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CHAPITRE V

L'Auinctie et la Prusse. Leur situation respective, leur action, leur dirlomatio. — Dangers de la guerre actuelle pour l'empire d'Autriche; ses germes de dissolution. Ce qu'il peut gagner et ce qu'il peut perdre dans \\i\e alliance active aiec i une ou l'autre des parties belligérantes. — Eloignement du gouvernement piussicn pour la France. — Union entre les deux peuples par le conuiiorce et la science — Les plénipntenlliiies de France et d'Angleterre agisseni à Vienne jjuur entraîner l'Autriche et la Prusse dans l'alliincc occidentale; l'empereur do Kussie y envoie un de ses aide» de camp. Mission de M. le comte Orlolf. Entrevues du comte avec l'empereur d'Aulriche. Départ — Aspirations du \ieux parti prussien. Discussion dans les chambres. M. de Manipuir.-1. — Convention du 9 a>ril ent'C les quatre pui-sances occidentales. Insuffisance de ce..iu convention. Traité secret entre l'Autriche et la Prusse. — La ^ucdo et le yianeinark Leur neutralité. — Peut-il et doit-il y avoir ries neuties? — Armements de l'Autriche. — Position lu'uvcllo prise par l'Allemagne.

Du jour oîj l'imminence de la guerre ne laissa plus de doute, el bien avant la déclaratiou ofliciellc du 27 mars, la France et l'Angle-

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terre durent se pri'occupcr de l'altitude que prendraient dans le ronllit pris d'tclaler deu\ ijraiides puissances que chacune des deux parties belli.'ciantes désirait attirer ii elle, en raison des forces dont elles disposent et de l'action qu'elles peuvent exercer sur l'issue de la lutte. Ces deux puissances étaient l'Autriche et la Prusse. Les deux cabinets de Vienne et de Berlin se disputent ostensiblement la direction de la politique allemande ; ils luttent d'iiilluence, non pour rétablir l'iùiipire d'Allemagne, cadavre bien mort ([iii ne sortira plus de sa tombe, mais pour rallier autour d'eux et entrainer ii leur suite les petits États et les villes libres, les uns et les autres isolés, ne pouvant avoir d'action dans les affaires extérieures qu'à la condition de former un faisceau oii chacun d'eux apportera son contingent de forces. L'Autriche et la Prusse veulent créer, chacune à son profit, sous sa direction, sous son aile, une sorte d'unité dont elle sera le centre et le chef, l'une par la diète germanique, l'autre par le zoUvcrein. 'J'out en reconnaissant hautement les immenses avantages qui sont résultés pour rAllcmagne de l'union douanière, on peut constater aussi que l'exemple du zoUvercin a fait naître dans beaucoup d'esprits la pensée d'une république fédérative allemande. Quant ii la diète germanique, la ligne politique qu'elle a suivie et son organisation aristocratique ont amené en 1848 la formation du parlement national de Francfort.

Ces deux faits indiquent les tendances de l'Allemagne, marquent sa route dans l'avenir. Pour le présent, quel que soit le mal intérieur dont elles sont travaillées, l'Autriche et la Prusse, par leur position géographique , par les armées placées sous leurs ordres, n'en sont pas moins deux puissances dont la coopération aura une grande influence sur l'issue de la guerre d'Orient, et on comprend les efforts qu'on a dû faire pour les déterminer il prendre parti.

Dans les longues complications qui éclatèrent ii Constantinople dès le commencement de IS'jS , les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse ont joué un rôle fort actif; et peut-être pourr^it-ou s'étonner de trouver toujours ces deux puissances dans les conseils du sultan , et de ne les voir aujourd'hui ni dans les Dardanelles, ni sur le Danube, ni à Varna. Elles ont pris un rôle de médiatrices que leur force autorise sans doute, mais qui engage à plus de décision lorsqu'il devient évident que toute médiation est inutile.

L'intervention de l'Autriche a été constante, minutieuse, importune peut-être; quand ce n'est plus ii Constantinople, c'est à Vienne qu'elle transporte le débat, élevant des incidents qui renaissent tous les jours; elle intervient dans tous les projets, elle signe à tous les protocoles, et en résumé elle n'aboutit à rien, ne sauve rien; toutes les notes qu'elle a minutieusement discutées, habilement rédigées, afin de couvrir jiar la forme la dure réalité du fond, sont repoussées tantôt par la Russie comme trop vagues, tantôt par la Porte Ottomane comme trop favorables ii l'adversaire, et elles n'arrêtent ni la marche des troupes russes, ni les armements de la France et de l'Angleterre.

Malgré le langage assez explicite de l'empereur jNicolas à sir Hamilton-Seymnur sur l'accord existant entre sa politique et celle du cabinet de" Vienne, on ne peut douter du sincère désir de l'Autriche de ramener la bonne intelligence entre les puissances, d'empêcher un conflit dont elle apprécie trop sainement le danger pour ne pas le redouter.

Le gouvernement autrichien a peu de sympathie pour la France, qu'il rencontre depuis longtemps sur tous les champs de bataille, en Hollande, en Bavière, lui enlevant l'Espagne, lui disputant l'Italie; mais il y a quelque chose qui parle plus haut que les souvenirs pénibles, que les rancunes, c'est le péril d'une situation exceptionnelle, c'est l'intérêt. Et l'intérêt commande de maintenir le statu qu(j. La guerre qui commence imposera de lourds sacrifices h toutes les nations, mais il en est plusieurs qui sont spécialement menacées, et l'Autriche est de ce nombre; elle peut trop perdre à ce jeu sanglant des batailles pour se laisser entraîner inconsidérément à prendre parti.

L'empire d'Autriche si généreusement traité par le congrès de Vienne, en raison de sa longue lutte contre la France, des sacrifices qu'elle lui avait imposées, des pertes qu'il avait éprouvées, est, après la Russie, le plus vaste Etat de l'Europe. La possession de Trieste et des côtes de l'adriatique , si favorable ii son commerce intérieur, en a fait la route de la .Alédilerranée vers l'Allemagne et le ÎNord , a enlevé à la France une partie du transit, a permis ii l'Autriche de rivaliser avec Gènes et Marseille. Sous le rapport politique, le plus beau , le plus précieux des avantages de cette possession , c'est qu'elle lui a donné une marine militaire : condition essentielle de puissance pour toutes les nations.

Mais cette vaste monarchie porte en elle un germe toujours actif de dissolution, de démembrement; elle est un assemblage de parties hétérogènes, de populations réunies par la conquête, profondément séparées les unes des autres par le langage , les mœurs , les coutumes, les aspirations, les souvenirs, les vieilles lois sociales et le caractère, morceaux de marqueterie plus disparates encore que ceux dont est forme l'empire de Turquie, et le joug est, en réalité, le seul lien qui unisse ses peuples. 11 n'y a nul fanatisme, nulle haine religieuse

entre les populations catholiques et prolestantes de l'empire; il n'y a pas de grands feudataires essayant de se soustraire ii la domination centrale; les éléments de dissolution ne sont pas les mêmes qu'en Turquie, mais ils vont au même but. A la place de vassaux puissants aspirant ii la souveraineté, il y a des nations impatientes, comprimées, mais ne se courbant pas, non fondues dans l'unité autrichienne, obéissant à la force, ne croyant pas à la durée du jiouvoir qui les réunit en un faisceau, toujours prêtes ii courir aux armes, ii se détacher par l'insurreclion , et épiant constamment l'occasion qu'appellent leurs espérances. Au lieu d'ambitions particulières dont on vient ii bout en les arniaul les unes contre les autres, il y a des idées plus généreuses, non moins persistantes et plus vivaces.

