CHAPITRE Y
Forces militaires à différentes époques. — Les régiments d'Armagnac et de la Guadeloupe. — Le capitaine Laborde. — Levanier Saint- Robert. — Assassinat du sieur Duchâteau. — Exécution des meurtriers. — Révolte des soldats. — Conduite des chefs. — Massacre d'un grand nombre d'habitants. — Manière de rendre compte de l'événement.
Les premiers colons, chargés de défendre le sol qu'ils devaient fertiliser, étaient tout à la fois agriculteurs et soldats. Les gouverneurs n'avaient qu'une simple garde, dont l'office consistait plus à donner du prestige à l'autorité qu'à garantir le pays d'une invasion étrangère. Mais lorsque l'on voulut avoir des forts, pour les garder, on sentit le besoin d'avoir des troupes sédentaires. Le 26 janvier 1672, sous le nom de troupes détachées de la marine, on fit passer six compagnies aux Iles-du- Vent. En 1680, ces compagnies furent portées à huit. Le gros de ces troupes se tenait à la Martinique, qui envoyait des garnisons dans les autres îles, selon leurs besoins et leur importance. Cet état de choses subsista jusqu'à la paix de 1763. La France, reprenant possession de ses colonies, arrêta qu'elles seraient gardées par des régiments de ligne. Le premier régiment venu à la Guadeloupe fut celui de Beauvoisis, arrivé en 1763 avec le chevalier de la Bourlamaque. Ce régiment fut relevé par celui de Saintonge, en 1765. Le régiment de Vermandois débarqua le 11 novembre 1767, puis celui de Vexin le 27 février 1769.
Mais ces régiments, après deux ans de garnison sous le soleil des tropiques dans un climat si différent de celui de l'Europe, rentraient en France avec un effectif considérablement réduit. Aussi, malgré les faveurs accordées aux corps désignés pour ce
service, on trouvait chez le militaire une grande répugnance à s'y soumettre. Le ministre était obligé de refuser une foule de démissions. Diminuer la perte des hommes et n'avoir plus à se préoccuper de la répugnance des officiers, tel était le problême. On pensa pouvoir le résoudre avec des régiments sédentaires, parce que, d'une part, les officiers ne pourraient plus prétendre ne s'être pas destinés à servir aux colonies, et que, de l'autre, le soldat, par un séjour prolongé, serait moins soumis aux influences du climat. En conséquence, on forma quatre régiments spéciaux, deux pour Saint-Domingue, un pour la Martinique et un pour la Guadeloupe. Ceux de Saint-Domingue portaient, l'un le nom de régiment du Cap, et l'autre celui de régiment du Port-au-Prince. Celui de la Martinique était appelé régiment de la Martinique ; celui de la Guadeloupe, régiment de la Guadeloupe. Le régiment de la Guadeloupe était composé de deux bataillons de dix compagnies ; chaque compagnie comptait quatre-vingt-trois hommes , officiers, sous-officiers et soldats. Pour remplacer les pertes, un dépôt fut créé à l'île de Ré, d'où l'on envoyait annuellement à chaque régiment cent cinquante recrues.
Le régiment de la Guadeloupe tenait garnison dans l'île depuis 1775. Mais la guerre pour l'indépendance des États- Unis d'Amérique se préparant, le ministre jugea prudent de faire passer d'autres troupes aux colonies. Le deuxième bataillon du régiment d'Armagnac arriva à la Guadeloupe le 22 novembre 1775, et le premier le 50 novembre 1777,
Ainsi, à la fin de cette année 1777, il y avait dans la colonie deux régiments, celui d'Armagnac et celui de la Guadeloupe.
Dans le régiment d'Armagnac était un capitaine de grenadiers du nom de Laborde, homme aimant les plaisirs les plus dispendieux, la table, le jeu, les femmes. A son arrivée dans la colonie, il se lia avec un sieur Levanier Saint-Robert, créole, appartenant à une bonne et ancienne famille, mais mauvais sujet, ayant tous les goûts de son nouvel ami. Laborde accompagnait souvent Saint-Robert dans des fêtes données à la campagne, chez les parents de celui-ci et surtout chez un de ses
oncles, le sieur Duchâteau, qui passait pour avoir dans sa caisse trois cent mille livres en or. Pour satisfaire les goûts des deux amis, il leur fallait de l'argent. Duchâteau en donnait quelquefois à son neveu, mais il était dépensé aussitôt que reçu. Saint- Robert et Laborde s'entretenaient souvent du bonheur qu'il y aurait de posséder tout l'or renfermé dans le coffre du vieil oncle. A force de parler de ce bonheur , une pensée infernale leur traversa le cerveau , celle de se le procurer en s'emparant du coffre par un moyen quelconque, au prix même d'un crime.
