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CHANT RI IX

Situation de la Guadeloupe après le siège: — administration anglaise. — Les commissaires de quartier. — Leur réunion en assemblée. — Réclamations du conseil supérieur. — Discours du procureur général Coquille. — Réponse des commissaires. — Fondation de la Pointe-à- Pitre. — État de la colonie lors de la reprise de possession de la France.

La ville de la Basse-Terre , les bourgs de Saint-François, de Sainte-Anne et du Gosier brûlés ; les habitations, pour le plus grand nombre, les trois quarts au moins, incendiées, dévastées ou pillées; dans les autres, la culture abandonnée; la plupart des bêtes à cornes tuées pour servir à nourrir les assiégés et les assiégeants; six mille esclaves enlevés, transportés dans les îles anglaises et vendus; sans approvisionnement en objets comestibles ou autres marchandises françaises, pas de vivres du pays à récolter : telle était la situation de la colonie après le siège qu'elle avait soutenu pendant trois longs mois. Dans ce moment, si la fortune eût voulu que les Anglais eussent été chassés, obligés de se rembarquer, la mer restant fermée, la Guadeloupe, sans communication avec la France, n'en tirant aucun secours, aurait été, pendant le cours des hostilités, plongée dans une misère affreuse, en proie a la famine; à la paix, replacée sous la dépendance de la Martinique, continuant à être employée à la prospérité de sa voisine, elle n'aurait fait que végéter, languir; jamais elle ne se serait relevée de ses désastres. Ne considérant donc les faits que sous le rapport matériel, laissant à l'écart le sentiment

national toujours blessé, souffrant de la domination étrangère, la circonstance qui fit que Beauharnais ne vint que quelques jours, ou même quelques heures trop tard, fut une circonstance heureuse. Vainqueurs , les Anglais se montrèrent aussi humains, aussi généreux, aussi bienfaisants que pendant le siège ils avaient été cruels, barbares, impitoyables. Baringtown et après lui Krump et Dalrymple semblaient avoir pris à tâche de réparer le mal qu'ils avaient fait. Si ce fut là leur dessein , le succès fut complet. Ils firent plus : ils lancèrent la colonie dans une voie de progrès et de prospérité qui attira l'attention , frappa d'étonnement.

Toutes les clauses de la capitulation furent observées avec une religieuse application. 11 ne fut fait nul changement dans les lois touchant l'état civil des citoyens. La colonie conserva non-seulement ses lois , mais encore ses coutumes et ses usages. Toutefois, dans le traité il avait été dit que la police intérieure de l'île serait réglée par le gouverneur, de concert avec les habitants. 11 n'était pas possible de réunir tous les colons pour les consulter. De cette impossibilité sortit une innovation dans l'état politique, féconde en bons résultats. Baringtown arrêta que chaque quartier élirait un commissaire ou député. Les attributions de ce mandataire étaient multiples. Dans son quartier, agissant seul, il était chargé de veiller au maintien de l'ordre, de l'union et de la concorde entre les habitants; il devait, de plus, signaler à l'autorité supérieure les améliorations jugées utiles. Les fonctions de ce commissaire, comme l'on voit, avaient beaucoup de rapport avec celles d'un maire de nos jours. Elles n'étaient pas les seules. Lorsqu'il ne s'agissait pas de l'intérêt d'un quartier, mais de celui de la colonie, les commissaires, sur la convocation du gouverneur, se réunissaient au Petit-Bourg. Là, ils remplissaient le mandat de députés de la colonie. Réunis en assemblée , un président élu, ils émettaient leur avis sur les matières soumises à leur délibération, soit par le gouverneur, soit par l'initiative d'un ou de plusieurs membres de l'assemblée.

Le résultat de toutes les délibérations de cette espèce de

représentation coloniale était adressé au gouverneur sous la forme d'un mémoire.

La première réunion des députés eut lieu le 11 juillet 1759. Avec l'autorisation de Krump, ils nommèrent le sieur Deshayes agent de la colonie auprès de la cour de Londres. Le traitement de cet agent était une conséquence de sa nomination. Pour en faire les fonds , l'assemblée arrêta une cotisation que chaque commissaire, dans son quartier, était chargé de percevoir. Cette cotisation n'était pas un impôt : demandée comme une souscription volontaire , le commissaire n'avait , pour l'exiger, que la voie de la persuasion.

L'utilité d'une représentation coloniale et d'un agent de la colonie à Londres était évidente. Mais l'assemblée du Petit- Bourg formait un pouvoir nouveau , composé avec des éléments tirés du pays même. Le conseil supérieur en fut jaloux, et son envie le rendit injuste. 11 convoqua pour le 16 juillet une assemblée solennelle, àlaquelle fut convié le gouverneur Krump. Là , par l'organe de son procureur général , le sieur Coquille , invoquant les usages anciens , le traité de capitulation , la misère de la colonie, il s'éleva avec force contre la nouvelle institution. S'il fallait en croire le conseil supérieur, contrairement aux clauses de la capitulation, l'institution de l'assemblée du Petit-Bourg opérait une transformation dans les formes du gouvernement de la colonie ; de l'état monarchique on passait à l'état populaire. Considérant comme un impôt la cotisation pour le paiement du traitement du sieur Deshayes , Coquille disait que puisque l'assemblée du Petit-Bourg s'était arrogé le droit d'établir celui-là il pourrait en créer d'autres ; que les habitants ruinés, réduits aux expédients pour faire subsister leur famille, ne pouvaient supporter aucune nouvelle charge. D'après le procureur général, les commissaires, dans les quartiers, n'avaient fait que succédera l'autorité des capitaines de milices et conséquemment ne pouvaient avoir des attributions plus étendues.

