‹ Histoire de la GuadeloupeChapitre 4 sur 40 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Nom caraïbe de l'île. — Étymologie du nouveau nom. — Aspect. — La Grande-Terre. — La Guadeloupe proprement dite. — Le Caraïbe. — Origine. — Coutume. — Mœurs. — Industrie. — Gouvernement. — Religion.

Karukéra était le nom caraïbe de File. Les Espagnols l'échangèrent contre celui de Guadeloupe. Comme Ton disserte sur tout, on a disserté sur le motif du nouveau nom. D'une part, on veut que Chistophe Colomb ait ainsi nommé l'île à cause de la ressemblance qu'il crut reconnaître entre ses montagnes et celles portant le même nom dans la province de l'Estramadure; cette origine est naturelle. Mais, d'autre part, certains auteurs espagnols ont prétendu que l'appellation Guadeloupe a une autre origine; que ce nom tire son étymologie du célèbre poète Lope de Véga. Ils disent que le nom de Lope était placé si haut dans l'esprit des Espagnols, que, chez eux, il était passé en usage de s'en servir pour marquer le superlatif : qu'ainsi, pour désigner un grand esprit, un magnifique château , on disait : le château, l'esprit de Lope; que Colomb et les autres navigateurs qui avaient visité la Guadeloupe après lui avaient cru que l'eau de quelques-unes de ses rivières avait des qualités supérieures aux eaux de toutes les autres îles; que cette opinion s'était tellement accréditée, que les galions espagnols, revenant des Antilles, avaient ordre de s'arrêter à la Guadeloupe pour y faire de l'eau ; que les marins, pour qualifier l'excellence de ces eaux, les avaient surnommées Agna de Lope, axa de Lope, d'où par corruption on avait fait Gua-de-Lope ou de Loupe; et qu'ensuite, par une sorte de métonymie, l'île n'avait plus été connue et désignée que sous le nom de Guadeloupe.

Ces auteurs disent vrai quant au préjugé sur l'excellence des eaux de la Guadeloupe. La rivière où les galions s'arrêtaient pour faire de l'eau, s'appelle encore la rivière des Galions. Mais ce qui ruine leur étymologie, c'est que lors de la découverte de l'île, Lope de Véga, loin d'être en vogue, n'était pas encore né. Venu au monde en 1562, sa grande réputation ne s'est établie que vers la fin du XVIe siècle, conséquemment cent ans après la découverte de l'île, et qu'on fût dans l'usage d'aller faire de l'eau à la Guadeloupe. Or, pour accueillir cette étymologie, il faudrait admettre que, contrairement à ses habitudes, Christophe Colomb eût découvert l'île sans lui donner un nom, et que les choses fussent restées en cet état un siècle tout entier.

Quoiqu'il en soit, la Guadeloupe a une forme singulière et qui lui est propre. Bien qu'on la considère comme formant une seule île , elle est composée, en réalité, de deux îles parfaitement distinctes, séparées l'une de l'autre par un canal appelé la Riviere-Salée , long de six kilomètres , sur une largeur variant de trente à cent vingt mètres. L'aspect, la nature du sol, tout est différent. On passe un canal de trente mètres et l'on pourrait croire avoir été transporté à mille kilomètres de distance. Ici est une terre d'ancienne formation, accidentée , montagneuse, arrosée par de nombreuses rivières, des sources abondantes; là est un pays de plaine, de formation nouvelle, complètement privé d'eau. De nos jours la différence est encore plus tranchée , car elle s'étend au mode des cultures. Il n'est pas jusqu'à l'esprit des habitants qui ne présente à l'observateur attentif quelque chose qui n'offre pas une parfaite homogénéité.

Le pays de plaine se nomme la Grande-Terre, l'autre la Guadeloupe proprement dite. La Guadeloupe s'étend en longueur nord et sud , et la Grande-Terre est et ouest. Le contour des deux îles réunies est d'environ 340 kilomètres.

Lors de l'arrivée des Européens, excepté la tète et les flancs arides de la Soufrière, du reste presque toujours cachés par les nuages et la vapeur des fumerolles du volcan , les rares clairières où les Caraïbes plantaient leur manioc et leurs

patates, ne formant pas tacbe sur l'immense forêt, l'île entière apparaissait couverte de bois.

Sauf les cochons apportés par les Espagnols, cochons devenus sauvages et multipliés à ce point, que Dutertre assure que, dans les premiers temps de la colonisation , sans s'éloigner des habitations, un chasseur, dans une matinée, en abattait trente et quarante, on n'y voyait aucun des animaux domestiques ou sauvages de l'Europe. On comptait seulement quatre espèces de quadrupèdes :1e manitou, le tatou, l'agouti, et le pilori ou rat musqué. Tous étaient bons à manger, mais petits, le plus gros n'ayant que la taille d'un fort cochon de lait. L'agouti seul a résisté à la destruction générale et se trouve encore dans les montagnes.

Par contre, les espèces d'oiseaux étaient variées; sans parler de l'oiseau-mouche et des autres oiseaux qui existent encore, bien qu'en quantité très-réduite , on y voyait la perruche criarde , Taras au riche et brillant plumage. De toutes les iles, le perroquet delà Guadeloupe était le plus beau. De la grosseur d'une poule ordinaire de basse-cour, il avait le bec et les yeux bordés d'écarlate; le dos d'un vert brun; la tète, le cou et le jabot étaient violets avec un mélange de vert et de noir formant couleur changeante; les plumes des ailes noires, jaunes, vertes et rouges; de petites plumes, groupées sur chaque gros des ailes, présentaient la forme et la couleur d'une rose.

Le soir, des myriades de mouches luisantes parcouraient et éclairaient la forêt.

