CHAPITRE VI
Arrivée d'Aubert. — Paix avec les Caraïbes. — Opposition que rencontre le nouveau gouverneur. — Les juges. — Le clergé. — Envoi aux îles d'un intendant général et d'un membre de la compagnie. — Houël. — Sa nomination au gouvernement de la Guadeloupe. — Mme de Lafayolle. — Les filles de l'hôpital Saint- Joseph. — Accusation de Houël contre Aubert. — Durivage. — Le juge Marivet. — Condamnation d'Aubert.
Nommé Gouverneur le 4 avril 1640 pour trois années, qui ne devaient commencer que le 1er janvier 1641, Aubert arriva à la Martinique dans les premiers jours de septembre, conséquemment avant l'époque fixée pour faire courir le temps de son entrée en fonctions. Son premier soin fut de solliciter les bons offices de Duparquet près des Caraïbes à qui il inspirait confiance , pour l'aider à mettre un terme à la guerre si funeste entreprise par l'Olive. De la Martinique il se rendit à la Guadeloupe, ne s'y arrêta que quelques instants et continua sa route pour Saint-Christophe où il avait à prêter serment entre les mains du gouverneur général. Il ne vint définitivement prendre possession de son gouvernement que le 25 novembre.
La paix faite avec les Caraïbes, la colonie délivrée de la préoccupation des invasions, le gouverneur s'occupa des choses de l'intérieur, des cultures et de tout ce qui pouvait tendre au bien-être des habitants. Il ne veillait pas avec moins de sollicitude sur la qualité que sur l'abondance des denrées. Comprenant que le commerce est toujours appelé le où il peut traiter avec sécurité et confiance, où il est sur de tromer de la bonne marchandise, alin de forcer l'habitant à d'apporter
sur le marché que des denrées parfaitement acceptables, il faisait jeter à la merle tabac qui n'offrait pas les conditions d'une bonne fabrication. Sous cette administration intelligente, douce et ferme l'île se peupla , les défrichements et les plantations prirent un développement jusqu'alors inconnu. L'abondance, jointe à la qualité des produits, attirèrent les navires et la colonie qui, depuis sa naissance, n'avait été qu'un camp, goûta le repos, entrevit la prospérité.
Cependant le choix du nouveau gouverneur n'avait pas été du goût de tout le monde. Les jaloux souffraient, ne pouvaient supporter l'idée de voir l'autorité entre les mains d'un homme qu'on avait vu d'abord près du lit des malades, puis simple lieutenant de l'Olive. Dès son arrivée, il se forma contre lui un parti à la tête duquel marchait le juge Mauger et un sieur Laramée. Lorsqu'il s'agit d'opposition il est rare de ne pas se heurter à des juges ou à des avocats. C'est une maladie du métier. Habitués à la controverse, ils sont toujours enclins à contester, à faire des distinctions, à élever des doutes là où d'autres n'éprouvent aucune hésitation. Dans les premiers moments de la colonisation , nous ne voyons pas ce qu'on avait à faire avec des gens de justice. Avant leur arrivée, d'Énambuc, à Saint- Christophe, réglait tous les différends à la satisfaction générale. Selon Dutertre, les décisions du premier juge envoyé aux îles, un nommé Boitier, soulevèrent, au contraire, le mécontentement et les murmures. Cela devait être, et précisément parce que Boitier était juge. Nourri des coutumes et des vieilles ordonnances du royaume, il voulait les appliquer à des faits , a des besoins nouveaux , qui demandaient à être résolus par la raison et le bon sens, en attendant une législation spéciale. Duparquet avait le sentiment de la situation lorsqu'il se refusait à recevoir des juges à la Martinique. Le 17 août 1G39, il écrivait au directeur de la compagnie : « Si le Général désire qu'il y ait » un juge à la Martinique, qu'il me donne mon congé de me » retirer en France. »
Par son humeur conciliante, sa prudence, la sagesse et l'habileté de ses actes, Aubcrt sut non-seulement maintcnii l'ordre
dans toutes les parties de la colonie, mais encore ramener à lui tous les opposants, sauf toutefois les hommes de robe. Dutertre , que nous aimons à citer parce qu'il est l'historien le plus complet de ces temps reculés, prétend que les premiers chirurgiens venus aux îles ne savaient que saigner et raser : l'exemple d' Aubert prouve que, parmi eux, il y en avait qui savaient autre chose.
