‹ Histoire de la GuadeloupeChapitre 23 sur 40 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Attaque delà Guadeloupe. — Plan de campagne du commodore Moore.

— Destruction des forts et des batteries. — Incendie de la ville de la Basse-Terre. — Siège de la colonie. — Constance et courage des colons.

— Les propositions de l'ennemi repoussées. — Le secours du gouverneur général vainement attendu. — Situation de la colonie après trois mois de combats. — Le réduit du Trou-au-Chien. — Démarche des colons près de Nadau. — Conduite de ce chef. — Traité de capitulation entre le général Baringtown et les colons. — Arrivée de Beauharnais avec des forces. — Son départ. — Nadau accusé. —Sa condamnation.

La flotte anglaise se montra le 21 janvier 1759, couvrant de ses voiles le canal de la Dominique . C'était dans l'aprèsmidi. Le commandant des Saintes, n'ayant à sa disposition rien de ce qu'il fallait pour résister, s'embarque dans une chaloupe et vient prévenir Nadau de la présence de l'ennemi. A son arrivée à la Basse-Terre il était nuit : aussitôt le fort tira le canon d'alarme , qui fut répété comme un écho de batterie en batterie. La colonie, au moment de s'endormir, eut donc la certitude qu'un danger la menaçait : mais ce ne fut que le lendemain, à son réveil, qu'elle pût en mesurer l'étendue. Cependant les chefs et les défenseurs du pays ne dorment point : les quelques troupes des compagnies de la marine dont on dispose sont tenues prêtes , et les milices se portent des différents points de la colonie dans les environs de la Basse-Terre, but ordinaire des premiers coups de l'ennemi. Ces deux forces réunies de la milice et des troupes de la marine présentaient un effectif d'environ 2,000 hommes, lequel fut doublé ou à peu près par les armes que chaque habitant ne craignit pas de remettre à ceux de ses esclaves sur le dévouement et la fidélité desquels il comptait. C'étaient donc environ 4,000 hommes,

composés comme nous l'avons dit , que la colonie avait à opposer aux 8,000 Anglais qui allaient fondre sur elle, soutenus des marins et des canons de l'escadre.

Le lendemain 22, le jour éclaira toute la flotte ennemie déployée devant la Basse-Terre.

Nadau, pensant qu'il en serait comme dans les précédentes attaques, que le débarquement s'effectuerait loin de la ville et du fort, après avoir fait garnir les batteries des hommes nécessaires à leur défense et placé au fort Saint-Charles le sieur de la Potherie, lieutenant de roi, avec 120 hommes de troupe de la marine , quelques Suisses et quelques miliciens , posta le reste de ses forces dans les lieux accessibles de la côte. Mais le commodore Moore avait arrêté un autre plan d'entrée en campagne, celui de débarquer sur des ruines et des cendres, de faire le vide devant lui , afin de n'être retenu par aucun obstacle. Ses vaisseaux manœuvrèrent, et à dix heures du matin ils étaient embossés les uns devant le fort et les autres devant les batteries. Monté sur le Woolwick, Moore se tint sous voile et à distance, pour contempler la destruction qu'il avait commandée.

On sait que les fortifications en pierre les plus solides ne tiennent pas contre le feu des vaisseaux. En bien! et on a peine à le croire, le mauvais fort de la Basse-Terre résista pendant plus de six heures à tous les vaisseaux anglais qui pouvaient l'enlacer de leurs feux; pendant plus de six heures, son feu fut meurtrier et bien nourri; mais à six heures du soir, après huit heures de combat , toutes ses batteries étaient démontées, et une grande partie de ses défenseurs tués oit blessés. On ne pouvait plus répondre au feu des vaisseaux que par quelques coups de canon tirés de loin en loin. Le commandant envoya près du gouverneur pour lui faire connaître l'état de la place et prendre ses ordres. Nadau fit dire à delà Potherie d'évacuer le fort; mais l'instant d'après il lui expédia un aide de camp avec ordre de faire bonne contenance et de tenir jusqu'au dernier moment.

Pendant ce temps, d'autres scènes se passaient devant les

batteries. Les batteries Royale et des Irois, situées à l'extrémité de la ville, sont rapprochées l'une de l'autre. Aussi, Moore n'avait envoyé contre elles que le vaisseau le Rippon, commandé par le capitaine Jekylle. Le feu du Rippon ne fut pas long à faire taire celui des batteries. Mais au moment même où l'une des batteries tirait son dernier coup de canon et que ses défenseurs se retiraient, le vaisseau, qui s'était approché de fort près pour être plus sûr de ses coups, échoua. Les miliciens qui avaient défendu les batteries, s'apercevant de cette circonstance, se réunirent, et, venant se poster sur le bord de la falaise, firent pleuvoir sur le Rippon une grêle de coups de mousquet. Ils parvinrent même à conduire en cet endroit une pièce de canon qui fit beaucoup souffrir le vaisseau dans ses agrès et dans son équipage. Un baril contenant 900 cartouches , placé à la poupe, sauta et mit le feu à bord. C'en était fait de ce navire si le Bristol, à ses signaux de détresse, ne fût venu à son secours. Le canon du Bristol éloigna nos braves miliciens, qui avaient agi spontanément et sans ordre. Ce ne fut qu'à minuit que l'on parvint à mettre le Rippon à flot.