La mer était on ne peut plus poissonneuse; des tortues en quantité sans nombre se promenaient sur le rivage. Il suffisait, en quelque sorte, de se baisser et d'étendre la main pour faire une provision de coquillages et de crustacés d'espèces aussi variées dans la forme que dans la grosseur. Un sol riche et libéral fournissait, sans culture, des racines excellentes dont les principales étaient : l'igname, la couscous, le malanga , et des fruits divers, quelques-uns d'une grosseur presque fabuleuse; entre tous, on remarquait l'ananas et la banane.

Sur cette terre et dans ces bois vivait une race d'hommes qui

n'est plus. D'après le nombre des guerriers présents aux combats lors de la funeste et injuste guerre de l'Olive, celui des femmes étant de beaucoup supérieur à celui des hommes, nous estimons que la population de l'île s'élevait de vingt à vingtcinq mille individus.

Nous ne rechercherons pas si le Caraïbe descendait plus directement de Semque de Cham ou de Japhet. Nous n'examinerons pas non plus si le Père Laborde a eu raison de lui donner les Juifs pour aïeux, par celte considération que le cousin épousait sa cousine et qu'aucun membre de la famille ne mangeait du Pécary, animal trouvé sur le continent américain, et qui a de l'analogie avec le cochon d'Europe , mais qui n'existait ni à la Guadeloupe ni dans les autres îles. Toutes les nations, sitôt qu'elles ont su écrire , ont fait des contes sur leur origine. La race caraïbe ayant été exterminée avant de pouvoir composer elle-même son époque héroïque, quelques écrivains européens ont voulu la remplacer dans ce soin, et, sur des hypothèses, ont présenté à leurs lecteurs du merveilleux à la place d'une réalité ensevelie dans la nuit des temps.

Ce qui paraît avoir de la certitude , c'est que les Caraïbes n'étaient pas les habitants primitifs de l'île; venus du bord de l'Orénoque ou de cette partie du continent américain que nous désignons sous le nom de la Guyane , ils auraient chassé ou massacré les aborigènes , à la réserve des femmes. La preuve de cette origine se tire : 1° d'une légende confuse accréditée chez les Caraïbes lors de l'arrivée des Européens ; 2° du peu de rapport existant entre le langage, les mœurs et la coutume des habitants des îles du Vent et ceux des sauvages des Grandes - Antilles, Porto-Rico, Saint-Domingue, la Jamaïque et Cuba; ceux-ci faibles , mous, efféminés, les autres fiers, robustes, belliqueux, indomptables; 5° de la presque conformité, au contraire, des mœurs, de la coutume et du langage avec les sauvages de la Guyane; 4° de leur nom de Galibis échangé contre celui de Caraïbe, voulant dire dans leur dialecte homme fort, courageux, victorieux, rappelant ainsi l'idée de la conquête ; 5° enfin, de la circonstance que les femmes parlaient

deux langues, l'une qui leur était propre et l'autre qui était celle de leurs maris.

Nous devons déclarer, tout d'abord , que le Caraïbe que nous voulons faire connaître n'est pas celui du Père Labat et de quelques autres écrivains, Caraïbe ayant la plupart des vices de la civilisation, ivrogne, fourbe, jaloux, portant un tablier de toile, un collier et des bracelets de rassades. Le Père Rochefort, qui écrivait un demi-siècle avant que le spirituel , mais conteur Labat, ne vînt aux îles, parlant des Caraïbes , pouvait dire déjà : « Il est vrai qu'une partie d'eux ont dégénéré de cette chasteté « et de plusieurs autres vertus de leurs ancêtres. Mais il est « certain aussi que les Européens, par leurs pernicieux exemples « et par le mauvais traitement dont ils ont usé envers eux, les « trompant vilainement, faussant lâchement en toute rencontre «■ la foi promise, pillant et brûlant impitoyablement leurs « maisons et leurs villages, et violant indignement leurs « femmes et leurs filles, leur ont appris, à la perpétuelle infà- « mie du nom chrétien , le mensonge, la trahison , la perfidie , « la luxure, et plusieurs autres vices qui leur étaient presque « inconnus avant qu'ils eussent eu commerce avec eux. »

Montel, encore plus ancien , rapporte que de vieux Caraïbes lui disaient : « Nos gens sont devenus presque comme vous , « depuis qu'ils vous ont vus; et nous avons de la peine à nous « reconnaître nous-mêmes, tant nous sommes différents de ce « que nous étions autrefois. » Ces bons vieillards pensaient que c'étaità cause de ce changement dans les mœurs que le ciel, couroussé, rendait les ouragans plus fréquents et faisait peser sur la race caraïbe tant et de si grands malheurs.

Comparant sa condition présente avec son état passé, le Caraïbe avait sujet, en effet, de se croire déshérité, car aujourd'hui errant, chassé d'île en île, menacé de n'avoir plus bientôt assez de terrain pour se creuser une tombe, il était, au contraire, lors de l'arrivée des Européens, au rapport de Dulertre, « le peuple le plus content, le plus heureux, le moins 1 vicieux, le plus sociable, le moins contrefait, et le moins i tourmenté de maladies de toutes les nations du monde. >

L'homme comme la femme parvenaient à l'extrême vieillesse, sains, dispos, le front à peine marqué des rides du vieil âge.