Un événement dans lequel Aubert faillit perdre la vie devint pour lui une occasion de faire sortir Laramée des rangs des jaloux. Le 3 février 1641, se rendant à Saint-Christophe, après une pêche de tortues et de lamentins qu'il voulait probablement offrir au gouverneur général , encore sur les côtes de la Guadeloupe, la barque qu'il montait sombra dans un tourbillon. De vingt personnes qui étaient à bord treize périrent. Aubert se sauva sur un faisceau de bois destinés à emmancher des piques. Après avoir lutté longtemps contre la mort, il prit terre aux Vieux-Habitants , non loin de l'habitation d'un sieur Duplessis. Il s'y traina presque nu, exténué de fatigue, transi de froid, mourant de faim. Mais l'hôte du naufragé était si pauvre qu'il n'avait à lui offrir ni des vêtements, ni un morceau de pain. Le bruit de cet événement se répandit aussitôt. Laramée commandait dans le quartier. Malgré sa qualité d'un des chefs des mécontents, il comprit que c'était pour lui un devoir d'aller offrir ses services au gouverneur de la colonie , sauf ensuite à rentrer dans son rôle d'opposant. Brave comme un flibustier, Laramée était sensible comme une femme. Dans sa visite il comptait rester dans les bornes d'une simple bienséance ; mais à la vue de la détresse , de l'état misérable de son chef, il ne sut garder dans le cœur aucun sentiment hostile; pris d'attendrissement, versant des larmes, il supplia Aubert de venir chez lui. Aubert le suivit. Laramée s'était jeté dans l'opposition par entraînement, sans aucun motif personnel; il ne connaissait Aubert que très-imparfaitement Sitôt qu'il eut été en rapport avec lui, qu'il put apprécier la noblesse de son caractère, ses vues élevées, la grandeur et la profondeur de ses pensée? et qu'il connut sa volonlé de consacrer tout cela
à la prospérité de la colonie , séduit, subjugué, il devint immédiatement un déserteur de l'opposition. Aubert, en le quittant ne quittait plus qu'un serviteur zélé, dont le dévouement fut même à l'abri de la mauvaise fortune.
En retraçant l'histoire de ces premiers temps de la colonie on pourrait se croire arrivé aux jours de la République de 1848. A l'une comme à l'autre époque, les plus grands embarras de l'administration lui vinrent des juges et du clergé.
La paix venait d'être conclue avecles Caraïbes. Par le traité il avait été convenu qu'ils resteraient entièrement maîtres de llle de la Dominique; qu'ils n'y seraient troublés en aucune façon. Aubert veillait avec sollicitude pour qu'il ne fût rien entrepris qui pût, en éveillant leur susceptibilité, leur faire recommencer des hostilités dont les effets avaient été si fatals à la colonie. Du caractère dont était le Caraïbe il ne fallait qu'un fait sans importance, un mal entendu pour qu'il se ressaisît de ses flèches et de son boutou. C'est dans ces circonstances que le clergé , emporté par un zèle inopportun, voulut envoyer des missionnaires près de lui pour le convertir à la foi. Pour détourner de ce dessein le supérieur de la mission, Aubert flt valoir tout ce que la raison politique avait de plus fort et de plus saisissant. Ce fut en vain ; le père Lamarre ne tint compte ni des prières ni des défenses du gouverneur. Le 17 janvier 1641, il faisait partir secrètement pour la Dominique les pères Raymond et Pouzet. Les appréhensions d'Aubert n'étaient que trop fondées. A peine les missionnaires arrivés, que, les Caraïbes, à la voix de leurs prêtres, furent saisis d'une inquiétude voisine de l'insurrection. Ces prêtres ou boyers s'efforçaient de leur persuader que la présence des missionnaires n'était que l'a van tcoureur d'un établissement projeté par les colons de la Guadeloupe. Ils leur disaient : que pour déposséder les enfants des îles de leurs terres, les nations étrangères ne procédaient pas d'une autre façon ; que ne voulant pas donner de l'ombrage, elles venaient d'abord avec quelques hommes, apportant de douces paroles; qu'à ces premiers venus s'adjoignaient bientôt d'autres étrangers; que leur nombre s'accroissait insensiblement, jusqu'à
ce que, se sentant assez forts, ils chassassent ou exterminassent leurs hôtes. Faisant ensuite intervenir la Divinité, ils assuraient que leur avertissement n'était que la réponse des dieux par eux consultés. La conclusion des boyers était qu'il fallait massacrer les missionnaires avant qu'ils n'eussent le temps de préparer les voies à d'autres immigrants. Crédules comme l'étaient les Caraïbes, avec leur esprit si mobile et la conûance qu'ils avaient dans leurs boyers, il était à craindre que d'un moment à l'autre ils ne missent à exécution leurs terribles exhortations. Les missionnaires tués, il fallait venger leur mort : de là la guerre.
