‹ Histoire de la GuadeloupeChapitre 26 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

lie comte de Nolivos nommé gouverneur. — Mémoire que lui remet le ministre. — La fortune des planteurs. — Causes de la rareté du numéraire. — Les magistrats. — État de la colonie. — Travaux exécutés. — Dettes payées. — Intrigues pour replacer la Guadeloupe sous la dépendance de la Martinique. — Ces intrigues couronnées de succès. — Le comte de Nolivos n'attend pas son successeur.

Nommé gouverneur en remplacement du chevalier de la Bourlamaque, le comte de Nolivos arriva à la Guadeloupe le 20 mars 1 765. Il avait quitté la France avec le comte d'Ennery, celui-ci allant prendre possession du gouvernement de la Martinique. Au moment du départ des deux gouverneurs, le ministre leur avait remis un mémoire très-étendu sur les colonies. Par ses aveux , ses recommandations et même une prédiction , cette pièce forme un monument remarquable. On y lisait : « . * . . . Les colonies , fondées par les diverses puissances de « l'Europe, ont toutes été établies pour l'utilité de leurs Mé- « tropoles; mais pour se servir utilement des choses, il faut « les connaître; et ces établissements, occupés d'abord au ha- « sard, formés ensuite sans connaissance de leur véritable « utilité, sont encore aujourd'hui, après un siècle de possesc sion , très-imparfaitement connus , ou même tout à fait € ignorés de la plupart de ceux qui les possèdent. »

C'est en quelques mots toute l'histoire des colonies françaises des Antilles. Le hasard seul conduit d'Énambuc à Saint-Christophe. On ne pensait nullement à l'extension de puissance que l'occupation des îles donnerait à la France, par le développement de sa marine. Dans un intérêt exclusivement commercial et pour le profit de quelques privilégiés, Richelieu les livre à

une compagnie qui, à son tour, les vend quelques milliers de francs à de petits despotes. Louis XIV les fait racheter, les donne à une nouvelle compagnie, puis les reprend. On ne sait quel genre de culture leur demander. Ce qui est prôné aujourd'hui est prohibé demain. Elles ont d'abord pour denrée et pour argent le tabac. Mais la France ayant eu l'idée de naturaliser sur son sol cette plante exotique et de la mettre en ferme, les îles durent cesser d'en produire. Arrive le sucre. On encourage la plantation de la canne; des exemptions sont accordées à ceux qui construisent des sucreries, puis. vient la défense d'en fonder de nouvelles sous peine d'amende et de démolition. On envoie le café aux colons. Cette culture est vantée. Mais voilà que le sucre rentre en faveur, et l'on se demande si la plantation du cafier ne nuira pas à celle de la canne? Voulant se servir, sans savoir le manier, de l'instrument des colonies, on ne parvint qu'à contrarier, gêner, entraver sans cause et sans but ces établissements lointains. Leur développement est retardé par des prohibitions inintelligentes, barbares, inhumaines. Leurs sirops et leurs tafias sont rejetés par la Métropole , avec défense de les vendre aux étrangers ! Elles souffrent quelquefois de la faim , sans pouvoir tirer de ces mêmes étrangers la nourriture que la mère-patrie était dans l'impuissance de leur donner.

Voilà le passé. En 1765, quelques principes s'étaient fait jour, le despotisme était moins grand , mais les hommes et les choses des colonies étaient-ils mieux connus? Prenons une pensée contemporaine du mémoire. Dans le chapitre précédent nous avons vu que l'entrepôt du Carénage n'avait été créé qu'en attendant que ta colonie de Cayenne pût fournir tes marchandises que les étrangers devaient porter à Sainte-Lucie. Le ministre fondait donc pour l'approvisionnement des Antilles une grande espérance sur l'établissement de Cayenne. Pour avoir cette espérance, il fallait nécessairement qu'il crût à l'ouverture facile d'un système de cabotage mettant en rapport de commerce et de navigation la colonie de Cayenne avec les îles de la Martinique et de la Guadeloupe. Eh bien! si le ministre avait eu

une connaissance parfaite des lieux, il n'aurait pas nourri son esprit de cette illusion ; il aurait su que des difficultés naturelles mettent obstacle à ce que le commerce établisse jamais, avec des navires à voile, une navigation suivie entre les Iles-du-Yent et Cayenne. En effet, ce n'est rien de venir de cette colonie aux Antilles; tous les navires franchissent la distance entre cinq et huit jours. Mais pour s'en retourner c'est tout autre chose : par les vents contraires, et surtout les courants, c'est un fleuve à remonter sans le secours du halage. Aussi les bâtiments légers, fins voiliers ou de guerre , n'accomplissent ce voyage que dans l'espace de trente à quarante-cinq jours. Quant aux lourds navires du commerce, il ne peuvent absolument remonter: ils sont contraints d'aller tropiquer, s'élever dans l'est, près des côtes du continent africain. En présence de ces faits, dites que Ton fasse du cabotage !