De taille moyenne, le Caraïbe avait les membres bien proportionnés , des muscles accentués , marquant la force et l'agilité ; il était sans barbe; ses cheveux, qu'il n'avait pas appris à couper, étaient longs, plats x d'un noir luisant; ses dents bien rangées, d'une blancheur éclatante ; l'œil était noir, peu fendu, mais brillant, et dans l'animation lançait des éclairs; la peau d'un jaune tirant sur le roux ; le front large, mais plat. Toutefois, nous devons dire que plusieurs auteurs, et notamment Dutertre, ont prétendu que cette difformité du front, s'il y avait difformité, n'était pas naturelle ; que les mères caraïbes, pensant réformer la nature, la gâtaient en aplatissant, à la naissance, le front de leurs enfants. Pour nous, nous croyons peu à cette réforme de la nature. L'Européen a le front haut et bombé; les auteurs européens, faisant les autres peuples à leur image, ont attribué à la coutume les dissemblances naturelles qu'ils rencontraient. C'est là , selon nous , l'origine de la préten • due histoire des mères caraïbes aplatissant le front de leurs enfants. Une preuve de cela. Chacun sait que le nègre a naturellement le nez épaté et les lèvres épaisses. Eh bien ! Dutertre assure que cette conformation n'est pas naturelle : qu'elle provient du fait des mères, qui, à la naissance des petits nègres, leur écrasent le nez et leur grossissent les lèvres. Mais il vaut mieux rapporter le petit conte à l'aide duquel il voudrait faire passer son opinion.

t S'ils sont camus , — les petits nègres , — dit-il , c'est que les « pères et les mères leur écrasent le nez pour les rendre tels, « comme ils leur pressent extraordinairement les lèvres pour « les faire lippues, car ils ne viennent point tels naturelle- « ment; aussi le premier que nous avons élevé de notre nègre « Dominique à la Guadeloupe a le visage aussi beau, le nez • aussi aquilain, les lèvres aussi minces que les Français; en « un mot, il n'a rien du nègre que la couleur et les cheveux, « parce qu'un de nos Pères avait si expressément défendu à sa « mère de lui aplatir le nez qu'elle n'osa pas le lui écraser. Ce

t bon Père , croyant qu'elle traiterait de la même manière la « fille qu'elle eut ensuite , il ne lui en parla pas davantage ; mais t il se trompa , et comme il lui en fit reproche, elle répondit « que c'était pour la rendre plus belle que son fils, qu'elle « croyait extrêmement laid , parce^qu'il n'avait pas cette diffor- « mité hideuse dans laquelle ils établissent la beauté en leur « pays. »

La femme caraïbe avait les formes rondes. Elle était femme, conséquemment avait de la coquetterie. D'une taille svelte, dans sa démarche dégagée et libre, elle déployait de la grâce.

Ni l'homme ni la femme ne connaissaient l'usage des vêtements. Mais la nudité n'exclut ni la pudeur ni la chasteté que des vêtements épais ne recouvrent pas toujours. Des colons plaisantant sur la nudité de quelques jeunes femmes, l'une d'elles leur dit : « Ne nous regardez qu'entre les yeux et vous « ne verrez point notre nudité. »

Pour se garantir de la piqûre des moustiques et des maringuoins, ils se peignaient le corps avec du roucou détrempé dans l'huile de carapate, autrement dite de palma-christi. Ils avaient pour ornements des colliers et des bracelets faits avec des dents d'agoutis ou des coquillages. Les femmes portaient les bracelets aux poignets et les hommes au gras du bras.

Dans les jours de fête ou de cérémonie, l'homme et la femme se paraient encore de plumes de différentes couleurs fixées dans les cheveux, et d'une ceinture ornée de coquillages de forme et de couleur variées. L'un et l'autre se perçaient les oreilles à la manière européenne ; seulement, au lieu d'y suspendre des pièces d'orfèvrerie en or ils y passaient des arêtes de poisson travaillées et polies. Les hommes, en général, pour relever leur physionomie et la rendre plus menaçante dans les combats, après avoir percé leurs lèvres inférieures et l'extrémité de la cloison des narines, y ajustaient de certains coquillages ou des os de poisson façonnés et polis.

La jeune fille se distinguait de la femme en ce que celle-ci, sitôt son mariage, se mettait des espèces de jambières en coton. C'était un tissu épais, travaillé sur la jambe même, avec im

bourrelet en haut et en bas, prenant depuis la cheville du pied jusqu'au dessous du mollet. Cette marque distiiîctive de la femme n'aurait pu être enlevée qu'en la coupant, opération , difficile en l'absence de ciseaux, de couteau et de tout autre instrument propre à les remplacer.

Le Caraïbe, en présence des étrangers, prenaient une attitude grave, une figure composée, mais la gaité et l'enjouement formaient le fond de son caractère. Il saisissait avec promptitude le côté plaisant des choses.

Son langage n'avait pas la rudesse ordinaire de celui des peuples barbares ; il avait au contraire de la douceur et de la grâce. Montel nous dit : « Je prenais grand plaisir à les écouter lorsque » j'étais parmi eux, et je ne pouvais assez admirer la grâce, la » fluidité et la douceur de leur prononciation , qu'ils accom- » pagnent d'ordinaire d'un petit souris qui a beaucoup d'agré- » ment. » Dans ce doux langage, il n'y avait pas un terme pour exprimer l'injure. Lorsque le Caraïbe n'était pas content de votre conduite, il disait : Tu nés pas bon.

L'étranger était toujours accueilli par ces paroles : Soyez le bien venu. Crainte d'indiscrétion, aucune question ne lui était faite ; on le faisait entrer au foyer et asseoir dans un hamac. Après un moment, lorsque celui qui donnait l'hospitalité supposait que son hôte était reposé, il faisait mettre devant lui une petite table sur laquelle étaient des rafraichissements et des aliments. L'étranger, après avoir satisfait son appétit, pouvait emporter les restes du repas. Il s'en allait souvent sans dire pourquoi il était venu ni pourquoi il s'en allait.

Le Caraïbe était d'une propreté extrême. Sa demeure était balayée avec soin. Ses villages étant tous construits sur le bord d'une rivière ou dans le voisinage de la mer, le matin, sitôt levé, sa première occupation était d'aller se baigner. En revenant du bain , sa femme lui peignait le corps de roucou à l'aide d'une éponge. Il ne connaissait pas l'usage de la fourchette et de la cuiller, mais il ne mangeait jamais sans s'être soigneusement lavé les mains. D'une sobriété extrême, il n'avait pas d'heures fixes pour ses repas. Il ne mangeait que lorsqu'il sentait la faim.