Ni le supérieur de la mission, ni ses prêtres ne voulaient voir la conclusion inévitable deces faits. Aubert, n'ayant pu rien gagner sur leur esprit, écrivit au gouverneur général pour qu'il les engageât à revenir à la Guadeloupe. Une première lettre de Poincy n'obtint aucun succès. Le navire envoyé pour prendre les Pères revint à vide. Il fallut expédier une nouvelle embarcation, avec ordre au commandant de ne pas revenir sans eux, de les ramener par n'importe quel moyen.
Le repos et le bien-être dont avait joui la colonie sous l'administration d'Aubert touchaient à leur terme. Ils vont cesser à l'occasion même des mesures auxquelles la compagnie recourra pour la plus grande prospérité des colonies.
Les colons ne cessaient de faire entendre des plaintes. Les taxes,, auxquelles étaient jointes les vexations des commis dans la perception , étaient devenues un fardeau si insupportable que l'on vivait dans la crainte incessante d'une révolte. Cependant les caisses de la compagnie étaient vides. Malgré ses grands privilèges, ses droits exclusifs sur le commerce, les taxes, des tarifs portant très-haut le prix des marchandises vendues et trèsbas celui des denrées reçues en échange, les dépenses surpassaient les recettes. Ayant déjà enregistré une première ruine', elle était en chemin pour en constater une seconde. Cependant le commerce des îles était loin de ne pas offrir des profils : lors qu'il s'agira de se mettre à la place de la compagnie, d'acheter ses droits sur la Guadeloupe, Iloucl enverra dos instructions à son beau-frère portant pouvoir de les acquérir sans inarchan-
der, y quelque prix que ce soit, déclarant être sûr de ne pas avoir la peine de débourser un sou , les seuls revenus de la colonie étant su f fiants pour payer le montant de Tacquisi ton. Il n'y avait donc qu'à conduire dans les caisses de la compagnie les sources détournées des richesses tirées de la colonisation.
Les mesures adoptées par la compagnie furent d'envoyer sur les lieux l'un de ses membres et de nommer un intendant général. Le membre délégué avait pour mission d'inspecter les îles et de reconnaître tant la cause des plaintes des colons que celle qui rendait la colonisation si peu profitable à la compagnie. L'intendant était chargé de centraliser les recettes. Il était,, en outre, revêtu de pouvoirs illimités sur les percepteurs et les autres commis.
Ces disposions étaient sages. De Paris la surveillance n'était pas possible : il fallait sur les lieux des hommes de la compagnie, intéressés à sa prospérité. Mais les institutions les plus heureuses comme les plus mal conçues ne sont que ce que les font les hommes chargés de leur exécution. Les lois de l'empire Romain étaient les mêmes sous Néron et sous Antonin. Le choix de Houël comme membre délégué de la compagnie était malheureux. Avide et ambitieux , rendu aux colonies, comme les commis, comme tous les autres agents, il ne verra que ses intérêts personnels. .
Ce fut à la fin de 1642 que Houël vint aux îles. Comme prélude des calamités qui allaient fondre sur la Guadeloupe, on éprouva , dans l'hivernage de cette année ,' trois ouragans ; le second fut si furieux que rien ne lui résista : les maisons furent renversées , les arbres arrachés, la récolte détruite, les navires jetés à la côte.
Aubert reçut magnifiquement le seigneur de la compagnie, s'efforça de lui rendre le séjour de l'île agréable. Il n'y réussit que trop bien et pour son propre malheur et pour celui de la Colonie. Houël se plut tellement à la Guadeloupe que, perdant de vue sa mission , il ne rêva plus qu'au moyen de s'en faire nommer gouverneur. Retournant en Europe il sut persuader à la compagnie que gouverneur de l'une des colo-
nies il pourrait apporter aux affaires communes une surveillance constante, leur imprimer une marche régulière, et, après avoir réformé les abus, empêcher qu'ils ne se reproduisent. Ses intrigues eurent un plein succès : il fut fait gouverneur de la Guadeloupe à la place de l'honnête et brave Aubert.