L'aveu du ministre touchant l'ignorance de la France à l'endroit de ses colonies est d'autant plus précieux que , de nos jours encore, sous certains rapports, cet aveu ne formerait pas un hors-d'œuvre. Et le moyen qu'il en soit autrement? Nous ne jugeons de l'inconnu que par ce qui est connu : partant, la terre des colonies est comme la terre de la France ; les cultivateurs sont des paysans, les planteurs des fermiers. Hippocrate, Platon, Aristote et les hommes les plus doctes de l'antiquité ont reconnu et proclamé l'influence du climat sur la société. Après ces grands hommes il en est venu un autre, grand entre les grands, lequel a dit : « S'il est vrai que le caractère de l'es- « prit et les passions du cœur soient entièrement différents t dans les divers climats, les lois doivent être relatives et à la c différence de ces passions et à la différence de ces carac- « tères. » Et pourquoi ne citerions-nous pas Rousseau écrivant pour appuyer l'opinion de l'auteur de l'Esprit des lois F On lit dans le Contrat social : « Les mômes lois ne peuvent convenir « à tant de provinces diverses qui ont des mœurs différentes, « qui vivent sous des climats opposés, et qui ne peuvent souf-

t frir la môme forme de gouvernement Plus on médite

« sur ce principe établi par Montesquieu, et plus on en sent

ao

« la vérité; plus on le conteste, plus on donne occasion de < l'établir par de nouvelles preuves. »

Ces génies admirables ont écrit sans instruire personne. En tout, au physique comme au moral, on veut que la France de la zone torride soit faite à l'image de la France de la zone tempérée. Aussi il arrive que telles recommandations venues de loin sont accueillies ici par un immense éclat de rire. Exemple : en Europe, on cultive avec avantage la pomme de terre pour la nourriture d'une partie notable de la population. Eli bien! c'est en quelque sorte de nos jours qu'il s'est trouvé quelqu'un qui , avec la meilleure foi du monde, croyant donner un utile conseil, a recommandé aux colons la plantation des pommes de terre pour les faire servir à l'alimentation. Les colons ayant le manioc, l'igname et la patate, c'était la même chose que si on leur eût dit : pour faire du sucre, cultivez la betterave.

Arrivons à un autre passage du mémoire.

« Les revenus des îles à sucre, très-réels pour

« l'État, ne sont qu'imaginaires pour la plus grande partie des « habitants. Tout ce que le colon peut obtenir de sa terre par « son travail, tout ce qu'il peut ajoutera ses revenus par son « économie et par ses privations est aussitôt rendu à cette « môme terre par l'achat des nègres nécessaires. Nulle idée « de jouissance avant le dernier terme de la jouissance pos- « sible. »

Ce que disait le ministre il y a près d'un siècle est encore vrai aujourd'hui. A la Guadeloupe, et nous osons affirmer qu'il en est de môme dans les autres îles, il n'existe pas une habitation, pas une seule, qui soit arrivée au terme de sa production; toutes, dans des proportions plus ou moins larges, manquent de moyens de production, bras, animaux, machines. Comme autrefois, les habitants s'efforcent encore d'atteindre ce dernier terme de la production. Les acquisitions ont changé d'objet, voilà tout. Alors, c'étaient des nègres, aujourd'hui ce sont des engrais, des bœufs et des mulets. Il faut, en outre, des fonds pour l'amélioration des usines et pour payer des journées d'ouvriers que les planteurs veulent toujours rendre plus nom-

breuses. L'habitant y applique non-seulement le produit de son travail , le fruit de ses économies et de ses privations , mais souvent encore ce qu'il peut se procurer parle crédit. Aussi, il n'a jamais ni économies, ni fonds de réserve. Il rend toujours à la terre , comme disait le ministre, ce que cette même terre lui a donné. La propriété augmente de valeur, donne de plus grands revenus; mais lorsque le propriétaire croit atteindre le dernier terme de la jouissance , cette insaisissable année prochaine des habitants, alors survient l'un de ces événements si communs sous les tropiques, un ouragan , un tremblement de terre, une épizootie, une grande sécheresse; l'habitant, obligé de recourir à des emprunts qu'il paie si cher, est rejeté en arrière; c'est à recommencer. Toute sa vie n'est qu'une lutte qu'il lègue à ses héritiers.