Ce peuple, si voisin de la nature, avait porté à sa dernière limite le gouvernement préconisé par le célèbre Proudhon , l'anarchie, une absence absolue de tout chef, de toute autorité. Chaque citoyen était chargé de sa police. Il mesurait la vengeance en raison de l'offense qu'il pensait avoir reçue. Au surplus,, la police était bien facile dans une société où n'était connu aucun des délits et des crimes de la civilisation. Le Caraïbe n'avait pas encore soupçonné le vol. Chez lui rien ne se fermait; sa demeure n'avait ni porte ni fenêtre. Après l'arrivée des Français, lorsqu'il s'apercevait qu'il lui manquait quelque chose il avait coutume de dire : « Un chrétien est venu ici. »

Cependant le Caraïbe avait une maison publique ou de ville, placée généralement au milieu du village , distinguée des autres cases par la forme et les dimensions. Cette maison s'appelait Carbet. C'était là qu'on recevait les envoyés des autres villages , que les guerriers s'assemblaient pour délibérer sur l'opportunité de la paix ou de la guerre, seules questions où l'on eut besoin du concours des volontés de tous. Le carbet servait aussi de temple et de lieu de réunion pour les réjouissances publiques. Un village caraïbe s'appelait Authe; mais les envoyés français, entendant les Caraïbes leur déclarer qu'ils allaient les conduire dans le carbet , finirent par confondre le nom du village avec celui de la maison de ville et par ne plus désigner l'un et l'autre que par le mot de carbet.

C'était aussi dans le carbet que, la guerre étant résolue, les guerriers élisaient un chef pour lui en confier la conduite. Le choix se fixait tqujours sur celui qui avait donné les plus grandes preuves de prudence et de courage ; qui était le plus léger à la course, nageait, plongeait mieux que ses compétiteurs; savait soulever un fardeau plus lourd , supporter la souffrance avec plus de constance. Ce chef s'appelait Ouboulou. .Élu pour la guerre, son autorité s'en allait avec la venue de la paix. On reconnaissait le chef à un croissant de cuivre poli nommé Carocolis, enchâssé dans un morceau de bois précieux et suspendu au cou.

Nous avons parlé des guerriers. Pour en n\oir le litre, il fui

lait avoir fait ses preuves, montrer qu'à la force du corps, qui triomphe des obstacles, on réunissait l'énergie du caractère, qui fait mépriser la douleur, supporter de longues privations. Lorsque le père croyait son fils en état de recevoir la consécration de l'homme de guerre , il convoquait les guerriers de son village et des villages voisins. Les guerriers réunis dans le Carbet, devant être juges des épreuves , le récipiendaire était introduit et placé au milieu de l'assemblée , assis sur un siège formé d'une bille de bois. Le père s'avançait portant un oiseau de proie appelé mansfenil , espèce d'épervier. Rendu devant son fils, il s'arrêtait, prenait l'oiseau par les pattes et lui brisait la tète sur celle du récipiendaire. Si le patient sortait victorieux de cette première épreuve, on arrachait le cœur du mansfenil et on le mettait tremper avec le corps de l'oiseau dans une sauce de piment. Tandis que l'infusion s'opérait, un guerrier s'approchait du patient et lui faisait sur le corps des incisions avec une dent d'agouti ; cette opération terminée, les plaies étaient lavées et bassinées avec la sauce au piment. Un geste , un signe de souffrance faisait déclarer le jeune homme indigne de prendre rang parmi les guerriers. Là n'étaient pas bornées les épreuves. Après avoir fait manger au récipiendaire le cœur du mansfenil, on le plaçait dans un hamac qu'on hissait au faîte du carbet. Dans ce hamac il lui fallait rester trois jours sans boire, ni manger, ni remuer. Pendant ce temps des guerriers faisaient la veillée pour observer les mouvements de celui qui prétendait à l'honneur de marcher à l'ennemi. Après toutes ces épreuves , si le jeune Caraïbe ne paraissait pas affaibli, s'il montrait, par sa tenue et sa démarche, qu'il pourrait encore faire une longue course et manier le bouton, il montait au rang des guerriers. La réception se terminait par une fête donnée par le père , fête consistant en un repas et des danses.

Comme les peuples civilisés, on ne voyait pas le Caraïbe s'isoler pour fonder une habitation, établir des cultures; ses cases étaient groupées les unes autour des autres et formaient village. Ces villages étaient plus ou moins considérables, sans offrir toutefois l'image même éloignée d'une ville. Nos cons-

Éructions ne donneraient aucune idée d'une maison caraïbe, Les cases étaient uniformes, bâties sur le même modèle. Celui qui voulait se faire une demeure abattait, dans la forêt, deux arbres dont il coupait les branches de façon à présenter une fourche. Ces arbres, fixés en terre, servaient de piliers. Sur les fourches était posée une traverse, retenue par des lianes. De la traverse partaient des chevrons qui descendaient jusqu'à terre, retenus au faîte par des lianes et fixés au sol par le pied. Pour former les pignons ou côtés de la case, les chevrons tournaient autour des piliers. Étant de même longueur les chevrons donnaient nécessairement aux côtés de la case une forme arrondie et faisaient que le tout affectât une figure ovale. Après avoir placé des gaulettes en travers sur les chevrons, absolument comme lorsqu'on veut couvrir en chaume, la demeure des Caraïbes était couverte avec des feuilles de latanier. Chaque case n'avait qu'une porte ou plutôt une entrée. Cette porte était pratiquée de la manière la plus simple : l'un des chevrons, au lieu d'arriver jusqu'à terre, était coupé à hauteur d'homme et soutenu à l'aide d'une traverse posée sur les chevrons de droite et de gauche. Le vent alise, autrement dit le vent d'est, sauf de rares exceptions, soufflant perpétuellement entre les tropiques, le Caraïbe avait soin de placer l'entrée de sa case sous le vent, c'est-à-dire à l'ouest.