Indépendamment du gouverneur général, représentant le roi, nommé par lui , résidant à Saint-Christophe, la compagnie entretenait dans chaque île un gouverneur et un lieutenant général. Ce lieutenant général était chargé de l'exécution des ordres du gouverneur et du commandement des troupes, lesquelles n'étaient autres que les colons qui, dans ces premiers temps, tenaient la bêche d'une main et le fusil de l'autre. Les directeurs de la compagnie , en enlevant à Aubert ses fonctions de gouverneur n'eurent pas le courage d'accomplir cet acte complètement. Pour lui montrer qu'il n'avait pas démérité ils le nommèrent lieutenant-général. Cette demi-mesure était fâcheuse , car il est sans exemple qu'après avoir occupé la première place on descende à la seconde avec abnégation, sans murmure, ni arrière pensée, et, d'autre part, que la présence de l'ancien chef ne porte pas ombrage au nouveau. Ici la défiance et là un peu de mauvais vouloir ne tardent pas à rendre les relations difficiles , à mettre en souffrance toutes les parties du service.
Ce fut dans les premiers jours de septembre 1643 que Houël vint prendre ses fonctions de Gouverneur. Les ennemis d' Aubert, le juge Mauger à leur tête, ne voulurent pas donner au nouveau gouverneur le temps de descendre à terre ; ils se rendirent à bord afin de le circonvenir et de faire naître dans son esprit des préventions contre celui qui était appeléà devenir son lieutenant. Dès la première entrevue, on put voir le germe de la mésintelligence qui allait éclater entre les deux chefs. Descendu à terre et venant de se faire reconnaître par les milices assemblées, Houël reçut une lettre du gouverneur général. 11 s'agissait d'un ordre pour l'interdiction de laide-major, du greffier et du sergent de la colonie. Il avait fallu recourir à cet acte de rigueur à l'égard
do ces trois fonctionnaires, parce qu'ils ne pouvaient s'entendre dans les choses de leur service. Houël aurait désiré ne pas faire saluer par des destitutions la prise de possession de son gouvernement. Il passa la lettre à Aubert, lui disant devoir ces fonctionnaires et de tâcher d'opérer entre eux un rapprochement qui permît de terminer l'affaire sans employer la voie extrême d'une révocation. Mais c'était sur la proposition d'Àubert, comme gouverneur, que la mesure avait été prise, et après avoir essayé ce que Houèl souhaitait qu'il recommençât. Dans cette situation il témoigna, de son côté, à se charger du rôle d'intermédiaire , une répugnance que Houël aurait dû apprécier. Déjà prévenu contre l'ancien gouverneur, il fut piqué de ce refus; et, prenant un air de hauteur, il lui commanda, puisqu'il en était ainsi, d'exécuter les ordres du gouverneur général à l'instant même , afin que chacun pût comprendre qu'il n'y était pour rien. Les deux chefs se quittèrent fort mécontents l'un de l'autre. Du mécontentement Houël passera à l'antipathie et de l'antipathie à la haine.
Du temps d'Aubert et de Houël, les filles étaient rares. En effet, tout d'abord on avait eu besoin d'artisans, de laboureurs et de soldats, professions dont les hommes ont le monopole, et, sauf les femmes déjà mariées , aucune n'avait fait partie des premières expéditions. Il est vrai que peu de temps après des capitaines, trouvant du profit à ce commerce, avaient conduit aux îles sur leur navire des filles engagées dont ils vendaient les services pendant trois ans. Les gens du commun, les engagés libérés achetaient ces filles et s'en faisaient des épouses. Mais les autres colons, plus délicats sur le choix d'une compagne, n'auraient pas été la prendre parmi des engagées. Celui donc qui voulait se marier était dans l'obligation de faire un voyage en France. Il arrivait aussi fréquemment que, sous prétexte d'aller chercher une femme, les officiers et autres agents de la compagnie abandonnaient leur poste et se rendaient en Europe. C'était un abus. Pour le bannir, les directeurs de la compagnie imaginèrent de faire passer à la Guadeloupe des filles à marier. Comme essai , ils en tirèrent douze de l'hôpital de Saint-Joseph et les firent
— Co —
partir sous la conduite et la surveillance de la dame veuve de Lafayolle (1). Sur le récit incomplet des historiens beaucoup de personnes ont supposé que ces jeunes filles ne sortaient pas d'une source parfaitement pure; l'esprit de dénigrement en a fait des prostituées ramassées dans les rues de Paris.