Moore, en opposant ses vaisseaux aux fortifications de la terre et en détruisant ces fortifications, faisait de la guerre; mais ce qu'il fit le lendemain ne fut que de la sauvagerie. Le feu du fort et des batteries était éteint; ceux qui les avaient défendus s'étaient éloignés. La presque totalité de la population de la ville avait été dirigée sur les Réduits : on n'y voyait plus que quelques retardataires, femmes, vieillards et enfants. Ni des fortifications démantelées , ni de la ville , on ne pouvait donc tirer un seul coup de fusil. Le 25, à la pointe du jour, Moore fit approcher ses galiotes à bombes; elles jetèrent l'ancre près du rivage, et commencèrent à bombarder la ville silencieuse. Bientôt l'incendie éclata; les galiotes continuèrent à diriger leur feu sur les parties non enflammées. A dix heures les magasins à poudre sautaient, et toute la ville était en feu. Alors la flotte vint mouiller sur la rade même. Dans Faprès midi, on descendit les troupes a la ttivière-des-Pcns et elles entrèrent dans la ville qui brûlait encore.

Nadau ne s'était nullement opposé au débarquement des ennemis. Leur abandonnant toute la rive droite des Galions , il s'était retiré sur la rive gaucbe. Établi au Grand-Camp, il n'avait rien à craindre pour ses derrières adossés au Réduit du Dos-d'Ane, et rien pour sa gauche appuyée contre les montagnes infranchissables du Vieux-Fort et du Hoiielmont. Quant à sa droite, pour l'attaquer, il aurait fallu que l'ennemi forçât le passage des Galions, existant entre l'habitation l'Espérance et le Grand-Camp, passage facile à défendre. Il n'avait donc réellement à redouter qu'une attaque de front, et la disposition des lieux semés de petits monticules prêtait merveilleusement à la défense. Plusieurs de ces monticules avaient été fortifiés. Dans ce que nous venons de dire , si nous n'avons pas parlé de deux autres passages des Galions , situés l'un aux sources , et l'autre dans les hauteurs du Gommier, passages par lesquels l'ennemi serait arrivé aux Palmistes, conséquemment sur les derrières du camp français , c'est qu'à cette époque ces passages étaient complètement impraticables.

Autant par l'infériorité numérique de ses forces que par leur composition , il aurait été fort imprudent à Nadau de livrer aux Anglais un combat décisif d'où aurait dépendu le sort de la colonie. C'était une bonne tactique de faire une guerre d'escarmouches et de tirailleurs, delà traîner en longueur, de fatiguer, d'user les forces ennemies par des combats partiels et d'attendre aussi bien le secours qui devait venir de la Martinique que celui qui sortirait du climat contre les six mille soldats européens débarqués par Hopson. Les colons, indignés, exaspérés contre des ennemis qui procédaient par l'incendie des villes et des habitations et par le pillage, ne demandaient qu'à marcher contre eux, et dans chaque rencontre se battaient avec fureur. Cette indignation et cette fureur avaient passé jusque dans l'esprit des femmes. La dame Ducharmoy, à la tète de ses esclaves, repoussa plusieurs fois des détachements anglais venus pour incendier son habitation.

La position du Grand-Camp était donc admirable pour faire la seule guerre dont on pût attendre un succès. Mais pour cela

il aurait fallu un chef qui ne portât point le découragement dans Tâme des colons par la timidité de son caractère , l'irrésolution de sa conduite et l'imprudence de ses propos.

De la Potherie , après l'évacuation du fort avec ce qui lui restait de soldats, avait été rejoindre Nadau. Ces deux chefs, au lieu de méditer, de concerter ensemble les moyens de chasser l'ennemi , de faire passer chez le soldat la confiance qui devait les animer, donnaient à l'armée le spectacle de leurs récriminations, de leurs querelles sans fin sur l'opportunité de l'évacuation du fort.

Le temps s'écoulait. Le secours de la Martinique n'arrivait pas, mais celui du climat était déjà venu. Le général en chef Hopson avait succombé, et une effroyable mortalité décimait les troupes européennes. Faute de place pour mettre les malades, il avait fallu en diriger cinq cents sur l'île d'Antigue.

Malgré l'impéritie des chefs, la conquête de la colonie était si peu sûre, qu'Hopson , quelques jours avant de mourir, avait fait offrir aux habitants les conditions les plus favorables d'une capitulation. Ces offres avaient été repoussées avec hauteur et indignation.

Baringtown avait succédé à Hopson dans le commandement en chef. Ce général , comme son prédécesseur , avait fait plusieurs tentatives pour forcer le camp français. Voyant tous ses efforts inutiles, il changea de tactique, prit la résolution de laisser Nadau confiné dans son camp, et de porter la guerre dans une autre partie de l'île , à la Grande-Terre. Cette détermination arrêtée, il détruit les batteries de la Basse-Terre et des environs , plie ses tentes et embarque toutes ses troupes , à l'exception d'un régiment d'infanterie et d'un détachement d'artillerie, laissés à la garde du fort Saint-Charles, qu'il avait fait ravitailler.

L'ennemi parti, les colons sortent de leur camp et veulent s'établir dans les ruines de la ville, mais le canon du fort les eo éloigne. Alors sur un morne voisin ils élèvent une batterie qui canonnc le fort. Le commandant de ce fort , le colonel Debrisay, tué par l'explosion d'un magasin à poudre, est remplace par le major Melville.

Le mouvement du général anglais ne permettait plus à Nadau de rester dans la position du Grand-Camp. Indépendamment du Réduit du Dos-d'Ane, il y avait ce que l'on appelait le Grand- Réduit. C'est un plateau situé dans les hauteurs du Trou-au- Cliien. On ne peut pénétrer dans ce lieu que par deux gorges, Tune faisant face à la Capesterre et l'autre aux Trois-Rivières. La gorge de la Capesterre n'était défendue que par l'épaisseur d'une forêt encore vierge. Mais aux Trois-Rivières, toutes les terres en avant de la gorge étant cultivées , on avait fortifié plusieurs mornes placés sur le chemin qui y conduit, et la gorge elle-même était gardée. C'est dans ce lieu , regardé comme le dernier retranchement des défenseurs de la colonie, qu'on avait fait un grand dépôt de vivres, envoyé les objets mobiliers les plus précieux et dirigé les femmes , les enfants , les vieillards et même un grand nombre d'esclaves, car l'ennemi enlevait tous ceux dont il pouvait se saisir. Pendant le siège , la colonie perdit six mille esclaves, qui furent transportés dans les îles anglaises.

