‹ Histoire de la GuadeloupeChapitre 5 sur 40 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Souffrances des premiers colons. — Mort de Duplessis. — Guerre avec les Caraïbes. — Horrible famine. — Nomination d'un gouverneur général. — Maladie de l'Olive. — Projet d'établir le gouvernement général à la Guadeloupe. — Sabouilly. — Aubert nommé gouverneur.

Nous avons dit l'imprévoyance avec laquelle avait été préparée l'expédition de l'Olive et de Duplessis. Il n'y avait des approvisionnements que pour deux mois, et si mal choisis qu'ils ne purent se conserver pendant un temps aussi court. Au moment même de son installation, la colonie fut mise à la ration. Le colon ne recevait qu'une livre de pâte par jour'. Les provisions diminuant, les chefs de la colonie ne prévoyant pas le moyen de les remplacer, cette livre de pâte fut réduite à cinq onces; et encore une ration si faible n'était distribuée qu'après que chaque homme eût fourni un travail de six heures. Manquant de pain, les colons se jetèrent avec avidité sur les tortues dont la plage était couverte. Cette chair sans pain , mal préparée, à laquelle les estomacs européens n'étaient pas faits, causa des dyssenteries. Il fallait réprimer l'abus, on en défendit l'usage. Plusieurs colons prirent le parti d'abandonner la colonie et d'aller vivre avec les Caraïbes, qui leur firent l'accueil le plus cordial, partagèrent avec eux et leurs demeures et leurs provisions.

Privés d'aliments, en proie à la maladie, les colons ne se soutenaient que par l'espérance. Duplessis, dont le caractère inspirait confiance, leur promettait qu'incessamment arriveraient des navires de la compagnie apportant à la colonie tout ee qui lui manquait. Les yeux fixés à l'horizon pour découvrir

une voile, on prenait patience. Tout à coup un cri de joie sortit de toutes les poitrines : le navire désiré, si souvent annoncé, attendu avec tant d'impatience, était signalé. Il arrive, jette l'ancre et débarque cent quarante hommes . . . des bouches à nourrir à la place de provisions ! Non-seulement ce navire n'apportait pour les premiers colons aucun objet alimentaire, mais encore il n'avait à son bord pour les hommes misa terre qu'un mois de vivres. Le sentiment qui saisit toute la colonie fut un découragement profond. L'Olive, qui avait à cœur le succès de son expédition, épuisa, pour venir au secours delà colonie naissante, tout ce qu'avaient de vivres ses deux habitations de Saint-Christophe. Mais ces vivres, d'ailleurs peu considérables, furent vite consommés par les sept cents colons de la Guadeloupe.

Les Caraïbes vivaient avec les colons dans la plus parfaite intelligence. En leur faisant connaître les besoins de la colonie on avait fait un appel à leur bon vouloir. Mais ces insulaires n'avaient ni superflu ni réserve. Toutefois, comme parmi eux Duplessis était déjà en vénération, ils allaient souvent le visiter et jamais sans que leurs pirogues ne fussent remplies de bananes, de patates, de tortues, de cochons, de lézards et de lamentins. C'était beaucoup pour les Caraïbes, puisque c'était tout ce qu'ils pouvaient donner ; mais ce n'était rien pour la colonie affamée. À bout d'expédients pour nourrir ses colons , une pensée fatale traversa le cerveau de l'Olive. Il conçut le projet de faire la guerre aux sauvages afin d'avoir occasion d'enlever leur manioc et leurs patates. 11 y a longtemps, malheureusement, que le monde se traîne ainsi : on appauvrit un peuple quand on ne le détruit point, pour le faire concourir au bienêtre d'un autre peuple. Les nations qui marchent à la tète de la civilisation n'ont pas une autre politique.

La pensée de l'Olive communiquée à Duplessis, celui-ci la repoussa avec horreur. Trouvant l'oreille de son collègue fermée à son projet homicide, l'Olive se retourna d'un autre coté. D'Énambuc, à cause de son ancienneté, avait une sorte de prépondérance sur les gouverneurs des autres îles : ces gouverneurs

pensaient qu'ils pouvaient couvrir leurs actes, aux yeux de la compagnie, par l'autorité de son nom. L'Olive, qui avait assisté d'Énambuc dans les procédés de celui-ci à l'égard des Caraïbes, crut que, sans peine, il le déterminerait non-seulement à donner son approbation à ses projets, mais encore à lui prêter aide et assistance. Il part. Mais d'Énambuc qui croyait avoir intérêt à exterminer les Caraïbes de Saint-Christophe n'en avait aucun à faire la guerre à ceux de la Guadeloupe. II désapprouva donc hautement le dessein de son ancien lieutenant; il le menaça même d'en écrire au roi, s'il persistait dans une détermination si contraire à la volonté du monarque plusieurs fois manifestée.