Éclaircissons ce point historique.
Il est un fait certain, incontestable, à l'abri de toute discusion, c'est que les jeunes filles conduites à la Guadeloupe par la dame de Lafayolle , comme celles qui y furent envoyées dans la suite , ont été tirées de l'hôpital de Saint-Joseph.
Qu'était-ce donc que l'hôpital de Saint-Joseph?
Marie Delpech, plus connue sous le nom de Mme de L'Étang, avait établi à Bordeaux une maison ou couvent pour les orphelines. Les jeunes personnes qui y étaient admises, en attendant qu'elles fussent d'âge de se marier, ou d'embrasser une profession quelconque , étaient instruites dans la lecture, l'écriture, les ouvrages à l'aiguille et autres travaux de la main. On donnait un soin tout particulier à la religion et aux mœurs. En peu de temps cette maison eut un succès si complet et si grand que Marie Delpech fut appelée à Paris pour en établir une semblable. Elle s'y rendit le 11 février 1659, et s'installa d'abord rue du Vieux-Colombier, dans une maison occupée par quelques religieuses venues de Charleville. Bientôt le nombre cle ses élèves l'obligea d'aller s'établir dans une maison plus vaste , située rue du Pot-de-Fer. Le nombre des élèves
(1) Tous ceux qui ont fait des livres sur la Guadeloupe, copiant Dutertre , ont écrit Mademoiselle de Lafayolle, sans prendre garde que cet historien qualifie de Mademoiselle toutes les veuves des hommes de qua~ lité. C'est ainsi que, parlant cle la veuve Duplessis , il dit : « Mademoiselle « Duplessis, après la mort de Monsieur son mari, gouverneur de la Gua- « deloupe, s'était retirée à Saint-Christophe avec ses deux enfants. . . » Ce n'est pas Dutertre seul , au surplus, qui emploie la même expression , mais tous les auteurs contemporains. Demoiselle, dans ce cas, estsynonime de Gentille-femme. La darne de Lafayolle était si peu demoiselle que, dans un instant, nous verrons ses ennemis lui reprocher de se dire veuve, lorsque son mari existait
augmentant toujours, cette nouvelle maison ne tarda pas à devenir insuffisante. Le 3 février 1640, elle acquit, rue Saint- Dominique, une maison propre par son étendue à répondre à toutes les exigences. Dans la même année elle en prit possession, après s'être entourée de toutes les permissions exigées. L'établissement de Marie Delpech, agrandi encore successivement de sept quartiers de terrain voisin, connu sous le nom de maison de la Providence ou hôpital de Saint-Joseph, subsista jusqu'en 1792. A cette époque, il fut emporté avec le reste des choses de l'ancienne société. Les bâtiments furent transformés en bureaux du ministère de la guerre, et de la chapelle on fit un magasin (1).
Cet établissement, œuvre pieuse et de bienfaisance, était encouragé, secouru, patronné par les plus grandes dames de la ville et de la cour. Cette circonstance explique naturellement ce qui jusqu'ici était resté inexplicable : les lettres de recommandation données à la dame de Lafayolle par des femmes du plus haut parage et par la reine elle-même. Loin donc d'être des prostituées, les jeunes filles conduites à la Guadeloupe, étaient des pensionnaires sortant d'une maison pieuse, d'un couvent.
Houël était encore occupé à ses préparatifs d'installation lorsqu'arriva la dame de Lafayolle. A la vue de ses lettres de recommandation, il lui fit la réception réservée à ce que l'on appelait alors des personnes de qualité. Il aurait voulu pouvoir la loger avec sa compagnie à l'hôtel même du gouvernement; mais le logement n'était ni assez vaste ni assez commode; en attendant une demeure à laquelle il fit travailler à l'instant même, il pria Aubert, son lieutenant, qui avait la plus belle et la plus vaste maison de la colonie, bâtie sur la rive gauche des Galions, de s'en charger. La dame de Lafayolle, établie dans l'appartement qui lui fut préparé, ne tarda pas à recevoir dans ses
(I) Voir Dulaure, Histoire de Paris, f»e édition, pages 396 et 397, tome IV*.
salons l'élite de la société de la Guadeloupe. Toutes les jeunes filles furent recherchées et mariées, soit à des agents de la compagnie, soit à des ofûciers de milices, conséquemment aux hommes les mieux posés dans le pays, car à cette époque de guerre continuelle être officier marquait la naissance ou la richesse. Le colon parvenu à la fortune recevait d'abord des épaulettes, était fait capitaine ou lieutenant d'une compagnie. C'est ainsi que nous avons vu Aubert de chirurgien devenir planteur, puis officier et enfin gouverneur.
