CHAPITRE VII
Départ de Houël. — Il nomme Marivet gouverneur. — De Leumont nommé aux mêmes fonctions par le gouverneur général. — Trouble dans la colonie. — Mathurin Hédouin. — Patrocles de Thoisy. — Retour de Houël. — Le navire du capitaine Thomas Paul. — Expédition contre Saint-Christophe — Premier succès. — Défaite. — Établissement d'un conseil souverain. — Guerre civile. — Départ de Patrocles de Thoisy. — Persécution.
Lors de son départ pour la France, Houël voulant récompenser le juge Marivet dont l'habileté avait su arracher des aveux à Durivage, le substitua, pour le temps de son absence, dans son autorité et dans ses pouvoirs comme gouverneur de la colonie. Cet arrangement fait sans consulter le gouverneur général celui-ci se refusa à le consacrer; et, déniant à un simple gouverneur, s'absentant de son gouvernement pour un temps plus ou moins long, le droit de désigner celui qui devait faire l'intérim, il nomma, à la date du 17 octobre 4644, de Leumont, intendant général, gouverneur intérimaire de la Guadeloupe. Voilà donc la colonie avec deux gouverneurs, l'un du choix de Houël et l'autre de celui de Poincy. Des conflits ne pouvaient manquer de naître. De Leumont arriva à la Basse- Terre le 3 novembre. Aussitôt Marivet convoqua en assemblée ceux des officiers et des habitants qu'il savait être les partisans de Houël. Cette assemblée, composée d'une cinquantaine d'individus, présidée par Marivet, juge et partie dans sa propre cause , confirma le choix de Houël et déclara s;ms objet , comme non avenue la nomination de Leumont, auquel il fut accordé trois jourspour sortir de In colonie. Voyant qu'il ne pour-
rait emporter la position que de haute lutte, au prix peut-être d'une guerre civile, de Leumont retourna à Saint-Christophe.
Houël, tout en conférant à Marivet les hautes fonctions de gouverneur intérimaire pour le récompenser de ses services dans l'affaire d'Àubert, peut-être même à cause de la nature de ces services, n'avait en lui que peu de confiance. Il plaça près de lui un homme sur le dévoûment duquel il comptait, avec la mission de surveiller ses démarches. Cet homme était Mathurin Hédouin. D'abord boulanger, Houël en avait fait son maîtred'hôtel, puis son intendant, et enfin, son procureur fiscal dans la procédure contre Aubert. Tout dévoué à son protecteur, il avait puissamment contribué à faire renvoyer de Leumont de la colonie. Sans aucune instruction, brutal, outrecuidant, Mathurin était lier comme un parvenu.
Derrière ce personnage était un autre qui n'attendait que le moment pour entrer en scène. La dame de Lafayolle, ambitieuse et vaine, aimant l'intrigue, voyant tout le monde se remuer autour d'elle, un juge comme Marivet, monter au pouvoir, aspira, elle aussi, à gouverner la colonie. Dans les nombreuses visites qu'elle avait reçues pour le mariage de ses protégées elle avait fait connaissance avec la plupart des hommes influents du pays. D'un autre côté, placées entre les mains d'une femme comme la dame de Lafayolle, de jeunes filles, sortant d'un couvent, avaient dû subir son empire, recevoir sa direction ; mariées, la dame de Lafayolle n'avait presque rien perdu de son influence sur leur esprit. Par les femmes elle arrivait aux maris. Et de plus, avec cette finesse et cette sagacité que la femme possède à un degré éminent, d'un coup-d'œil elle avait vu où il fallait frapper les grands coups. Prenant Mathurin Hédouin pour centre de ses intrigues, elle s'attacha à le gagner. Un personnage de ce caractère ne pouvait tarder à être pris dans les filets de la dame de Lafayolle. Bientôt il ne vit , n'agit, ne jura que par elle. Pour rester maîtresse de la situation il avait fallu d'abord commencer par faire renvoyer le gouverneur nommé par Poincy. De Leumont parti, restait encore Marivet; lui écarté, elle était gouvernante avec Mathurin Hé-
douin pour exécuteur de ses ordres. Elle commença par semer avec adresse le bruit de l'existence d'un complot, disant que dans la colonie il était un traître qui méditait le projet de vendre l'île à Poincy et de lui livrer ses habitants. Personne n'était nommé , mais on ne pouvait se méprendre sur la désignation deMarivet. De son côté, Mathurin allait avec mystère faire part de ses craintes aux habitants et aux officiers , les exhortant à s'unir à lui pour conserver la colonie à l'autorité de Houèl.
