CHAPITRE VI
Les exigences du gouvernement anglais repoussées par les colons de la Nouvelle- Angleterre. — Débats. — Querelle. — Hostilités. — La France se déclare pour la colonie contre la Métropole — Guerre pour l'indépendance des Étal Unis d'Amérique. — Le marquis de Bouille. — Succès de nos armes aux Antilles. — La Guadeloupe. — Le Champd'Arbaud. — Suppression de quelques institutions. — Droit de présentation accordé au conseil supérieur, pour la nomination des magistrats. — Le substitut Legrand.
L'Angleterre venait de terminer la guerre de sept ans, si glorieuse pour ses armes. Ce triomphe, toutefois, n'avait été acheté qu'au prix de sommes énormes dépensées, autant dans ses propres armements que dans des subsides fournis au roi de Prusse, pour faire, sur le continent, la guerre à la France. La paix venue, le ministre pensa qu'il était juste que tous les Anglais payassent la gloire de la nation. 11 pouvait demander de l'argent aux colons de la Nouvelle- Angleterre , mais il trouva qu'il était mieux d'en exiger. Les colons, invoquant de vieux usages, desquels ils tiraient le droit de s'imposer, se récrièrent, non sur la quotité de la somme demandée, mais sur le mode employé. Ce n'était donc entre la Grande-Bretagne et sa colonie qu'une question de forme, laquelle, agitée entre deux particuliers, en une heure aurait pu être réglée. Mais l'autorité doit être forte, et certains gouvernants ont érigé en principe qu'elle montre sa vigueur en ne revenant jamais sur une décision prise, fùt-elte injuste. En conséquence, ils traitent une province comme le sergent traite le troupier : obéissez d'abord, vous direz vos raisons après. Dédaignant les
réclamations des colons, la Métropole persista dans ses premiers actes avec une hauteur tyrannique et insultante.
Le roi Louis XV, tout à ses amours, ne s'occupait guère de relever le royaume de l'abaissement où l'avait jeté le traité de Paris. Il n'en était pas de même de son ministre, le duc de Choiseul; ce traité lui faisait mal , et sa pensée était d'en effacer la honte. Nous savons qu'il croyait l'indépendance de la Nouvelle-Angleterre possible, qu'il l'avait même prédite. Résolu de prendre part à la lutte au moment opportun, il suivait avec attention la querelle de l'Angleterre avec sa colonie. Pour être prêta intervenir, il aiguisait, sans bruit, les armes de la France. Dans la dernière guerre, nos revers et les succès de l'Angleterre avaient eu pour cause , ici , une marine formidable , là, le manque de vaisseaux et de marins. Instruit par l'expérience, le ministre donnait tous ses soins à la création d'une flotte. Une Dubarry aura le pouvoir de le faire chasser du ministère, mais sans arrêter le mouvement qu'il avait su imprimer dans les idées et dans les choses.
La querelle américaine s'envenimait de jour en jour. L'Angleterre, à des sym tomes non équivoques, aurait dû s'apercevoir non-seulement de l'irritation de sa colonie, mais encore de l'unanimité de cette irritation. A l'arrivée de l'acte du timbre en Amérique , on l'avait colporté dans les rues de New-Yorck , avec une tète de mort figurée à la place des armes du roi de la Grande-Bretagne; à Boston, le pavillon des navires avait été hissé à mi-mât, le tocsin sonné. A Philadelphie, les canons furent encloués par des individus qui ne purent être découverts. Le sieur Doddington, commandant du brick le Gaspée, était en station à la Providence, ville de Rhode-Island. Cet officier était détesté pour sa vigilance à surveiller la contrebande. Une nuit, des embarcations montées par deux cents hommes armés accostent le navire : le commandant et l'équipage sont saisis, conduits sur le rivage, et le brick livré aux flammes. Les auteurs de cette audacieuse entreprise restèrent inconnus, malgré une récompense de cinq cents livres sterling offerte aux dénonciateurs, avec le pardon des complices.
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Cette disposition des colons à se rendre solidaires de tous les actes dirigés contre les agents de la Métropole, à les approuver et à celer leurs auteurs , montrant que l'opinion était unanime, et qu'au jour des combats l'Amérique se lèverait en masse, n'inquiétait pas les hommes d'état de la vieille Angleterre. Habitués à commander et à être obéis , ils méprisaient les colons. Le ministère imagina de fermer le port de la ville de Boston , plus avancée dans la rébellion. A cette occasion , on fit entendre, au parlement, les paroles les plus insensées. M. Van disait qu'il fallait détruire cette ville : « Delenda est Carthago. « Vous n'obtiendrez jamais l'obéissance qu'on doit aux lois « tant que vous n'aurez pas détruit ce nid de sauterelles. »
« Qu'importe, s'écriait lord Sandwich, que les colonies « soient abondamment pourvues de troupes? Elles sont igno- « rantes, indisciplinées et lâches. Je veux qu'au lieu de quat rante ou de cinquante mille ces prétendus braves soient « deux cent mille : plus ils seront nombreux, plus notre « victoire sera facile. S'ils ne fuient pas , ils se réduiront euxt mêmes à la famine, par suite de nos mesures. »
L'acte contre le port de Boston passa. Il portait que personne, à partir du 1er juin 1774, ne pourrait charger ou décharger une cargaison dans le port de Boston , sous peine de confiscation de la cargaison et du bâtiment.