Nadau, levant son camp après avoir laissé au Dos-d'Ane ce qu'il fallait d'hommes pour garder l'entrée du coté de la Basse- Terre, alla prendre position au Grand-Réduit. C'était là que devaient se replier toutes les troupes en cas de défaite.

L'ennemi procéda à la Grande-Terre comme à la Rasse-Terre : le canon des vaisseaux renversa les fortifications , et la torche détruisit les villes. Le fort Saint-Louis tint encore moins longtemps que le fort Saint-Charles , et les bourgs de Saint-François , de Sainte-Anne et du Gozier furent livrés aux flammes. Les habitants de la Grande-Terre n'avaient pas toutefois laissé les ennemis aborder paisiblement le rivage : plusieurs détachements anglais avaient été jetés à la mer et obligés de se rembarquer. Ce fut le nombre qui l'emporta sur le courage.

Les milices de la Grande-Terre ayant pris position dans des lieux d'où il n'était pas facile de les déloger, Raringtown se détermina à les y laisser et à repasser à la Guadeloupe en venant contre le Grand-Réduit par les quartiers du Vent. Il se fit précéder par le colonel Clavering, qui arriva au Petit-Bourg. A

l'approche des ennemis, les femmes et les enfants se sauvèrent et allèrent se cacher dans les bois. Glavering fut le seul chef anglais qui se conduisit en homme civilisé : le Petit-Bourg ne fut point incendié; il fit respecter les propriétés, et, à l'égard des femmes , il écrivit à Nadau pour lui dire de les engager à rentrer dans leur demeure du*Petit-Bourg ; que là il les prendrait sous sa sauve-garde, tandis que, rencontrées dans les bois par les soldats d'avant-garde , composés de nègres et de flibustiers , il était à craindre qu'elles ne fussent pas respectées.

Le 20 avril, jour du Vendredi-Saint, dans la matinée, l'ennemi, avec une perte de trois cents hommes, força le passage de la Rivière-du-Goin. Ce passage, très-important pour la défense, n'était gardé que par deux cents colons. Dans la même journée, à une heure après-midi, il se rendait maître du poste de Sainte-Marie et envahissait le riche quartier de la Capesterre.

Campés sous des arbres , à l'injure du temps , en proie à toutes les privations , obligés pour vivre de manger leurs troupeaux , sans un chef , ou ce qui était pis n'en ayant qu'un incapable , auquel pourtant il fallait obéir, les colons se battirent trois mois contre des troupes supérieures par le nombre et la discipline ; pendant trois mois , sourds à toutes les propositions de l'ennemi, avec le sans-froid, le stoïcisme des anciens, ils virent brûler leurs villes , leurs bourgs et leurs habitations , ravager leurs plantations , enlever leurs bestiaux et leurs esclaves , porter le pillage partout : c'est qu'ils étaient soutenus par l'espérance , qu'on leur avait dit et qu'ils croyaient qu'ils allaient être délivrés par un secours venu de la Martinique ; ce secours , longtemps attendu , n'était plus espéré. Par des aides de camp que Nadau n'avait cessé de lui envoyer, le gouverneur général était informé de la triste situation de la colonie. Au commencement, des moyens de transport lui avaient peut-être manqué; mais on savait que depuis le huit mars il avait à sa disposition l'escadre de Bompar. S'il n'était pas encore venu c'est qu'il ne devait plus venir. Tel était le raisonnement que l'on faisait à la Guadeloupe dans les derniers quinze jours, et le découragement gagnait tous les cœurs. Nous l'avons dit bien souvent : l'établis-

sèment d'un chef-lieu pour toutes les Iles-du-Vent n'avait qu'un but, celui d'y concentrer toutes les forces disposées pour leur défense, afin de pouvoir les porter rapidement et en masse sur le point menacé. Si c'était là la pensée de l'établissement d'un chef-lieu, et il n'en existait pas une autre, et que toutefois pour sa mise en action il fallût un temps égal à plus de trois mois , on devra convenir que cette pensée était fausse, manquait le but proposé, car il n'était pas possible de supposer qu'aucune colonie, avec ses seules ressources, pût soutenir un siège de trois mois.

Le motif pour lequel le gouverneur général fut retenu à la Martinique tient à l'histoire de cette colonie. Aussi nous ne le discuterons pas : nous ne chercherons pas à reconnaître s'il a pris sa source dans un intérêt particulier et de famille , dans les noces d'un fils qu'on ne voulait pas retarder , et qui se célébrèrent au bruit du canon agonisant de la Guadeloupe. Pour notre récit il suffit d'un fait, c'est que le gouverneur devait venir au secours de la Guadeloupe, qu'il l'a pu, et qu'il n'est pas venu en temps opportun.

Les Anglais étaient maîtres de toute la colonie, sauf un point à la Grande-Terre, gardé par quelques miliciens, et les deux quartiers de la Guadeloupe proprement dite, des Trois-Rivières et du Dos-d'Ane. Le colonel Glavering, déjà sur la rive gauche de la rivière du Grand-Carbet, allait la passer; il se serait alors trouvé aux Trois-Rivières, et Nadau acculé au Grand-Réduit. Avec de bons guides, Clavering pouvait facilement pénétrer au Réduit par les bois de la Gapesterre; d'un autre côté, il n'était pas impossible de forcer les retranchements des Trois-Rivières. Sans rien hasarder , il y avait un moyen sûr de vaincre Nadau : c'était celui de ne rien faire, et en moins de huit jours il était forcé de se rendre par famine.