Pour l'exécution du projet, Laborde s'associa le nommé Frisé , grenadier de sa compagnie, dont il connaissait l'énergie et la résolution. Au moment de partir, il se fit suivre par deux soldats des basses compagnies, armés de leurs fusils, leur assurant qu'il s'agissait d'un coup de contrebande dont ils auraient une bonne part.
Dans la nuit du 13 au 14 janvier 1778, vers onze heures, armés de haches, de sabres et de pistolets, nos deux bandits, suivis de leur complice et accompagnés de leurs deux acolytes, partent de la ville pour se rendre dans le quartier du Baillif , où était située l'habitation du sieur Duchâteau.
Avant d'arriver, Laborde et Saint-Robert prennent des masques. Rendus près de la maison, ils trouvent le mulâtre Hubert, économe, faisant sa ronde. Ils se saisissent de sa personne, lui lient les mains derrière le dos, avec menace de mort en cas de cris, et le confient à la garde des deux soldats. La porte de la maison enfoncée , les trois assassins se dirigent vers la chambre du sieur Duchâteau; entrés, ils trouvent la càpresse Olive debout, éveillée par le bruit. Frappée à la tète d'un coup de hache, cette femme tombe sans mouvement. Les brigands, la croyant morte, ne s'en occupent pas davantage et s'approchent du lit de Duchâteau. C'était un vieillard de 70 ans, horriblement sourd. 11 avait été réveillé, mais sans pouvoir se rendre compte de ce qui s'était passé. Toutefois, malgré le déguisement de Laborde et de Saint-Robert, il les reconnut à l'instant. Aussi, lorsqu'ils lui adressèrent la formule ordiuain des assassins , la bourse ou la vie, habitué à toutes leurs exeeii-
tricités, croyant que c'était une manière de lui demander à souper, il appelle son cuisinier, et, sans le voir, lui crie de préparer une soupe à l'oignon. Laborde lui fit comprendre qu'il ne s'agissait pas de souper, mais de la clef de son coffre. Le vieillard, aussi surpris qu'indigné, reproche à son neveu et à l'officier la monstruosité de la pensée qui les avait conduits chez lui; leur dit que le sentiment des bienfaits reçus aurait dû
faire naître chez eux des idées tout autres et Laborde lui
coupe la parole par un coup de hache; Saint-Robert et le grenadier Frisé l'achèvent à coups de sabre. Les premiers coups, n'étant pas mortels, firent pousser à la victime les cris les plus déchirants. Louis, son domestique, accourt; il est étendu mort d'un coup de pistolet à la tète.
Ces abominables meurtres consommés, les assassins cherchent la clef du coffre. Mais aux cris des victimes, au bruit des armes à feu, les nègres de l'atelier se réveillent, appellent, s'arment de leurs coutelas, s'excitent les uns les autres, sonnent la cloche. Toute l'habitation est sur pied. On se précipite vers la maison du maître. Les assassins prennent la fuite. Saint- Robert, en se sauvant, laisse tomber son peigne, perd l'un de ses souliers.
Hubert avait profité du premier moment du tumulte pour se dérober à la surveillance de ses gardiens; l'un d'eux, sans l'atteindre, lui avait tiré un coup de fusil. Cet économe se rend en toute hâte à Monrepos, habitation de plaisance, située près de la Basse-Terre, résidence du sieur Duchâteau fils, pour l'informer de la mort de son père et des circonstances si peu croyables de cet événement. Ce devoir accompli, il retourne sur les lieux du crime. 11 ne faisait que de s'éloigner lorsque parut un autre personnage. Saint-Robert, déjà dévoré de remords, la tète perdue, dans la pensée d'écarter de lui le soupçon, venait, lui aussi, apprendre à son cousin le crime commis sur la personne du sieur Duchâteau. Il donne cette nouvelle comme un bruit venu jusqu'à lui. Dans le trouble et l'agitation où ce crime, le premier qu'il eût commis, avait jeté son esprit, il ne fait attention ni au désordre de ses cheveux,
ni à son pied déchaussé, ni au sang dont sa culotte est tachée,
— Vous parlez delà victime, dit Duchâteau, sans rien dire des meurtriers?
— Comment!
— Oui , ne les connaissez-vous point?
— Pourquoi cette question?
— Vous ne connaissez pas les assassins! en voici un. .. C'est vous !
