CHAPITRE I
Traité de Paris. — Causes de l'opposition de Pitt. — Nouvelle organisation des colonies. — Chambre d'agriculture. — Entrepôt de Sainte- Lucie. — La Désirade e'rigée en lieu de déportation. — La Guadeloupe retirée de la dépendance de la Martinique. — Reprise de possession par le chevalier de la Bourlamaque et le président de Peynier. — Joie des colons. — Le ministre. — Les bureaux. — Administration des chefs de la colonie. — Mort du gouverneur.
Toutes nos possessions des Indes occidentales, à l'exception de Cayenne et de Saint-Domingue, étaient tombées au pouvoir de l'ennemi. Pour prétendre à une restitution, il aurait fallu persévérance, énergie et fermeté, conséquemment, la conti^ nuation de la guerre; mais le bruit des armes troublait les jouissances du sérail, et madame de Pompadour opina pour un échange des colonies contre la paix. Le traité de Paris fut signé. Par ce traité, le Canada, le cap Breton, la Dominique, Saint-Vincent, Tabago, la Grenade et les Grenadins devenaient des possessions britanniques. La France, par un article secret, complétait ses sacrifices en promettant aux Espagnols la cession de la Louisiane.
La prépondérance maritime de l'Angleterre était désormais fondée presque sans contestation possible. Pitt, toutefois, feignit de n'être pas content. Prétendant que les intérêts de la Grande-Bretagne avaient été sacrifiés, que ce qu'elle avait gardé ne compensait point ce qu'elle avait rendu, il s'éleva
contre les bases du traité avec irritation et colère. La véritable cause du mécontentement de l'ancien ministre était fondée sur deux raisons qu'il n'avouait point, mais qui étaient transparentes : la première, sa haine maladive contre la France, et la seconde , son dépit de n'avoir pas présidé à la conclusion de la paix.
Jusqu'alors l'Espagne, victime passive, avait tout enduré de l'Angleterre. A la vérité, le traité connu dans l'histoire sous le nom de Pacte de famille avait été signé; mais n'étant pas produit au grand jour, restant encore le secret des cabinets de Madrid et de Versailles, il ne pouvait constituer un grief pour le gouvernement britannique. L'offenseur n'ayant pas de réparation à réclamer, une déclaration de guerre n'était possible à concevoir que de la part de l'Espagne, partie lésée. Cependant, le 48 septembre 1761 , Pitt était venu brusquement proposer au conseil de déclarer la guerre à l'Espagne et de commencer les hostilités par un acte de piraterie, l'enlèvement du convoi des galions. Aune telle proposition, les collègues du ministre s'étaient récriés. Pitt, ne comprenant point qu'on ne trouvât pas morale et juste la grande politique à laquelle l'Angleterre avait dû nombre de ses succès , résigna ses fonctions de lord des sceaux. N'étant plus ministre, c'était dans l'ordre qu'il attaquât ce que faisaient les ministres.
C'est à la fin de la guerre, alors que la France était menacée de n'avoir plus de colonies, qu'elle s'occupa de réformer plusieurs points importants de la législation coloniale. Les abus à faire disparaître étaient grands et nombreux. Quelquesuns entachaient la dignité des représentants du roi.
Dans le principe, par une inconséquence qui témoigne de la faiblesse des jugements humains, en conférant aux gouverneurs un pouvoir à peu près illimité, on ne leur avait donné qu'un traitement insuffisant. Que faisaient-ils? avec le pouvoir ils refaisaient le traitement. Les sources où ils puisaient ne pouvaient être parfaitement pures. C'est ainsi que peu de gouverneurs généraux ou particuliers échappèrent à l'accusation d'avoir fait ou laissé faire le commerce interlope. C'était
surtout au moyen de la traite des noirs qu'ils étaient parvenus à augmenter leurs revenus.
