‹ Histoire de la GuadeloupeChapitre 8 sur 40 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Colonisation des iles de Marie-Galante, des Saintes, de la Désirade, de Saint-Martin et de Saint-Barthélémy. — Le bandit Lefort. — La dame de Saint-André. — Lapierrière. — Guet-à-pens à la Martinique. — Traité avec les Hollandais. — Mme de Latour.

La Guadeloupe, la Martinique et Saint-Christophe colonisés, les gouverneurs de ces possessions pensèrent à s'étendre au dehors, à occuper les îles moins importantes qui avoisinent chacune de ces colonies. Dans ces efforts pour l'agrandissement du territoire français en Amérique, nous n'avons à parler que des îles qui sont encore ou ont été sous la dépendance de la Guadeloupe. Leur histoire n'ayant pas assez d'importance pour marcher parallèlement avec celle de la Guadeloupe, ne devant y revenir que par intervalle , dans ce que nous allons en dire nous devancerons les temps.

Marie-Galante, autant par la fertilité de son sol que par sa proximité de la Guadeloupe dont elle n'est séparée que par un canal de vingt kilomètres, avait toutd'ahord fixé l'attention. Au mois de mars 1645 , un sieur d'Aubigné avait fait avec la compagnie un traité pour la colonisation de cette île, mais ce contrat resta sans exécution. Un peu plus tard, les sieurs Camo et Lafontaine, chassés de Saint-Christophe par Poinçy, lors de sa rébellion, demandèrent d'aller s'établir à Marie-Galante, en récompense de ce qu'ils avaient souffert, de leur fortune perdue en défendant les intérêts de la compagnie. Ces considérai ions déterminèrent les directeurs à leur accorder leur demande et à passer avec eux un contrat à la date du S février 1647. Mais, faute des fonds nécessaires à un premier établissement, Camo et Lafon laine ne purent profiter de l'acte de concession.

C'était de ia Guadeloupe même que devait partir l'expédition qui piaulerait sur celte île le drapeau de la France.

En 1648, un nommé Lefort, toujours à la recherche des aventures, des émotions vives et fortes, ne trouvant bonne que la place qu'il n'occupait point, quitta la Martinique où il était établi et .vint à la Guadeloupe, suivi de quelques compagnons dont les goûts étaient aussi changeants, l'esprit aussi remuant que le sien. Cet espèce de flibustier sur terre n'avait aucun scrupule à suivre la voie quelle qu'elle fût qui conduisait au but. En l'année 1646, Duparquet, prisonnier à Saint- Christophe, et les rênes de l'administration de la Martinique confiées à un certain Lapierrièrc, les colons se soulèvent contre l'énormitédes droits delà compagnie, courent aux armes, et, comme pour reprendre ce que les commis avaient perçu en trop, pillent les magasins. Cependant, d'accord pour rompre complètement avec la compagnie, les révoltés étaient divisés sur le choix du gouverneur : les uns voulaient conserver Duparquet, les autres le repoussaient comme l'homme, l'émissaire de la compagnie.

A la tète des partisans de Duparquet, marchait la dame Saint- André. La position d'épouse de cette dame était originale. Aux yeux du monde elle n'avait qu'un mari, le sieur Saint-André , mais en réalité elle en avait deux, Duparquet l'ayant secrètement épousée le 21 novembre 1645. Ce n'est que plus tard que cette situation s'est régularisée. Les accommodements auxquels on eut recours sont môme assez curieux pour mériter d'être rapportés. Une loi de Justinien permettait à la femme de répudier son mari si, pendant deux ans, il n'avait pu consommer le mariage. Deux ans! L'empereur législateur ayant peut-être éprouvé que ce terme était un peu court, voulant donner au malheureux mari le temps de se recueillir, de se fortifier, changea sa loi , alongea le délai, lui accorda trois ans. Mais pour le débiteur insolvable deux ans comme trois sont tout un; en pareille affaire le terme n'y fait rien. Au dire de la dame Sainl- Amlré sosi époux n'avait pas su profiter des bénéfices de l'atlcrmoiemcût. Le recoud mari , gouverneur et seigneur, présenta

requête : les chirurgiens de l'époque fournirent un certificat constatant que le sieur Saint-André avait été quatre ans et plus sans consommer le mariage; les juges firent le reste. En 1655 la dame Saint-André n'était légalement que madame Duparquet.

Lapierrière, assez embarrassé pour apaiser l'effervescence, ramener le calrne, flottait incertain entre les deux partis des révoltés. Lefort, qui voit les incertitudes du gouverneur intérimaire, va trouver la dame Saint-André et lui soumet un plan de pacification dont il garantit le succès. La dame Saint-André, dont la lecture favorite était Machiavel , goûte et adopte le plan de Lefort. 11 était aussi simple qu'infaillible : il consistait à tuer, par artifices, tous les chefs de la révolte, même Lapierrière, s'il en était besoin.