On sait le monde qu'il y avait au Réduit et les seules provisions restantes étaient les suivantes :

Farine de manioc, 93 barils;

Farine de froment, 95 barils;

Bœuf salé , 62 barils;

Biscuit, 795 kilogrammes 500 grammes;

Bètes à cornes de tous âges , 46 têtes;

Riz, 6 barriques et 1 tierçon;

SeJ, 1 barrique trois quarts;

Tafia, 2 barriques et demie;

En présence d'une position si critique, le gouverneur, qui ne s'était montré personnellement dans aucun combat, renfermé au Réduit, se taisait, ne commandait rien, ne faisait aucune disposition. Dans la nuit du 20 au 21, une députation des habitants alla le trouver pour lui peindre l'état des choses, qu'il semblait ignorer. La députation lui dit : Le Réduit ne peut tenir contre une attaque de vive force; mais en supposant que cette attaque soit repoussée, il faudra se rendre faute de vivres, se mettre conséquemment à la discrétion de l'ennemi; pour chasser l'Anglais il ne faut pas rester au Réduit , mais aller à sa rencontre; si vous avez des ressources pour prendre cette offensive, faites les connaître et marchez, la colonie vous suivra. Mais s'il ne vous reste qu'à traiter des conditions d'une capitulation , traitez tandis qu'il en est temps encore.

Ce fait de quelques officiers et soldats venant ainsi faire la leçon à leur général est unique dans l'histoire. Il montre combien l'incapacité avait dépouillé le chef de considération et de respect.

Nadau reconnut avec la députation la gravité de la situation , mais se retrancha derrière sa responsabilité , qui ne lui permettait pas de prendre un parti. La députation crut voir dans d'autres paroles du gouverneur qu'il souhaitait, pour prendre une détermination, avoir un fait sous lequel il pût abriter sa responsabilité. Cette idée, communiquée aux habitants, ils rédigèrent dans la nuit même la pièce suivante, qui fut remise à Nadau le 21 , à huit heures du matin.

« La colonie dont vous êtes le chef et le père a l'honneur de « vous représenter, Monsieur, qu'assiégée depuis trois mois « par mer et par terre, elle a, sous vos ordres, fait la plus « vigoureuse défense contre les troupes du roi de la Grandc- « Bretagne; que les habitants, sourds aux premières proposi-

t tions que les Anglais leur ont fait faire, malgré l'avantage « qui en résultait, ont donné au roi leur maître les preuves les « plus certaines de la fidélité la plus inviolable. Nous nous « étions flattés que nous recevrions des secours : il est arrivé « une escadre française à la Martinique; il y a six semaines « que cette escadre est mouillée et nous sommes encore privés « de tout secours , tant de M. de Bompar que de la Martinique. « Après plusieurs combats où nous avons fait, malgré notre « faiblesse, les efforts qui ont été en notre pouvoir, afin de « nous opposer aux progrès de nos ennemis , la supériorité de « leurs forces nous a obligés de nous replier jusqu'au pied du « Réduit. Cette dernière et triste ressource nous expose à un « assaut dont l'issue ne saurait nous être favorable. Les postes « avantageux dont les ennemis se sont emparés, malgré nos « efforts, nous ôtent toute espérance de les repousser. Les « chemins détournés et presque inaccessibles par lesquels ils « ont passé nous font voir qu'ils sont conduits par des guides « qui les feront passer les bois et prendre le Réduit par « derrière. Nous touchons au moment, au malheureux mo- « ment qui va nous faire voir les suites déplorables d'un « assaut. Il est temps de mettre des bornes au carnage inévi- « table qui menace nous et nos familles. La terreur s'est « emparée de tous les esprits. Notre faiblesse et la diminution « des troupes et milices ne nous permettra point de tenir « contre les forces réunies de l'ennemi. Dénués de vivres et « de tout secours, la seule ressource qui nous reste est de « vous supplier de nous autoriser à faire une capitulation la « plus honorable et la plus avantageuse que faire se pourra ; « ou enfin, Monsieur, de nous indiquer les moyens, qui nous t paraissent inconcevables, pour subsister et repousser l'en- « nemi.

« Fait au Réduit du Trou-au-Chien , le 21 avril 1759. » Cette pièce était signée par soixante et onze habitants, les plus considérables de la colonie. A la députation qui lui remettait le placet, Nadau exagéra encore les dangers qui lui étaient signalés. 11 dit : qu'il venait d'apprendre qu'en prenant

les bois on pouvait pénétrer au Réduit par trois chemins différents; qu'on lui avait écrit qu'il n'y avait pas deux cents hommes pour garder le passage du Carbet; qu'il n'y avait de vivres dans les dépôts que pour huit jours.

Que va-t-il faire? déterminé à se défendre jusqu'à la mort , repoussera-t-il toute pensée de capitulation par des mots qui enflamment le courage, font naître l'enthousiasme et pénètrent chacun de la résolution de vaincre ou de s'ensevelir sous des ruines !

11 écrivit au bas du placet : « Quoique nous sentions toute « la force des raisons des notables qui ont ci-dessus signé, « nous ne pouvons ni ne devons, sans l'aveu de M. le général, « leur accorder leur demande.

« Au Réduit, ce 21 avril 1759.