Une dispute de femmes vint hâter le dénouement des trames de ladame de Lafayolle et de son serviteur Mathurin Hédouin. Une dame Robert ayant à se plaindre de celle dont l'autorité était déjà toute puissante, lui reprocha de se faire passer pour veuve tandis que son mari était vivant et bien vivant. Ce propos rendit furieuse la dame de Lafayolle. Elle demanda satisfaction à Marivet de l'injure delà dame Robert, disant bien haut que si justice ne lui était pas accordée elle saurait se la rendre elle-même. Marivet qui ne voyait pas quelle peine à appliquer à la dame Robert, mais qui comprenait la nécessité d'user d'égards et de ménagements envers la dame de Lafayolle, temporisait afin d'arriver à une réconciliation. Impatientée des lenteurs du gouverneur, elle présenta requête au juge Lenormand , qui condamna la dame Robert à faire réparation d'honneur à la plaignante. Mais ce n'était pas sur une semblable justice que comptait la dame Lafayolle : à ses yeux il n'y avait pas un crime plus grand que le propos tenu par la dame Robert, et la peine devait être proportionnée au délit. Indignée plutôt que satisfaite de la sentence portée par le juge, elle donna ordre d'arrêter la dame Robert. Les séides de Mathurin Hédouin se saisiront de sa personne et la conduisirent dans un corps de garde où elle fut mise aux fers.
Cet acte de violence exaspéra toutes les femmes. Elles voulaient se rendre en masse au corps de garde pour délivrer la détenue. Après quelques jours d'une émotion qui pouvait dégénérer en révolte, Marivet, se rappelant que l'autorité avait été déposée entre ses mains, fit mettre la dame Robert en liberté,
Alors la dame Lafayolle et Mathurin Hédoin, ne gardant plus aucune retenue, osèrent faire arrêter le gouverneur lui-même et le jeter en prison. Ces deux personnages , maîtres de la colonie, exercèrent le despotisme le plus brutal et le plus avilissant. Mathurin Hédouin ne sortait qu'armé d'une lourde épée, un mousqueton sur l'épaule, et une paire de pistolets à la ceinture. Gomme argument, raison gouvernementale, il ne connaissait que le bâton. Tranchant du gouverneur, il donnait de fastueux repas , gaspillant dans des dépenses folles les ressources les plus précieuses de la compagnie. Sous une telle administration la Guadeloupe fut arrêtée dans le mouvement de prospérité que lui avait imprimé la sagesse du gouvernement d'Aubert.
Tandis que ces désordes se passaient dans la colonie, Houël , à Paris , mettait tout en œuvre pour se faire nommer gouverneur général à la place de Poincy. Ses intrigues, toutefois, n'eurent pas le même succès que dans l'affaire d'Aubert : il se vit préférer Patrocles de Thoisy, qui fut promu à ces hautes fonctions le 20 février 1645. Mais cette nomination à peine faite, on apprit l'audacieuse résolution de Poincy de rester en place malgré les ordres du gouvernement de la Métropole. Houël, qui n'avait pu être gouverneur général, voulut du moins, en s'attachant le nouveau chef par la reconnaissance, conserver toute liberté d'actioiVdans son gouvernement, préparer l'acceptation , sans contrôle, de ses actes à venir. Dans ce but, il se lia avec Patrocles de Thoisy, lui offrit ses bons offices , un concours actif pour son installation à Saint Christophe. Après avoir réfléchi aux mesures à prendre, on jugea qu'il était nécessaire de ne pas donner à Poincy le temps de préparer ses moyens de résistance, en allant prendre, sans retard, possession du gouverncment général. De nos jours, ce serait chose bizarre que d'entrer dans des fonctions quelconques par procuration. Cela se voyait encore au XVIIe siècle. Thoisy n'étant pas prêt à partir chargea de ses pouvoirs un sieur Lambert. Houël étant sur son départ, il fut convenu que Lambert partirait avec lui.