Cependant les révoltés avaient fini par s'entendre. Ceux qui s'étaient montrés opposés à Duparquet consentaient à le recevoir comme gouverneur, mais sous la condition qu'à son arrivée il romprait entièrement avec la compagnie, déclarerait publiquement vouloir ne tenir ses pouvoirs que du roi. Sur cela tout le monde était d'accord. N'étant plus divisés , ne rencontrant aucune opposition, les révoltés avaient rédigé, le 5 août, les conditions d'après lesquelles ils consentaient à déposer les armes, conditions qui devaient être présentées à la signature de Lapierrière le lendemain. Ce chef, sans soldat, cherchait une solution qu'il ne rencontrait point. Lefort se rend près de lui et le somme d'avoir à faire cesser le trouble. — Je le voudrais bien , répond le gouverneur intérimaire, mais le moyen? — Le moyen? reprit le bandit, rien n'est plus facile. Demain les chefs des révoltés doivent venir vous soumettre un traité : feignez d'écouter leurs réclamations; discutez même, pour la forme, quelques-uns des articles du traité; mais passez par tout ce qu'ils voudront, signez tout. Leurs vœux accomplis, Ja paix laite, ils resteront sans défiance. Ensuite, eu forme de réjouissance <'t pour cimenter le traité, vous leur proposerez de boire ii In santé du roi sur la place publique, en présence du peuple. Pendant que ics verres seront levés, que les révoltés ne se douteront de rien, d'un coup de carabine nous casse

rez la tète de leur chef Beaufort. Ce sera le signal; je serai là Je me charge des autres.

Le Gouverneur intérimaire consentit à exécuter le plan de pacification conçu par Lefort et approuvé par la dame de Saint- André. Il fut couronné d'un plein succès. Pour enlever aux révoltés tout soupçon, Lapierrière leur avait remis un écrit signé de lui, dans lequel il promettait, sous sa foi de soldat r de maintenir et de garder les clauses du traité. Les révoltés réunis sur la place publique, sans défiance, se laissant aller à toute la joie du triomphe, Lapierrière donne le signal de la tuerie en brûlant la cervelle à Beaufort. A ce signal , Lefort et ses affidés se ruent sur les mutins. Dans ce premier moment, outre Beaufort, treize colons tombent morts. Les autres, saisis d'épouvante, cherchent par la fuite à se dérober aux coups des meurtriers. On les poursuit. On tue , en passant , tous les colons supposés gagnés au parti de Beaufort. Un vieillard , percé de coups, moitié mort, fut traîné jusqu'au rivage et jeté à la mer. Lapierrière, de sa propre main, égorgea un jeune homme de quinze ans, dans les bras de son père.

Les auteurs de ces crimes furent couverts par une amnistie ; déplorable antécédent d'un fait qui se renouvellera deux siècles plus tard !

L'année d'après, Lefort, à la tête d'une bande armée , forçait la maison des jésuites où s'était retiré le gouverneur général Thoisy, celui-là même qui l'avait amnistié, s'emparait de sa personne qu'il livrait aux hommes de Poincy.

Lefort, à la Guadeloupe, offrit ses services à Houël, qui le fit partir le 8 novembre 1648 avec cinquante hommes pour aller fonder un établissement à Marie-Galante. Mais les fonctions paisibles de chef d'une colonie agricole ne pouvaient convenir au caractère de Lefort. Peu de mois après, il déserta avec la plupart des compagnons, qui, de la Martinique, l'avaient suivi à la Guadeloupe. Retourné dans la première colonie, il passa à la Grenade, voulut en être le Gouverneur; là, il fut vaincu, arrêté et mis en prison , où il s'empoisonna ou fut empoisonné.

Après la désertion de Lefort, Houël continua d'entretenir

trente hommes à Ma rie- Galante. Dans la guerre contre les Caraïbes , qui ne tardera pas à se rallumer, nous ferons connaître le sort de cette garnison.

Vingt jours auparavant, le 18 octobre, Houël avait fait prendre possession des îlots des Saintes par trente colons, à la tète desquels il avait placé le sieur Du Mé. Mais la seule source qui fût dans l'un de ces îlots , venant à tarir par suite d'une forte sécheresse, ou peut-être encore par un déboisement inintelligent, la colonie fut obligée de revenir à la Guadeloupe. En 1652 Houël y fit passer de nouveaux colons , sous la conduite d'un sieur Hazier Dubuisson , qui s'y maintinrent.