« Nadau du Treil. »

La réponse de Nadau rappelle l'histoire de ce domestique qui avait reçu de son maître l'ordre de ne jamais entrer dans sa chambre lorsqu'il n'y serait pas. Le maître sorti, l'incendie éclata dans la chambre; pour ne pas s'écarter de l'ordre, le domestique la laissa brûler. Il est évident que les circonstances seules devaient diriger la conduite du gouverneur; qu'il ne devait pas plus attendre pour se battre que pour capituler un ordre ou un aveu du gouverneur général, que le temps et les événements ne lui permettaient point d'aller chercher. Un général, après s'être battu courageusement, sans attendre qu'on lui dise ce qu'il faut faire, lorsqu'il ne peut plus tenir, traite avec l'ennemi et livre la place fier et grand, comme Masséna en sortant des portes de Gènes. Par sa réponse Nadau montrait qu'il voyait le péril de la situation, mais que, faute d'un ordre, comme le domestique, il n'arrêterait point les progrès de l'incendie.

Les colons avaient regardé avec indifférence l'incendie et la dévastation de leurs propriétés; ils s'étaient battus avec constance et courage, mais le fusil leur tombant des mains, la résistance n'étant plus possible, ils tournèrent leurs regards vers leur chef et demandèrent ce qu'il (allait faire; la réponse

de ce chef équivalait à ceci : Je n'en sais rien. Alors les rôles furent intervertis et les soldats prirent la détermination de faire l'office du chef. Ils envoyèrent en parlementaires près du colonel Clavering, les sieurs Dubourg de Clainvilliers membre du conseil supérieur, et Duquerruy, lieutenant d'une compagnie de milices. Le sieur Duquerruy refusa d'abord cette mission ; il ne l'accepta que lorsqu'on fut parvenu à lui persuader qu'on ne faisait rien sans l'assentiment du gouverneur. On tenait beaucoup à ce que Duquerruy fût adjoint à la députation, parce que ce colon était ce qu'on appelait alors un parfait cavalier. Ancien mousquetaire , aux grâces extérieures et à un esprit insinuant, fin et délié, il joignait une connaissance parfaite de la langue anglaise. De Clainvilliers était un magistrat distingué , d'un esprit froid , réfléchi , très-capable de prévoir les points essentiels d'une capitulation et d'en rédiger les articles. La pensée de Clainvilliers, passant par l'esprit de Duquerry, se trouvait revêtue d'une forme qui la faisait admettre. Ainsi le choix de la députation était heureux, en ce sens que les deux parlementaires se complétaient l'un par l'autre.

On se rappelle la lettre de Clavering, à l'occasion des femmes enfuies du Petit-Bourg. Nadau l'avait reçue et n'y avait fait aucune réponse. Ce fut une réponse à cette lettre qui dut servir d'introduction aux parlementaires près de Clavering.

Il serait difficile de supposer que Nadau n'eût aucune connaissance de la démarche des habitants: tout fut préparé et réglé pour la députation dans la maison très-peu spacieuse qu'il habitait. Toutefois, lorsque les deux parlementaires passèrent à la batterie placée à l'entrée du Réduit, ils y trouvèrent le gouverneur, qui leur demanda où ils allaient? — A la découverte, répondit Duquerruy en riant.

Les parlementaires rencontrèrent Clavering sur la rive gauche du Carbet, faisant des dispositions pour passer sur la rive droite. La réponse à sa lettre , servant de prétexte aux parlementaires, lui fut remise; puis on causa. Clavering, par les discours de Clainvilliers et de Duquerruy, n'eut pas de peine à

démêler que les habitants étaient disposés à déposer les armes sous certaines conditions; de leur côté, les parlementaires comprirent que le colonel anglais , quant à lui , était prêt à faire toutes les concessions convenables. On poussa les choses plus avant : on s'ouvrit clairement et nettement. Mais d'une part Clavering n'était pas général en chef, et de l'autre les parlementaires n'avaient pas de pouvoir pour conclure un traité. Le colonel dit qu'il allait écrire à Baringtown, alors au Petit- Bourg, le résultat de la conversation , et les parlementaires promirent de revenir le lendemain avec un pouvoir. Toutefois, avant de se séparer, Clavering et les parlementaires arrêtèrent que les hostilités seraient suspendues de part et d'autre jusqu'au lendemain.

Cette suspension d'hostilité est un fait remarquable. Pour que son observation ait eu lieu , il faut admettre de ces deux choses l'une : ou que Nadau ne donnait aucun ordre , ne commandait rien, ou qu'il était instruit de toutes les démarches des habitants. Les parlementaires, revenus au Réduit à une heure assez avancée de la soirée , firent aux habitants le rapport de la conférence qu'ils avaient eue avec le colonel Clavering. Ils leur firent ensuite comprendre que, pour pousser les choses plus loin , des pouvoirs étaient d'une nécessité absolue. Alors ces mêmes habitants leur remirent la pièce que voici :

t Nous , soussignés , habitants notables de l'île Guadeloupe , « prions MM. Dubourg de Clainvilliers et Duquerruy d'aller « pour nous en parlementaires auprès de leurs excellences « MM. les commandants des troupes de Sa Majesté britan- « nique , auxquels nous donnons pouvoir de conférer avec ces « Messieurs des articles d'une capitulation honorable et avan- « tageuse à la colonie, promettant agréer et faire ratifier par « tous les habitants tout ce qu'ils arrêteront.