L'Italie lombarde et vénitienne, tout imprégnée de soleil, d'amour, de joie, le Hongrois rude et dur, le Croate ii demi Grec, le Transylvanien arraché ii l'empire ottoman, le Gallicien-Polonais, le Bohême- Allemand ont-ils entre eux quelque ressemblance, peuvent-ils se croire sérieusement les fils d'une même patrie? L'Italie a un viceroi, la Bohême a un roi, la Hongrie a un roi, et bien que les couronnes soient réunies sur la tète de l'empereur d'Autriche, y a-t-il pour cela plus d'unité entre ces divers membres du même Elat? Quel lien les unit? Quel intérêt commun les guide ou les inspire? Une même pensée les anime, mais c'est une pensée de séparation, de dislocation; un même désir les pousse, celui de s'affranchir de la domination autrichienne, de se former en Etals indépendants. A la première secousse, l'empire de César peut crouler, se disloquer, s'évanouir, et César descendre à n'être plus que le grand-duc d'Autriche, environné de nations reconstituées.

Ce n'est pas la première fois que l'Autriche se trouve en face de la Russie envahissante, cl que, sollicitée par l'Europe de s'opposer aux einpiétements des czars, elle liésite et laisse faire.

Déjà, en 1787, la France s'efforçait d'einjiêchcr la prise de possession de Constantinople menacée par la Russie, et l'Autriche reculait devant les éventualités de la guerre, ("atherinc faisait ce voyage de Crimée dont il a été parlé plus haut, l'empereur d'Autriche .loseph 11 l'accompagnait incognito ; M. de Ségur, ambassadeur de France en Russie , rencontra le prince cl insista vivement auprès de lui sur les dangers dont l'ambition moscovite menaçait l'Europe. Il lui représenta les forces de la Russie croissant toujours à mesure que diminuaient celles de la Turquie.

(t Lorsque l'impéralriee le voudra, disait M. de Ségur à l'empereur, une partie de ses troupes pourra attaquer les places d'Oczakoff et d'Akermann, incapables de résister longtemps et qui seront facilement prises; en même temps une autre partie de son armée, embarquée sur sa flotte de Sébastopol, peut opérer une descente entre Varna et Constantinople, insulter ainsi la capitale de l'empire ottoman, et peut-être même s'en emparer, si la terreur saisissait l'esprit superstitieux des musulmans.

)) Les Turcs, au contraire, ne possédant plus la Crimée, devraient, avant de pouvoir attaquer les Russes, traverser la Bulgarie, la Bessarabie, la Bloldavie , la Valaehie, la >îouvelle-Servie, oii une armée disciplinée subsiste avec peine. D'ailleurs, cinquante mille Busses sufliraient pour les arrêter sur les bords du Bug ou du Dnieper. Je ne vois qu'un obstacle politique qui puisse faire hésiter rimpéralrice, et vous savez mieux que moi jusqu'à quel point elle peut redouter cet obstacle.

>> — Je vous entends fort bien, répliqua l'empereur; ma condescendance à l'époque de la conquête de la Crimée vous fait craindre que je ne seconde de nouvelles vues d'agrandissement. Vous vous trompez, cl je désire sincèrement conserver la paix. La possession de la Crimée par les Russes n'avait nul inconvénient pour moi ; son seul résultat était de rendre les Turcs plus pacifiques en leur ôlanl tout moyen de commencer une guerre offensive. D'ailleurs j'y trouvais d'immenses avantages; d'abord celui de mettre mes Etats à l'abri de toute attaque desTurespar la crainte que leur donneraient les troupes et les vaisseaux russes de la Crimée, prêts à les prendre à revers...

11 Voilà réellement ce qui m'a déterminé à faire céder à Catherine la Tauride par la Porte. Mais aujourd'hui tout est bien différent, je ne souffrirais point que les Russes s'établissent à Constantinople. Le voisinage des turbans sera toujours moins dangereux pour Vienne que celui des chapeaux, u

Depuis le jour oii l'empereur Joseph II tenait ce langage , l'Autriche a toutsoufferl, toutpcrmis; la Russie a pu jircudre la Bessarabie, les bords du Pruth, les bouches du Danube, sans que le c.ibinel de Vienne s'y opposât.

En 1S2U, il fut un moment question â'une alliance des puissances occidentales pour arrêter les Russes qui marchaient sur Constantinople; le refus de l'Autriche fit avorter cette combinaison, et le C octobre, quelques jours après la publication du traité d'Andrinople, qui fut le fruit de la campagne, on écrivait de Londres les li.jncs suivantes : " L'alli.cnce anglo-gallo-germanii|ue que les ministres » avaient enfantée pour effrayer l'empereur PSicolas , n'a pas eu le » succès qu'on en attendait. Le prince de .Metternich, à qui on avait u fait des ouvertures à ce sujet, a répondu que, dans les circouu stances actuelles, l'autrichc ne pouvait entreprendre une guerre

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» contre la Russie; qu'elle voudrait bien concourir avec l'Angleterre D à arrêter les progrès de cette puissance, mais qu'ayant demandé 1) l'opinion des membres du conseil, celui-ci avait été d'avis que, si » l'Autriche ne voulait pas perdre ses riches provinces d'Italie, il » fallait renoncer à toute hostilité contre la Russie. «

Eu effet, les populations profitant du conflit et des embarras qu'il eût créés pouvaient se soulever, aidées par l'or et les agents de la Russie. Toutefois , elles n'auraient été soutenues alors ni par l'Angleterre ni par la France, qui devenaient les alliées du gouvernement autrichien et qui n'auraient pas recommencé pour l'Italie ce qu'elles avaient fait pour la Grèce. Les paroles de M. de Melternidi furent acceptées à Londres comme un motil suffisant d'abstention; mais le diplomate autrichien n'avait pas dit toute sa pensée. Les dernières années des guerres contre la France avaient réduit les provinces autrichiennes à un état de profonde misère ; elles s'en relevaient, l'agriculture avait pris de grands développements, de nombreuses manufactures s'étaient créées, i\L de Metlernich ne voulait pas jouer à la fois et la prospérité d'un pays qui pouvait devenir de nouveau le champ de bataille des armées ennemies, et la possession de l'Italie, pour laquelle l'Autriche a lutté si longtemps.

La secousse de i848 a montré depuis à l'Autriche ce qu'elle doit attendre des peuples agglomérés qui composent son empire. Au bruit de la révolution de février, qui retentissait par toute l'Europe comme un signal d'affranehi<:semcnt , la Hongrie se soulevait et, sans parler d'une séparation de droit, demandait en réalité une séparation de fait en evigeant un uiinistère particulier, une administration entièrement distincte. Bientôt, les prétentions grandissant à mesure que le mouvement s'étendait, la diète de Presbourg réclamait la réunion immédiate de la Transylvanie au royaume de Hongrie, afin que cette province pût envoyer ses représentants au parlement hongrois, qui allait s'assembler à Pesth. Les souvenirs du passé se ravivaient, les Maggyars, sans briser le pacte qui les lie à l'empire, allaient se gouverner eux-mêmes; et si, en raison de la constitution sociale de la Hongrie, ce n'était pas là un grand progrès au point de vue de la liberté des peuples, le fait seul démontrait combien l'Autriche présente peu d'homogénéité.

Au nom d'une idée plus large, la Lombardie courait aux armes el repoussait de son territoire les garnisons autrichiennes, dont la présence constate bien la domination d'un peuple sur l'autre, mais non leur mélange, m:iis non la fusion de leurs aspirations, de leurs intérêts; ce n'était pas sur un point seulement que l'insurrection éclatait, le mouvement était général : c'était ii la fois Milan, Bergame, Brescia, Varèse, les bords du lac Majeur, qui s'affranchissaient du joug de l'Autriche.

Venise , après un combat et des manifestations trop imposantes pour laisser du doute sur l'issue d'une lutte nouvelle, amenait la garnison allemande h capituler, nommait un gouvernement provisoire, qui lui-même proclamait la république; la dislocation , la séparation s'opérait au nom du peuple vénitien sans qu'aucune ambition particulière exerçât de pression. Ce n'était pas une question de dynastie, mais une question de nationalité.

La Bohême, laGallicie s'agitaient, demandaient des lois nouvelles, réclamaient des libertés publiques en harmonie avec les progrès du temps.

La capitale elle-même, Vienne, sans renverser la maison d'Habsbourg, changeait la forme du gouvernement, répudiant l'absolutisme pour établir la liberté. Ainsi toutes les causes de dissolution qui minent l'empire autrichien apparaissaient ii la fois.