Le colon rendant à la terre tout ce qu'il en tire, plus qu'il n'en tire, il en résulte que les colonies consomment au delà de ce qu'elles produisent : d'où la cause simple de la rareté du numéraire, qui s'est fait sentir dès l'origine de la colonisation et qui subsiste toujours.

On lit encore dans le mémoire :

« Le Gouvernement doit honorer le magistrat, autrement « la justice serait avilie : les tribunaux seraient d'ailleurs mal « remplis par des hommes qui consentiraient à se passer de « considération. »

Que l'on remonte à la plus haute antiquité pour en revenir en suivant le cours des siècles jusqu'à nos jours, on constatera que tous les gouvernements ont dit : Honneur au juge, respect à la justice. L'indépendance de la magistrature en est le corollaire. Les Pharaons, à leur avènement au pouvoir, faisaient prêter aux juges le serment de ne faillir ni à leur conscience ni à la loi, alors même qu'un ordre contraire, descendu du trône, leur parviendrait.

Rentrant de suite dans l'histoire de France, nous la trouvons remplie de monuments de ce genre. Les ordonnances des rois de la première, de la deuxième et de la troisième race offrent à cet égard des exemples remarquables. Dans l'ordonnance gêné-

raie du roi Clotaire, donnée vers l'an 560, on lit : « Les ordres « qui auraient été surpris de nous pour opposer notre autorité « à celle de la loi , seront de nulle valeur. »

Voilà pour la première race. En passant à la seconde, nous trouvons l'ordonnance de 844 de Charles-le-Chauve. Ce monarque commence d'abord par promettre d'observer les lois des rois ses prédécesseurs; puis, s'adressant aux grands de son royaume, il ajoute : « Et pour nous faciliter d'autant plus « l'observation exacte de ces lois, non-seulement vous aurez « tous grand soin de les conserver vous-mêmes , ainsi que vous « en êtes convenus dans votre mémorable assemblée, mais « encore chacun de vous veillera avec attention , à l'avenir, à « ce que quelqu'un ne se porte, par des motifs d'intérêts « particuliers de cupidité, de liaison de sang, ou de l'amitié, € à nous suggérer choses irrégulières, et nous engagent par « impartialité ou autrement, à ne rien faire qui blesse la jus- « tice, la raison, la dignité de notre nom, et l'équité de notre « gouvernement.

< Si cependant, par le malheur attaché à l'humanité, ilar- « rivait que nous fussions surpris, votre zèle et votre fidélité € prendront soin de nous en avertir, afin que telle méprise « soit corrigée conformément à la raison , et avec cette justice « et cette bonne foi qui conviennent à la majesté royale et au « bien de nos sujets. »

Pour finir, nous rapporterons un extrait de l'ordonnance du mois de décembre 1344 de Philippe de Yalois : « A ces causes, « désirant maintenir et observer, autant qu'il est en notre « pouvoir, les coutumes anciennes et les ordonnances louables c de nos prédécesseurs, nous voulons et ordonnons qu'à « l'avenir il ne soit permis à qui que ce soit de contrevenir « aux arrêts de notre parlement, directement ou par voies « obliques, expressément ou tacitement, ou autrement en fa- « çon quelconque, ni d'impétrer lettres aux fins de retarder « ou empêcher l'exécution des arrêts, ni d'en poursuivre l'en- « térinement , à peine d'encourir une amende de soixante « livres parisis, applicable à notre profit »

« Et comme il est souvent arrivé qu'on a obtenu de nous, « par importunité, et toutefois par inadvertance, lettres des- « quelles il résultait un préjudice énorme au droit des parties , « à notre grand regret, nous voulons et ordonnons aux gens « tenant notre cour de parlement, ainsi que nous nous rappe- < Ions l'avoir dit et enjoint plusieurs fois de notre propre « bouche aux présidents et conseillers de ladite cour, qu'ils « n'obéissent et n'obtempèrent en façon quelconque à telles « lettres ainsi obtenues au détriment du droit des parties; t qu'au contraire ils aient à les déclarer nulles, iniques ou « subreptices, et les annullent (1). »

On trouve les mêmes choses dans la suite des ordonnances des rois de France , sans même excepter celles de Louis XIV.