« Fait à la Guadeloupe , ce 22 avril 1759. »

Ce document porte les signatures suivantes :

« PlNEL. — GïltAUD DU POYET. — Bl-AUSOLEIL DE VeRMOINT. —

< de Saillans. — Le P. Masson, dominicain. — Neau de

< Breuil. — Godet du Brois. — L. Demeurs. — Coquille. —

t Juglas. — Bonfils. — A. Brun Beaupein. — Lauriol. — « Moreau, jésuite. — Savourïnin. — J. Figtnoux. — Peligrin. € — Marre. — Poyen. — E. Lacaze. — Marigny. »

Comme tout fut singulier dans cette affaire , observons d'abord que c'est sur le vu d'une pareille pièce* que le général en chef des Anglais consentit à ouvrir des conférences et à signer un traité de capitulation !

Le 22, durant toute la matinée, Nadau resta enfermé dans son appartement, ne parut point. Comme les parlementaires allaient se mettre en route, un officier des troupes de la marine, parlant au nom du gouverneur, dit au sieur de Clainvilliers de sonder le général anglais sur les condilions qu'il accorderait à V état-major. Cependant les parlementaires arrivés à la batterie formant comme la porte du Réduit, ils furent arrêtés et on voulut les empêcher de passer. Relâchés bientôt , ils continuèreut leur route. Rendus à plus d'un kilomètre , ils entendirent trois coups de fusil, sans qu'ils pussent savoir contre qui ils avaient été dirigés.

Sans presque s'arrêter près de Clavering, Clainvilliers et Duquerruy se rendirent au Petit-Bourg, où était Baringtown. Là, le lendemain, à dix heures du matin, fut signé un traité, lequel devait être soumis à la ratification des notables de la colonie. Ce traité avait pour principaux articles :

« Art. 1er. Les habitants sortiront de leurs postes avec deux « pièces de canon de campagne, leurs armes, enseignes dé- « ployées, tambour battant, mèche allumée, et recevront tous « les honneurs de la guerre. »

Le général écrivit en marge : « Accordé en considération de la « belle défense que les habitants ont faite pendant trois mois « de siège. »

« Art. 4. Ils seront exactement neutres, et ne pourront « être contraints de prendre les armes contre S. M. très- « chrétienne ni contre aucune autre puissance.

« Art. 5. Us conserveront leur gouvernement civil, leurs « lois, coutumes et ordonnances; la justice sera rendue par « les mêmes officiers qui sont actuellement en charge, et il

« sera fait un règlement pour la police intérieure entre le gou- « verneur pour S. M. britannique et les habitants.

« Art. 9. Les mulâtres et les nègres libres qui se trouve- « ront pris seront rendus comme prisonniers de guerre, et ne « seront point traités comme esclaves.

* Art. 20. Il sera permis aux habitants de donner la liberté t aux nègres auxquels ils l'ont promise pour la défense de « l'île. »

Ce dernier article prouve deux choses : la première, que les colons tinrent aux promesses faites à leurs esclaves, et la seconde, qu'ils ne négligèrent rien pour la défense de la colonie; que voulant rester Français, volontairement, d'euxmêmes, ils mirent des armes entre les mains de leurs esclaves, et, sous promesse de la liberté , les poussèrent contre l'ennemi;

Le même jour, revenus au Réduit, Duquerruy et de Clainvilliers apprirent que c'était contre eux que les trois coups de fusil avaient été tirés. Toutefois, Nadau ne leur fit pas un reproche, ne leur dit pas un mot ni sur leur sortie du camp , ni sur leur rentrée. Le traité remis aux notables, le lendemain 24, ils l'adressèrent au gouverneur avec la lettre suivante :

« A Monsieur Nadau du Treil, chevalier de l'ordre royal et « militaire de Saint-Louis, gouverneur, pour le roi, de ta « Guadeloupe et dépendances,

« La colonie a eu l'honneur de vous représenter, Monsieur, « par son placet du 21 de ce mois, la triste situation où elle « se trouvait : dénuée de forces par elles-mêmes capables de « faire tète à l'ennemi, sans secours extérieurs et sans vivres, « puisque l'ennemi s'est rendu maître de toute l'île depuis le « pied du Réduit, remontant par le vent de l'île et sous le vent « jusqu'au fort de la Basse-Terre, dont ils sont en possession.

« Renfermés dans un très-petit espace de terrain; sur le « point de voir l'ennemi pénétrer dans le Réduit, ouvert de « toutes parts , et qui ne peut être regardé comme une place de « guerre, de sorte que nos femmes et nos enfants étaient dans « les plus justes craintes de se voir exposer aux violents excès < et aux fureurs de l'ennemi qui suivent ordinairement un

assaut. C'est pourquoi ils vous suppliaient de leur permettre de faire une capitulation avec l'ennemi, la plus honorable et la plus avantageuse que faire se pouvait dans cette malheureuse circonstance.

« Nous n'avons pas obtenu notre demande. Mais contraints par la force, par la faim et par notre attachement naturel à nos femmes et à nos enfants; après avoir supporté avec constance, pendant trois mois, toutes les rigueurs d'un siège, sans avoir eu d'autres secours qu'environ cent cinquante hommes partis de la Martinique et de la Dominique, nous nous sommes portés avec autant de douleur que de répugnance à chercher les moyens d'entrer en composition avec l'ennemi, pour sauver les tristes débris du peu que les dévastations ont épargné, à cause de l'infidélité de nos esclaves, dont vous savez, Monsieur, que nous avons tout à craindre, n'ayant point de quoi les faire vivre. Ils ont poussé l'impudence non-seulement jusqu'à désobéir, mais eucore à guider l'ennemi par les routes les plus écartées, pour faire investir nos camps : vous en avez, Monsieur, connaissance; ses différentes marches dont vous avez été témoin, ne permettent point d'en douter. Réduits, Monsieur, à la plus triste, à la plus dure et à la plus fâcheuse nécessité, de tel côté que nous envisagions notre état, sous les yeux d'une armée supérieure en forces, nous n'avons pu pousser plus loin la constance; nous avons obtenu les articles de capitulation ci-joints; nous ne l'avons agréée qua cause de la parfaite neutralité que nous avons demandée , et sans laquelle notre fidélité constante pour notre roi n'aurait jamais consenti.