On ne connaît pas bien l'époque du premier établissement fait à la Désirade. Cette petite île, située au vent de la Guadeloupe dont elle n'est séparée que par un canal d'environ huit kilomètres , avait été la première terre découverte par Christophe Colomb, lors de son second voyage, circonstance qui avait déterminé l'illustre navigateur à la nommer la Désirée, d'où, par corruption du mot espagnol Deseada nous avons fait, la Désirade. 11 est probable que cette île a été peuplée, soit par des trente-six mois qui n'avaient pu obtenir des concessions de terre à la Guadeloupe, soit par des individus appartenant à la religion réformée, qui étaient allés chercher, sur cette terre peu fréquentée, un abri pour leur croyance. Ce qui donne de la vraisemblance à cette dernière opinion , c'est qu'au commencement du XVIIIe siècle on comptait, à la Désirade, un assez grand nombre de colons appartenant à la religion réformée , lesquels étaient obligés d'abjurer.

Saint-Martin est à deux cent vingt- cinq kilomètres nordouest de la Guadeloupe. Cette île a soixante-douze kilomètres de circonférence : la profondeur de ses baies et les nombreux étangs salins renfermés dans son sein font qu'elle a moins de terres cultivables que sa surface pourrait d'abord le faire supposer. Elle était occupée par les Espagnols, nation qui avait de trop vastes possessions pour pouvoir s'occuper avec attention des petites. Saint-Martin ne lui occasionnant que de la dépense, elle prit la détermination de l'abandonner; mais, auparavant.

elle voulut disposer les ehoscs de façon qu'aucune autre nation ne pût profiter de l'établissement qu'elle y avait fondé. Dans ce but, elle fit partir de Porto-Rico une compagnie de démolisseurs. Le fort, la caserne, toutes les constructions furent abattus, renversés; la citerne fut percée et comblée. L'œuvre de destruction accomplie, les ravageurs se rembarquèrent.

Parmi les démolisseurs, étaient quelques étrangers à la solde des Espagnols, et nommément un certain Fichot, français d'origine, et trois autres de ses compatriotes. Ces quatre aventuriers, voyant les Espagnols disposés à abandonner l'île, forment le projet de l'occuper sous la protection de Poincy, gouverneur général des Antilles. Dans cette pensée, ils s'enfoncent dans la foret, se cachent et laissent embarquer les Espagnols. Ceux-ci partis, nos aventuriers reviennent sur le bord de la mer. Là, ils rencontrent un mulâtre qui , comme eux, dans la pensée de former un établissement était resté dans File. Tandis que ces cinq hommes se concertent sur le parti à prendre, ils aperçoivent, à une certaine distance, cinq autres individus. Ces deux petits groupes, après s'être observés un instant, se rapprochent, se joignent. Les nouveaux venus étaient des Hollandais. Comme les Français, ils avaient laissé partir les Espagnols et étaient restés dans File avec l'intention de l'habiter. Ces dix aventuriers s'étant communiqué mutuellement leur projet, arrêtent de prendre possession de la colonie au nom de leurs souverains respectifs et d'en instruire les chefs hollandais et français aux Antilles, celui-ci résidant à Saint-Christophe, et l'autre à Saint-Eustachc. N'ayant à leur disposition aucune embarcation, le difficile était de sortir de l'île. Mais Saint-Martin n'est séparé de Saint-Eustachc que par un canal étroit; les Hollandais s'offrirent pour le traverser sur un Pipris (1). Les Français acceptèrent avec empressement, sous la condition que,

(1) Sous ce nom on désigne aux îles un petit radeau, fait par l'assemblage de quelques pièces de bois liées ensemble par des liannes , ayant généralement plus de longueur que de largeur et dont les dimensions varient. On s'en sert encore pour aller à la pêche.

rendus à Saint-Eustache , ils enverraient à Saint-Chrisiophe instruire de la situation le représentant de la France.

L'accord fait, les Hollandais partirent et l'île resta, en attendant, à la garde de Fichot et de ses quatre compagnons. Les Hollandais traversèrent heureusement le canal ; arrivés à Saint- Eustache, ils oublièrent qu'ils avaient à envoyer à Saint-Christophe donner un avis au commandeur de Poincy. Le gouverneur hollandais, Abraham-Adrien Scn, fit partir immédiatement un détachement sous les ordres de Martin Thomas, qui prit possession de File.