Nous l'avons dit, le trafic, sous le régime seigneurial, ne se faisait aux îles que sous le bon plaisir des seigneurs propriétaires. Rien n'était débarqué d'un navire sans leur autorisation préalable. Par eux étaient tarifées les marchandises importées, de même que les denrées destinées à être offertes en échange. On conçoit dès lors le grand intérêt des capitaines marchands à s'attirer tout d'abord leur utile bienveillance. Pour y parvenir, ces capitaines, selon l'usage établi dans tous les lieux où règne le despotisme, ne les approchaient qu'un présent à la main. Ces seigneurs avaient des habitations, et les premiers capitaines négriers leur offrirent quelques nègres , les plus beaux de la cargaison. Ceux qui vinrent après auraient été mal venus de ne pas suivre l'exemple de leurs devanciers, et la chose passa en coutume: tous les vendeurs d'esclaves, avant d'ouvrir leur vente, en choisissaient quelques-uns et les allaient offrir au seigneur. Après le seigneur vint le gouverneur, qui, trouvant l'usage établi, se garda de le réformer. Loin de là, il l'érigea en droit. Seulement, ne voulant pas avoir l'air de recevoir un don des capitaines, il régla que ceux-ci, à leur arrivée, lui laisseraient choisir, dans chaque cargaison , dix nègres au prix de trois cents livres pièce. Le gouverneur les revendait immédiatement avec un bénéfice au minimum de cent pour cent, et souvent' de trois cents pour cent. Ainsi, pour ne pas paraître recevoir un cadeau , non-seulement il le recevait , mais encore
il descendait jusqu'à faire un commerce Mais alors il
n'était pas abominable.
Les choses subsistèrent de la sorte, sans contestation, jusqu'à l'année 1714. A cette époque, un navire négrier venu au Cap, le commis de la compagnie de Guinée se refusa à laisser choisir les dix nègres. C'était le comte de Blénac qui était gouverneur de Saint-Domingue. Sur le refus du commis, ordre du gouverneur de prendre les nègres de gré ou de force , et , s'ils n'étaient pas de choix, d'exiger mille écus pour le bénéfice supposé devoir être fait sur la revente. Il se trouva que les
nègres ne furent pas de premier choix, et que le commis ne voulut pas compter les mille écus. Nouvel ordre de se saisir de la personne même du commis et de le mettre au cachot, au pain et à l'eau, jusqu'au paiement. Un créancier qui dispose de tels moyens trouve rarement des débiteurs récalcitrants, et, s'il s'en rencontre, leur résistance est bientôt vaincue. Le commis paya.
Cette affaire cependant eut du retentissement. Le ministre en fut importuné. Dans une lettre du 28 mars 1714 il blâma le comte de Blénac, non de ce qu'il recevait des présents des capitaines négriers, mais de ce qu'il les exigeait. Cette lettre se terminait ainsi : « .... Sa Majesté ne désapprouve pourtant « pas que , lorsqu'il arrivera aux îles des vaisseaux négriers qui < auront fait un bon voyage, les chefs reçoivent des capi- « taines, des nègres de choix à l'ordinaire, lorsqu'ils voudront « les donner volontairement à trois cents livres pièce, mais « elle ne veut pas que cela soit forcé. >
Le ministre ne prenait pas garde qu'en autorisant les gouverneurs à recevoir des capitaines, ceux-ci ne seraient pas libres de ne pas offrir. Aussi, malgré le blâme de la lettre du 28 mars, les choses n'en continuèrent pas moins comme par le passé. Cet abus ne put être modéré que par une ordonnance royale : elle parut le 28 décembre 1725. 11 fut établi qu'à l'avenir les capitaines négriers ne seraient plus tenus de payer aux gouverneurs que deux pour cent sur leur cargaison. Ce droit était ainsi réparti : un pour cent pour le gouverneur général, un demi pour cent pour l'intendant et un demi pour cent pour le gouverneur particulier de l'île où la cargaison serait vendue.
Tous ces différents droits furent abolis par ordonnance du 1er décembre 1759. Il ne fut plus alloué aux gouverneurs qu'un traitement fixe. La base en était assez large pour que ces hauts fonctionnaires n'eussent pas la velléité de l'augmenter par des moyens que le besoin peut faire rechercher, mais que commandent de réprouver la délicatesse des sentiments comme la dignité des fonctions. 11 était passé au gouverneur général 150,000 livres et 120,000 à l'intendant.
Nadau du Treil avait épousé une créole. Lui gouverneur, la Guadeloupe fut conquise. La mauvaise fortune de la colonie, qui voulut que le gouverneur général, chargé de la défendre, la laissât dans un cruel et coupable abandon, plus encore que l'incapacité du gouverneur particulier, avait été la cause de la conquête. Disons, toutefois, qu'ayant à combattre le même ennemi, Nadau , dont la mémoire a été si peu ménagée, a résisté avec les seuls enfants de la Guadeloupe trois fois plus de temps que le gouverneur de la Martinique, bien que celui-ci , par comparaison, disposât d'une garnison nombreuse, appuyée d'une population presque double de celle de la Guadeloupe.