L'Amérique répondit à cet acte par une suspension de toute relation commerciale avec la Grande-Bretagne.
Ainsi, l'Angleterre méprisait les colons et ne se méfiait point des puissances maritimes de l'Europe. Elle pensait que le dernier traité de paix avait trop abaissé la France pour qu'elle songeât à tenter une nouvelle guerre contre son vainqueur; et, quant à l'Espagne, elle ne supposait point que cette puissance, qui possédait en Amérique de si vastes établissements, pût avoir la pensée d'aider à l'indépendance d'une colonie anglaise, et montrer par là aux colonies, en général, qu'elles peuvent s'affranchir du joug de la Métropole. Elle persistait donc dans la voie où elle s'était engngéc, la compression par la violence.
Pitt seul, guidé autant par sa haute intelligence que par sa haine contre la France, mettant dans l'esprit de nos ministres ce qui était dans le sien, pensant qu'ils devaient être disposés à faire contre l'Angleterre ce que lui n'aurait pas manqué de faire contre la France, Pitt voulait qu'on parvînt à pacifier l'Amérique par des moyens doux, tout autre moyen devant entraîner, suivant lui, l'intervention delà France. Il disait aux ministres et aux membres du parlement : « Les Américains t sont les enfants et non les bâtards de l'Angleterre : que cette « pensée trace notre conduite à leur égard. » Et autre part :
« Si vous voulez conquérir ce peuple, vous ne le pouvez
« faire que sous le canon de la France , sous une batterie « masquée, qui est prête à faire feu. . . . La cour de France est « trop sage pour perdre une occasion aussi favorable de déta- « cher l'Amérique des domaines de l'Angleterre. »
C'est en 1775 qu'avait paru l'écrit de Thomas Paine , intitulé le Bon sens, dont l'effet avait été si prodigieux sur l'esprit des Américains. Dans cet écrit, Paine présentait comme absurde l'idée de soumettre le vaste continent américain à une petite île située de l'autre côté du globe. C'est le 4 juillet 1776 que le congrès, réuni à Philadelphie, proclamait l'indépendance des États-Unis. Et cependant, le 51 octobre 1776, à l'ouverture du parlement, les ministres anglais faisaient dire à leur roi que rien ne pouvait lui causer plus de satisfaction que d'annoncer que les troubles qui avaient si longtemps agité l'Amérique touchaient à leur fin; que ce malheureux peuple, revenu de son erreur, s'était affranchi lui-même de l'oppression de ses meneurs et était rentré dans le devoir.
Ce mensonge officiel avait évidemment pour objet d'éloigner les puissances de l'Europe de faire des traités avec les insurgés. Mais en pareille circonstance la vérité tarde si peu à se faire jour, que, le mensonge ne trompant pas, il semble que cela devrait détourner d'y recourir.
Le gouvernement anglais s'abusait doublement : et sur les forces américaines, et sur les dispositions des puissances de l'Europe. Il oubliait que, pendant la guerre de sept ans, les
colons américains lui avaient été d'utiles auxiliaires; qu'ils avaient fourni une armée pour la conquête du Canada, une armée disciplinée, aguerrie, toute prête, pour défendre les prétentions des colons, à tourner contre l'Angleterre les armes qu'elle avait naguère employées à son service.
Et quant à ce qui concernait les dispositions des puissances, celles de la France en particulier, il fallait se faire aveugle pour méconnaitre ce qui se passait. La guerre, pour soutenir les prétentions des colons insurgés, était demandée par toutes les classes de la société : c'était une mode que de la prêcher. Chacun faisait des vœux pour le triomphe de la colonie contre sa Métropole. On envoyait aux insurgés des armes, des munitions, des habits. Des officiers allaient s'enrôler sous leur bannière. Lafayette était parti. Toutes ces choses avaient l'air de se faire au nom des particuliers; mais le gouvernement avait toléré la présence de Franklin à Paris, et accueilli Deane comme envoyé légitime.