Pendant l'absence de l'Olive, Mme Duplessis fit une maladie grave; son existence était menacée. Son mari, déjà en lutte avec la contrariété, le chagrin de la déception, ne put résister à la crainte de perdre une compagne tendrement aimée; il tomba lui-même malade, mais pour ne plus se relever. Il succomba le 4 novembre IG55, quatre mois et vingt-huit jours après son arrivée.

Débarrassé, par la mort, de l'opposition de son collègue, ne tenant aucun compte des avertissements et des menaces de d'Énambuc, l'Olive revint à la Guadeloupe avec la ferme résolution de commencer sa guerre contre les Caraïbes.

Il ne cherchait qu'un prétexte. Il s'en présenta un des plus futiles qu'il s'empressa de saisir.

Nous l'avons dit : les Caraïbes n'avaient aucune idée du commerce ;'le vol et le larcin leur étaient inconnus ,'ils n'avaient pas encore appris que par la force ou la ruse on pouvait acquérir le bien d'autrui. Mais nous leur avions enseigné que les choses s'échangeaient, qu'il était commode de donner un objet dont on n'avait pas besoin pour un autre qui nous manquait. Quelques colons se rendant à la pêche avaient laissé un hamac sur le rivage. Des Caraïbes, voyant ce hamac, le prirent, mettant à la place un porc et des fruits. C'était plus qu'il ne valait. Avec les idées imparfaites qu'ils tenaient de nous sur le commerce il est probable qu'ils pensaient avoir fait un échange. Quoiqu'il en soit, de quelque côté qu'on l'enusage, cet acte

était bien peu répréhensible , si l'on considère les mœurs et le caractère de ceux qui l'avaient commis. C'est sur cela pourtant que l'Olive fondera une déclaration de guerre, qu'il commencera des hostilités , en rendant la nation entière responsable du fait de quelques-uns de ses membres, hostilités non moins funestes à la colonie qu'aux Caraïbes. Mais nous l'avons fait observer, l'Olive ne voulait qu'un prétexte.

Cependant, avant d'entrer en campagne le chef de la colonie voulut avoir tout son monde réuni et connaître la force et la position des villages qu'il allait attaquer. Dans ce but, une chaloupe étant armée, montée de quinze hommes , il fait partir un de ses lieutenants , nommé Fontaine , avec mission de faire le tour de l'île, d'étudier la situation de chaque carbet, et de ramener les colons retirés chez les Caraïbes. Partout Fontaine et ses hommes sont accueillis avec des démonstrations de joie et des fêtes. Arrivé au lieu dit de nos jours le Vieux-Fort l'Olive, où était un village considérable , les Caraïbes apprennent au chef de l'embarcation que peu d'heures avant sa venue une barque anglaise avait mis, non loin de leur carbet, des hommes à terre sous le prétexte de chasser ; que ces hommes, les visitant, leur avaient proposé de conclure avec eux un traité , mais qu'ils s'y étaient refusés, parce qu'ils s'étaient rappelés que leur bon ami l'Olive le leur avait défendu.

Sur cet avis , Fontaine donne la chasse à la barque anglaise > la joint et s'en empare. Il retourne immédiatement avec sa capture au camp français. L'Olive, faisant un nouveau grief de la circonstance que les Caraïbes avaient reçu des Anglais dans leur carbet, qu'il avait été parlé de ta conclusion d'un traité, ne voulut plus différer son entrée en campagne. Il quitta son établissement de Sainte-Rose le 26 janvier 1636. Mais pendant qu'il faisait ses derniers préparatifs, les Caraïbes, doués de finesse et de sagacité , avaient surpris ses desseins hostiles. Seulement, comme les habitants des autres villages ne se reprochaient absolument rien, ceux du Vieux-Fort, sachant que c'était contre leur carbet qu'on allait marcher, et se rappelant la circonstance de la barque anglaise, crurent que l'Olive n'en

voulait qu'à eux, et pensèrent se mettre à l'abri de la colère du chef français en se fondant dans les autres villages. En conséquence, ils envoyèrent par terre, à la Capesterre , leurs femmes et leurs enfants; et, eux-mêmes, après avoir arraché leurs vivres, brûlé le carbet, mis le feu à toutes les toubanas, s'embarquèrent sur leurs pirogues avec leurs bagages , pour se rendre au même lieu.