Quoiqu'il en soit, on ne voulut pas voir dans la reddition de la Guadeloupe les causes qui l'avaient produite; on aima mieux supposer que si les Anglais avaient obtenu contre nous des succès dans la colonie — bien qu'à cette époque malheureuse ils obtinssent les mêmes succès partout où nous avions des possessions, — c'est que le gouverneur de cette colonie était marié à une créole. C'était d'ailleurs une manière de dégager la responsabilité ministérielle. Dès qu'il était assigné une cause à la conquête, cause complètement indépendante du fait du ministre, il pouvait s'en laver les mains. En conséquence, une ordonnance du îer décembre 1759 défendit à tous gouverneurs d'épouser, à l'avenir, des filles créoles.
Dans l'étendue des pouvoirs des gouverneurs, on leur avait conféré des attributions qui semblaient ne pas devoir leur appartenir. On profita des circonstances pour les leur enlever. Ainsi, par exemple : aux termes des déclarations des 17 juillet 1743 et 1er octobre 1747, les gouverneurs et les intendants étaient autorisés non-seulement à faire les concessions de terres et à procéder à leur réunion au domaine, dans le cas d'inexécution des conditions de la concession, mais encore à juger toutes les contestations à naître, tant sur l'exécution de ces concessions qu'au sujet de leurs position , étendue et limites.
Une déclaration du 10 décembre 1759 attribua aux juges ordinaires la connaissance de ces contestations.
Tous ces changements, comme nous l'avons dit, s'étaient opérés pendant la guerre. La paix venue, on procéda encore à de nouvelles améliorations.
Le gouvernement était bien divisé en administration militaire, confiée au gouverneur, et en administration civile, confiée à l'intendant; mais les attributions de l'un et de l'autre étaient mal définies. De plus, elles variaient avec les nominations et étaient plus ou moins étendues , selon les circonstances, la faveur ou la brigue. On les faisait connaître par l'ordonnance même de nomination , ou par un mémoire remis au chef au moment de son départ. Il semble qu'il soit de la nature de l'homme de ne pas vouloir se contenter de ce qu'il a , d'aller toujours au delà, d'empiéter sur les droits du voisin. Les gouverneurs ou les intendants non-seulement puisaient leurs attributions dans leur commission , mais encore voulaient les voir dans les commissions de leurs prédécesseurs. Il en résultait à tous les instants des conflits d'attributions. Le gouvernement de la Métropole était obligé d'intervenir dans ces débats, poussés quelquefois jusqu'au scandale et au trouble.
L'ordonnance du 24 mars 1763, en fixant d'une manière claire et invariable les attributions du gouverneur et de l'intendant, tarit la source de la plupart des conflits passés.
Le gouvernement fut encore divisé en administration militaire et civile. Le gouvernement militaire était composé d'un gouverneur et d'un commandant en second.
Le commandant en second, pourvu d'un grade militaire, remplaçait de droit le gouverneur mort ou absent. Le gouverneur présent, les fonctions du commandant en second se bornaient au commandement des troupes.
Le gouverneur était obligé de se conformer aux ordres du roi, avec la faculté, toutefois, d'y déroger dans les circonstances pressées ou imprévues.
Il lui était défendu de se mêler en rien de l'administration de la justice. Il conservait néanmoins son droit de préséance au conseil supérieur, avec voix délibérative et prépondérante en cas de partage,
Les colonies n'ayant pu se défendre contre les forces britanniques avec la milice seule, et, pour se blanchir, les gouverneurs ayant calomnié sa tenue pendant l'attaque , on décida la suppression de la milice. On confiait désormais la défense et la garde des colonies à des régiments de ligne.
A côté du gouverneur et de l'intendant était une chambre d'agriculture , composée de sept membres à la nomination du roi. Ses fonctions consistaient à éclairer les chefs de la colonie. Elle avait le droit de leur présenter des projets sur toutes les branches du service. Le gouverneur et l'intendant approuvaient ces projets ou les envoyaient au ministre avec leurs observations.
Dans les attributions de cette chambre était un droit qui semblait avoir été dérobé aux institutions de l'ancienne Egypte. Le gouverneur ou l'intendant mort, ou sorti de fonctions, la chambre d'agriculture le jugeait. Elle appréciait, dans un mémoire, son caractère, ses talents, ses vues, sa probité, le bien ou le mal produit par son administration. En théorie cela est fort beau , et nous voulons avec Bossuet qu'il se soit trouvé des Égyptiens qui ont mené une vie exemplaire de crainte de n'être pas transformés en momies après leur mort. Mais dans la pratique, nous aimerions mieux voir juger les fonctionnaires avant leur entrée en fonctions ; en autres termes ne leur confier des emplois qu'après s'être bien renseigné sur leur caractère et leur capacité.