Avec les Hollandais, Fichot ne voyant pas venir des Français, comprit que ceux-ci n'avaient pas été avertis. Il dépêcha aussitôt à Poincy un envoyé, lequel lui rendit compte et de l'abandon de l'île par les Espagnols et de tout ce qui s'était passé après leur départ. Ce gouverneur général fit partir pour Saint- Martin le sieur de Latour avec trente hommes. Martin Thomas, méconnaissant la convention faite entre ses compatriotes et les Français, ne voulut pas permettre à de Latour de descendre à terre. Cette petite expédition revenue à Saint-Christophe, l'amour-proprc de Poincy excité, il fit un armement de trois cents hommes à la tète desquels il mit son propre neveu , Longvilliers. A la vue de ces forces , Martin Thomas comprit que se refuser au partage de l'île c'était courir le risque de tout perdre, et il consentit à traiter. L'entrevue des deux chefs eut lieu sur un monticule. Là on fit un traité par lequel l'île fut partagée et des limites fixées à chacune des deux nations. Une grande saline, placée sur les confins du territoire assigné à l'une et à l'autre, resta en commun; il fut convenu que les Français comme les Hollandais auraient le droit d'y recueillir du sel. Ce traité, qui porte'la date du 23 mars 1648, a été, jusque de nos jours, religieusement observé. Le monticule où il fut passé prit et conserva le nom de Montagne-des- Accords .

De Latour , premier envoyé de Poincy , resta gouverneur de la partie française. Il avait épousé une dame connue à Saint- Christophe sous le nom de la baronne de Savigny. Mm' de Latour aimait son mari avec passion, avait eu pour lui le dévoù

ment le plus grand , le plus soutenu. Lors d'un voyage fait en Europe il avait été pris par les Barbaresques et réduit en esclavage. Dans cette circonstance la dame de Latour déploya une intelligence, un zèle, une activité que l'amour seul peut inspirer. Elle se rendit en France , sollicita , et eut le bonheur de voir ses démarches couronnées d'un plein succès : son mari lui fut rendu. Revenue avec lui à Saint-Christophe elle l'avait suivi à Saint-Martin. Tant d'amour, un dévoûment si noble et si pur étaient récompensés par le mépris et les outrages les plus sanglants. Le sieur de Latour, comme gouverneur, devait offrir l'exemple des bonnes mœurs et de la dignité de la conduite, prit une concubine; il trouva que ce n'était pas assez, il l'appela à partager sa couche en présence de sa femme. Blessée dans son amour, outragée dans sa dignité de femme et d'épouse, la dame de Latour se laissa aller à un sinistre projet ; elle médita de tuer son mari dans le lit même témoin de son mépris. Pour mettre son crime à exécution elle choisit une nuit où son mari, pris de vin, s'était endormi du sommeil de l'ivrogne. Prévoyant que le coup qu'elle porterait pouvait n'être pas mortel et ne voulant pas être saisie par les habits, elle s'était dépouillée de tous ses vêtements. Ses dispositions faites, armée d'une baïonnette, nouvelle Judith, elle entre dans la chambre, arrive près du lit. Là elle s'arrête, examine la partie qu'il faut atteindre. Il s'agit d'ôter la vie à une personne aimée; elle frappe, mais d'une main mal assurée : le coup porte à la gorge, et ne fait qu'une blessure légère. Au premier mouvement de son époux, la dame de Latour, éperdue , laisse tomber son arme et cherche à fuir. Réveillé , quoique blessé, le gouverneur se met à la poursuite de son meurtrier qu'il n'avait pas encore reconnu. Favorisée dans le premier instant par l'obscurité, la dame de Latour parvient à sortir de la chambre. Son mari la poursuit et la saisit, mais son corps nu glisse ; elle s'échappe. Poursuivie encore elle est prise par ses longs cheveux, terrassée et arrêtée. Par ordre de son mari on la charge de chaînes et un cachot la reçoit. Il compose de suite un tribunal qui la juge : elle est condamnée à mort !

On lui donna le conseil d'appeler de celte sentence; elle s'y refusa. Cette infortunée avait de la piété. Avant de paraître devant Dieu , elle voulait confesser ses fautes, recevoir l'absolution de ses péchés. Mais il ne se trouvait dans l'île aucun ecclésiastique. Elle se confessa à un chirurgien, sous la promesse de raconter ses actions au premier ministre qu'il rencontrerait. Cet acte de dévotion accompli , elle se montra calme et résignée. Elle marcha à la mort sans donner aucune marque de faiblesse. Le bourreau lui trancha la tête.

C'est aussi en 1648 que Poincy fit occuper Saint-Barthélémy. Après quelques vicissitudes, cette île resta sous la dépendance de la Guadeloupe jusqu'en 1784, époque à laquelle elle fut cédée à la Suède.

Les autres îles, la Désirade, Marie-Galante, les Saintes, la partie française de Saint-Martin ont suivi la bonne et la mauvaise fortune de la Guadeloupe; elles sont encore ses dépendances.

Page 1