Le même système était observé dans la construction du carnet; seulement, au lieu de deux piliers, on en mettait un nombre plus ou moins grand, selon la dimension que l'on voulait donner au carbet. Il y en avait d'une longueur de trente mètres. Le carbet présentait donc la figure d'un carré long , arrondi par les bouts. Comme les autres cases, la maison publique n'avait qu'une entrée, faite avec les procédés indiqués.

Indépendamment de la case principale, appelée touùana, dans laquelle le Caraïbe se couchait et prenait ses repas, chaque père de famille en avait deux autres de dimensions moindres, nommées ajoupas, l'une servant de cuisine et l'autre destinée à recevoir en dépôt tous les objets dont il ne faisait pas un usage journalier.

L'industrie du Caraïbe, fort peu avancée, pouvait s'étudier dans le mobilier de la toubana et de Yajoupa. Dans la toubana, le principal meuble était un hamac suspendu aux piliers. C'était le lit. Le hamac était formé d'un tissu de coton épais, travaillé à la main par les femmes et peint parles hommes de différentes couleurs, parmi lesquelles le rouge dominait. Le Caraïbe ne se couchait jamais par terre. Celui qui n'avait pas de hamac se faisait une couchette suspendue : avec quatre morceaux de bois liés ensembles par les extrémités, il établissait un châssis ayant la forme d'un carré long; sur ce châssis, appendu au faîte de la toubana à l'aide de lianes ou de cordes de mahault, étaient posées des traverses en bois sur lesquelles étaient étendues des feuilles de bananier.

Pour passer quelques instants dans le far niente , lire ou méditer, le hamac est un meuble incomparable. Dans notre cabinet de travail, entre un fauteuil à la Voltaire et un fauteuil américain , se trouve un hamac et presque toujours la préférence lui est accordée. Mais pour dormir, passer une nuit, il nous semble que nous aurions mieux aimé le châssis Caraïbe sur lequel du moins le corps pouvait s'étendre. Tout dépend de l'habitude.

La chaise du Caraïbe était une bille de bois. On en voyait d'un bois très-dur, travaillé et poli comme du marbre. Le dessus de sa table, montée sur quatre pieds, était en feuilles de latanier entrelacées. Ne connaissant pas l'usage de la scie, une planche était en effet pour le Caraïbe une œuvre de grande patience. 11 en fabriquait pourtant, mais an prix d'un temps et d'une persévérance qui épouvanteraient nos façons pétulantes. Pour obtenir une planche, il était obligé de réduire un arbre de droite et de gauche à l'aide du feu et d'une hache en pierre. 11 était parvenu à fabriquer une poterie grossière. Mais ses principaux vases et ustensiles de ménage se faisaient avec le fruit du calebassier. Ces vases étaient ornés de dessins bizarres, peints le plus communément en rouge. Par exemple, il avait poussé fort loin l'industrie des paniers : il en faisait de toutes les dimensions et pour tous les usages. 11 en confectionnait même d'imper-

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méables, et n'ignorait pas l'art du mélange de la couleur des lianes afin de plaire à la vue.

La fabrication des armes avait également excité l'industrie du Caraïbe. Ces armes consistaient en un arc, des flèches et une courte massue appelée Boutou. L'arc était en bois dur, travaillé et poli ; le boutou, de même en bois dur, était orné d'incrustations faites avec du bois de couleurs variées, quelquefois avec des os de l'ennemi. La flèche se faisait avec un roseau ; à l'un des bouts était adapté un bois très-dur, moins gros que le petit doigt, long d'environ trente centimètres, parfaitement poli et pointu. Celle dont on se servait à la guerre était empoisonnée avec du lait de mancenillier.

Le Caraïbe se servait d'une hache faite avec une pierre d'une extrême dureté. Cette hache avait à peu près la forme des nôtres, sauf que la tète n'était pas percée à l'effet de recevoir un manche. L'esprit est effrayé de la dépense de soins et de temps faite par le Caraïbe pour donner à la hache sa forme et son poli, sans le secours d'outils en fer, n'ayant pour travailler la pierre qu'une autre pierre. La hache faite , tout n'était pas fini : l'emmancher était aussi une grande affaire; l'opération se faisait de la manière suivante : après avoir fendu, à hauteur convenable, la tige d'un jeune arbre, on introduisait dans la fente la tète de la hache ; puis cette tige était comprimée et serrée au moyen de lianes; avec le temps, l'arbre grossissait, les parties disjointes se soudaient et pressaient tellement la hache qu'elle se trouvait solidement emmanchée. Il ne restait plus qu'à couper l'arbre et à le façonner.

Une œuvre véritablement gigantesque pour le Caraïbe était la construction d'une pirogue. Pour obtenir cette embarcation , faite d'une seule pièce , il fallait d'abord abattre un arbre. C'était généralement un gommier, l'un des géants des forêts des Antilles. A défaut de hache, le Caraïbe mettait le feu au pied, ayant soin, à mesure que le feu gagnait, de placer au-dessus une mousse humide afin de l'empêcher de monter et de consumer l'arbre en entier. L'arbre par terre et les branches coupées, la tige élail creusée à l'aide du feu, puis façonnée tant au dedans qu'an dehors

avec des haches en pierre. 11 y avait de ces pirogues qui pouvaient contenir jusqu'à cinquante personnes. Le Caraïbe les faisait mouvoir au moyen de pagaies, espèce d'aviron court qui n'avait pas de point d'appui sur la pirogue et avec lequel, tenu des deux mains, on repoussait l'eau. C'est sur ces pirogues que le Caraïbe, voyageant d'île en île, allait porter la guerre à Saint- Domingue et même sur le continent américain. Il attachait ses armes et ses provisions sur les parois internes de l'embarcation , de sorte que lorsqu'elle chavirait, nageant autour, il la retournait sans avoir rien perdu.