Faisons observer, en passant, que, sous la domination anglaise , les milices ayant été supprimées , accorder aux commis-

saires les attributions des anciens capitaines de milices c'était ne leur rien donner.

Coquille terminait par supplier le gouverneur d'interposer son autorité pour mettre fin à un ordre de choses subversif des anciennes institutions du pays.

Tout cela voulait dire que le conseil supérieur aurait voulu joindre à ses attributions de rendre la justice celles de représenter la colonie; que les clauses de la capitulation n'auraient pas été violées, que le gouvernement n'aurait pas cessé d'être monarchique, que les colons auraient pu faire les frais d'une dépense utile si, pour les représenter, ils avaient choisi Messieurs de la cour. C'est ce qui ressort, sans équivoque, d'un passage du discours du procureur général. Ce magistrat montre d'abord que sous le gouvernement français l'autorité était partagée entre l'intendant et le gouverneur; les fonctions d'intendant n'existant plus, il se demande où doit résider désormais le pouvoir; puis il ajoute : « Le conseil n'entend pas s'en retenir plus « qu'il n'en avait; mais il ne peut, sans se plaindre, souffrir « qu'on donne atteinte au gouvernement civil. Il est le seul corps « dans le pays qui subsiste dans son autorité, ses honneurs, ses « privilèges; et si quelque innovation, absolument nécessaire, « pouvait être soufferte, il serait plus naturel et plus décent que, « dépositaire des lois, il eût avec vous, Monsieur, les pouvoirs. >

Les députés de la colonie, réunis une seconde fois, ne manquèrent pas de relever les raisonnements du conseil supérieur et de les frapper de la plaie du ridicule. Le conseil, disaient les députés, voudrait commander à toute la colonie; il ne prend pas garde que ses institutions ne lui permettent de donner des ordres qu'à ses sergents et à ses huissiers. Il trouve plus décent que la colonie suive l'avis de six ou sept personnes, réunies pour un objet spécial, distribuer la justice, que celui de vingtcinq autres, choisies , déléguées par elle et qui possèdent sa confiance : c'est une pensée qu'il aura seul. Les députés montraient d'ailleurs que leur réunion, loin de servir à effacer quelque chose de la capitulation, n'avait lieu que pour se conformer à son exacte et rigoureuse observation.

Cependant les colons, ayant déposé le mousquet, se retirèrent les uns sur leurs habitations, les autres dans la ville. Ceux-ci, à la place de leurs maisons, ne trouvèrent que des cendres et des décombres. Ils construisirent à la hâte des hangars couverts en paille sous lesquels ils s'abritèrent avec leurs femmes et leurs enfants, en attendant des temps meilleurs. Us n'attendirent pas longtemps. Tandis que sous le gouvernement français le commerce de la Guadeloupe s'était borné à recevoir, chaque année, cinq à six navires expédiés des ports de la Métropole, la colonie ne fut pas plutôt anglaise que la rade de la Basse-Terre fut couverte de bâtiments lui apportant avec abondance des esclaves, des animaux vivants, des bois de construction, des comestibles et des étoffes de toutes sortes. La grande abondance de ces choses fit qu'on les vendit à la colonie à bas prix, à crédit et à longs termes. Les denrées du pays au contraire s'enlevèrent à des prix qu'elles n'avaient jamais atteints. La ville de la Basse-Terre sortit de ses décombres plus belle, plus étendue. Une foule de nouvelles habitations furent créées; celles qui existaient donnèrent plus d'extension à leurs cultures. Il semble qu'aucune autre contrée n'eût encore offert l'exemple d'un passage si prompt et si complet d'une misère profonde à une exubérance de richesse et de prospérité. Dalrymple, persuadé que la Guadeloupe était désormais une terre anglaise, avait pour elle tous les égards, tous les soins dus à une colonie britannique. Dans la même persuasion , le commerce de Londres et des autres places continuait ses avances à la colonie.

Comme lieu de dépôt pour l'importation et l'exportation de toutes les denrées et marchandises, la colonie n'avait qu'une seule place de commerce, la Basse-Terre. Cette ville avait le double inconvénient de ne pas former un point central et de manquer d'un port où, pendant la saison de l'hivernage, les navires pussent être à l'abri des ouragans. Ces inconvénients se faisaient sentir plus vivement depuis que le mouvement commercial avait pris une grande extension. On songea donc à doter la colonie (l'une antre ville avec un port.