Le gouvernement de Mathurin Hédouin et de la dame de Lafayolle faisait désirer avec ardeur le retour de Houël. An-*
nonce, ce seigneur était attendu avec une vive impatience. Le 29 mai 1645 le navire qui le portait fut signalé. Mathurin Hédouin, armé comme l'on sait, se rendit dans la prison de Marivet. — « Vous] vous réjouissez, s'écria-t-il , et moi aussi! » Mais si je croyais être blâmé de ce que j'ai fait, — et disant » cela il avait saisi le prisonnier par la barbe, — je te tuerais « à l'instant même ! »
La compagnie informée des troubles de la colonie, du renvoi du gouverneur désigné par Poincy et de l'emprisonnement de celui nommé par Houèl, avait chargé ce dernier de prendre connaissance de tous les faits , d'agir avec prudence , mais de faire arrêter et punir les coupables. Houèl, débarqué, se borna à faire relâcher Marivet et à le remettre en possession de sa charge déjuge. Dans un repas offert aux officiers il témoigna son regret des faits accomplis; mais il ajouta que pour reconnaître les véritables torts et les principaux coupables , il faudrait se livrer à des investigations qui produiraient de l'irritation , soulèveraient des récriminations, réveilleraient des inimitiés prêtes à s'assoupir; que dans l'intérêt donc de chacun et de tous , mieux valait suivre les prescriptions du chef de la chrétienneté, qui, dans un jubilé récent, venait d'inviter au pardon des offenses. 11 termina par inviter tout le monde à couvrir les injures d'un voile, à les oublier pour ne plus penser, dans la paix et la concorde , qu'à la prospérité de la colonie.
Houèl annonçant sa résolution de ne travailler désormais qu'au bien-être des habitants et à la prospérité du pays, les colons crurent le moment favorable pour solliciter l'abolition d'un service qu'ils trouvaient bien lourd. Il n'y avait aucune troupe régulière soldée par la compagnie. C'étaient les habitants qui avaient la charge : de défendre la colonie contre les invasions étrangères et de maintenir l'ordre à l'intérieur. Ils étaient donc tenus de quitter leurs travaux pour venir, à tour de rôle, monter la garde dans les différents postes. Ils disaient : nous sommes plus intéressés que personne à défendre nos foyers; lorsqu'il s'agira de la guerre, delà menace d'une invasion, on nous trouvera toujours prêts; mais à quoi
bon, en temps de paix, dépenser un temps précieux pour monter des gardes? Nous n'avons à maintenir l'ordre que contre nousmêmes; chacun n'a qua s'observer, à veiller sur les personnes de son logis et Tordre ne sera pas troublé ; au surplus", dans la supposition d'un désordre quelconque on nous trouverait aussi bien chez nous qu'au corps de garde. Par la même occasion, se fondant sur la perte dé la récolte détruite par l'ouragan, ils demandaient l'exemption des droits à payer pour l'année 1645, et enfin la destitution du greffier de l'île , le sieur Dupont , sur le compte duquel de nombreux griefs étaient articulés.
Dans le cas d'un désordre à réprimer, d'une arrestation à faire, il n'était pas possible d'aller dans plusieurs maisons requérir des citoyens , qui pouvaient être absents : une force armée prête à agir, réunie dans des lieux désignés à l'avance, où l'on était sûr de la trouver, était indispensable. En l'absence d'une autre troupe, il fallait que la milice montât la garde. Houël prit un mezzo-termine et c'était tout ce qu'il pouvait faire. Pour complaire aux colons il fit dédoubler tous les postes. Il leur promit aussi la révocation du greffier. Enfin , il fit abandon des droits qu'il avait à percevoir comme gouverneur pour l'année 4645; mais il déclara que ce serait excéder ses pouvoirs que de remettre ceux appartenant à la compagnie; qu'il allait, toutefois, en faire l'objet d'une dépêche et qu'il aimaLfà penser que les directeurs n'hésiteraient pas à faire droit à une réclamation si juste.