L'Olive parut lorsque les derniers Caraïbes , au nombre de cinq, poussaient leur pirogue pour partir. C'était un vieillard, connu des Français sous le nom de Capitaine Yance, ses deux fils, et deux autres jeunes Caraïbes. Du plus loin qu'ils aperçoivent l'Olive et sa troupe, les voyant furieux, ils s'efforcent de les apaiser du geste et de la voix. L'Olive, après les avoir rassurés, leur crie d'approcher. Ils s'approchent et l'on se saisit de leurs personnes. Alors l'Olive prenant occasion de la barque anglaise, des vivres arrachés, du feu qui consume le village, reproche au vieillard d'avoir, lui et sa nation, conspiré contre la colonie, conçu le projet d'égorger les Français. C'était imputer aux Caraïbes ce que lui-même avait médité contre eux et dont il allait commencer l'exécution. Yance repousse avec fermeté et indignation cette prétendue conspiration ; il dit que loin de là il n'y avait pas un seul Caraïbe qui ne fût prêt à obliger les Français.

La feinte colère de l'Olive parut se calmer aux protestations du vieillard. Il lui dit d'envoyer un de ses fils pour rassurer les femmes et les ramener. Le jeune homme part; mais au lieu de rassurer les femmes, il leur donne l'épouvante et leur sert de guide pour qu'elles se rendent plus promptement à la Capesterre. Le Gouverneur, ne voyant rien revenir, fait lier et embarquer dans sa chaloupe les trois jeunes Caraïbes qu'il avait sous la main ; on y conduit également le vieux Yance. Là les reproches recommencent; on s'anime, les tètes s'échauffent, le fils du vieillard reçoit un coup de poignard et on le jette à la mer. Le malheureux père ose faire entendre des plaintes; à ses plaintes on répond par des coups d'épée et de couteau, et moitié mort on le lance dans les flots. Le sentiment

île la conservation donne des forces à cet infortuné; il nage autour de la chaloupe , implorant la pitié ctla miséricorde de

ceux qui l'appelaient un sauvage Il est achevé à coups

d'aviron \

L'Olive, qui voulait se rendre à la Capesterre par mer, change d'avis et revient à terre pour s'y transporter en traversant la forêt.

Ordre donné aux deux Caraïbes de servir de guides, la troupe se met en marche. Passant près d'une falaise, l'un des guides, appelé Martinet, s'y précipite, se relève aux yeux des Français étonnés et fuit, rapide comme un daim. Le même jour il fait cinq lieues, arrive a la Capesterre où, aux Caraïbes assemblés, il fait le récit des scènes d'horreur dont il a été le témoin. Il y avait chez les Caraïbes un réfugié français nommé Jacques ; le rencontrant, Martinet lui dit : « Jacques, les hommes de votre « nation sont furieux ; ils massacrent les Caraïbes ! » Une pensée de vengeance n'était pas venue à ce sauvage.

L'Olive et ses compagnons , guidés par le dernier Caraïbe , continuaient leur route au travers du bois. Ce jour-là, ce qu'ils voulaient, c'était trouver la retraite des femmes, dans l'intention, dit Dutertre, d'assouvir sur elles leurs brutales passions. Mais une marche si longue et si pénible était audessus des forces des Européens. Harassés de fatigue, surpris par la nuit, se trouvant sur le bord d'une rivière^ ils prennent la résolution d'y camper pour attendre le jour. Après avoir lié leur guide ils le placent au milieu d'eux. Bientôt tout le camp, le guide excepté, dort d'un sommeil de plomb. On se réveille au jour, on cherche le guide ; il avait disparu. Il était parvenu à se défaire de ses liens et à prendre la fuite. Sans guide, auplus épais de la forêt, force fut à l'Olive de revenir sur ses pas et de rentrer à Sainte-Rose, ravageant et pillant tons les villages trouvés sur son passage.