« Mais comme on doit toujours éviter les derniers malheurs quand il est possible, nous cédons à la force, et nous espérons que dans un temps plus heureux nous nous retrouverons dans notre première et naturelle position. C'est où tendent tous nos vœux.

« Dans ce cas forcé, sans défense, sans vivres, hors d'état de pouvoir résister, vous avez sous les yeux les propositions

ci-jointes, acceptées de toute la colonie qui est aux abois. Nous vous supplions, Monsieur, de vous joindre à nous dans la capitulation qui va se faire, tant pour l'honneur de la nation, que vous verrez parfaitement conservé par les articles proposés, que pour celui qui vous est dû, Monsieur, et à votre garnison, seule consolation qui puisse ajouter comme une espèce de soulagement à la juste douleur dont nous sommes pénétrés, et la grâce que nous espérons de votre bonté.

« Trouillet. — F. Etienne, supérieur de la mission des Carmes. — L. Émilien , supérieur de la mission des Capucins.

— POYEN. — DURANTHON. — BOYER DE LÉTANG. — A. GRESSIER.

— Coquille. — Moreau, jésuite. — De Saillans. — Dumou-

CHEL. — PlNEL. — E. LACAZE. — DUZER. — POYEN fils. —

Savournin. — Neau du Breuil. — Juglas. — Marigny. — Avril. — Parize. — Brun Beaupein. — Marre. — L. Demeurs.

— Guys. — Mollard. — Beausoleil Vermont. — J.-B. Féreire.— Dumoulin (ils. -— Thillac — Larue. — Ithier fils.

— Denis Gosse. — Petit. — Commande fils. — Cavalier. — Lauriol. — Le Boyer. — F. Rousseau. — Charles Lauriol. Laurent fils. — Vallentin. — De Saillans Desclan. — LépinePapin. — A. Brun Beaupein. — Pautrizel. — Dolet. Bellanger. — F. Brun Beaupein. — Godet de Maret. — demenil. — g. guischard. — duquerruy. — gosse. — Dessources. — Durrois. — Pochot. — Bonfils. — Callas.

— Elsenie Bellevue. — Pin Mires. — Gosse Doxer. — Lafite.

— GlRAUD DU POYET. »

Ce document était clair et pressant. Il disait à Nadau : en continuant de vous suivre, la colonie ne voit d'autre issue à sa situation qu'une catastrophe imminente. Elle vous a interrogé sur ce qu'elle devait faire et vous ne le lui avez pas dit. Cherchant alors elle-même une voie de salut, elle croit l'avoir trouvée dans un traité avec l'ennemi ; joignez-vous à elle, ou elle se séparera de vous. Il fallait prendre un parti. Nadau persistant dans son système d'immobilité, la convention signée, les habitants se retiraient sur leurs habitations, et, dans peu

d'heures, lui et ses quelques officiers et soldats étaient faits prisonniers de guerre. Il écrivit au bas de la pièce qui lui était présentée : « Vu l'exposé en la présente requête et les articles y € joints , nous avons jugé à propos d'assembler le conseil de « guerre pour délibérer sur le parti qu'il convient de prendre.

« Ce 24 avril 1759.

« Nadau du Treil. »

Le conseil assemblé le même jour dans la maison occupée par le gouverneur déclare que, témoin des motifs que les habitants font valoir pour la capitulation, il ne peut les contredire.

Forcé de traiter, Nadau ne voulut pas, toutefois, accepter ce qui avait été fait. En ce qui concernait lui particulièrement, les choses et les personnes purement militaires, il pensa qu'il était de sa dignité de faire passer ses propres idées. En conséquence, il dépêcha près de Baringtown les sieurs de la Potherie et Hurault de Gondrecourt avec une lettre portant la demande d'une trêve de quatre jours, à l'effet de rédiger les articles de la capitulation relatifs au militaire. Comme garantie de l'observation exacte et rigoureuse de la suspension d'armes, il offrait en otages au général anglais deux capitaines de milices, les sieurs Féreire et Boyer de Létang. La demande de Nadau accordée, le 25 il présenta à Baringtown les articles de la capitulation; mais dans ces articles il n'était pas question des iles formant les dépendances de la Guadeloupe, et Baringtown déclara qu'il n'ouvrirait les conférences qu'autant que ces îles seraient comprises dans le traité. De la Potherie et Hurault, qui n'avaient pas d'instructions à cet égard, durent revenir près de Nadau. Nouveau conseil de guerre assemblé dans la nuit du 25 au 26 : il décide que les dépendances doivent suivre le sort de la Guadeloupe.

Ce jour, 26 , les articles présentés par Nadau sont débattus et l'ensemble de la capitulation accepté, sauf ratification. Dans la même journée, le gouverneur envoie cette capitulation à Baulès, commandant à la Grande Terre, en l'accompagnant de la lettre suivante :

« Je vous envoie, Monsieur, par M. Hurault, trois pièces qui « ne vous affligeront pas moins que je ne le suis. Les habitants « l'ont voulu, et m'ont forcé d'adhérer à leur demande. Les « conseils de guerre que j'ai tenus ont décidé que les trois îles « devaient suivre le sort de la Guadeloupe, et que vous deviez « vous y conformer. »

t Au Réduit, le 26 avril 1759.