Il est probable que la dame de Lafayolle ne s'était pas chargée de conduire des jeunes filles à la Guadeloupe , de veiller sur elles, de les diriger dans le choix d'un époux, sans un intérêt. Les écrits du temps ne nous le font pas connaître. Il serait possible que la compagnie, dans une vue d'avenir pour la colonie, ait pris à son compte les frais de voyage et le prix que la dame de Lafayolle a dû mettre à ses services; il est possible aussi que la compagnie n'ait fait que des avances, laissant en définitive aux futurs époux le soin de les acquitter; en autres termes, que la dame de Lafayolle ne consentait au mariage d'une jeune personne qu'autant que celui qui la recherchait fut en position de payer la somme nécessaire pour faire face, et aux dépenses déjà faites, et à la récompense qu'elle exigeait pour ses peines et soins. Il ne serait pas impossible non plus qu'elle ait reçu des deux mains.
Après avoir pourvu au logement et aux autres besoins de la dame de Lafayolle et de ses protégées, Houël se rendit à Saint- Christophe. Voulant montrer, tout d'abord, que sa qualité de seigneur de la compagnie le rendait indépendant de l'autorité du gouverneur général, il réserva sa première visite pour l'intendant. Poincy en fut blessé. Aussi, lorsque Houël se présenta chez lui son premier accueil fut de lui faire observer qu'il n'avait pas encore prêté, entre ses mains, le serment qu'il devait comme gouverneur de la Guadeloupe. Houël déclina cette obligation sous le motif que sa qualité de seigneur de la compagnie le dérobait à toute dépendance, conséquemment au lien renfermé dans le serment. Le gouverneur général répondit avec grande
raison qu'il n'exigeait rien de lui comme membre de la compagnie; mais que cette qualité n'empêchait pas qu'il ne fût gouverneur de la Guadeloupe; que c'était à ce dernier titre qu'il devait le serment, obligatoire pour tout gouverneur quel qu'il fût. Il s'ensuivit une discussion dans laquelle furent échangées des paroles vives et piquantes. Enfin Houël offrit de prêter le serment, maisPoincy ne voulut plus le recevoir. Le gouverneur général et le seigneur de la compagnie se séparèrent fort peu satisfaits l'un de l'autre.
Revenu à la Guadeloupe, Houël était gêné par la présence de son lieutenant, autrefois gouverneur. Il imagina de l'éloigner par des tracasseries, en lui rendant ses fonctions désagréables. En effet, Aubert ne tarda pas à demander un congé pour se rendre à Saint-Christophe. Aubert parti , Houël ne voulut pas qu'il pût revenir. Pour empêcher ce retour, il descendit à une odieuse accusation. Il prétendit qu' Aubert, dans le but de lui créer des embarras, s'ingéniait à persuader aux Caraïbes qu'un nouveau gouverneur n'avait été envoyé de France que pour rompre le traité fait avec eux et occuper l'île de la Dominique ; que les Caraïbes étaient venus eux-mêmes lui révéler ces ténébreuses et méchantes menées. Cette fable rédigée, Houël l'adressa au gouverneur général, ajoutant qu'il ne demandait pas à donner à cette affaire l'étendue dont elle était susceptible; qu'il se tiendrait pour satisfait si Aubert renonçait à ses fonctions de lieutenant général.