Peu de jours après, au mois de juillet, Houël crut avoir trouvé l'occasion de récupérer au centuple la remise faite aux colons de ses droits sur l'impôt de l'année courante. L'île de Sainte-Croix était possédée en commun par les Hollandais et les Anglais ; dans la partie hollandaise une centaine de Français, déserteurs de Saint-Christophe avaient été s'établir; là, on leur avait fait des concessions de terres qu'ils avaient défrichées et plantées. Mais les deux nations, propriétaires de l'île , s'étant brouillées , les Français craignirent que les Hollandais, plus faibles, ne fussent dans la nécessité de se retirer; ne voulant pas, dans cette hypothèse, rester sous la domination anglaise , ils prirent la détermination de s'éloigner avant que les
choses, poussées à l'extrême, il ne leur fut plus permis d'emporter leurs effets les plus précieux. Ayant rencontré un capitaine anglais , nommé Thomas Paul , ils passèrent avec lui un contrat par lequel ils lui firent abandon de toutes leurs plantations de Sainte-Croix , sous la condition qu'il les conduirait, sur son navire, dans une colonie française. La convention fut religieusement exécutée par le capitaine : il reçut les émigrants a son bord et les conduisit à la Guadeloupe.
Les Français à terre , choyés et caressés par Houël , qui voulait les retenir afin d'augmenter les forces de la colonie, il semble que le capitaine Paul n'eût qu'à lever l'ancre et à partir. Mais en donnant passage aux émigrés de Sainte-Croix, il avait eu la fâcheuse pensée de laisser à son bord une cargaison d'une certaine importance, mais dont la richesse, par l'imagination de quelques passagers, avait été embellie comme dans un conte des mille et une nuits. A leur arrivée], il ne fut bruit que des merveilles renfermées dans les flancs du navire. On disait que sa cargaison consistait en de la cochenille, des pierreries et d'autres choses rares et précieuses ; qu'entre toutes les raretés on voyait une corne de licorne.
Le moyen de laisser échapper tant de richesses ! mais pour arriver à la cargaison il fallait passer par le capitaine, et voici ce qui fut imaginé : c'étaient les Anglais qui, par leurs querelles avec les Hollandais, avaient donné aux Français l'occasion de quitter la colonie de Sainte-Croix ; les Français partis en abandonnant leurs terres, les Anglais, maîtres de l'île, allaient en profiter. Le capitaine Thomas Paul était Anglais : donc il était cause de l'émigration des colons français, donc il devait profiler de leur dépouille. Comme représailles, et pour réparation, des dommages-intérêts dus aux émigrés, on lui déclara procèsverbal de la saisie de son navire et de sa cargaison. Un tribunal , composé par Houël , consacra la confiscation. Voici quels en étaient les membres : de Lcumont, Pasquier, de Bussy, Dumé, Dupont, Dupuys, Charles Lambert, Chcvrollicr, Martial et Gendrel..
La sentence prononcée, le navire et sa cargaison furent ven-
dus aux enchères publiques. Mais il se trouva que la cochenille avait été transformée en pétun, la corne de licorne en corne de rhinocéros et que les pierreries s'étaient envolées à l'approche de la réalité . C'était encore le navire qui avait le plus de valeur : Houël l'acheta sous le nom d'un de ses valets. L'infortuné capitaine Paul , emprisonné, se voyant ruiné, saisi de désespoir, en perdit l'esprit. On le renvoya en Angleterre.