Le soin de l'intérieur de la maison et de la plantation des vivres était laissé à la femme. L'homme, lorsqu'il n'était pas engagé dans une expédition guerrière, employait le temps qu'il ne donnait pas à la chasse et à la pêche, à construire des cases et des pirogues, ou à fabriquer des meubles et des ustensiles de ménage. L'adresse du Caraïbe à décocher une flèche était incomparable : il atteignait l'oiseau au vol et le gros poisson qui montait à fleur d'eau. Le poisson percé, il s'élançait à sa poursuite et s'en emparait.

Dans les travaux pour lesquels les forces d'un homme auraient été insuffisantes, comme la construction d'une case ou celle d'une pirogue, les Caraïbes s'aidaient mutuellement, sans qu'il vînt à la pensée de personne d'exiger une récompense. Le service que l'un prêtait aujourd'hui, le lendemain l'autre le lui rendait. Le Caraïbe n'avait pas encore appris à posséder des richesses ; sa pensée n'allait pas au delà des choses immédiatement nécessaires. Il disait à l'Européen : « Ta terre est sans « doutebien mauvaise , puisque tu la quittes pour venir prendre « la mienne. » Il n'avait aucune idée de la monnaie ni même des échanges. Ce que l'un n'avait pas et dont l'autre n'avait pas besoin celui-ci le lui donnait.

Aucun âge n'était assigné à l'homme et à la jeune fille pour se marier. Celui qui voulait épouser une jeune fille de son village ou d'un autre village, en faisait la demande au père. Le consentement de celui-ci formait le mariage , lequel était suivi d'une fête appelée View, du nom d'une liqueur enivrante faite

avec de la cassave bouillie et fermentée, et dont le Caraïbe, dans ces sortes de solennités, faisait abus (4). ïl y avait des circonstances , cependant , où le jeune homme n'avait besoin d'aucun consentement : c'est lorsqu'il s'agissait d'une cousine germaine. Celle-là lui était acquise de droit. Il lui suffisait d'énoncer sa volonté, de déclarer qu'il la prenait pour femme, le vicou avait lieu et le mariage était accompli. Le mariage n'était prohibé qu'entre le frère et la sœur , les ascendants et les descendants. Un homme pouvait épouser plusieurs femmes. Avec la facilité des mariages , et les femmes étant en nombre de beaucoup supérieur aux hommes, à cause des guerres incessantes qui moissonnaient ceux-ci, on comprend que le Caraïbe ait ignoré l'adultère. Celui qui avait plusieurs femmes ne les tenait pas dans la même case; il construisait à chacune une toubana dans laquelle elle était maîtresse.

Il n'y avait pas de vicou sans danse. La danse était chez le Caraïbe l'image de l'amour et surtout de la guerre. Il dansait au son de la flûte, d'une espèce de violon et du coicoi. Le coicoi était une petite calebasse emmanchée, dans laquelle étaient renfermés des noyaux durs et que l'on secouait. Cet instrument faisait l'office de notre triangle. La flûte était faite avec un bambou , quelquefois avec l'os d'un Arouage. La musique et la danse étaient entremêlées de chants.

Les jeunes gens avaient le plus grand respect pour les vieillards : en toutes choses, on déférait à l'opinion des anciens, parce qu'on la supposait basée sur l'expérience.

Ce peuple n'avait nulle notion des saisons et du calcul. Pour lui, un mois était une lune, une année, une poussinière. Rien que pour indiquer le chiffre vingt, au delà duquel une quantité innombrable lui apparaissait, il employait une expression effroyable : chonnoucabo-ràim , chonnougouci-raïm , c'est-à-dire tous les doigts des mains et tous les doigts des pieds.

Aussi la guerre décidée, voici par quel procédé on déter-

(1) Dans le langage colonial le mot vicou représente encore une joie bruyante.

minait le jour de rentrée en campagne : chaque chef d'un village, élu pour la campagne, prenait, chacun à son tour, un petit caillou qu'il mettait dans une callebasse; ce manège, répété plusieurs fois, la callebasse était bouchée avec soin et emportée parle chef. Chaque jour il en retirait l'un des cailloux, et lorsqu'il n'en restait plus l'heure du rendez-vous était venue.

Au retour de la campagne, le chef élu en faisait le récit au village assemblé dans lecarbet, louait les jeunes guerriers qui avaient donné des marques de prudence et de bravoure. Ce récit était l'occasion de nouveaux mariages : sur ce qu'ils entendaient de la belle conduite des jeunes guerriers, les pères venaient leur offrir leurs filles en mariage. Dans ces circonstances un refus eût été une grave insulte. Ainsi, après avoir vaincu l'ennemi il fallait s'armer de cet autre courage consistant dans l'obligation d'épouser une ou plusieurs femmes qu'on pouvait ne pas trouver de son goût.

Les Caraïbes faisaient quelquefois, mais rarement, des incursions dans les Grandes-Antilles. Ils regardaient comme indigne de leur courage de se mesurer avec ces peuples mous et efféminés. Leurs ennemis constants , irréconciliables, auxquels ils ne cessaient de faire la guerre que pour se préparer à la recommencer, étaient les Arouages , sauvages établis dans le voisinage de l'Orénoque. Ce seraient ces peuplades qui , en chassant les Caraïbes de leurs terres, les auraient forcés à se réfugier aux Petites-Antilles , d'où , à leur tour, ils auraient chassé ou exterminé les habitants primitifs. Sur leurs pirogues, naviguant d'ile en île, les Caraïbes arrivaient à la Trinité, de là s'élançaient sur le continent, tombaient à l'improviste sur les Arouages et en faisaient, quelquefois, un grand carnage.