Il avait fallu que la Guadeloupe eut été perdue pour la France pendant quelque temps pour que le ministère appréciât l'importance de cette colonie. Les Anglais la restituèrent dans l'état le plus florissant. Elle brillait autant par son commerce que par le riche produit de ses terres. On jugea qu'elle ne pouvait plus rester soumise à la Martinique. Elle eut un gouvernement entièrement distinct et séparé. Par ordonnance du 1!) lévrier 1765, le chevalier de laBourlainaque, maréchal de camp, et M. de Peynicr, président au parlement d'Aix, furent nommés, l'un gouverneur et l'autre intendant.
On ne pouvait faire un choix meilleur. Que l'on choississe
toujours ainsi et l'on n'aura pas besoin d'une chambre d'agricuJture qui juge après la mort.
Arrivés à Sainte-Lucie le 1 1 juin 1763, ces deux chefs éprouvèrent des difficultés pour reprendre, au nom du roi , possession de la colonie. Soit qu'en réalité le gouverneur Dalrymple n'eût reçu aucun ordre de son gouvernement, soit qu'il se servît de ce prétexte pour retarder la remise de l'île, toujours est-il qu'à Sainte-Lucie, à la Martinique ou sur la rade de la Basse-Terre, Bourlamaque resta vingt- cinq jours à attendre que le gouverneur anglais voulût bien se décider à lui céder la place. Il se mit en possession de son gouvernement le 4 juillet.
Le sentiment national est comme l'amour du pays, comme l'affection pour les lieux qui nous ont vus naître, dans lesquels nous avons passé notre première jeunesse, cela ne s'éteint jamais. Les colons de la Guadeloupe, .qui avaient eu tant à se plaindre du gouvernement de la France et tant à se louer, au contraire, de celui de l'Angleterre, ayant recueilli la misère là et la prospérité ici , ne laissèrent pas cependant de faire éclater l'allégresse la plus vive en revoyant le drapeau blanc. Un mot explique tout, c'est qu'ils étaient nés Français. Ce ne fut partout que fêtes, illuminations, feux et cris de joie.
Une somme de 375,000 livres, demandée aux habitants au mois d'août, époque à laquelle la récolte est terminée, aurait peut-être obscurci la joie des colons, si d'autres mesures n'avaient balancé le côté fâcheux de cet impôt.
Par les pertes qu'elle avait faites , la France attachait plus de prix à ce qui lui restait de colonies. Elle se relâcha donc de la sévérité commerciale, si mal entendue, dont elle avait jusqu'alors usé à leur égard. Par une ordonnance du 12 juillet 1763, il était permis aux navires étrangers d'importer aux Iles-du-Vent des bestiaux et des bois de construction , et de prendre en échange des sirops et des tafias. Un mois après, le 15 août, le ministre établissait un entrepôt à l'île de Sainte- Lucie. Les marchandises étaient reçues au port du Carénage sous tous pavillons. En échange des marchandises entreposées,
les navires étrangers prenaient des marchandises françaises et les sirops et les tafias des îles. Les marchandises entreposées à Sainte-Lucie pouvaient être consommées dans toutes les îles, sous la seule restriction qu'elles dussent y être portées par des bâtiments français. On fondait alors de grandes espérances sur un établissement qui se préparait pour Gayenne, établissement conçu sur de larges bases, et qui ne donna pour résultat que de grands désastres. L'entrepôt de Sainte-Lucie n'était créé, disait l'ordonnance de fondation , qu'en attendant que la colonie de Cayenne pût fournir les marchandises que les étrangers devaient porter à Sainte-Lucie.
L'augmentation de la population préoccupait aussi le ministre, surtout à l'endroit de l'élément européen. Dans cette pensée, par ordonnance du 25 mars 1763, il fut établi que tout soldat ayant six ans de service, et voulant se marier pour se fixer aux colonies, aurait son congé et recevrait, en outre, pendant une année, la ration du soldat ou la valeur en argent; de plus, il avait la faculté, pendant six ans, de se procurer des magasins du roi les effets propres aux soldats, et au prix qu'ils étaient fournis à ceux-ci.