Quelle conclusion tirer de ces faits? il semble que ce soit celle-ci : il est des choses qui se disent, mais qui ne se font pas. Cette vérité luira d'un nouveau jour lorsque nous arriverons à traiter la question de la magistrature de la Guadeloupe dans les années de fâcheuse mémoire qui ont précédé la révolution de 1848.

Nous terminerons ce que nous avons à dire du mémoire par cet extrait :

« Les Anglais établis dans l'Amérique septentrionale n'avaient « à offrir à la vieille Angleterre que des denrées semblables à « celles du sol principal; mais, entre les sexes semblables, la

« nature n'a mis ni fécondité ni subordination L'Angle-

« terre ne pouvait avoir qu'un commerce passif avec sa colonie , « qui, marchant avec rapidité vers sa grandeur future, ne t servait et ne sert encore sa Métropole que pour arriver à ïin- « dépendance. »

Avec ses sexes semblables sans fécondité ni subordination appliqués à des contrées, le ministre énonce simplement une idée fausse. Les provinces d'un même empire n'entrent pas en

(1) La traduction des textes latins que nous venons de donner est tirée d'un recueil publié à Paris, en 1753 , par ordre du Parlement de Paris.

révolte, que nous sachions, les unes contre les autres par cela seul qu'elles ont des produits similaires. Loin delà, si quelque chose est à remarquer, c'est leur parfait accord ; et il en doit être ainsi puisqu'elles ont mêmes besoins, mêmes intérêts. La plupart des colonies romaines, elles aussi, n'avaient à offrir à la ville éternelle que des denrées semblables à celles du sol principal, ce qui ne les empêcha pas de montrer leur fécondité en aidant puissamment la Métropole à conquérir l'univers. Quant à la subordination , rien ne la marqua mieux que la rareté des révoltes sous la république. 11 est vrai que la nouvelle Angleterre, de même sexe que la vieille Angleterre, s'est révoltée contre sa Métropole : mais les colonies espagnoles , de sexe différent de l'Espagne, n'ont-elles pas aussi proclamé leur indépendance? et la reine des Antilles, Saint-Domingue, reçoit-elle encore les lois de la France? Ce ne sont pas des denrées semblables qui produisent la rébellion des colonies, mais la tyrannie, l'injustice des Métropoles ; la rébellion éclate lorsque, pour nous servir d'une expression de Pitt, la mère patrie veut traiter les colons non comme ses autres enfants, mais comme des bâtards. Alors si la colonie est puissante elle arrive à l'indépendance; pour les autres, la rébellion reste dans les cœurs : elles ne peuvent que se plaindre, gémir et maudire.

Aussi ne pouvons-nous supposer que le duc de Choiseul, avec sa grande et belle intelligence, pût professer sérieusement la théorie que les Métropoles, en thèse générale, ne nourrissent que pour l'indépendance celles de leurs colonies qui ont des produits semblables aux leurs. Nous aimons mieux croire qu'il s'efforçait, par le sophisme et des phrases qu'il savait n'être que brillantes, d'amoindrir, de dissimuler aux yeux de la France la perte qu'elle avait faite dans la dernière guerre par l'abandon du Canada à l'Angleterre. Cependant, admirons ce que peuvent produire les efforts de l'esprit ! De même que le poète, gêné pour rendre sa pensée par la rime et la mesure du vers, tire quelquefois de cette gène même ses expressions les plus heureuses , Choiseul , dans l'embarras de sa lutte pour se justifier de la cession du Canada, est conduit

à faire une prédiction qui se réalise, celle de l'indépendance des États-Unis d'Amérique !