Ce jour n'eut pas de lendemain, la liberté resta dans son tombeau; la force, les combats, les fusillades, la potence étouffèrent les insurrections qui ne reposaient point partout sur des bases assez larges, mais n'éiimllrrent pas les désirs du peuple. Les exécutions politiques tuent le i).ilieiit, mais elles blessent au cœur les bourreaux. Les aspirations il riiulépendance nationale s'imprégneront d'idées libérales plus sages, plus vraies, plus justes que celles dont étaient animés les Maggyars et les seigneurs galliciens, et les tendances à la séparation reparaîtront plus vivaccs à la première occasion.

Le gouvernement autrichien connaît parfaitement sa situation, il la juge très-sainement, sans se faire illusion, cl, sollicité par les deux parties, il calcule de quel côté doivent le pousser ses intérêts bien entendus cl il pèse les chances que la lutte lui offre.

Alliée activement à la Russie, couvrant sa ligne du côté de l'Europe, remplaçant par ses propres troupes le centre de l'armée russe devenu dis|)onible ])our agir a l'aile droite sur la Baltique et à l'aile gauche sur le Danube, l'Autriche, en cas de victoire de la Hussie devenue maîtresse de Cnnslantinople , obtiendrait pour sa part dans la 'l'urquic d'I'^urope la Bosnie, qui aujourd'hui la liinilr; la Servie, qui prolongerait sa ligne de ])ossession sur le Danube ; l'A Ibanio, )ieutêtre, qui, avec l'illyrie. lui donnerait toute une rive de l'Ailri.iliqiu-.

Certes, il y a là de quoi tenter le cabinet autrichien, el si la Porte Ollomanc fût restée isolée dans sa lutte contre la Russie, l'Europe serait leut-èlrc en ce moment témoin de ce partage; mais l'alliance

de la France et de l'Angleterre en faveur des Turcs est venue changer la situation, faire naître des dangers. La France ayant à combattre l'Autriche, à la paralyser, à faire diversion, rallumerait d'un mot, d'une étincelle, dix volcans dont le feu couve toujours; l'Autriche courrait risque de perdre la Lombardie, la Vénétie, de se voir chasser des provinces illyricnncs, qui, naguère encore, appartenaient à la France. Or, en perdant l'illyrie et Trieste, l'Autriche, sans ports, sans marine, ne serait plus qu'une puissance de second ordre.

La participation de l'Angleterre dans la lutte exerce une immense influence sur les résolutions du cabinet de Vienne. La marine autrichienne, toute puissante qu'elle est, ne saurait tenir contre celle de l'Angleterre, qui l'écraserait parle nombre, et l'Autriche hésite à jouer le sort d'une marine qui depuis quarante ans lui a coûté des sommes immenses et des soins constants. La France peut être attaquée par terre, par le Rhin, par la IMeusc, par la Belgique, l'Angleterre n'a rien à perdre sur le continent, en cas de défaite, et l'Autriche, qui n'a pas de port sur la mer du Nord, ne peut pas songer à s'indemniser de ce côté. L'Angleterre n'est vulnérable aux coups de l'Autriche qu'au sud, à Malte et aux îles Ioniennes, mais cet enjeu ne vaut pas pour l'Autriche celui de Trieste et de l'illyrie.

D'un autre côlé, en admettant que la France et l'Angleterre pussent parvenir à persuader à l'Autriche qu'il y a danger pour elle à ne pas entrer dans l'alliance occidentale, comment cette puissance pourrait-elle se déclarer contre la Russie? Les grands intérêts commerciaux de l'Autriche sont sur le Danube, relié au Rhin par un canal; ils sont, à la sortie du Danube, dans la mer Noire, iner et fleuve constamment sillonnés par mie flotte marchande à vapeur d'une immense richesse et d'une activité qu'on ne soupçonne pas en Occident, ailleurs que dans les grands établissements de construction de France et d'Angleterre qui fournissent des bateaux à la compagnie danubienne.

La Russie est déjà maîtresse, par l'occupation de la Valachie, de la rive gauche du Danube; une partie de son armée est établie sur la rive droite, dont elle assiège les places. En admettant que les Turcs parviennent à la chasser de cette dernière position, à la forcer de repasser le fleuve; tant qu'elle restera campée sur la rive valaque, tant qu'elle occupera Bucharest, qu'elle investira Kalafat , elle peut arrêter la circulation des navires autrichiens. Campées dans le delta de la Sulina, dans la Dobrutscha , les troupes russes occupent les bouches du Danube, et peuvent couper toute communication. Bien qu'elles aient évacué les forts de la côte circassienne, qu'on appelle l'Abasie, elles enveloppent la mer Noire par la Géorgie, par Kaffa, par Sébastopol, par la mer Morte, par les embouchures du Bug et du Dniester, par Odessa, par la Bessarabie, le Danube et la Dobrutscha. La Russie régnait hier encore dans cette mer, et l'Autriche se demande qui y régnera demain.

Ainsi l'Autriche est inquiète pour ses possessions d'Italie, pour Trieste et l'illyrie, si elle prend parti contre la France et l'Angleterre; inquiète pour la liberté delà navigation du Danube, si elle se déclare contre la Russie; inquiète dans l'un et l'autre cas pour ses provinces intérieures, découpées, entamées par la Pologne russe, dans lesquelles il y a des ferments de division. Voilà le secret de sa politique de paix, de protocoles, d'atermoiements. Le gouvernement autrichien peut jeler dans le conflit une armée nombreuse, chacune des parties belligérantes attache un grand prix à son concours; mais, placé entre deux adversaires également menaçants, il refuse de se prononcer et s'efforce de faire accepter sa neutralité. Peut-être aussi rêvc-l-il pour l'Allemagne un rôle nouveau, que l'on trouvera indiqué plus loin.

La Prusse a suivi dans toute l'affaire <r()rient la ligne de conduite de l'Autriche, elle a manœuvré avec elle par sa chancellerie; comme elle, placée entre deux ennemis, elle s'abstient d'agir et entend garder sa neutralité.

Des liens intimes de famille unissent les deux maisons régnantes de Berlin et de Saint-Pétersbourg, mais ces liens deviennent impuissants entre les monarques lorsque parlent des intérêts bien ou mal entendus; l'histoire moderne, comme colle du passé, offre de nombreux exemples de l'incapacité des unions de famille à refréner l'ambition ou l'esprit de conquête.

L'organisation militaire de la Prusse, une des plus com])lètes de l'Europe; riiislriiclioii solide de son année, l'esprit guerrier de ses habitants, soigneusement entretenu, font de cette nation une grande puissance, bien qu'elle soit numériquement très au-dessous de la France et de l'Autriche.

Sa position géographique lui faisait une loi d'un grand développement militaire, si la guerre devait continuer à être l'état normal de rEuro])e ; car elle est ouverte, à ses deux extrémités, à la Russie, au delà de la Vistule; à la France, en deçà du Rhin, dont elle occupe la rive gauche, arrachée à la France par le congrès de Vienne; un de ses flancs est également menacé par l'Autriche, contre laquelle clic n'est ]>as défendue du côté de la Bohême.

L'entretien de l'esprit militaire en Prusse est un danger perpétuel

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ronr ses voisins, et pour elle-même une lourde cliatge. La Russie a î.ie.i compris qu'elle avait besoin de la Prusse comme alliée; en cas d'allaque des puissances occiilcnlalcs, la Prusse lui servait de rempart, de prcniiiMC lii;iic do défense. Si elle voulait ellc-mOme porter la ciierre en Occidciît, elle avait une roule ouverte à travers la Polomie prussienne et le Krandebourg. L'union est donc devenue plus intime, et la famille impériale de Uussie, dans ses fréquents voyages en Prusse, peut encore se croire dans ses domaines.