L'île de la Désirade, déjà lieu de dépôt pour les lépreux, fut encore, par ordonnance du roi du 15 juillet 1763, érigée en lieu de déportation pour les jeunes gens de famille. Ils devaient, sur la demande de leurs parents, y être envoyés de France, du port de Roehefort. Qui l'eût dit , qu'un jour, l'îlot de la Désirade ferait concurrence à la Bastille !
Tous ces actes, sauf la destination donnée à la Désirade, laquelle était empreinte du cachet du despotisme, étaient bons, utiles. On voyait qu'ils étaient l'œuvre d'un ministre qui avait su conclure le traité du Pacte de famille, et qui allait préparer le rôle de la France dans la révolution de l'Amérique, en lui donnant une marine. Malheureusement, de nécessité, la chose essentielle des actes du ministre, l'exécution, est confiée à des agents subalternes, aux bureaux. Un bureau, une corporation, une compagnie ne se plaisent que dans l'immobilité. Ils ont des formules, une routine qu'ils suivent invariablement, et dont on
ne les peut distraire. Pour eux, tout changement est un mal; tout est bien au contraire lorsqu'on fait aujourd'hui ce qu'on a fait hier. Aussi ne manquent-ils jamais de s'opposer aux plus heureuses innovations, par cela seul que ce sont des innovations. Les documents de l'histoire de tous les temps et de toutes les contrées se pressent en foule pour appuyer cette thèse. Nous n'en détacherons qu'une question d'un objet usuel, une question de calendrier.
En France, l'époque où Tannée doit commencer a été soumise à des variations. Sous la première race de nos rois, c'était au 1er mai; sous la seconde, au solstice d'hiver, c'est-àdire à Noël; sous la troisième, à Pâques. Le comput ecclésiastique variant sur l'époque de Pâques, il en résultait que les années n'avaient pas un nombre égal de jours, que les unes étaient longues et d'autres courtes. Un édit de Charles IX, du mois de janvier 1565, voulut qu'à l'avenir les actes publics fussent datés en commençant l'année au 1er janvier. Certes si réforme devait être désirable c'était celle-là. Aussi aurait-elle été reçue sans contestation si elle n'avait eu à traverser une compagnie. Mais le parlement, habitué à dater ses arrêts en prenant Pâques pour point de départ, crut voir le trône et l'autel en péril par le changement de cette coutume. L'édit de Charles IX, accueilli avec toutes les foudres des remontrances, ne fut point enregistré. Il fallut un second édit, celui du 4 août 1565 , pour que le premier eût l'honneur d'être transcrit sur les registres du parlement. Toutefois la résistance de cette compagnie n'était pas encore vaincue : le parlement souffrait bien que les actes royaux fussent datés avec le point de départ du 1er janvier, mais il persistait à garder pour les siens celui de Pâques. Ainsi l'année du roi commençait avant l'année du parlement. Ce corps judiciaire, pendant deux années, refusant de se mettre en mouvement, donna ce spectacle bizarre : c'est que des actes royaux, datés du mois de janvier 1565, furont enregistrés au parlement en janvier 1564.
Passons aux bureaux en rentrant dans l'histoire de la Guadeloupe. Avant qne cette colonie ne fût détachée du gouverne-
ment de la Martinique, on envoyait dans celle-ci les armes, les munitions, les vivres, tout ce que, en un mot, la Métropole destinait à toutes les Iles-du-Vent. De là se faisait la répartition , selon les besoins de chaque île. Par le fait de la séparation des gouvernements, la Guadeloupe n'avait plus rien à tirer de la Martinique. Les bureaux n'avaient pas aperçu ce changement. Après, ils faisaient ce qu'ils avaient fait avant : ils envoyaient tout à la Martinique et rien à la Guadeloupe. Il en résulta qu'ici on fut dans un dénûment absolu , tandis que là il y avait un trop plein dont on ne savait que faire. Bourlamaque ne cessait de réclamer contre cet état de choses, mais on aurait dit que ses dépèches restaient sans être ouvertes. Le 16 février 1764 il écrivait au ministre : « Permettez, M. le Duc, « que je renouvelle les respectueuses représentations que j'ai « eu l'honneur de vous faire 'plusieurs fois depuis mon arri- « vée dans ce pays sur l'état où est cette colonie, par rapport « aux ouvriers, aux munitions et à l'artillerie. Dix mille livres « de poudre, deux mille cent livres de balles sont tout ce que t j'ai reçu; pas un fusil, pas un canon qui puisse tirer. Je ne t suis pas en état de réprimer une révolte d'esclaves .... »
Il fallait toute l'habileté du gouverneur et de l'intendant pour empêcher que les colons ne fissent de fâcheuses remarques entre les procédés du nouveau gouvernement et celui auquel il avait succédé.