Bientôt après, l'Olive abandonna son premier établissement pour en fonder un autre au Vieux-Fort. Mais ce nouveau lieu était encore mal choisi et ne tarda pas à être délaissé pour la Basse-Terre.

La guerre était déclarée, guerre terrible, acharnée, sans quartier. Le père Raymond osa faire entendre des paroles de blâme sur la conduite du chef de la colonie. A cet occasion , l'Olive découvrit dans la vie du missionnaire un fait auquel jusqu'alors il n'avait attaché aucune importance, c'est qu'il était d'origine espagnole. De ce fait il voulait créer une incapacité pour renvoyer de la colonie le censeur importun. Dans un instant, nous verrons l'intérêt réconcilier l'homme d'épée et l'homme d'église : celui-ci ne verra plus l'injustice des actes de l'Olive à l'égard des Caraïbes , et l'autre oubliera l'origine étrangère du prêtre.

Les Caraïbes , comprenant qu'à force ouverte ils ne pourraient pas résister aux armes à feu des Européens, prirent une détermination extrême, celle d'abondonner l'île. Ils allèrent demander asile aux Caraïbes de la Grande-Terre, des Saintes, de Marie-Galante et de la Dominique. Toutefois, ils avaient laissé à la Guadeloupe un certain nombre de leurs plus vaillants guerriers, afin d'épier les mouvements de l'ennemi et de saisir toutes les occasions de lui rendre le mal qu'ils en avaient reçu.

Cachés dans le plus épais de la forêt, entourant les établissements français sans être aperçus, ils surveillaient leurs moindres démarches. Ceux des colons qui se hasardaient à fa chasse n'en revenaientplus. Le Caraïbe n'avait pas étélongtempsà comprendre qu'un fusil déchargé était une arme inutile jusqu'à ee qu'il fut rechargé. L'œil fixé sur le chasseur, sans faire un mouvement qui pût déceler sa présence, il attendait. Le fusil déchargé sur le gibier, le Caraïbe s'élançait sur le chasseur et l'assommait d'un coup de bouton. Un pêcheur isolé subissait le même sort.

Une soixantaine d'hommes avaient disparu sans que l'on sùl ce qu'ils étaient devenus. Lorsque la cause de leur mort fui connue, l'Olive, pour se procurer des aliments à l'aide de la chasse et de la pêche, eut recours à un expédient qui d'abord fut couronné d'un plein succès. Il divisait son monde en Av\\\ bandes dont l'une avait mission de chasser et l'autre de défendre

-SOles chasseurs des attaques de l'ennemi. Mais après quelques jours, les Caraïbes ayant étudié cette nouvelle tactique, prirent si bien leurs mesures qu'il n'y avait pas une seule chasse qui ne coûtât la vie à quelques colons , car il était impossible que parmi les chasseurs il n'y eût pas des traînards ou des imprudents; et ceux-là tombaient sous les coups de l'ennemi, ennemi d'autant plus redoutable qu'il était invisible.

Indépendamment de cette guerre de pièges et d'embûches, les Caraïbes faisaient de temps en temps, contre la colonie, des attaques générales. Les sauvages de la Dominique et des autres îles avaient fait plus que de donner asile à leurs frères de la Guadeloupe ; sentant leurs griefs, ils avaient épousé leur querelle et joint leurs forces aux leurs. Réunis, ils tombaient sur la colonie dans le moment qu'on les attendait le moins. Sans autres armes que des flèches et leurs redoutables boutous, déployant partout et toujours un courage héroïque joint au plus grand sang-froid , ils livraient aux colons des combats en règle. Ils attachaient de la honte à laisser sur le champ de bataille des morts ou des blessés. Vaincus par la puissance des armes à feu , obligés de céder, on les voyait au plus fort de la mêlée se diviser en deux corps dont l'un enlevait les blessés et les morts et l'autre soutenait la retraite.

L'Olive dut regretter son injuste agression. La guerre imagn née par lui pour procurer l'abondance à sa colonie l'avait plongée , au contraire , dans un abîme de maux. On est tenté de mettre en doute l'effrayant récit de Dutertre sur les souffrances des colons. Ils voyaient des Caraïbes partout, prêts à les égorger. Une frêle embarcation, un canot de pêche paraissait à leur esprit troublé une flo tille de pirogues caraïbes venant faire une descente dans l'île; des fleurs rouges, vues dans la forêt, étaient souvent prises pour des tètes caraïbes, et faisaient donner l'alarme et prendre les armes à tout le camp.