Durant les quarante ans dcp;ii\ qui viennent de s'écouler, la Prusse a pris un très-;;raiid développement sous le rapport manufacturier, industriel et scicnliftque. Forces de quitter la France par suite des perséculious qui accompagnèrent la fatale révocation de l'édit de Nantes, lesprotestants se réfugii;reut en Angleterre, en Prusse, dans Jes diverses parties de l'Allemagne, et y portèrent naturellement leurs industries. Partout bien accueillis, ils furent spécialement protégés en Prusse, et y établirent des fabriques de soieries, de rubans, de' bas, de bonnets, etc. , qui devaient faire un jour ii la France une rude concurrence, comme pour la punir de l'intolérance qu'elle avait montrée. Crime au point de vue de la raison, la révocation et l'exil furent donc une faute au point de vue de la politique et du développement industriel. Comprimées dans leur essor par le morcellement de l'Allemagne, par les barrières et les droits de cbaque état, ces fabriques ont pris, depuis l'établissement du Zollverein, une grande importance, et leurs produits viennent faire concurrence jusque sur le marché français à ceux de Lyon, de .Saint-Etienne, d'Avignon, de Kimes et de Troycs. Ue nombreux rapports commerciaux se sont doue établis entre la France et la Prusse; les échanges entre l'Association allemande, dont la Prusse est l'àme, et la France, se montent annuellement à une somme totale d'environ cent quarante millions.

La science, de son côté, a tendu à unir les deux nations, des correspondances se sont échangées, cl les deux instituts de Paris et de Berlin ont souvent tr.availlé à la solution des mêmes problèmes, à la constatation des mêmes phénomènes, à la découverte des mêmes lois.

:\lais si le commerce, l'industrie et la science tendaient à unir les deux peuples, il n'en était pas de même de l'armée, ou du moins des officiers, impatients de leur inactivité, sentant peut-être tout le poids de leur inutilité, réchauffant les vieilles haines, rappelant les vieux griefs, cherchant dans le passé les motifs d'une guerre que le présent n'eût pas justifiée.

Les hommes de la révolution de juillet reprochaient au gouvernement l'oubli des principes qui l'avaient élevé, l'abandon des Alpes et du Rhin, et alors la vieille Prusse, ennemie des principes démocratiques, jetait l'injure et le sarcasme, rappelait ses luttes, sa victoire de \Vatcrloo, tournait les regards vers Paris; et le vieux roi, instruit à l'école du malheur, peu désireux de recommencer la guerre dont il .avait subi les chances fatales avant que l'incendie de Moscou et l'intempérie du climat eussent changé la victoire en déroute, avait beaucoup de peine à contenir leur ardeur. Mais quand le vieux roi mourut, ces mêmes officiers n'eurent pas la pudeur de cacher leur joie : il leur semblait que le moment était venu, et ils ne parlaient que de monter a cheval et de marcher sur Paris.

Le mouvement révolutionnaire de 1818 ne fut pas moins vif en Prusse que dans tout le reste de l'Allemague. Un des principaux griefs du peuple prussien était le défaut d'égalité entre les citoyens appelés à faire partie de l'armée, dont les familles nobles occupent seules les hauts emplois dont le peuple est exclu. Parmi les réformes demandées, puis imposées au roi de Prusse, celle-ci fut une des principales. Les événements de cette époque, tout en détournant alors les réactionnaires prussiens d'une guerre contre la France, n'ont pas amoindri leur haine; mais il est permis de penser que la majorité de la nation ne partage pas ce sentiment.

Des deux côtés, dès que la guerre parut immédiate, on pressait la Prusse et l'Autriche île prendre parti. Une réunion de représentants des deux puissances allemandes et des deux puissances occidentales se tenait ii Vienne, au ministère des affaires étrangères; le but apparent était le rétablissement de la paix entre la Russie et la Turquie. Les plénipotentiaires étaient M.M. Buol-Schauenslein pour l'Autriche, Arnim pour la Prusse, de Bourqueney pour la France, Westmoreland pour la Grande-Bretagne. Bien qu'ils prissent part à la rédaction de toutes les notes imaginées par le ministre autrichien, et dont les gouvernements de France et d'Angleterre n'espéraient rien, le but réel île SIM. de liourqueney cl VVeslmoreland était d'amener les deux cabinets de Vienne et de Berlin à se prononcer pour l'alliance occidentale, et h donner à la guerre une coopération active.

Le gouvernement russe, non qu'il craignit l'influence des deux plénipotentiaires, et qu'il voulût la contre-balanccr, mais pour traiter directement avec l'empereur d'Autriche sans avoir à subir les lenteurs diplomatiques, donna une mission spéciale à M. le comte OrlolT, aide camp de l'empereur de Russie, et l'envoya à Vienne. SI. OrlofT est un homme aux manières ouvertes, aux formes d'une exquise politesse, qui, acceptant complètement la politique du czar, appartient au parti exalté de la guerre ; nul n'était plus propre à remplir la mission qui lui fut confiée.

La conférence devienne, qui jouait un rôle complclemcnt inutile et se berçait d'es])érances illusoires, avait depuis deux mois rédigé deux noiiveauv jirotocolcs en date des ,S décembre 18.'>.3 et 13 janvier ISS4, l()rs(|Me M. OilolT arriva à Vienne le vx janvier. On le disait poneur de la réponse de l'empereur à la dernière note de la conférence, réponse qui contenant un refus absolu impliquait nécessairement la guerre. Telle n'était pas la mission de M. Orlolï; la réponse de l'empereur IN'ieolas .1 la note du 1 3 janvier devait suivre le cours ordinaire des choses diplomaliques et arriver par le canal de l'ambassadeur de Russie, M. Ci^ .Meyendoriï, et rien dans celte réponse parfaitement prévue, dont le sens n'étonnerait personne, ne nécessitait la présence d'un envoyé extraordinaire.

Les résolutions de l'empereur Kicolas étaient dès le principe nettement arrêtées; la lutte s'était conliuuée sur le Danube autant que l'hiver l'avait permis, et les préparatifs de la nouvelle campagne se faisaient sur une large échelle. Une opération décisive allait être tentée dès le début; les corps disséminés en Moldavie, en Valachie et en Bessarabie, commençaient ii se rapprocher, à se concentrer pour effectuer le passage du Danube. La France et l'Angleterre ne s'étaient pas encore prononcées d'une manière pi'éeise, mais l'époque de l'ouverture du parlement anglais approchait, le langage de la reine engagerait l'avenir, l'hostilité de la Fauce el de l'Angleterre, voilée jusque-là sous des prétextes assez peu spécieux, se manifesterait, et il était indispensable que la Russie et l'Autriche s'entendissent sur la réalisation d'éventualités prévues depuis longtemps. Employer l'intermédiaire de l'ambassadeur était trop long; 1 envoi des instructions, la remise des notes, l'attente des réponses, l'expédition des dépêches auraient pris un temps considérable, el le moment pressait; l'empereur INicolas prêtera envoyer le comte Orloff, qui, muni des instruetions de son souverain, dont il partageait la pensée, pouvait répondre immédiatement aux objections, aplanir les difficultés. Le czar connaissait trop bien la situation de l'Aulriche eu Italie, en Hongrie et en Gallicie, pour lui demander une alliance offensive et défensive contre la France et l'Angleterre ; mais il voulait s'assurer qu'en faisant passer le Danube à ses troupes il ne rencontrerait pas d'obstacles de la part de l'Aulriche , et que celle-ci gardant la neutralité couvrirait ainsi le centre de la Russie, que l'on ne pourrait pas aller attaquer à travers les Etats autrichiens.

Arrivé à Vienne le 28 janvier, le comte Orloff eut une première entrevue avec l'empereur le 30 ; il le revit plusieurs fois, eut des conférences fréquentes avec M. Buol-Schauenslein, ministre des affaires étrangères , et ne quitta Vienne que le 8 février pour retourner en Russie par Varsovie. Cette mission préoccupa très-vivement l'Allemagne, la France et l'Angleterre; en effet, les destinées de l'Europe se discutaient à huis clos entre l'empereur d'Autriche, i\I. Orlolf el M. Buol-Schauenslein, et pendant que ces trois personnages agitaient les graves questions de neutralité, d'alliance peutêtre, on essayait de donner le change et de calmer les inquiétudes en répandant le bruit que la mission de l'envoyé russe se bornait ii apporter des contre-propositions de l'empereur de Russie en réponse à la dernière note de la conférence de A ienne.