La France avait équipé des vaisseaux, tantôt sous le prétexte d'aller au secours de la Suède, menacée par la Russie, tantôt sous celui de surveiller une querelle survenue entre l'Espagne et le Portugal. Pour se décider, elle n'attendait que le moment favorable. Elle jugea qu'il était venu avec la capitulation de Bourgoyne et de son armée. Alors elle signa avec les États- Unis un traité par lequel était reconnue l'indépendance de la République !
A cette nouvelle, les esprits, en Angleterre, craignant de perdre le tout, penchent à renoncer aux anciennes prétentions de la Métropole sur sa colonie; il est même question d'abandonner la suzeraineté, en échange d'un traité de commerce avantageux. Pitt, malade, était retenu dans son lit. L'idée que la cour de Versailles peut forcer l'Angleterre à renoncer à ses droits sur l'Amérique lui donne des forces. Il quitte avec efforts son lit de douleur. Ne pouvant se tenir debout, il veut aller à la chambre protester contre l'abandon de la suzeraineté de l'Angleterre sur l'Amérique ! Il s'y fait porter. C'était le 7 avril 1778. Il entre couvert de ses linges
de malade. A sa vue, tous les pairs sont debout. Déposé à sa place, il se lève, appuyé sur une canne et soutenu, d'un côté par son fils, et de l'autre par son gendre. « Je remercie Dieu, dit-il , de m'avoir aujourd'hui rendu capable de venir ici m'acquitter de mon devoir. 6 . . . Je suis vieux et malade. . . . peut-être est-ce la dernière fois que vous m'entendez dans cette enceinte. . . . Accablé sous le poids des infirmités, je suis peu capable d'assister mon pays dans de si pénibles conjonctures ; mais tant que je me sentirai animé d'un dernier souffle de vie, je ne consentirai jamais à laisser dépouiller d'une succession si glorieuse et si belle les descendants de la royale maison de Brunswick, les héritiers de la princesse Sophie.... Ce puissant royaume, qui a survécu à toutes les dévastations des Danois, aux irruptions des Écossais, à la conquête des Normands; qui a repoussé l'invasion de l'invincible Armanda des Espagnols , et vu ses vaisseaux dispersés , souffririez-vous qu'il soit humilié devant la maison de Bourbon ?. . . . »
Ce moribond, continuant son discours, s'efforça d'exciter tous les Anglais à se croiser pour faire à la France une guerre à outrance. Il rendait le dernier soupir, et ce soupir était un cri de guerre !
Le duc de Richemond parla après Pitt. Celui-ci, indigné, veut répliquer : il se lève, mais retombe épuisé sur son siège. C'est en effet la dernière fois qu'il se soit fait entendre à la chambre.
Le traité d'alliance avec la France , regardé aux États-Unis comme une garantie de l'indépendance, y fut reçu avec des transports de joie. Mais ce traité fut la cause d'une guerre entre l'Angleterre et la France, guerre dans laquelle cette dernière puissance entraîna l'Espagne et poussa la Hollande.
La guerre pour l'indépendance des États-Unis , comme celle que nous avions eu précédemment à soutenir contre l'Angleterre, ne fut pas compliquée d'une guerre continentale. La France put donc diriger sur la mer toute sa puissance et toute son activité. Aussi l'on ne tarda pas à voir les flottes combinées de
la France et de l'Espagne aller insulter les côtes de la Grande- Bretagne. Lamotte-Piquet en Amérique, le bailli de Suffren dans l'Inde , promenèrent glorieusement sur les mers le vieux drapeau de Bouvines.
Lorsque la guerre éclata , le capitaine Cook était en mer pour exécuter son troisième voyage. Louis XVI ordonna à tous les officiers de la marine française de respecter le vaisseau, la personne et la mission du grand navigateur.
Pendant la guerre, la Martinique avait pour gouverneur le marquis de Bouille. Le 8 septembre 1778, il s'empara de l'île de la Dominique, dont l'administration fut réunie à celle de la Guadeloupe. Le même gouverneur, avec une étonnante audace, reprenait, le 26 novembre 4 781 , des mains des Anglais, le rocher de Saint-Eustache, appelé le petit Gibraltar, rocher qu'ils avaient enlevé aux Hollandais par surprise. Peu après, Saint-Christophe, Nièves et Montserrat tombaient sous ses coups. D'un autre côté, l'amiral d'Estaing s'était emparé de Saint- Vincent, de la Grenade et de Tabago.
M. de Foulquier, président au parlement de Toulouse, nommé intendant de la colonie, y arriva le 2 février 1782.
Le 16 novembre 1782, le vicomte de Damas vint relever le comte d'Arbaud comme gouverneur de la Guadeloupe. Celuici quitta l'île le 12 du mois suivant. Le vicomte de Damas ne fit, en quelque sorte, que passer à la Guadeloupe, car le 28 mars suivant il en repartait pour aller prendre le gouvernement de la Martinique.