L'impulsion donnée à la Guadeloupe par l'administration anglaise ne s'était pas ralentie sous le gouvernement du chevalier de la Bourlamaque. Le comte de Nolivos la trouva pleine de vie et de force. On pouvait lui demander beaucoup et de grandes choses. Aussi, c'est à celte époque que fut ouverte entre la Pointe-à-Pitre et la Basse-Terre une voie de communication pour la confection de laquelle il fallut lever une chaussée, au travers des palétuviers et des marais salins, de plus de six kilomètres d'étendue : un bac établi à la rivière salée, servant comme de pont, joignit les deux îles do la Guadeloupe et de la Grande-Terre, jusque-là séparées. Auparavant, pour communiquer d'une île à l'autre, il fallait nécessairement avoir une embarcation à sa disposition.

La communication entre les deux villes étant établie, Nolivos créa à la Basse-Terre une poste aux lettres , avec un bureau particulier dans chaque quartier. Dans le même temps, on entreprenait et menait à fin le grand canal du Lamentin , œuvre gigantesque, amenant l'eau sur les moulins du quartier, qui, jusqu'alors, n'avaient eu pour moteurs que des bœufs et des mulets. Le Matouba se défriche et donne à la colonie un quartier nouveau. Le climat de ce quartier rappelle celui d'Europe. La fièvre jaune ne s'y est jamais montrée. Ces considérations déterminèrent Nolivos à y placer les familles allemandes, débris de l'expédition du Kourou, et qu'on avait dirigées sur la Guadeloupe.

D'un autre coté, les villes s'embellissaient. Nolivos orne la Basse-Terre d'une promenade plantée de hauts tamarins, appelée encore de son nom, le Cours-Nolivos; de nouvelles rues sont percées, un pont en pierres construit sur la Ravineà-Billot. La Pointe-à-Pitre marche à sa grandeur future. En juillet 1767, le siège d'amirauté, établi à Sainte-Anne, y est transféré; deux ans après, en juin 17G9, on y transporte également le siège de la sénéchaussée.

Indépendamment de ces travaux, les habitants purent encore

fournir toutes les corvées qui leur furent demandées pour la réparation des fortifications et pour tous les chemins de la colonie , qui furent refaits ou sensiblement améliorés.

Ce n'est pas tout. Malgré deux ouragans terribles, qui la ravagèrent le G octobre 1766 et le 6 août 1767, la colonie, riche par son commerce direct avec la Métropole, put encore payer, dans la période de 1763 à 1769, six millions de livres dus au commerce anglais, et deux millions au commerce de Saint- Pierre, reste de ses anciennes relations avec cette ville.

Dans tous les travaux qui furent exécutés, le comte de Nolivos fut puissamment aidé', d'abord par le sieur Prost de Larry, subdélégué général , puis par le baron de Moissac , intendant, qui était arrivé dans la colonie au mois de février 1766.

La prospérité de la Guadeloupe contrastait avec la décadence de la Martinique. Le sieur de la Rivière, intendant de cette dernière colonie, ne sachant à quoi attribuer cette prospérité ici, et cette décadence là, rêva que les Anglais avaient promulgué à la Guadeloupe une loi sur l'expropriation forcée et la saisie des esclaves. C'était à cette loi, enfantée par son imagination, qu'il accordait la puissance d'avoir fait passer la Guadeloupe d'un état de misère à un état de splendeur et de richesse. Dans sa sollicitude pour ses administrés, il demandait la promulgation d'une loi semblable à la Martinique. Malheureuses colonies ! comment s'étonner qu'elles soient restées si longtemps tout à fait ignorées de leur Métropole !

Voici ce que disait cet intendant dans un mémoire envoyé au ministre le 6 septembre 1763 :

« Les augmentations prodigieuses qui, dans le cours des « quatre dernières années de la guerre, sont survenues à la « Guadeloupe dans le nombre de ses esclaves, dans celui de « ses manufactures , dans ses plantations et ses productions en « tout genre, rapprochées du petit nombre de nègres que la « Martinique a pu se procurer pendant seize mois, dans des « circonstances qui semblaient faciliter et provoquer ces « achats, achèvent de mettre dans la dernière évidence les

« inconvénients d'une loi qui, par elle-même, est exclusive < de toute confiance, de tout crédit, bannit ainsi de cette « colonie l'usage des ressources et des facilités que le coni- « merce a établies et pratique partout ailleurs, pour l'intérêt « commun de ceux qui les donnent et pour ceux qui les « reçoivent. »