On s'attendait à voir le comte Orloff se rendre à Berlin en quittant Vienne, plusieurs eorrcspondauces avaient même annoncé son arrivée auprès du roi de Prusse avant qu'il fût rendu ii Vienne. Ce voyage n'eut lieu ni avant ni après; mais M. de Budberg, ambassadeur de Russie en Prusse, rejoignit l'envoyé .a Vienne, y reçut les instructions du comte Orloff, cl revint à Berlin, où il les communiqua à M. de Manteul'fcl, président du conseil des ministres. En même temps, et pour corroborer l'action de M. de Budberg, le prince Trubeszki, aide de camp du général russe Paskiéxvitsch , qui allait être nommé au commandement général de l'armée du Danube, se rendait également à Berlin, oii il se mit immédiatement en rapport avec M. de Budberg et M. de Bcnkendorff, pléniiiotcnliaire militaire de Russie en Prusse. Le cabinet de Pélcrsbourg avait donc trois agents officiels en ce moment à Berlin, son ambassadeur, son plénipotentiaire et son envoyé extraordinaire. On donna au voyage de ce dernier le prétexte de communications h faire au cabinet prussien sur des mouvements de troupes ordonnés par la Russie en Pologne et sur les côtes . de la Baltique, mouvemenls que le prince Trubeeszki devait présenter comme une mesure destinée ii donner de la sécurité au pays, et ne pouvant inspirer aucune crainte à la Prusse. En réalité, le prince avait à Berlin une mission analogue ii celle du comte Orloff il Vienne. En même temps les conférences de M. de Biidherg avec M. de Manteuffel étaient présentées comme ayant pour but tantôt la discussion des dernières propositions de l'Autriche à l'empereur de Russie, tantôt la remise de la réponse de l'empereur à CCS propositions. L'opinion publique s'inquiélail de la lenteur que niellaient l'Autriche el la Prusse à se décider, à prendre un parti, à se prononcer entre les puissances, malgré les sollicitations de l'Angleterrc et de la France, et pour justifier cette lenteur on les représentait comme divisées sur la marche à suivre.

Il est très-vrai que le cabinet prussien était plus disposé que celui de Vienne il se jeter dans les hasards de la guerre et ii prendre parti

LA RUSSIE ET L'EUROPE

pour la Russie, mais il tic voulait pas se séparer de l'Autriclie. Dans celle union était sa force ; les Etats secondaires d'Allemagne, les villes libres, les uns et les autres, membres de la confédération germanique, se diviseraient sil'Autriclie et la Prusse se divisaient; delà naîtraient des complications redoutables; la Prusse ne pouvaitpas, au milieu de tous les germes de division qui existent en Allemagne, courir la cliance d'être victorieuse avec quelques Etats contre les autres, ou vaincue par ceux-ci armés contre les premiers. Dans les deux cas, en supposant même qu'aucune complication politique ne se produisît, elle perdait une partie de son influence, elle compromettait la prépondérance ([u'elle fonde avec tant de soins depuis vingt ans.

Les deux cabinets de Vienne et de Berlin restcrennt donc unis sur la ligne de eomhiite qu'ils devaient tenir entre la Russie d'un côté, la France et l'Angleterre de l'autre; ils se décidèrent à proclamer leur neutralité. Chacun jugera cet acte au point de vue des intérêts qu'il embrasse, le rôle de l'histoire est de juger les actes par leur résultat : or M. le comte Orlolï emporta de Vienne et MM. TrubeszUi et de Budberg acquirent à Berlin la certitude que le pass; ;;e du Oanubepar les Russes n'entraînerait pas une déclaration de guerre de l'Autriche et de la Prusse contre la Russie; et un mois après, le Danube était franchi.

Cependant cette neutralité de l'Autrielie et de la Prusse était mal accueillie : la France et l'Angleterre avaient le droit de s'en plaindre. A l'intérieur, ceux qui voient un danger pour l'Allemagne dans l'extension de la Russie auraient voulu une politique plus décidée ; les partis qui voient, au contraire, le triomphe de leur cause dans la prépondérance de la politique russe agissaient et cherchaient à entraîner les deux gouvernements vers une alliance avec le ezar. Leur action se manifestait surtout à Berlin, ou du moins, si elle n'y était pasplus vive qu'à Vienne, elle y était plus bruyante. Dans le courant du mois de mars quarante membres du parlement adressèrent au roi, au nom du parti conservateur, une pétition par laquelle ils le priaient de se déclarer en faveur de la Russie , offrant de mettre, à cette condition, leurs biens et leur vie au service du roi.

La France et l'Angleterre venaient de décider l'envoi d'une double flotte dans la Baltique , dont la Prusse possède une partie des côtes. L'ambassadeur anglais en Prusse avait eu de longues conférences avec M. dcManteuB'el à ce sujet; le consul d'Angleterre à Steltin, M. Campbell, était arrive à Berlin pour s'entendre avec le ministre sur les mesures à prendre dans le cas où la flotte anglaise relâcherait dans les ports prussiens , l'hésitation du cabinet devant ce fait de guerre, et en présence de l'altitude hautement prise par le parti conservateur, jetait l'inquiétude dans les esprits ; et les chambres, alors assemblées, crurent devoir demander au ministre des éclaircissements qui étaient devenus nécessaires. M. le comte Schxverin, président de la deuxième chambre , donna lecture d'interpellations signées d'un grand nombre de députés et demanda au cabinet de déclarer quelle ligne de conduite il entendait tenir dans la question d'Orient , l'invita à la confiance , assurant qu'une parole franche en présence des représentants légaux du pays pouvait donner au gouvernement la possibilité de s'assurer de l'approbation de la nation et de résister aux voix illégilimes qui cherchaient à se présenter comme les organes du pays.

La double question él;iit de la sorte nettement posée : que voulait faire le gouvernement relativement à la guerre? Marchait-il avec les amis de la Russie, ennemis des idées de progrès, ou s'alliait-il avec les amis, les soutiens des libertés publiques? Le parlement avait le droit d'attendre une réponse nette, précise, qui mît fin aux inquiétudes et déterminât dans quel camp se plaçait le cabinet prussien. ,M. de Manleuffel, conlinuant sa politique obscure, ajourna d'abord sa réponse et les explications qu'il devait donner; puis , deux jours après, il promit de faire bientôt des communications qui lui fourniraient l'occasion de donner connaissance à la chambre, en tout ce qui se prêterait à la publicité , de la direction suivie jusqu'à ce jour, et encore en ce moment inaintcntic sans modil'icalious, parle gouvernement.

n Je demande, ajoula-l-il , la permission de m'en référer à ces communications. Eu ce qui touche le point que l'interpellation a placé sur le premier plan, je dirai seulement aujourd'hui pour rassurer le pays que le gouvernement n'a changé en aucune manière son point de vue dans cette (piestion, et que les flottes que nous verrons sous peu de jours entrer dans la Baltique appartiennent à des Etats avec lesquels la Prusse vit en paix et en bonne inlelligencc. »

La réponse ne décidait rien et n'engageait pas l'avenir; il était diflicile de moins se compromettre, de répondre plus obscurément aux désirs du pays. Le jour des grandes communications arriva, et M. de Mantcuffel monta h la tribune. Au lieu d'explications, il venait demander l'autorisation de contracter un emprunt de trente millions de Ihalcrs pour faire face aux éventualités. Ouaiit à la question qui importait à la Prusse, à l'Europe, pas un mot. Tous les intérêts étaient compromis, tous attendaient une solution, on leur promettait la paix et la neutralité. La paix, sans aucun doute, était bien préfé-

rable aux cbances de la guerre; mais la paix n'était pas vraie jiui*qu'ellc imposait des armements et des emprunts, et la neutralité paraissait plus que douteuse à beaucoup d'esprits clairvoyants.