Enfin on songea à la paix : les préliminaires signés le 20 janvier 1785, le traité définitif fut conclu le 3 novembre suivant. Parce traité, la France acquerrait aux Antilles l'île de Tabago ; sur les côtes d'Afrique, l'établissement de la rivière de Sénégal ; à Terre-Neuve, la possession, pleine, entière et illimitée des îles de Saint-Pierre et de Miquelon; de plus, une extension de son droit de pèche sur les côtes de Terre-Neuve. Les articles du traité d'Utrecht relatifs à la démolition du port de Dunkerque étaient effacés.
De cette guerre la Guadeloupe ne ressentit que les maux, le
bas prix de ses denrées et le surhaussement dans la valeur des marchandise françaises ; c'était à la Martinique qu'on réunissait toutes les forces, toutes les escadres; c'était là que se faisaient tous les armements. Les navires marchands, protégés par la marine militaire , y abondaient. Le commerce y prit le plus grand développement. La Guadeloupe dut porter ses denrées chez sa voisine, pour les échanger contre des marchandises françaises.
Pendant toute la durée delà guerre, l'administration de la Guadeloupe fonctionna doucement, sans rien offrir de remarquable.
Le comte d'Arbaud fit disposer, pour servir de champ de manœuvre, un terrain, alors en friche, touchant à la ville. C'est le Champ-d'Arbaud. Cette place était beaucoup plus vaste autrefois. En 1810, les administrateurs anglais en ont détaché une partie pour bâtir l'hôtel du gouvernement. Le comte de Lardenoy l'a embellie par des allées de palmistes et de manguiers. Ce lieu, dans le voisinage duquel on a élevé des maisons particulières, forme de nos jours l'un des quartiers les plus agréables de la Basse-Terre.
Le gouvernement de la Métropole supprima quelques institutions. De ce nombre fut la révoltante coutume de la question préparatoire. On appelait ainsi la faculté qu'avait le juge de soumettre à la torture , pour lui arracher des aveux , le prévenu d'un crime emportant peine de mort, prévenu contre qui il existait des indices de culpabilité, mais sur lesquels toutefois on n'aurait pu asseoir une condamnation.
La colonie entretenait un député à Paris. Ses fonctions n'étaient peut-être pas fort utiles, mais les habitants croyaient à leur utilité. Ce député importunait probablement le ministre des réclamations de la colonie; il fut supprimé le 16 mai 1782. La sénéchaussée, qui avait été érigée au Moule par édit du mois de décembre 1776, fut également supprimée par un autre édit du mois de mai 1783.
Vers le même temps, il s'introduisait une amélioration sensible dans le mode de nomination des magistrats. Jusqu'alors
le choix des magistrats avait été laissé aux gouverneurs, lesquels faisaient des nominations provisoires , toujours approuvées. Le 7 juillet 1781 , le droit de présentation fut accordé au conseil supérieur. Pour chaque place vacante il présentait au roi deux candidats, entre lesquels on choisissait. L'esprit de corps devait nécessairement porter le conseil supérieur à ne présenter que des sujets dignes et capables. Il est certain que la magistrature n'aurait pas cherché à introduire dans son sein des hommes comme par exemple le substitut Legrand. Ce substitut, qui était attaché au siège de la Pointe-à-Pitre , était célèbre par son ignorance des lois et l'excentricité de ses conclusions. Un jour, ayant à conclure contre un individu accusé de faux en écriture privée, il avait demandé qu'il fut condamné à avoir le poing coupé , pour après être envoyé sur les galhres du roi, pour y travailler comme forçat, et qu'il lui fût fait aussi défense de récidiver sous plus grandes peines.
Passe encore pour l'ignorance. Mais le substitut Legrand entendait cumuler les fonctions si peu compatibles d'un chevalier d'industrie avec celles de magistrat. Tout ce qu'on voulait lui vendre , il l'achetait ; tout ce que l'on consentait à lui prêter, il le prenait. Mais payer et rendre étaient une autre affaire : ces mots n'étaient pas inscrits sur ses tablettes; il ne les connaissait point. Cependant, malgré son ignorance des lois, il en savait assez pour son usage personnel : il s'arrangeait de façon qu'on ne pût pas arriver à exercer contre lui la contrainte par corps. Mais il comptait sans l'arbitraire du temps. Malgré toutes les défenses faites aux gouverneurs de s'immiscer dans les choses judiciaires, il leur arrivait fréquemment d'interposer leur autorité. Sur la plainte d'un des créanciers de Legrand au gouverneur, celui-ci lit incarcérer le magistrat au Fort-Louis. Le procureur général intervint, mais pour provoquer la destitution du substitut, qui, en effet, fut révoqué de ses fonctions le 1 1 septembre 1781.