« Nadau du Treil. »

Ainsi ce sont les habitants qui l'ont voulu, ce sont les conseils de guerre qui l'ont décidé! Et le gouverneur, qui seul devait vouloir et décider, que faisait-il? rien! pas plus dans un sens que dans un autre. Il croyait peut-être qu'en posant par terre la fardeau du gouvernement il n'en supporterait plus la responsabilité, laquelle pèserait tout entière sur ceux qui auraient la hardiesse de le soulever.

Quoiqu'il en soit, Nadau traitant à part des habitants, ceux de la Grande-Terre, dès le 27 au matin, avaient envoyé des députés à Baringtown pour accepter les conditions faites aux habitants de la Guadeloupe. La capitulation était donc un fait accompli. Mais voilà que tout à coup on apprend que le gouverneur général est arrivé dans le quartier de Saint-François, à l'Anse-à-la-Barque. Beauharnais s'était décidé enfin! Parti le 24 de la Martinique, il arrivait le 27 à la Guadeloupe. Dans ce moment, il ne s'agissait plus de secourir cette colonie, mais de la reconquérir. C'était une entreprise hardie, mais qui pouvait être tentée avec des chances de succès. Il est problable que si Beauharnais avait fait sonner la charge et fait entendre le cri , en avant! les habitants l'eussent suivi. Mais au lieu de cette conduite, la seule rationnelle et digne, il s'amusa à demander à quelques planteurs s'ils seraient bien aise de recommencer à se battre; ils lui répondirent: Nous en avons assez! Cette réponse, qu'il était bien facile de prévoir, Beauharnais se la fit donner par écrit, puis il partit.

Cependant pour que les choses fussent régulières, il fallait que le gouverneur de la Guadeloupe apposât sa signature sur la capitulation faite avec les habitants. L'intitulé portait : La co-

Jonie autorisée par le gouverneur. Nadau , prétendant n'avoir donné aucune autorisation , ne voulait pas signer avec cet intitulé. Baringtown, de son côté, déclarait que si Nadau ne signait pas la convention faite avec les habitants telle qu'elle était rédigée, il ne signerait pas non plus la convention faite particulièrement avec le gouverneur. Nadau a recours à son moyen ordinaire, un conseil de guerre, qui décide qu'il doit signer. Le 1er mai les deux traités sont signés et la colonie est anglaise.

On a porté contre Nadau bien des accusations ; mais il n'y a véritablement à sa charge qu'un fait, c'est celui de son incapacité. Ne pouvant s'élever à la hauteur des circonstances, il en fut accablé. Sa conduite manque de dignité et même de clarté. On ne savait pas ce qu'il voulait et peut-être ne le savait-il pas bien lui-même. Ses hésitations, ses ordres donnés et révoqués l'instant d'après, éloignèrent de lui tout sentiment de confiance. Il ne sut ni se battre lorsqu'il le pouvait ni rendre son épée lorsqu'il ne pouvait plus la tenir. Ce n'était ni le courage ni le bon vouloir qui lui faisaient défaut , mais la puissance intellectuelle, qui dispose de l'un et de l'autre. Comme ceux qui , ne pouvant tirer le secours d'eux-mêmes, lèvent les yeux au ciel et invoquent la divinité, l'infortuné gouverneur s'adressait au gouverneur général et le suppliait. Pendant trois mois il ne cessa de l'appeler à son aide. Sa prière fut entendue sans être exaucée. Le gouverneur général vint enfin , mais lorsqu'il n'était plus temps, et juste au moment qu'il fallait pour mettre en relief l'impuissance du gouverneur particulier. 11 y avait un coupable que le ministre penserait à punir : si Nadau l'était seul, il n'y avait pas à en chercher un autre. Le rapport du gouverneur général parvenu au ministère, ordre fut donné d'assembler un conseil de guerre à la Martinique, pour juger Nadau et trois de ses officiers.

Le 15 janvier 1760, sous l'accusation de n'avoir rien fait pour s'opposer à la descente des Anglais et pour la conservation du fort; de leur avoir abandonné sans combat la rive droite des Galions; de n'avoir ni conservé le reste de l'île, nj

maintenu la discipline parmi les troupes; d'avoir fait preuve de lâcheté, d'incapacité, et d'avoir, par ses propos indiscrets et son mauvais exemple, en occasionnant le désordre, empêché le secours de la Martinique d'arriver à temps, Nadau fut déclaré indigne de servir, condamné à être cassé et dégradé à la tête des troupes et des milices sur la place de Fort-Royal , puis à être conduit en France , pour y être enfermé à perpétuité.

De la Potherie, lieutenant de roi à la Basse-Terre, accusé de lâcheté, d'incapacité et de désobéissance, fut condamné à la même peine.

De Baulès, lieutenant de roi à la Grande-Terre, et Cornette , aide-major, accusés, le premier de désobéissance, et le second de lâcheté , furent condamnés , celui-ci , à être cassé et dégradé , et l'autre à être simplement cassé.

La paix faite et la Guadeloupe rendue à la France, le gouverneur de la Bourlamarque avait été chargé, en arrivant dans la colonie, de faire arrêter et d'envoyer en France les sieurs Duquerruy et Dubourg de Clainvilliers, coupables d'avoir fait avec l'ennemi une capitulation sans y être autorisés par l'autorité. Mais cet ordre resta sans exécution, Bourlamarque comprit et fît comprendre au ministre qu'on ne pouvait rechercher les mandataires et laisser en paix les mandants. Pour ne pas punir trop de monde personne ne fut puni.

Nadau lui-même fut réhabilité en 1767. Établi à la Guadeloupe comme planteur, il sollicita, en 1772, des lettres de noblesse qui lui furent refusées; mais il les obtint plus tard, en 1786.

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