Une commission de vingt et un membres fut nommée pour faire un rapport sur l'emprunt. Le ministre des finances présenta aussi un projet de loi qui demandait une augmentation de ïS pour 0/0, à partir du I" juillet, sur l'impôt du revenu par classes et sur la mouture et l'abatage, afin de couvrir les intérêts et l'amortissement de l'emprunt.

Mais, s'il ne se prononçait pas, le gouvernement prussien organisait en effet ses forces, opérait des mouvements de troupes, couvrait ses frontières soit du côté de la France , soit du côté de la Pologne. Au 10 janvier précédent l'effectif de l'armée prussienne, d'après'le journal le Temps, feuille semi-oflicielle de Berlin, était de Gl 1,000 hommes et 1,584 canons.

Cette armée, peut-être un peu exagérée par le journal de Berlin, ne suffisait pas au ministère, puisqu'il venait demander le moyeu de l'accroître au besoin.

L'Autriche agissait dans le même sens. Ces deux puissances peuvent ensemble armer près d'un million d'hommes : en déduisant le nombre nécessaire au service de l'intérieur, des places, des forteresses, elles peuvent jeter au moins cinq cent mille hommes dans une guerre; et si l'incertitude où l'on était sur leurs dispositions n'apportait pas d'hésitation et de retard dans les préparatifs en Angleterre et en France, elle était du moins de nature à entretenir les inquiétudes, à paralyser le mouvement commercial frappé déjà par les premières hostilités.

La neutralité de la Prusse et de l'Autriche ainsi proclamée dans le parlement prussien, il restait à déterminer la forme dans laquelle on la déclarerait diplomatiquement à l'Europe. Les ambassadeurs et plénipotentiaires des diverses puissances agissaient en sens opposé ; enfin, .après de longs pourparlers, les représentants des quatre Etats réunis à Vienne signèrent la convention suivante :

Protocole d'une conférence tenue au ministère des affaires étrangères à Vienne h 9 avril 1864.

n Présents les représentants d'Autriche, de France, de Grande- Bretagne et de Prusse.

Ji Sur la demande des plénipotentiaires de France et de Grande- Bretagne, la conférence s'est réunie pour entendre la lecture des pièces qui établissent que l'invitation adressée au cabinet de Saiut- Pétcrsbourg d'évacuer les principautés inoldo-valaqucs dans un délai fixe étant restée sans réponse, l'état de guerre déjà déclaré entre la Russie et la Sublime Porte existe également de fait entre la Russie d'une part et la France et la Grande-Bretagne de l'autre.

» Ce changement opéré dans l'attitude de deux des jiuissances représentées dans la conférence de Vienne, en conséquence d'une démarche tentée directement par la France et l'Angleterre, et appuyée par l'Autriche et la Prusse, comme fondée en droit, a été jugé par les plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse comme impliquant la nécessité de constater de nouveau l'union des quatre gouvernemenls sur le terrain des principes posés dans les protocoles des 5 décembre 1853 et 13 janvier \?,[A.

» En conséquence, les soussignés ont, à ce moment solennel, déclaré que leurs gouvernements restent unis dans le double but do maintenir l'iutégrilé territoriale de l'empire ottoman, dont le fait de l'évacuation des principautés danuhicniies est et restera une des conditions essentielles, et de consolider, dans un intérêt si conforme aux sentiments du sultan et par tous les moyens compatibles avec son indépendance et sa souveraineté, les droits civils et religieux des chréiiens sujets de la Porte.

>> L'intégrité territoriale de l'empire ottoman est et demeure la condition sine qud non de toute transaction destinée à rétablir la paix entre les puissances belligérantes; et les gouvernements représentés par les soussignés s'engagent à rechercher en commun les garanties les plus propres à rattacher l'existence de cet ein])irc à l'équilibre général de l'Europe, comme ils se déclarent prêts à délibérer et à s'entendre sur l'emploi des moyens les plus convenables pour atteindre l'objet de leur concert.

)) Quelque événement qui se produise par suite de cet accord, fondé uniquement sur les inlértts généraux de l'Europe, cl dont le but ne peut être atteint que par le retour d'une paix solide et durable, les goiix'crnements représentés par les soussignés s'engagent réciproquement à n'entrer dans aucun arraii(;cinent définitif, avec la coiiriin]>ériale de Russie, ou avec toute autre puissance, qui serait conlrairc aux principes énoncés ci-dessus, sans en avoir préalablement délibéré en commun.

» Signé : Buol-Sciiauenstkin, BoutiQUENcy, Westmouci.and, Armm. •

En publiant le texte de la convention que l'on vient de lire, le

LA RUSSIE ET L'EUROPE

Moniteur l'accompagna du commentaire que voici; il servira à faire juijcr de la manière dont le gouvernement français appréciait cet acte diplomatique :

" Le protocole de la conférence qui s'est tenue, le 0 avril, à Vienne, entre les représentants de l'Autriclic, de la France, de la Grande- Bretagne et de la Prusse ayant été communiqué au parlement brilaniiiquc et reproduit par les journaux d'après une traduction, rien ne nous empêche plus aujourd'hui d'en faire connaître le texte officiel.

" Cet acte emprunte aux circonstances dans lesquelles il a été souscrit Une importance qui n'échappera à personne. Le lien qui s'était formé entre les quatre cours, dans le but de maintenir la paix menacée depuis un an par la Russie, loin de se briser au moment oii la France et l'Anglelcrrc ont jugé que leurs intérêts, non moins que leur dignité, les forçaient à renoncera des négociations captieuses, n'a fait que se fortifier.

» L'Autriche et la Prusse déclarent solennellement que la démarche accomplie auprès du cabinet de Saint-Pétersbourg par les puis-

la Russie et la Porte Ottomane existait cgalcmenl entre la Russie d'une part et la France et l'Angleterre de l'autre; mais cela était un fait notoire, puisqu'il y avait eu des actes de guerre dans la mer ÎVoire et une déclaration publique, officielle, en Angleterre et en France le 27 mars précédent. Le premier paragraphe était donc inutile. Le second, ne disant rien de nouveau, n'avait pas plus d'utilité.

Le troisième était encore complètement inutile; il stipulait : l'intégrité de l'empire ottoman et l'évacuation des principautés, cela avait été posé en principe et proclame dès le principe; la consolidation des droits civils et religieux des chrétiens sujets de la Porte, la France et l'Angleterre l'avaient déjà obtenue.

Le seul paragraphe important de cette convention est le quatrième, par lequel les quatre puissances s'engagent à rechercher les garanties les plus propres à rattacher l'existence de l'empire ottoman 'à l'équilibre général de l'Europe. Ces paroles sont obscures et prêtent aux interprétations : peut-être signifient-elles que les conditions actuelles d'existence de l'empire turc ne garantissent pas l'équilibre euro-

Sébastopol.

sances maritimes, pour le sommer de rétirer ses troupes de la Moldavie et de la ValacUie, était fondée en droit, et que l'évacuation de ces principautés demeure la condition indispensable du rétablissement de la paix.

» De l'aveu hautement proclamé des cabinets de \ ieiine et de Berlin, c'est pour une cause juste, c'est pour la défense des intérêts généraux de l'Europe, (]ue la iM-ancc et l'Angleterre se sont armées.

1) Les quatre cours doivent s'entendre sur les moyens de sauvegarder l'empire ottoman et d'entourer son existence de garanties efficaces : cela veut dire que l'Autriche et la Prusse comprennent, comme la France et l'Angleterre, la nécessité d'imposer ii la Russie des conditions qui la mettent, à l'avenir, dans l'impossibilité de trouble- le monde par un nouvel éclat de son ambition.

'-Les deux piùssanccs allemandes, en outre, se sont unies par une convention, comme l'ont fait les deux puissances maritimes : un seul acte, en cflct, eiit été difficilement applicable à des résolutions déjà prises et h des résolutions éventuelles; mais il suffit de faire remarquer que le traité de Berlin est postérieur au jirotocole de Vienne, dont voici le texte, pour établir qu'il tend au même but et repose sur les mêmes bases que le traité de Londres. »

Celte convention, que chacune des puissances signataires avait le droit de juger et d'expliquer à son point de vue, ne résolvait rien en réalité. Que déclaraient, en effet, les signataires? Que la guerre entre

péen, et qu'on en cherchera d'autres; en d'autres termes, qu'on se croira le droit de changer les relations du pouvoir central avec quelques-unes des provinces de l'empire; peut-être ont-elles été insérées sur l'insistance des plénipotentiaires anglais et fiançais, comme un avis à la Russie; mais pourquoi cette obscurité, quand il était si facile d'être clair et précis?