Mais s'apercevant vite que personne ne serait dupe de cette accusation , il voulut l'entourer de circonstances qui la rendissent vraisemblable. Pour mener à fin cette machination , il appela à son aide le juge Marivet. Tous deux avisèrent un pauvre diable nommé Durivage. Houël déclara que des Caraïbes le lui avaient désigné comme servant d'intermédiaire à Aubert. On se saisit de ce malheureux qui fut livré à Marivet. Entre les mains de ce juge , chargé de chaînes , il fut placé dans un cachot où il ne pouvait ni se tenir debout, ni s'étendre. Après quelques jours de cette torture, et sous la fallacieuse promesse d'une mise en liberté, Durivage déclarait tout ce que l'on voulut qu'il
déclarât et Marivet dressait procès-verbal de ses aveux. Fort de ce procès-verbal, Houël fit partir pour Saint-Christophe le père Armand, et le juge Marivet. Tous deux avaient pour mission d'aller entretenir le gouverneur général de l'affaire d'Aubert, avec cette différence que les instructions données au prêtre étaient verbales, tandis que celles que portait le juge étaient écrites. L'homme de Dieu avait été édifié des sentiments de Houël. Ce seigneur pardonnait le mal que son lieutenant avait voulu lui faire; il ne demandait que de n'être pas dans la pénible nécessité de l'avoir sous ses ordres. Le bon ecclésiastique était heureux de porter au gouverneur général des paroles d'indulgence, de conciliation et de paix. Rendu près de Poincy, il vanta la générosité de Houël qui, dans une telle circonstance, se dépouillait de toute rancune pour n'émettre que des sentiments chrétiens. Le gouverneur général ayant pris connaissance des instructions de Marivet, lesquelles faisaient un appel à sa justice sur la trahison d'Aubert, revint près du missionnaire et lui dit : « Mon Père, vous êtes joué. »
Le beau caractère d'Aubert ne permettait pas de le soupçonner sans preuve du fait dont il était accusé. D'un autre côté, la conduite de Houël, suivie avec persévérance depuis son arrivée, marquant avec évidence le but où il tendait, l'éloignement dé son prédécesseur, suffisait pour faire naître, dans l'esprit du gouverneur général, le doute et l'hésitation. D'ailleurs, Houël sollicitait sa justice : c'était donc pour lui un devoir de s'éclairer, de s'entourer de renseignements avant que de se prononcer. C'était sur les aveux de Durivage que Houël fondait le crime du lieutenant général; Poincy lui écrivit de lui envoyer cet homme tout à la fois témoin et complice. Il voulait le voir, entendre sa déclaration , faiîe loin de toute influence. C'était précisément ce que Houël ne voulait pas ; il s'y refusa. Alors Poincy envoya à la Guadeloupe le juge Tostain, pour faire l'information sur le fait dénoncé- Mais Houël, craignant de voir la lumière poindre avec tout autre juge que Marivet, renvoya à Saint-Christophe celui qu'avait désigné le gouverneur général.
Enfin, désespérant d'obtenir dans les colonies une justice comme il la comprenait, il se détermina à se rendre en France, traînant après lui l'infortuné et triste Durivage. Il partit de la Guadeloupe au mois d'août 1644, moins d'une année après son arrivée. Rendu en France , bien que gardé à vue , Durivage , comprenant l'odieux de son rôle, voulant échapper au remords de sa conscience, prit la fuite et alla se cacher dans un petit bois, dans les environs deSaint-Malo. Mais sa retraite découverte on le conduisit sous bonne escorte à Paris. Cette fuite s'élèvera contre lui comme une charge ; elle servira d'accusation.
De son côté, Aubert, pensant que son honneur et sa dignité lui commandaient de se présenter pour faire taire la calomnie et confondre son accusateur, partit pour Paris. Mais ses amis lui dirent que c'était une imprudence ; que pour obtenir justice il fallait le crédit de la naissance ou rinfluence de la fortune ; que n'ayant ni Fun ni l'autre il serait écrasé sous le poids des appuis de son adversaire ; que le plus sûr c'était de s'envelopper dans son innocence et de se tenir éloigné des brigues et des intrigues. Ce conseil, suivi par Aubert, son adversaire demeura maître de la situation. La calomnie triompha. L'ancien Gouverneur de la Guadeloupe, celui dont le premier acte avait été de conclure un traité de paix avec les Caraïbes, dont l'administration avait procuré à la colonie repos , bonheur et prospérité, fut condamné à mort comme ayant excité les sauvages à la guerre et fait des démarches pour appeler sur la Guadeloupe la ruine et la désolation. Quant à Durivage, beaucoup plus à plaindre qu'à blâmer, on l'envoya aux galères. Ce malheur reux mourut au bagne. Aubert était à Saint-Christophe lorsqu'il apprit cette étrange décision. Il n'en fut que fort peu ému. Il continua à résider près de Poincy, partageant sa fortune lors de ses démêlés avec la compagnie.