistance des colonies hollandaises et espagnoles. Le commodore Moore fit signifier aux gouver-4 neurs de ces colonies que les îles appartenant aux Français , étant en état de blocus, tout navire hollandais ou espagnol, surpris leur portant des vivres serait capturé.
Cette signification indiquait que le danger s'approchait. En effet, le 17 janvier 1759, une escadre anglaise se présenta devant la Martinique. Le commandant fit débarquer une partie de ses -troupes ; mais trouvant plus de résistance qu'il n'avait supposé, il les fit rembarquer le lendemain.
Cette escadre, forte de douze vaisseaux, six frégates, quatre galiotes à bombes et quatre-vingts navires de transports , commandée par le commodore Moore , portait 6,000 soldats de ligne et 2,000 miliciens ou soldats noirs pris à la Barbade. Cette troupe était commandée en chef par le major général Hopson, ayant pour second le major général Baringtown.
C'était contre ce formidable armement, qui n'avait fait qu'effleurer la Martinique , que la Guadeloupe allait avoir à se défendre»