Que l'Auglctcrrc et la France, qui donnent à la Turquie un secours effectif en hommes, en argent, en vaisseaux, se croient le droit d'émettre des avis, de donner des conseils, de poser des conditions, cela se comprend; mais l'Autriche, mais la Prusse, quelles garanties ont-elles à rechercher du moment qu'elles restent neutres? La Russie victorieuse peut briser la Turquie, prendre Conslantinople ou garder les provinces danubiennes, qu'en résullera-t-il? lîicn. L'Autriche et la Prusse ne feront pas de transaction pour rétablir la paix, est-ce que la Russie leur en demandera? en aura-t-clle besoin? Cette convention, pour avoir une valeur quelconque, avait besoin d'une sanction; la seule réelle, la seule utile, qu'on pût lui donner, c'était rengagement pris par l'Autriche et la Prusse d'appuyer par les armes les efforts de la France et de l'Angleterre dans un but déterminé. II n'y a pas de convention possible entre deux puissances belligérantes et deux puissances qui s'abstiennent, parce qu'il n'y a pas égalité dans la situation.

Celte convention, dans la pensée des cabinets de Menne et de

Paris. — Tvpojrgpliic de J. nE=T, nit Poupée. 1.

LA RUSSIE ET L'EUROPE

Berlin, est pour eux une victoire, car, sans leur imposer à eux-mêmes les charges d'une guerre active, elle lie la France et l'Angleterre et les engage à ne rien faire, en cas de succès, de triomphe, sans en avoir délibéré avec les deux puissances non agissantes. En un mot, celte convenllon, qui ne lie en rien l'Autriche et la Prusse, est le prix de leur neutralité. Au point de vue des intérêts de ces deux puissances, c'est un acte habile de diplomatie.

Il restait à ces deux puissances à s'entendre entre elles sur la manière d'exécuter cette convention; ce fut là l'objet d'un traité particulier, qui est resté secret.

Au surplus, cette convention parut tellement insuffisante qu'en Angleterre et en Allemagne, oii il y a une presse libre, on ne cessa de démontrer dans tout le courant du mois de mai que la Prusse faisait des actes indiquant qu'elle suivait la politique russe. En effet, le roi de Prusse renvoyait ses ministres opposés à la Russie et les remplaçait par des partisans de cette puissance. Du moment que l'on ne regardait pas la Prusse comme liée par la convention du. 9 avril,

Baltique, ne peut plus descendre dans la Méditerranée, jeter des soldats sur les côtes de la Grèce et de l'Albanie et inquiéter les navires français et anglais qui transportent les troupes, les munitions, à Gallipoli et dans le Bosphore. L'exécution de cette idée enlève à la Russie la disposition de la moitié de ses forces maritimes, et ce résultat, fùt-il le seul, serait déjà considérable; mais un autre avantage en découlait immédiatement : en effet les flottes française et anglaise se trouvaient, après quelques jours de navigation, sur lés côtes russes , en face de villes importantes par leur commerce et leurs richesses, n'ayant pour se défendre que leurs fortifications insuDisanlcs et ne pouvant pas compter sur le secours de la flotte russe retenue par les glaces dans le golfe de Finlande, à l'entrée duquel il s'agissait d'arriver avant que la fonte et le départ des glaces lui eussent permis d'en sortir. Par celte promptitude d'exécution, l'Angleterre et la France prenaient une position maguilique et se mettaient en mesure de compenser l'occupation des principautés danubiennes par les troupes impériales. Sur la défensive dans les provinces lur-

qu'on la pressait de prendre un parti un mois et demi après la signature du protocole, c'est que la convention était ou paraissait illusoire à tous ceux qui désiraient voir les choses se dessiner nettement.

La France et l'Angleterre, tout en cherchant à rallier à elles l'Autriche et la Prusse, durent se préoccuper encore de l'atlitude que prendraient deux autres nations qui tirent leur importance non des forces dont elles dis|)Osent, mais de la position géographique qu'elles occupent sur la Baltique appelée à être un des champs de bataille de ictte guerre, la Suède et le Danemark.

Maitres des détroits par lesquels la Baltique communique à l'Océan, CCS deux peuples sont les gardiens de la route qui conduit les flottes russes du golfe de Finlande sur les côtes d'Europe et dans toutes les mers du monde, route que devaient prendre nécessairement les flottes anglaise et française pour porter la guerre sur le territoire russe, arriver à Cronstadt et tenter de faire une pointe sur Saintl'élcrsbourg.

Cette pensée d'aller attaquer l'ennemi aux portes de sa capitale est la plus heureuse, la plus hardie inspiration des conimencemcnls de cette guerre; cette opération divise les forces de l'ennemi, paralyse l'action de la flotte russe du nord, qui, retenue captive dans la 309-310

ques, les alliés prenaient l'offensive sur un point opposé; les chances devenaient meilleures.

Les plus graves intérêts commerciaux unissent le Danemark et la Suède à l'Angleterre et à la France, qui font avec eux de nombreux échanges, et dont les navires marchands, soumis à un droit de passage dans le détroit, cnirctiennent le trésor danois ; on comprend dès lors quelle importance ils doivent attacher à ne pas se brouiller avec ces deux puissances.

Mis en demeure de se prononcer, de prendre parti dans le conflit, la Suède et le Danemark ont proclamé leur neutralité ; et les deux parties, qui ont un égal intérêt à les entraîner à leur suite, à obtenir d'eux un concours actif, ont cependant admis cette abstention, qui peut voiler mais non faire disparaître les inquiétudes sérieuses des deux cabinets de Co])enhaguc et île Stockholm. L'Angleterre , la France et la Russie ne trouveront donc aucun obstacle dans le Sund ; le Danemark et la Suède verront passer les x'aisscaux et, si un combat se livre sur leurs eûtes , recueilleront les épaves. Telle est la portée de la position qu'ils ont prise.

Mais, qu'est-ce en effet que cette neutralité, qui la garantira, qui l'assurera contre les événements? La Suède et le Danemark ont armé pour faire respecter leur territoire et protéger leurs côtes ; mais du jour oii ces armements devraient servir, où Stockholm et Copenhague croiraient devoir repousser de leurs ports l'une des

LA RUSSIE ET L'EDROPE

fliiius, la nculraliti' n'existerait plus, et la fïiierrc sciait déclarée par le fait. ^)u'csl-cc, vraiment, que la iieiitialilé de la Suéde lor^que les Hottes russes débouchant du golfe de Finlande peuvent se jeter sur la capilalp et la réduire en cendres sans que les forces suédoises inférieures à celles des Russes suffisent pour les en cnipêthcr, et avant qu'aucune puissance ait eu le temps de venir ii son secours ?

Le Danemark n'est pas dans une situation meilleure et sa capitale peut être exposée aui coups de toutes les flottes, selon que les chances de la guerre tourneront pour l'un ou l'autre des peuples bclligér.ints. Rien n'empêcherait une flotte poursuivie par des forces supérieures de se jeter dans un port danois, de s'y défendre, de s'emparer même des batteries de la côte et d'en braquer les canons contre l'ennemi, en exposant la \ ille aux horreurs d'un bomba rdcment. Cela est contraire aux traités, au droit des gens; mais ce que fait aujourd'hui la Russie contre les Turcs doit apprendre comment ou respecte les Irailés quand on a intérêt à les violer et la force de le faire.