Le sieur Lambert, venu avec Houël, avait été reconnu à la Guadeloupe en sa qualité de porteur de la procuration de Patrocles de Thoisy. Le gouverneur général n'arriva en personne que le 19 novembre. Comme moyens de disposer en sa faveur l'esprit de la masse des colons et de contenir les malveillants, il avait reçu : de la compagnie, l'ordonnance de remise de ses droits pour l'année 1645, et de Jean de Bouchet, grand -prévôt de France, un délégué, le sieur Boisfaye. Une résistance à force ouverte n'était pas supposée de la part de Poincy ; niais dans la prévision d'une résistance quelconque Thoisy était autorisé à faire sa résidence à la Guadeloupe jusqu'à ce que, les difficultés aplanies, il pût entrer en possession paisible du gouvernement de Saint-Christophe. Un ordre du roi, en date du 1er août 1645, lui donnait, en outre, le pouvoir, après son installation , d'établir une justice souveraine dans les îles où le besoin s'en ferait sentir.
Sur le même navire que le gouverneur général , sous la conduite d'une dame Journin, on avait fait prendre passage à une certaine quantité de jeunes filles tirées , comme les premières , de l'hôpital de Saint-Joseph. En arrivant elles furent remises à la dame de Lafayolle, qui en avait le monopole. De même que leurs compagnes elles firent dans la colonie des établissements avantageux.
Houël reçut Thoisy avec beaucoup de pompe, au milieu des fêtes et d'une grande démonstration d'amitié. Tout le monde était joyeux ; chacun se laissait aller à l'espérance de beaux jours. Lisant dans l'avenir, on aurait vu que la présence du gouverneur général dans la colonie allait être l'occasion d'une effroyable confusion , de la guerre civile avec toutes ses suites,
les haines, les proscriptions, la ruine; et an lieu d'habits de fête on se serait vêtu de deuil.
Pour aller prendre possession de son gouvernement de Saint-Christophe, Thoisy partit de la Guadeloupe le 22 novembre. Il était accompagné de Sabouilly, major-général des îles; de de Leuinont, intendant, et de Boisfaye, prévôt. Mais Poincy avait déjà fait ses préparatifs de résistance, tout prévu pour repousser, alors même qu'il se présenterait avec des forces, le successeur qui lui avait été donné. Il avait chassé tous les colons qu'il soupçonnait de n'être pas ses partisans , et fait un traité avec le gouverneur anglais, par lequel tous deux devaient joindre leurs forces pour ne pas recevoir le successeur qui serait envoyé à l'un ou à l'autre. Le navire expéditionnaire paraissant devant Saint-Christophe , Aubert vint à bord et signifia a Thoisy, de la part de Poincy, d'avoir à s'éloigner; que les colons ne voulaient pas de lui pour gouverneur général. Le prévôt verbalisa , menaça les révoltés de les poursuivre pour crime de lèze-majesté. De semblables menaces ne pouvaient produire un grand effet sur Aubert déjà sous le coup d'une condamnation à mort. Les menaces du prévôt et ses procèsverbaux ne donnant pas à Thoisy entrée dans la colonie, force fut à lui de revenir à la Guadeloupe. Il était de retour à la Basse-Terre le 28 novembre.
La voie de la conciliation n'obtenant pas plus de succès que les procès-verbaux de Boisfaye, Thoisy pensa qu'il était temps d'employer l'argument suprême, la force. Le gouverneur de la Martinique, Duparquet, se chargea de fournir les hommes, Houèl, les vivres. Thoisy forma, en outre, des compagnies de tous les hommes chassés de Saint-Christophe. L'expédition partit de la Basse-Terre le 18 janvier 1G46. Duparquet conduisait lui-même les colons de la Martinique. L'entrée cn'eampagne fut d'abord couronnée par quelques succès. Duparquet, débarquant inopinément dans un lieu où il savait trouver les deux neveux de Poincy, Préval et Longvillers, les fit prisonniers. Thoisy manda ces premiers événements à ïïouèl, le priant de lui envoyer de Leumont et Sabouilly avec quelques
hommes de troupes. Houël, pensant qu'il n'y avait qu'à suivre des succès, conduisit lui-même le renfort qui lui était demandé. Mais dans l'intervalle les choses avaient bien changé : Poincy et les Anglais, réunis, avaient complètement battu les troupes de Thoisy; Duparquet était prisonnier. Houël rencontra Thoisy sur les côtes de l'île de Nièvres. Malgré le renfort qui lui était amené , Thoisy ne jugea pas prudent de tenter un nouveau débarquement ; le 3 février il revenait à la Basse-Terre avec les débris de son expédition.