Ce misérable s'éloigne sans mot dire.
Les preuves de la culpabilité abondaient. La càpresse Olive, qui n'était que blessée, avait tout vu, tout entendu, et avait parfaitement reconnu Laborde et Saint-Robert. Le peigne et le soulier de Saint-Robert, retrouvés non loin du théâtre du crime, sa présence dans cette même nuit à Monrepos avec des vêtements ensanglantés, et cent autres circonstances, ne laissaient aucune place au doute. La fuite des prévenus ajoutait encore, s'il est possible, aux charges qui pesaient sur eux.
Le grenadier Frisé et les deux soldats furent arrêtés le lendemain du crime. Saint-Robert et Laborde, poursuivis , traqués de toutes parts, menèrent pendant trois jours l'existence la plus misérable. Depuis le matin du 14, Laborde se tenait caché dans une pièce de cannes de l'habitation des Pères-Blancs. Après deux longs jours, le 16 dans la soirée, n'en pouvant plus de fatigue et de besoin, il se rend chez un habitant de son pays, le sieur Gardère, chirurgien, demeurant au Baillif, lui demande des aliments et un asile. Gardère le reçoit. Mais on a vu entrer le fugitif. Dans la même nuit, la demeure du chirurgien est cernée par un détachement envoyé à la poursuite du meurtrier. Il est arrêté sous le lit, où il avait essayé de se cacher.
Le lendemain de cette nuit, après avoir erré dans la campagne, Saint-Robert se rend près de ses deux frères, leur demande conseil. — Si vous êtes innocent, lui répondirent-ils, constituez-vous prisonnier. — 11 proteste de son innocence. Les deux frères font seller des chevaux et le conduisent à l'hôtel du gouverneur. Saint-Robert, devant ce chef, proteste encore de son innocence. Il est livré m la justice.
L'instruction ne fut pas longue. L'un des soldats fut condamné à être pendu; l'autre soldat, ainsi que Laborde, Saint- Robert et Frisé, à expier leur forfait sur la roue.
L'exécution fut fixée au 10 février 1778. A cet effet une potence avait été élevée et un échafaud dressé sur la place de l'église Saint-François.
Le régiment d'Armagnac sentait vivement l'ignominie du supplice qu'allait subir l'un de ses officiers. Il semble que si, pour l'exemple, on eût voulu faire assister à l'exécution un détachement de ce régiment, la prudence commandait de lui ôter ses armes. Mais quels étaient les desseins du colonel Lowendal et des autres chefs? On fit non-seulement charger les fusils, mais encore garnir les gibernes de cartouches. Le détachement du régiment d'Armagnac désigné pour assister à l'exécution était commandé par le capitaine Kerguien et deux de ses frères, lieutenant et sous-lieutenant dans la même compagnie.
Devait aussi assister à l'exécution un détachement du régiment de la Guadeloupe, commandé par le major Lesponne. Les fusils étaient également chargés.
Sur la place de l'église, là où se voient aujourd'hui de grands sabliers, était un cimetière entouré d'un mur. Rendus sur le lieu du supplice, les deux détachements furent placés en face l'un de l'autre, celui du régiment d'Armagnac le dos tourné contre le cimetière. L'échafaud et la potence se trouvaient au milieu.
Pour assister à l'exécution étaient accourus des spectateurs en nombre immense delà ville, des environs et même des parties éloignés de la colonie. Les murs du cimetière en étaient garnis; on en voyait à toutes les fenêtres, et même sur le toit des maisons.
Les accusés parurent. Ils étaient assistés par deux frères carmes, nommés Etienne et Pocard. Le grenadier Frisé et les deux soldats furent exécutés dans un morne silence. Mais lorsque le bourreau et ses aides se saisirent de Laborde et de Saint-Robert, un léger murmure, ou plutôt un chucholtement
parti des rangs des soldats d'Armagnac fut comme le souffle du vent qui précède et annonce la tempête. Les deux criminels montés sur l'échafaud , au moment où le bourreau se disposait à les lier, on entendit un coup de sifflet qui sembla venir du coté du cimetière; tout aussitôt Kerguien fit faire demi-tour à la moitié de sa ligne, laquelle présenta le front au cimetière, tandis que l'autre moitié, restée immobile, continuait à faire face à l'échafaud , puis il commanda le feu à tout le détachement.
Ce feu dirigé sur des masses compactes produisit d'affreux ravages, et détermina un tumulte, une confusion impossible à décrire. Comment rendre, en effet, les gémissements des mourants et des blessés, les cris plus nombreux de gens effrayés, cris poussés au milieu d'une foule qui s'ébranlait pour échapper à la mort; cette masse de personnes des deux sexes et de tout âge courant en sens divers, se poussant, se heurtant, tombant?