Ceux des colons qui n'avaient pas succombé à la maladie, ou auboutou des Caraïbes, affaiblis par les privations, ne pouvant joindre un ennemi aussi prompt à la retraite qu'à l'attaque, que

les défaites ne rebutaient point et qui revenaient sans cesse à là charge, s'affaissant sous la fatigue d'une surveillance de tous les instants du jour et de la nuit, furent contraints de s'enfermer avec l'Olive dans le petit fortin que ce chef avait fait élever depuis le commencement des hostilités. Cette résolution produisit des tourments plus effroyables encore que ceux devant lesquels on fuyait. Les provisions rassemblées étant consommées les assiégés se virent en proie à une horrible famine. On en vit descendre à brouter l'herbe, d'autres faire un affreux repas avec des excréments ou des morceaux de cadavre. Parmi ces malheureux il y en avait plusieurs qui avaient été esclaves en Algérie : on les entendaient regretter leurs fers , maudire le jour de leur délivrance. Pour échapper à de si cruelles souffrances, quelquesuns eurent recours au suicide, se pendirent ou se précipitèrent dans les flots. '

Les colons ne sortirent de cette intolérable situation qu'à l'arrivée des secours en hommes et en vivres envoyés par la compagnie. Cependant les Caraïbes, quoique battus, ne continuaient pas moins à harceler la colonie, qui ne faisait aucun progrès. La compagnie, instruite des événements de la Guadeloupe, mécontente de la conduite de l'Olive , pensait à lui envoyer un successeur, ou tout au moins à remplacer Duplessis afin que l'influence du nouveau chef pût contrebalancer les mauvaises tendances de l'ancien. L'Olive , qui ne voulait pas partager son autorité, qui voulait encore moins en être complètement dépouillé, informé de l'orage qui allait éclater sur sa tète, prit des mesures pour le'conjurer. Témoins des cruautés de ce gouverneur, les religieux qui avaient eu le courage et l'honneur de les lui reprocher, et qui devaient conséquemment désirer avec ardeur la fin de sa domination , furent précisément ceux qui l'aidèrent à demeurer à la tête de la colonie. Par une concession de terre , avec des hommes pour la défricher et la mettre en culture, l'Olive gagna les religieux; l'un d'eux, le père Pélican, partit immédiatement pour la France, se rendit à Paris et gagna le père Carré; le père Carré gagna Richelieu ; Richelieu fit connaître son désir à la compagnie, et le

2 décembre 1G37 l'Olive était confirmé dans le gouvernement de la Guadeloupe pour tout le temps qui restait à courir en vertu de son contrat avec la compagnie.

Ce maintien de l'Olive au gouvernement fut funeste à la Guadeloupe. Tout le temps qu'il fut gouverneur la guerre contre les Caraïbes n'ayant pas de trêve, la colonie ne fit que languir; son essor fut paralysé, elle ne prit aucun développement. La compagnie, voyant que ses dépenses en hommes et en argent étaient improductives, cessa de s'occuper avec attention de cette colonie et reporta tous ses soins sur les autres îles , principalement sur la Martinique dont les destinées avaient été confiées à un homme de cœur et d'intelligence, Duparquet. Ce sera le premier anneau de cette chaîne de calamités qui devait se dérouler sur la Guadeloupe.

Par l'acte de concession fait à la compagnie, nous avons vu que le roi s'était réservé le droit de nommer un gouverneur général pour toutes les îles. Le premier pourvu de ces hautes fonctions fut le sieur Longvilliers de Poinçy. Nommé en février 1G37, il ne se rendit aux colonies qu'au mois de février de l'année suivante. Il devait faire sa résidence à Saint-Christophe , île formant alors la plus importante de nos colonies des Antilles. Il passa à la Guadeloupe le 17 février, au grand déplaisir de l'Olive, qui appréhendait que son autorité toute puissante ne fût amoindrie par la présence de ce nouveau chef dont les pouvoirs n'étaient pas parfaitement définis.