Thoisy, autorisé à faire sa résidence à la Guadeloupe, avait annoncé son intention de s'y établir, du moins provisoirement jusqu'à ce qu'il pût entrer en possession de Saint-Christophe. Houël ne voulait pas dans la colonie , même à titre provisoire , une autre autorité que la sienne , un gouverneur général qui ne fût pas lui. Sa préoccupation première sera de s'en débarrasser. Mais les moyens dont il avait fait usage envers Aubert ne s'emploient qu'une fois; et puis ici au lieu d'un inférieur c'était un supérieur. 11 faudra donc suivre une autre marche, entrer dans une autre voie. Trois jours suffirent pour laisser apparaître, avec éclat, la jalousie de HouëFcontre son hôte. Ils étaient l'un et l'autre dans le même salon lorsque le juge Marivet se fit annoncer. 11 s'agissait d'une plainte contre des ouvriers appartenant à l'équipage d'un navire de guerre, commandé par le capitaine Bontemps , navire sur lequel Thoisy avait fait le voyage d'Europe à la Guadeloupe. Marivet, malavisé, s'adressa au gouverneur général. Aussitôt Houël entra en fureur, cria à son autorité méconnue , et le magistrat , l'ancien gouverneur, fut mis à la porte à coups de canne. Usant des mêmes procédés gouvernementaux que Mathurin Hédouin , on conçoit que Houël n'ait pas trouvé place au blâme sur les actes de son ancien maître d'hôtel. Thoisy, qui avait toutes les formes , les manières et l'urbanité du grand seigneur, dut être singulièrement impressionné de l'oubli des convenances et du procédé brutal du gouverneur de la colonie. Comme toujours, les propos, les rapports des partisans des deux chefs creusaient plus profondément la mésintelligence. Thoisy, lui, ayant
— Si —
besoin de l'appui de Houël pour vaincre la résistance de Points comprenant la nécessité de vivre en paix , écartait avec soin tout ce qui pouvait entretenir on faire naître la mauvaise humeur de ce gouverneur. H avait même défendu à ses gens, sous la menace de punitions , de prononcer contre lui aucune parole. Aussi Houël n'avait contre le gouverneur général qu'un grief non articulé, sa présence dans l'île.
Tout à coup le rusé Houcl feignit de s'adoucir, de manifester des dispositions à un rapprochement. Son but était d'amener le gouverneur général à publier ia déclaration du roi sur l'établissement d'un conseil souverain à la Guadeloupe. Par l'intermédiaire de de Leumont et de Sabouilly , les deux chefs se virent, dînèrent ensemble à bord du navire du capitaine Bontemps. Houël fut prodigue en protostations. Thoisy crut qu'il n'avait existé entre eux qu'un malentendu. Croyant le bon accord à l'abri, désormais, de toute atteinte, il pensa sceller la paix a toujours en déférant aux vœux de Houël : il lui promit la publication de la déclaration du roi. En effet, celte publication eut lieu le 19 avril. Houël avait ce qu'il voulait, une arme de plus contre le gouverneur général.
Présidé par le gouverneur, le conseil souverain devait être composé de gradués au nombre voulu par les ordonnances, ou, à défaut Je gradués, par huit officiers ou principaux habitant.. H s'assemblait au moins une fois chaque mois et rendait la justice sans frais. Dès le 23, Houcl en nommait les membres. C'étaient : de Leumont, intendant; Sabouilly, major-général des îles; Laramée, capitaine; Du Mé, capitaine; de la Bazilière, capitaine; Trézel, habitant; Dcsmiers, habitant; Dupuy, habitant; Chevrolliers était fait procureur du roi et Dupont greffier.