Dans le lieu dit le Petit-Cul-de-Sac, entre la Guadeloupe et la Grande-Terre, conséquemment dans la partie la plus centrale de l'île, est un vaste bassin affectant la forme d'un Y, dont la queue serait la Rivière Salée. Ce bassin est fermé à l'est et au nord parles côtes de la Grande-Terre, à l'ouest par celles de la Guadeloupe, et au sud par des îlets de différentes grandeurs, jetés avec profusion , et qu'on dirait avoir été placés là aussi bien pour la sûreté du port que pour la récréation de la vue. Entre le plus grand de ces îlets, celui dit Ilet-à-Cochons , et la côte de la Grande-Terre, est une passe pour les navires. Ce bassin est à l'abri de tous les vents.

Au fond de ce port, sur les côtes de la Grande-Terre, étaient des terres basses, marécageuses, au milieu desquelles s'élevaient toutefois çà et là de petits monticules. En s'avançant davantage on recontrait un morne plus considérable que les autres, entouré de tous côtés par la mer : on eût dit un château féodal en ruines, conservant encore ses larges fossés remplis d'eau. La position de ce morne lui avait valu le nom du Morne-Renfermé. Tel fut le lieu, redouté à cause de son insalubrité, que l'administration anglaise choisit pour fonder la seconde ville de la colonie. Les mornes coupés donnèrent des matériaux pour combler les marécages ; le terrain fut aplani, et du sein des palétuviers , de la vase et des marais , sortit une cité qui , en peu de temps, rivalisa avec la Basse-Terre, et finit par l'éclipser complètement sous le rapport commercial.

Les Anglais ont fondé la ville de la Pointe-à-Pitre. On ne doit pas toutefois leur accorder le mérite d'avoir découvert l'importance de son port. Depuis plus de vingt ans, de Clieu l'avait désigné au ministère, et, après avoir fait valoir tous les avantages de cette position, lui avait demandé l'autorisation de transporter aux environs le siège du gouvernement. Mais depuis lors la question était restée à l'étude. Chaque gouverneur émettait de nouvelles idées, proposait un nouveau plan. A cause de l'insalubrité des côtes formant le bassin de la Pointeà-Pitre, et des eaux douces dont cette partie de l'île est privée, le chevalier de Mirabeau proposait de se servir de ce bassin

comme port, mais d'établir le siège du gouvernement au Petit- Bourg. A cette proposition de nouvelles propositions avaient été faites; et, avant la conquête, les idées du ministre paraissaient avoir été fixées et arrêtées.

Le fort Saint-Louis est construit sur un morne situé dans une espèce de presqu'île , ayant à l'est la Grande-Baie et à l'ouest le Carénage. La partie est de cette presqu'île, à l'entrée gauche de la Grande-Baie, s'appelait la Pointe-à-Fergeau , et la partie ouest, à l'entrée droite du Carénage, la Pointe-à-Pitre. Devant cette pointe est un petit îlet qui s'appelait également l'lle-à- Pitre, du nom d'un flamand émigré du Brésil et venu dans la colonie du temps du gouverneur Houél, en 1649. Le ministère voulait fonder la nouvelle ville dans cette presqu'île , au pied du fort Saint-Louis, à l'entrée gauche de la Grande-Baie, conséquemment à la Pointe-à-Fergeau. Dans cette position, regardant la mer, la ville aurait eu à sa gauche la Grande-Baie et à sa droite le port actuel de la Pointe-à-Pitre. On en voit le plan sur une carte dressée en 1759 par Bellère, ingénieur de la marine, par ordre de Berryer, alors ministre de la marine.

Le nom de Pointe-à-Pitre donné à la nouvelle ville, bâtie loin de cette pointe et dans le lieu dit le Morne-Renfermé , prouve une fois de plus combien il est facile de s'égarer lorsque l'on veut rechercher la cause et l'origine des noms.

Durant les quatre années de leur occupation, les Anglais introduisirent trente mille esclaves dans la colonie. Quelques historiens ont contesté ce chiffre et l'ont réduit à dix-huit ou vingt mille, l^a cause de leur erreur provient de ce qu'ils ont pris pour base de leur calcul , d'un côté le chiffre de la population avant la conquête, et de l'autre celui existant lors de la reprise de possession par la France. Cette manière de raisonner serait juste s'il ne s'agissait que de constater l'élévation de la population esclave sous l'occupation anglaise; mais là n'est pas la question : ce qu'il faut vérifier, c'est le nombre d'esclaves introduits. Or, si d'une part nous prenons le chiffre de la population avant la conquête et lors de la remise de la colonie; que de l'autre nous fassions attention que six mille esclaves ont

été enlevés pendant le siège; que nous tenions compte encore de la mortalité qui suit toute grande immigration , nous arriverons précisément au chiffre de trente miile, nombre auquel nous évaluons la totalité des esclaves introduits sous l'occupation anglaise.

Quoiqu'il en soit, à la paix, les Anglais restituèrent la Guadeloupe à la France dans l'état le plus florissant. Nous allons voir si les faits accomplis sous la domination anglaise seront un enseignement pour le Gouvernement de la Métropole.

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