Le prisonnier appartenait à celui qui l'avait fait. Il en avait la garde et la disposition , sauf le droit qu'avait un autre guerrier de réclamer le captif pour remplacer un parent tué dans le combat, ou une femme pour remplacer son mari. Aucune réclamation n'étant produite, le vainqueur, après avoir lié à son prisonnier les pieds et les mains, l'enfermait dans un hamac qu'il hissait au

faite de sa toubana. Malgré ces précautions , afin de prévenir toute évasion, le prisonnier était gardé à vue. Voulant abattre son courage, tacher, au moment du supplice, de lui arracher des actes de faiblesse, on le soumettait, pendant trois jours, à un jeûne absolu. A l'expiration des trois jours, tous les villages étaient convoqués à l'horrible fête. Les apprêts terminés, la victime paraissait au milieu de l'assemblée , libre, sans aucun lien. A sa vue on poussait des hurlements de joie. Alors commençait un duel entre, d'une part la constance, le mépris des souffrances et de la mort, et de l'autre la rage de vaincre cette constance, de surprendre au milieu des tortures un cri de douleur, un geste, un signe quelconque qui indiquât que le martyr était vaincu. Les bourreaux n'avaient qu'un soin, celui de ne pas hâter la mort de la victime. L'un, avec une dent d'agouti, lui faisait des excoriations sur lesquelles un autre venait jeter du jus de piment; celui-ci lui lançait des flèches, mais avec la précaution de ne pas atteindre les parties du corps où réside la vie. Le foyer pour le faire cuire déjà allumé, celui-là lui sillonnait les chairs avec un tison ardent. Durant ce temps, la victime chantait les louanges de sa nation , excitait et provoquait ses bourreaux en leur rappelant les exploits contre eux de ses compatriotes et de lui-même. La fureur montait jusqu'à la rage ; las d'inventions dans les tourments, on finissait par briser la tête de la victime d'un coup de bouton; puis le cadavre dépecé, un morceau était distribué à chacun des assistants, rôti et dévoré.

Lorsque Colomb arriva pour la première fois à la Guudc loupe et qu'il communiqua avec la terre dans le quartier do Sainte-Marie, les Caraïbes étaient occupés à l'horrible fêle de manger des prisonniers.

Un Caraïbe pris par les Arouages recevait d'eux le même traitement. On comprend dès lois le motif des épreuves par les quelles on faisait passer les jeunes gens a\antde les recevoir dans la classe des guerriers : pouvant être faits prisonniers on voulail être sûr qu'ils ne trahiraient pas la nation \vm une faiblesse.

Les Caraïbes ne se mangeaient point entre eux, ils ne man gcaienl ni les femmes ni les enfants des autres peuplades

sauvages, mais se repaître d'un guerrier ennemi était l'action la plus méritoire qu'ils pussent concevoir.

Cet homme si terrible à la guerre, qui exerçait à l'égard de ses prisonniers des actes atroces, abominables, avait pour ses enfants une tendre affection. Il ne pouvait s'en séparer. Il les menait avec lui dans tous ses voyages , même les plus lointains. Les garçons, dans la première enfance, étaient laissés aux soins de la mère; mais sitôt qu'ils pouvaient s'en passer ils suivaient le père , qui leur apprenait à tirer de Tare , à chasser, à pêcher, à construire une toubana et une pirogue. Les filles, avant leur mariage, n'abandonnaient pas leur mère. Le Caraïbe connaissait aussi les douceurs de l'amitié. Lorsqu'il s'était fait un ami, c'était à la vie et à la mort. Par une heureuse et délicate fiction, afin de montrer que les deux existences devaient désormais se confondre , il prenait son nom et lui donnait le sien. Un Caraïbe , désigné par les colons sous le nom de Baron , avait ainsi juré amitié à Duplessis. Ce chef mort et la guerre déclarée, un Français tombe entre les mains des Caraïbes; Baron lui sauve la vie par cette considération qu'il avait été au service de Duplessis.

Dans le fond de la croyance religieuse de ce peuple, on retrouvait les croyances du genre humain : un être infini dans sa puissance , créateur de tout ce qui existe ; deux principes gouvernant le monde, l'un bon et l'autre mauvais. L'être créateur ou la divinité, en général, était désigné sous le nom à'Akambouc; le bon principe s'appelait Icheiri, le mauvais Mapoya. Les prêtres, nommés ùoyers, enseignaient aux Caraïbes qu'Icheiri , bon par essence, toujours disposé h répandre des bienfaits, n'avait pas besoin d'être invoqué; qu'au contraire, Mapoya, sans cesse animé de mauvais desseins, devait être prié, appaisé par des offrandes. On le sollicitait pour la guérison d'une maladie, le succès d'une guerre. Les offrandes étaient de la cassa ve nouvellement faite et les prémices des fruits. Ces offrandes étaient déposées le soir, au fond du carbet, sur une petite table autour de laquelle le boyer faisait brûler ce qui, pour le Caraïbe, était le plus doux des parfums, le tabac; cette cassave et ces fruits une

fois offerts étaient réputés sacrés : ils appartenaient au boycr, qui seul pouvait se permettre de s'en nourrir.

Le Caraïbe croyait à une autre vie. Après sa mort, le guerrier qui s'était montré courageux était transporté dans un lieu où il nageait sur des eaux tranquilles, trouvait du gibier en abondance, des fruits toujours mûrs, et où il était constamment vainqueur des Arouages, qui fuyaient devant sa flèche et son bouton.