Le conseil souverain rendit son premier arrêt le 7 mai et il eut pour objet d'appuyer Houël dans ses tracasseries contre le gouverneur général. On se rappelle que les deux neveux de Poincy, Préval et Longvillicrs, avaient été faits prisonniers lors de l'expédition contre Saint-Christophe. Thoisy avait ordonné une information sur la résistance par eux apportée
aux ordres du roi, et en avait chargé le lieutenant du grandprévôt, Boisfayc. Cette instruction se poursuivait avec les formes lentes de la justice d'alors. Comme nous l'avons laissé entrevoir, la réconciliation de Houèl avait été loin d'être sincère. Puisqu'il y avait un gouverneur général , il voulait qu'il fût loin. Par cette raison seule, il aimait mieux Poincy que Thoisy. Il se décida donc à soutenir le gouverneur général résidant à Saint-Christophe, contre le gouverneur général résidant à la Guadeloupe. Voulant faire sa cour à Poincy, nouer avec lui des relations, il se lit présenter une requête tendant à l'annulation de la procédure qu'instruisait Boisfaye contre Préval et Longvilliers. Cette annulation était fondée sur ce que la commission du prévôt n'avait pas été enregistrée au conseil souverain. Lorsque Boisfaye, installé dans ses fonctions, avait reçu la mission d'informer sur la rébellion des deux prisonniers, le conseil souverain n'existait point : dès lors c'était tout simple que sa commission n'y fût pas enregistrée. Cependant les juges de Houèl n'accueillirent pas moins l'exception : ris rendirent un arrêt d'annulation.
A cette étrange décision, si éloignée de la foi jurée h bord du navire du capitaine Bon temps, Thoisy comprit de quel usage serait le conseil souverain entre les mains de Houèl : sentant toutefois la nécessité de conserver de bonnes relations avec le gouverneur de la colonie, il fit faire près de lui toutes les démarches possibles pour l'amener, par un biais quelconque, à revenir sur cette décision. Mais le parti de Houèl était pris; il répondit à l'un des envoyés du gouverneur général qu'il s'accommoderait avec Poincy, avec qui que ce soit, même avec te diable, plutôt quavec Thoisy.
Les voies amiables étant épuisées, le gouverneur général prit un arrêté par lequel il déclarait l'arrêt du conseil souverain attentatoire à l'autorité royale, et faisait défense audit conseil de troubler le prévôt dans l'exercice de ses fonctions, sous peine d'user contre lui de tous ses pouvoirs. Et, prévoyant que cette menace n'arrêterait ni Houèl ni son conseil, afin d'opposer des arrêts à des arrêts, il institua un conseil de guerre.
La colonie fut alors divisée en deux camps , dans l'un les partisans de Houël , dans l'autre les partisans de Thoisy. Le gouverneur général résidait à la Basse-Terre et le gouverneur particulier à la Capesterre. Chacun avait ses soldats et sa justice. Dans la crainte d'une surprise, Thoisy avait fait établir des fortifications autour de sa demeure. Au point où étaient arrivées les choses on ne pouvait manquer, d'un moment à l'autre, d'en venir aux mains. En effet, peu de temps après, les partisans de Houël, excités par lui en dessous, prirent les armes. Réunis à la Capesterre sur l'habitation Du Mé , capitaine d'une compagnie et l'un des juges du conseil souverain, ils délibéraient sur la manière d'entrer en campagne; ils se demandaient s'il ne fallait pas marcher à l'instant même contre le gouverneur général, l'attaquer dans sa maison , se saisir de sa personne et l'embarquer ! lorsque le père Dutertre, comptant sur l'influence de sa parole pour calmer les esprits et empêcher la guerre civile prête à éclater, se rendit sur le lieu de la réunion. 11 prêcha les révoltés sur les horreurs de la guerre et mis sous leurs yeux les raisons qu'il croyait les meilleures sur les douceurs de la paix et les heureux résultats de la concorde; mais, l'arrêtant au milieu d'une période, Du Mé lui dit : « Père, allez dire voire bréviaire. » Dutertre n'était pas d'humeur à recevoir un conseil, il voulait au contraire faire adopter le sien. Il continua ses exhortations, malgré les invitations réitérées d'avoir à se retirer. L'un des conjurés, impatienté, le prit un peu brutalement et le mit à la porte. L'auteur de l'histoire générale des Antilles, qui ne s'attendait pas à un tel argument, perdit l'équilibre et tomba dans un bourbier. 11 se releva la soutane salie, en désordre. Cependant il ne se rebuta point; conservant encore l'espérance de faire abandonner aux révoltés leur entreprise, et afin de ne plus courir le risque d'une nouvelle chute, se cramponnant aux barreaux d'une fenêtre, il recommença à haranguer les conjurés sur leurs mauvais desseins, sans prendre garde que son attitude à la fenêtre et le désordre de sa toilette allaient nuire à son éloquence.