Le sieur de la Rivière, rendant compte d'un fait contemporain, au milieu duquel il vivait, a-t-il pu croire à son existence, ou bien le créait-il pour faire passer une opinion dont il poursuivait le triomphe? L'une ou l'autre chose n'est pas moins digne de remarque. Avec un peu de réflexion, en jetant un regard sur le passé, le sieur de la Rivière se serait assuré que la cause de la décadence de la Martinique ne tenait pas à l'absence d'une loi sur l'expropriation forcée, puisque sans cette loi cette colonie avait brillé du plus vif éclat. La cause de sa décadence était donc ailleurs. Le commerce de Saint-Pierre, lui, ne s'y trompait pas; il posait le doigt sur la plaie. L'étoile de la Martinique avait pâli parce que cette colonie avait été livrée à ses propres ressources : avec le gouvernement général et la ville de Saint-Pierre pour entrepôt des autres îles, la prospérité passée renaîtrait. Il poursuivait donc la réalisation de cette pensée avec activité et constance. Sans doute, par la séparation du gouvernement de la Guadeloupe, le gouverneur de la Martinique avait perdu l'un de ses plus beaux titres; mais les commissionnaires de Saint-Pierre s'en souciaient peu; ils ne se souciaient pas davantage de la question de la défense des îles; ce qui leur importait, c'était que les sucres et les cafés de la Guadeloupe leur passassent par les mains, aussi bien que les marchandises d'Europe destinées à être consommées dans cette île. Ne pouvant mettre en avant ce motif tout cru, ils se liguèrent avec le gouverneur et l'intendant qui désiraient , eux, la réunion des deux gouvernements sous un autre point de vue, et tous ensemble plaidaient l'intérêt d'une défense commune. Une défense commune! On a vu le fruit que la Guadeloupe on avait recueilli. Mais agiter encore cette question depuis que la Dominique, placée entre la Martinique et la

Guadeloupe, était devenue une terre anglaise, coupant, en temps de guerre, toute communication entre les deux îles, c'était supposer que ceux que la chose intéressait seraient comme les personnes dont parlent les livres saints, qu'ils auraient des yeux pour ne pas voir, une intelligence pour ne pas comprendre. Ce qui réussit mieux que les raisons , ce fut l'intrigue. Les commissionnaires de Saint-Pierre étaient riches, conséquemment puissants ; leurs intérêts étaient liés avec ceux du commerce de la Métropole : ils surent mettre cette situation à profit. Ils ne dédaignèrent même pas la calomnie. Ils disaient que les colons de la Guadeloupe repoussaient tout commerce avec la Martinique pour ne pas payer les dettes qu'ils avaient contractées envers la place de Saint-Pierre. Ils triomphèrent. Le 20 septembre 1768, parut l'ordonnance dont voici les termes : « S. M. ayant jugé nécessaire, pour le bien de son « service, de réunir le gouvernement de la Martinique et de « Sainte-Lucie, et celui de la Guadeloupe, Marie-Galante et « la Désirade, les Saintes, Saint-Martin et Saint-Barthélémy, t sous la dénomination de gouvernement général des Iles-du- « Vent de l'Amérique, elle a estimé qu'il convenait également « de rendre aux habitants de ces îles la liberté qu'ils avaient « ci-devant d'importer et d'exporter de l'une à l'autre les < denrées desdites îles , ainsi que les denrées et marchandises « d'Europe. »

Les termes de cette ordonnance montrent l'influence sous laquelle elle avait été rendue. Si l'intérêt d'une défense commune avait été le seul motif pour réunir toutes les Iles-du-Vent sous un même gouvernement, pourquoi y mêler la liberté du commerce , qui n'avait là rien à faire , et contre laquelle la Guadeloupe se soulevait comme étant la principale cause de sa ruine?

Un homme de la valeur du comte de Nolivos , après avoir occupé le premier rang, ne pouvait consentir à accepter le rôle subalterne qui lui était fait par l'ordonnance du 20 septembre. Sans attendre son successeur , il quitta la Guadeloupe le 29 novembre 1768, laissant l'administration de la colonie

au sieur de Malartic, colonel du régiment de Vermandois. Le comte de Nolivos avait gouverné la Guadeloupe avec intelligence et justice. Son départ causa des regrets d'autant plus vifs, qu'il coïncidait avec un fait dans lequel, aux yeux des Guadeloupéens, allaient renaître toutes les souffrances , toutes les misères du passé.

Page 1