Nos missionnaires s'épuisèrent en efforts pour lui faire comprendre les mystères de la Foi et l'amener à la pratique du Christianisme. Après les avoir écoutés patiemment, il répondait : « Tu es fort éloquent, fort adroit, je voudrais parler « aussi bien que toi. Mais si je me laissais persuader par de tels « discours, mes voisins se moqueraient de moi. »

Un jour un ecclésiastique, qui avait souvent prêché un Caraïbe sur l'observation du dimanche, le trouva à travailler; il lui en fit des reproches, disant que c'était mal, que Dieu serait fâché contre lui. « Et moi, répondit le sauvage, j'ai sujet d'être « aussi fâché contre lui. Ne m'as- tu pas dit qu'il est le maître « du monde et des saisons? C'est donc lui qui n'a pas envoyé « de la pluie en son temps , et qui est cause de la mort de mes « plantations de patates et de manioc. Puisqu'il m'a si maltraité, « je travaillerai chaque dimanche pour .le fâcher. »

Du tertre prétend que dans l'espace de trente-cinq ans , tous les missionnaires français réunis, avec des peines infinies, quelques-uns allant demeurer avec les Caraïbes , n'ont pas conr verti vingt adultes. Ceux que l'on croyait avoir acquis au christianisme retournaient à leur pratique sitôt qu'ils se trouvaient au milieu de leurs compatriotes. Le Père Coliard, supérieur de la mission des Dominicains, avait pris chez lui un jeune Caraïbe appelé Ya Marobouïs. En l'année 1050, Coliard, partant pour la France, emmena avec lui son jeune néophyte. Rendu sur les cotes d'Angleterre, le navire lit naufrage et le bon Père, ainsi que la presque totalité des passagers et de l'équipage périrent dans les flots ou contiv les récifs. Parmi les quelques personnes échappées au naufrage était Marobouis. Conduil à Paris

clans le couvent des Pères, rue Saint-IIonoré, on l'y garda quinze mois. Lorsque les Pères le crurent parfaitement initié aux mystères et aux vérités du catholicisme, ils le baptisèrent en cérémonie. Revenu à la Guadeloupe, Ya alla voir des parents à la Dominique. Il ne put résister au charme des forêts et des usages de ses ancêtres, dans lesquels il avait passé sa première enfance. Se dépouillant de ses habits européens, il épousa, selon la coutume du pays , Tune de ses cousines germaines , vécut sous la toubana et ne reparut plus à la Guadeloupe.

La raison du peu de succès des missionnaires dans la conversion des Caraïbes, dit Dutertre, est la fâcheuse impression que leur avait inspirée la vie des chrétiens , semée de cruautés et présentant des mœurs plus barbares que celles des insulaires. Cette vie, ces mœurs et ces cruautés, ajoute le même auteur, avaient fait concevoir au Caraïbe une telle horreur du nom chrétien , que la plus cruelle injure qu'il pût faire à quelqu'un , c'était de l'appeler Chrétien.

La même répulsion avait lieu dans presque toutes les parties du Nouveau-Monde. Dans leur simplicité , ces peuples , témoins de la rage des chrétiens dans la recherche de l'or, leur donnaient ce métal pour Dieu et pensaient que ce Dieu leur commandait toutes les actions abominables dont ils souillaient leur conduite. Ils ne se seraient jamais doutés que ces étrangers adoraient un être juste, bon, miséricordieux, dont la grande loi est d'aimer le prochain , de faire à autrui tout ce qu'on souhaite qu'il nous fasse.

Hatney, l'un des caciques de Cuba, appréhendant une tentative des Espagnols de Saint-Domingue contre sa peuplade , assemble ses compatriotes et leur dit : « Mes amis, nousn'au- « rons de sécurité que lorsque nous aurons chassé de notre île « le Dieu des Espagnols. Jetons-le à la mer! » À cette exhortation, les sauvages, à l'envi, courent par toute l'île, ramassant , réunissant l'or qui s'y trouve et vont au loin le précipiter dans les flots. Les craintes de Hatney ne tardèrent point à se réaliser. Les Espagnols se présentèrent sous la conduite de Vélasquez. Hatney s'efforça de s'opposer à leur débarquement, mais les

flèches des Indiens ne purent rien contre le canon ennemi. Hatney vaincu et fait prisonnier, Vélasquez le fit placer sur un bûcher. Un franciscain crut le moment favorable pour entretenir le patient du Dieu des chrétiens. Avec des préceptes sans l'exemple on ne fait pas de prosélytes. Le prêtre parlait d'un Dieu de clémence et de bonté, mais dont la justice punissait les méchants et récompensait les bons, à un homme que les Espagnols faisaient griller sans motif. Pour cet homme, ce Dieu ne pouvait être celui de ses bourreaux ; il devait croire que , du moins, ils ne seraient pas dans le paradis, récompense des bons. Ayant vu les Espagnols à l'œuvre, il pensait, si l'ecclésiastique disait vrai, que tous devaient être plongés dans les enfers. Prenant la parole et interrogeant le prêtre :

— Dans le lieu de délices dont tu me parles , il n'y a donc pas d'Espagnols?

— Oui, mais de bons seulement.

— De bons! Le meilleur ne vaut rien. Je ne veux pas aller dans un lieu où je courrais le risque d'en rencontrer un seul.

Au décès d'un Caraïbe, on le peignait de roucou et il était paré comme pour un jour de fête. Une fosse de forme ronde, profonde, était creusée dans la case qu'il habitait, ou sous un ajoupa construit exprès. On y descendait le mort et il était placé assis sur une bille de bois. Si c'était un guerrier, auprès de lui étaient déposées d'un côté ses armes et de l'autre des provisions, pour qu'il pût faire le voyage. Avant de le couvrir de terre, ses exploits , dans une sorte d'oraison funèbre , étaient racontés par un ancien chef. Enfin la fosse se comblait au milieu des signes de douleur des parents et des amis de celui qu'on n'allait plus revoir.

Telles étaient les mœurs et les coutumes des Caraïbes lorsque les Français arrivèrent à la Guadeloupe sous la conduite de l'Olive et deDuplcssis.

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