11 existe aux colonies une4 s<) te de limaçon de mer appelé
la m bis. Sa coquille a ordinairement la grosseur et un peu la forme de la tète d'un bélier. Avec cette coquille , percée à la tète, on produit un son grave, mais dont le volume est si considérable, qu'il se fait entendre à plus d'une lieue'. Pendant longtemps on n'eut pas d'autre moyen sur les habitations pour marquer les heures de la cessation et de la reprise des travaux. On s'en sert encore pour annoncer l'incendie et appeler du secours. Cela s'appelle corner. Pour vaincre la ténacité du prédicateur, l'un des conjurés appela deux esclaves, remit a chacun un lambis, leur ordonna de se placer l'un à droite, l'autre à gauche, et de corner aux oreilles de l'orateur. La voix de quatre Mirabeaux n'aurait pas couvert la voix des lambis. Il n'y avait qu'une chose à faire, c'était d'abandonner la place, et c'est à quoi le père Du tertre se résolut.
Quelques jours après la révolte parvint à son apogée. Les partisans de Houèl étaient déjà rendus dans les environs de la Basse-Terre, et prêts à faire le siège de la demeure du gouverneur général , lorsque Houèl , voulant laisser supposer qu'il y était étranger, fit venir le père Dutertre et le pria d'agir sur les révoltés pour leur faire déposer les armes. « Merci, répon- « dit le père; si vos gens m'ont traité comme ils l'ont fait, t lorsqu'ils n'avaient que de l'eau à boire, que ne me feraient- « ils pas à présent qu'ils ont du vin de Madère a discrétion ! » Parlant ainsi, le père Dutertre faisait allusion à une cargaison de vin de Madère récemment débarquée et dont les révoltés s'étaient emparés.
Thoisy, assiégé dans sa maison, fut obligé de faire une sortie contre les assiégeants. Cependant cette première révolte se calma. Mais les troubles renaissant des troubles, le gouverneur général pensa a quitter la colonie. Craignant pour sa vie dans une prise d'armes annoncée pour le premier de l'an , il s'embarqua dans la nuit sur un navire portugais et mit à la voile de grand matin le 1er janvier 4647. Accompagné de Boisfaye, il se rendit à la Martinique où tous deux furent livrés à Poincy, qui les renvoya en France. Houël envoya un exprès à Poincy pour le complimenter.
Le gouverneur général parti, tous ceux qui avaient été ses partisans, ou même en étaient soupçonnés, furent en butte, sous le nom de Patrocles, à une effroyable persécution. D'Orange et La Ramée furent bannis , Dupont exilé, La Bazilière pendu; d'autres, avec confiscation des biens, furent condamnés à servir la compagnie à l'égal des engagés. Tous ces troubles, cette guerre civile, cette persécution, avaient tari les sources du commerce et fait abandonner la culture. La plupart des habitations étaient en friche.
Cette époque était, en France, le temps de la minorité de Louis XIV, des guerres étrangères mêlées aux troubles de la fronde : il en résulta que cette grande affaire des colonies passa inaperçue. Cette rébellion contre l'autorité du roi se termina par un procès d'argent. Poincy resta en place. Il fut seulement condamné à payer à Thoisy la somme de quatre-vingt-dix mille livres. Houél, poursuivi, transigea pour soixante et un mille sept cent quinze livres de tabac.