La décharge faite contre l'échafaud avait étendu raides morts Saint-Robert et Laborde, avait percé de balles les vêtements du bourreau et des deux ecclésiastiques, blessé et tué plusieurs hommes du détachement du régiment de la Guadeloupe. Ce détachement, surpris de cette attaque et ne s'en rendait pas pas compte, fait feu à son tour sur les soldats d'Armagnac. Le lieutenant et le sous-lieutenant reçoivent la mort, plusieurs soldats sont tués, d'autres blessés.
Le gouverneur, instruit de ce désordre, envoie aussitôt sur les lieux le commandant en second avec un détachement de troupes et deux pièces de canon. La présence de cet officier ramène l'ordre. Selon les instructions qu'il avait reçues du comte d'Arbaud, il fait placer sur la roue les deux condamnés Laborde et Saint-Robert. Voyant le calme rétabli, il se retire, mais sans faire rentrer dans ses quartiers le détachement du régiment d'Armagnac, auteur du désordre. Le commandant en second parti, des scènes d'un autre genre et non moins coupables recommencèrent. Le sieur Boulait , capitaine d'une compagnie du régiment d'Armagnac, se faisant suivre d'un
détachement, se mita fouiller les maisons avoisinant la place Saint-François, donnant pour prétexte à ces fouilles que les bourgeois étaient en révolte contre la troupe, et qu'il fallait leur enlever leurs armes. Ces fouilles ne se faisaient pas sans violence. En entrant dans une maison située Grande-Rue-du-Gours, portant aujourd'hui le numéro 17, un soldat tua d'un coup de baïonnette donné dans le ventre le chirurgien Briac. En voyant venir les soldats , les femmes se sauvaient en poussant des cris. Le colonel Lowendal , voulant donner à ces épouvantables scènes le prétexte d'une révolte à réprimer, le sabre nu, à la tète d'un détachement, excitait à ces fouilles et en faisait lui-même. Il se présenta dans la maison portant le numéro 10, située, comme l'autre, dans la Grande-Rue-du- Cours; mais le baron de Clugny, capitaine de vaisseau, devant être un peu plus tard le gouverneur de la Guadeloupe , et commandant la frégate la Cybèle, alors sur la rade de la Basse- Terre, était dans cette maison : il accueillit le colonel avec des paroles si sévères, que celui-ci s'éloigna avec sa troupe.
Tandis que des soldats fouillaient les maisons, d'autres parcouraient les rues, tirant aux fenêtres ou sur les personnes qu'ils rencontraient. Le bourreau, échappé miraculeusement à la première décharge, fut tué sur le Cours-Nolivos.
Cette scène inouïe dura jusqu'à onze heures. On employa le reste de la nuit à relever les morts. Placés sur des charrettes, on alla les enterrer hors de la ville. On ne put connaître avec certitude le nombre des personnes qui périrent. Les documents particuliers de l'époque le font monter à trois cents,
La cause de l'affaire du 10 février fut que les chefs et les soldats du régiment d'Armagnac ne voulurent pas laisser mettre à mort l'un de leurs officiers par la main du bourreau, et à l'aide d'un supplice infâme. Ils crurent, en le tuant à coups de fusil, effacer la honte de la condamnation. Ces insensés ne prenaient pas garde que , sans racheter le crime de Laborde , ils allaient imprimer sur le régiment tout entier une tache indélébile !
Pour enlever Laborde à l'échafaud , le régiment d'Armagnac
commit un crime, et, pour assurer l'impunité à ce régiment, les chefs de la colonie couvrirent la vérité d'un voile. Le colonel, l'intendant et le gouverneur se concertèrent pour présenter à la Métropole cette affaire comme une émeute réprimée, peut-être avec un peu trop de précipitation, par les troupes. Toutefois ils ne purent tellement déguiser la vérité qu'un doute ne s'élevât dans l'esprit du ministre. Le 9 mai, répondant à leurs dépèches , il leur disait : « que le compte qu'ils « avaient rendu de la catastrophe était uniforme , mais n'offrait « aucun éclaircissement précis sur les objets les plus essentiels. « Pourquoi les troupes avaient-elles fait feu avant qu'il y eût « une émeute caractérisée? Et pourquoi, parmi les vingt-cinq « personnes tuées, se trouvait-il quinze officiers ou soldats « qui devaient être sous les armes ?