Dans les premiers temps de la colonisation , en l'absence d<; la monnaie pour les échanges , on se servit de la principale production du pays, le tabac. C'était ce produit qui représentait toutes les autres choses susceptibles d'être appropriées. Une livre de tabac était la monnaie unitaire de même que le franc de nos jours. Un bœuf, un instrument de labour, au lieu de se payer tant de francs, se payait tant de livres de tabac. Un commis avait, par exemple, pour appointements, quinze cents livres de tabac par an, un gouverneur plusieurs mille livres pour ses frais de déplacement. Dans cette situation, on le comprendra sans peine , il était nécessaire que le tabac, ou le pétera , comme

on l'appelait alors, demeurât à un prix à peu près fixe , invariable. Une variation trop sensible dans le prix , en hausse ou en baisse, devait produire une perturbation dans les échanges, de même que si , par un acte de l'autorité , la monnaie était subitement altérée. Ainsi , pour dernier exemple, "supposons un commis recevant quinze cents livres de tabac par an, cette denrée valant un franc la livre , son traitement était de quinze cents francs; mais si le tabac tombait à cinquante centimes il n'avait plus, pour appointements, que sept cent cinquante francs. Poussez les choses plus loin, supposez le cours du tabac complètement avili, et le commis, avec son traitement d'un mois ou d'une année, aurait couru le risque de ne pas pouvoir dîner, de même qu'à une certaine époque de notre révolution on ne faisait qu'un maigre déjeuner avec dix mille francs en assignats.

Or, en 1G39 la récolte fut si abondante à Saint-Christophe, le tabac se présentait sur le marché en telle quantité quePoincy, craignant de ne pas trouver assez d'amateurs pour le fumer et que, par suite* le prix n'en fût avili, prit, à la date du 2G mai 1639, de concert avec Warner, un arrêté portant ordre d'arracher tout ce qui était planté et défense d'en cultiver pendant l'espace de dix-huit mois , sous peine de confiscation de la propriété sur laquelle il serait contrevenu à l'ordonnance.

Cette ordonnance ne se bornait pas à l'ile de Saint-Christophe, mais s'étendait à toutes les autres colonies.

L'Olive la recevant, se refusa à l'exécuter* La Guadeloupe, à la vérité, était placée dans une situation particulière. Par un traité fait entre l'Olive et Duplessis d'une part et quelques négociants de Dieppe de l'autre, 'les premiers s'étaient engagés, pendant six ans, à fournir et ceux-ci à recevoir tout le tabac qui serait récolté à la Guadeloupe, au prix de dix sous la livre. De sorte que la Guadeloupe n'avait pas à craindre le pléthore dans sa production. Donc exécuter l'ordonnance du gouverneur général c'eût élé de la part de l'Olive tout à la fois rompre son traité et priver la colonie d'un bénéfice certain. Sa résistance, toutefois, causa du froid entre lui et Poincy.

Peu après le gouverneur de la Guadeloupe, déjà affecté d'une

maladie des yeux, fut pris de erises nerveuses et de convulsions. Durant les accès il grinçait des dents; ses yeux roulaient dans leur orbite et ses membres se tordaient de la façon la plus affreuse : que serait-ce si l'on eut aperçu l'enfer de sa conscience!

Le châtiment n'est pas tout réservé pour l'autre monde; la Providence l'inflige encore dans celui-ci. Ce n'était pas assez pour l'Olive que des convulsions, il fut frappé d'une cécité complète. Aveugle ! Il semble que ce soit là le châtiment réservé par Dieu à tous ceux qui , à la Guadeloupe , se sont plu à répandre le sang innocent. Meurent aveugles, l'Olive, Victor Hugues, Chavidanf

L'Olive crut que l'air de l'une de ses habitations de Saint- Christophe le rappellerait à la santé; il s'y rendit imprudemment, ses souffrances lui ôtant de la mémoire sa mésintelligence avec le gouverneur général. Sitôt son arrivée, Poincy le retint prisonnier, le fit garder à vue. L'Olive, retenu à Saint-Christophe, la Guadeloupe se trouva sans chef; d'ailfeurs la cécité de ce gouverneur lui laissait peu d'aptitude pour en exercer les fonctions. Le gouverneur général pensa que les circonstances étaient favorables pour l'exécution d'un projet qu'il caressait depuis son arrivée aux colonies. La France ne possédait que la moitié de Saint-Christophe, île de peu d'étendue. Poinçy trouvait qu'un gouverneur général y était à l'étroit. H aurait voulu que la compagnie vendit aux Anglais la partie de cette île qui nous appartenait et transportât à la Guadeloupe le gouvernement général des Colonies. Afin de faire goûter son dessein, il fit partir pour la France le sieur Aubert, ancien chirurgien , devenu planteur, capitaine de milice et mari de la veuve de l'ancien gouverneur Duplessis. Dans les combinaisons de Poincy, lui , étant gouverneur général, il proposait à la compagnie de nommer gouverneur de la Guadeloupe un sieur Sabouilly, à la place de l'Olive, désormais incapable d'en remplir la charge.