Bourlamaque avait trop d'intelligence pour abolir systématiquement tout ce qui avait appartenu à l'administration qui avait précédé la sienne : il sut, au contraire, conserver ce qui était établi et qu'il jugea bon et utile. Il maintint donc dans leurs attributions les commissaires de quartier. Seulement, ils ne pouvaient plus se réunir en qualité de députés de la colonie. La chambre d'agriculture, d'ailleurs, en faisait l'office.
On se rappelle que la milice avait été complètement supprimée, pour laisser aux seules troupes européennes le soin de garder les colonies en temps de paix et de les défendre pendant la guerre. En décrétant cette mesure, il aurait fallu en décréter une autre, celle d'une gendarmerie. Les colonies, pays à
esclaves, avaient besoin d'une police intérieure, toujours agissante , à laquelle , avec peu d'aptitude d'ailleurs , on n'aurait pu préposer les régiments de ligne qu'en les disséminant dans tous les quartiers de l'île. A défaut d'une gendarmerie, une milice était indispensable. Bourlamaque le jugea ainsi, et par lui la milice fut rétablie.
Restait à procéder à un acte d'administration d'un grand intérêt pour la Guadeloupe. Nous avons montré par quel enchaînement de circonstances et de dispositions législatives le commerce de la Métropole , attiré à Saint-Pierre (Martinique), avait fini par s'y fixer. Les armateurs ne connaissaient pas une autre place aux Iles-du-Vent. Le commerce, lui aussi, suit la routine. Il était à craindre qu'il ne continuât, comme par le passé, à ne fréquenter que la rade de Saint-Pierre, au grand dommage de la Guadeloupe. Bourlamaque devait connaître l'acte de navigation de Cromwel, qui, après avoir gêné le commerçant pendant quelques années, avait fini par donner à l'Angleterre l'empire des mers. D'un autre côté, il n'était pas possible qu'un magistrat aussi éclairé que Peynier ne connût pas les ouvrages de Montesquieu, qui étaient alors entre toutes les mains. Il avait dû lire dans l'esprit des lois : « Il ne faut pas t confondre la liberté du commerce avec celle du commerçant. « Celle du commerçant peut être fort gênée sans que le comt merce en souffre. » Ayant déjà cette donnée, le gouverneur et l'intendant de la Guadeloupe firent ce raisonnement fort simple : le commerce fréquente la rade de Saint-Pierre parce qu'il y trouve le débit immédiat de ses cargaisons et des denrées pour les chargements de retour. Mais qui concourt à l'écoulement des marchandises apportées dans cette place et à y entretenir l'abondance des denrées coloniales? la Guadeloupe. Donc en l'éloignant de cette place, il en résultera ceci : que le commerce, n'y trouvant plus ni la vente de ses marchandises ni des denrées pour le chargement de ses navires, viendra à la Guadeloupe pour vendre ces mêmes marchandises et prendre ces mêmes denrées. Il était évident que la colonie, avant d'établir des relations directes avec la Métropole, aurait à souf-
frir du nouvel ordre de choses. Mais cette souffrance momentanée allait être compensée par les avantages à venir. Avant tout, ce que voulaient Bourlamaque et Peynier, c'était de conserver à la Guadeloupe le commerce direct, qui avait fait sa prospérité sous l'occupation anglaise. En conséquence, ils défendirent l'exportation des denrées et l'importation des marchandises françaises par la voie de la Martinique; en autres termes , le cabotage fut supprimé entre les deux colonies.
Le commerce de Saint-Pierre jeta de grands cris. Cependant tons les actes de Bourlamaque et de Peynier furent approuvés par le ministre.
Ces deux administrateurs, dans leurs actes, avaient montré tant de sagesse, de fermeté et d'habileté, que le ministre, par suite du rappel en France du gouverneur et de l'intendant delà Martinique, leur confia le gouvernement général des Ilesdu-Vent. Mais lorsque cet ordre parvint aux îles, Bourlamaque, si digne de la confiance du roi et de l'amour des colons dont il était déjà l'idole, était mort. Agé seulement de 42 ans, le 24 juin 1764, moins d'une année après son arrivée, il avait été comme foudroyé par une fièvre qui dut être la fièvre jaune. Il fut inhumé dans l'église de Mont-Carmel, dans le sanctuaire, du côté de l'épître.
Le baron de Copley, le premier commandant en second qu'ait eu la colonie, gouverna l'île par intérim.