Poincy avait cru trouver dans les événements de la Guadeloupe un appui à son projet. Les colons de cette colonie, en

butte aux attaques incessantes des Caraïbes, venaient de solliciter son intervention, et de lui faire une demande de secours. Connaissant la force des faits accomplis, il s'était empressé d'y envoyer Sabouilly avec 264 hommes. C'était une manière de le faire bien venir des colons et de le mettre en quelque sorte par avance en possession de son gouvernement. La compagnie n'avait plus qu'à ratifier ce qui avait été fait.

Le secours envoyé à la Guadeloupe arriva dans les premiers jours de février 1640. Les deux principaux établissements des colons étaient situés, l'un à la Basse-Terre et l'autre à la Capesterre. Sabouilly divisa ses forces, en laissa une partie à la Basse-Terre sous le commandement d'un sieur Lavernade venu avec lui de Saint-Christophe, et avec le reste se porta de sa personne à la Capesterre. Les Caraïbes furent partout battus, contraints de sortir de la colonie, mais non sans avoir fait une étonnante résistance. A la Capesterre il y eut une redoute contre laquelle ils s'acharnèrent pendant trente heures.

Repousses de la Guadeloupe, les Caraïbes se jetèrent sur Antigue où ils prirent leur revanche contre les Anglais. Enhardis par ce succès, ils revinrent à l'attaque de la Guadeloupe, mais cette fois ils furent écrasés. On les rejeta dans leurs pirogues avec une si grande perte d'hommes que , pendant plusieurs mois, ils ne se montrèrent point sur le littoral de la colonie.

Dans l'histoire se trouvent une foule de traits qui prouvent que le secours étranger est souvent plus dangereux que le péril contre lequel il est appelé. Les hommes de Saint- Christophe traitèrent la Guadeloupe en pays conquis. Leurs prétentions ne s'élevaient à rien moins qu'à devenir propriétaires des habitations des colons de cette île. Ils faisaient à cet égard un raisonnement; ils disaient : sans notre intervention, ces habitations auraient été ravagées, détruites par les Caraïbes ; elles n'existeraient plus. Donc en nous les attribuant on ne fait aucun tort aux propriétaires; nous ne prenons que ce que nous avons conservé. C'est assez pour eux de nous devoir la vie. Sabouilly -, comprenant que souffrir <lc pareilles prêtent

tions c'était mal inaugurer la prise de possession de son gouvernement, mit tout en œuvre pour modérer cette ardeur de ses gens à se mettre à la place des colons qu'ils avaient aidés à se débarrasser des Caraïbes.

La maladie et la mort ne tardèrent pas à faire justice des exigences outrées des protecteurs. Dutertre, arrivé dans la colonie cinq jours après l'expédition conduite par Sabouilly, rapporte que dans une seule maison, transformée en hôpital, on avait entassé cent de ces malheureux. Le désespoir avait gagné leur âme. Tandis que, faute de toile, on ensevelissait un mort dans des feuilles de bananier, on entendait un malade crier à l'ecclésiastique occupé à ce soin : « Mon Père, ne fermez pas la fosse ; » attendez un moment; vous n'aurez pas plus de peine pour » deux que pour un. » Et le même Dutertre ajoute qu'en effet la même fosse recevait , communément , deux ou trois de ces infortunés.

Aubert échoua complètement dans la mission toute de confiance qu'il avait reçue du gouverneur général. La compagnie ne voulut ni aliéner Saint-Christophe ni placer Sabouilly à la tète du gouvernement de la Guadeloupe. Mais dans ses entretiens avec les membres de la compagnie, l'envoyé de Poincy ayant montré sa capacité et fait apprécier ses idées sur la colonisation, reçut pour lui-même le gouvernement qu'il sollicitait pour un autre. En apprenant cette nouvelle, Sabouilly, mécontent, quitta immédiatement la colonie avec les hommes de l'expédition que la mort n'avait pas moissonnés.

Page 1