I.a Suède a de nombreux griefs contre la Russie, qui, longtemps en guerre avec elle, l'a succcssixcmenl dépouillée ; inférieure en étendue, en population, la Suède n'a pa suppléer au nombre que par le courage de ses soldats; en effet les armées suédoises ont montré toujours une grande énergie; mais cette puissance a dû subir les conséquences de sa position géographique. Placée sur la rive opposée de la Balti(|ne, enveloppée du côté de la terre par le territoire russe, menacée du côté de la mer par des flottes supérieures, sa belle province de Hnlande a été englobée dans l'empire russe, et la Suède a été expulsée de la rive orientale de la Ballic|ue.

Cette puissance ne pardonnera jamais a la Russie une dépussession qui l'a amoindrie et, en lui ôUint des côtes importantes, lui a enlevé une partie de son commerce, l'a isolée, la laissée presque sans relation avec le ]\ord-Est; mais, impuissante contre elle . incapable aujourd'hui d'une lutte qui puisse présenter quelque chance de succès, elle ne pourra s'allier à l'Europe contre la Russie qu'à la condition de voir l'Allemagne et toutes les côtes de la Baltique unies contre son euiiemie.

Le Uanemark est surpris par la guerre au milieu d'assez graves préoccupations; il sort à peine des embarras de la succession éventuelle duSchlesxvig-Ilolstein, oii tant de prétentions se sont manifestées, qu'il se jette dans les diflicultés que soulève toujours une atteinte portée a la constitution. C'est au milieu de discussions de ce genre que la déclaration de guerre entre la Russie et les puissances occidentales est venue le surprendre, l'cndant que le cabinet, d'accord avec la royauté, préparait des niodil'ications h la loi foiulamentalc du pays et voulait les opérer sans la participation du xvolksthing, les besoins de la situation allaient le forcer de recourir à ce même parlement, de lui demander le rappel d'anciens soldats, la levée de soldats nouveaux, et les subsides nécessaires à l'armement des forts et des côtes.

Cette situation n'est pas neuve, elle se reproduit dans tous les pays qui naissent à la vie constitutionnelle, oii la royauté compromet son existence en déniant ou en disputant aux citoyens une part de pouvoir, et semble les considérer comme inaptes a faire autre chose qu'à voter les impôts et les listes civiles : rôle qui ne convient plus à une époque où de profondes réformes politiques ont entamé partout les anciennes constitutions; dangereux retour qui veut appliquer dos éléments nouveaux, vigoureux, énergiques, à des formes caduques.

La Hollande, les villes libres , toute la confédération germanique suivront l'exemple de la Suède et du Danemark et garderont la neutralité, telles sont du moins les intentions uianifesléc, jusqu'ici. Voilà donc toute l'Europe du nord qui s'abstient et qui laisse a la France et à l'Angleterre le règlement d'une querelle dans laquelle cependant elle a de graves intérêts.

Lorsque le chef d'un Ltat jette se^ armées sur le territoire d'un autre peuple pour le conquérir ou le dépouiller d'une partie de ses provinces, les Etats qui entourent les deux lutteurs peuvent-ils être tranquilles spectateurs de la lutte et y demeurer étrangers ? Si la morale publique n'est qu'un vain nom quand il s'agit des querelles des souverains, s'il n'existe pas un ordre public universel disposant de forces suffisantes pour imposer à tous le respect de chacun, s'il n'y a pas un texte de loi, accomp^igné d'une sanction pénale, à appliquer à celui qui envoie des millions d'hommes à la mort pour satisfaire son ambition ou sa vanité, n'y a-l-il pas des intérêts nombreux, puissants, qui ont le droit d'intervenir par cela seul qu'ils seront froissés dans le trouble qui sera apporté à la tranquillité générale ?

Au point de vue purement puliti<|ue , des puissances de premier ordre, après avoir pris part à toutes les conférences, à toutes les discussions, à tous les projets d'arrangement, peuvent-elles s'abstenir avec dignité lurs<|ue la paix est compromise déAnitivement, lorsqu'elle est rompue? A quoi donc leur a servi de se poser en juges, d'examiner les pièces du procès, d'entendre les dires des parties, si elles ne veulent pas rendre un arrêt? 11 est à rcmanpier en effet que l'.Vulriehc et la Prusse n'ont point été choisies pour arbitres, mais se sont oCcrlcs; n'ont point été appelées, mais sont venues. Elles savent de ((ucl côté est la justice, le droit, de quel côté est l'ambition , est

le méiiris des traités; leur dignité leur fait une loi , sinon de prendre parti, du moins de pruclanier la conviction acquise dans I examen.

Six puissances en Europe sont ou paraissent plus immédiatement intéressées que les autres dans la guerre intentée par la Russie a la Porte Ottomane : l'Angleterre, la France, l'Autriche, la Prusse, la Suède et le Danemark. Les deux premières seules prennent le» armes, fout marcher leurs forces, s'interposent en faveur de la nation alt;iquée, s'avancent contre l'agresseur, pour l'empêcher de commettre un acte de spoliation.

S'il existait un droit public européen fondé sur la morale, la France et l'Angleterre feraient aujourd'hui un appel aux autres peuples et tous ensemble arrêteraient immédiatement les empiétements de la Russie. Ce droit n'existe pas, les deux puissances en sont réduites à invoquer les intérêts; ici les difficultés commencent ; toutes les puissances reconnaissent avoir intérêt au maintien de la paix ; deux d'entre elles , en raison de leur importance, interviennent diplomatiquement dans le but d'arranger le différend , mais refuseni d unir leurs forces à celles de l'Aiiglelerre et de la France ; elles consentent a être médiatrices, elles ne veulent pas agir autrement que par la diplomatie; cependant elles arment, elles augmentent leur elVeclif, elles font faire des mouvements à leurs troupes; l'Autriche envoie un corps d'observation près du théâtre de la guerre, la Prusse renforce les garnisons de ses frontières, la Suède et le Danemark ra|)pellent leurs soldats congédiés et réparent les fortifications qui défendent leurs côtes.

3Iais quelles garanties sont données à l'Angleterre et à la France que les troupes autrichiennes de Hongrie ne se joindront pas aux Russes campés sur le Danube, qu'elles ne traverseront pas ce fleuve sur le territoire autrichien , par conséquent sans combat, jiour attaquer les armées du sullan ou de ses alliés, sur la rive droite? Oui peut affirmer que les troupes autrichiennes qui occupent la Croatie ne se jetteront pas de ce côté sur le territoire ottoman ? Qui peut garantir que, l'Autriche faisant tout à coup cause commune avec la Russie, après avoir fait marcher tranquillement ses troupes sous prétexte de neutralité et de surveillance de ses frontières, la France ne trouverait pas devant elle un rempart de troupes prussiennes si elle voulait faire diversion sur le Rhin?

Quelle certitude a-t-on aujourd'hui que si la flotte anglo-française essayait de sortir de la Baltique après un échec contre la flotte russe, le Danemark et la Suède ne lui fermeraient pas le détroit du Sund , ne la forceraient pas de combattre encore, laissant ainsi la Russie maitresse de ses mouvements et du choix du lieu du combat ?

Si on examine que des liens de reconnaissance attachent l'Autriche à la Russie, que celle-ci plus forte que celle-là par la grandeur de son territoire, par ses armées, l'entoure encore sur une longue étendue de frontières, que le roi de Prusse est lié au czar par des liens de famille, que la flotte russe débouchant du golfe de Finlande peut venir s'embosser devant Stockholm et la bombarder, que la capitale danoise est de même exposée aux coups de la Russie, on reconnaîtra que la neutralité de l'Autriche et de la Prusse est douteuse, que celle de la Suède et du Danemark ne dépend point de ces puissances, mais de la victoire.

Leurs intérêts poussent la Suède et le Danemark vers l'alliance anglo-française, le danger peut les emporter vers la Russie.

11 n'y a donc pas de neutres en réalité, il y a des vues secrètes, des désirs .qui se taisent, attendant l'occasion de se dévoiler; il y a des faibles qui voudraient échapper au double danger dont ils sont menacés : il n'y a pas véritablenient des neutres, parce qu'il n'y a pas une seule puissance qui soit désintéressée dans la question.

Si les gouvernements étaient organisés pour remplir leur véritable destination, qui est l'administration des intérêts, le développement de l'industrie, la satisfaction des besoins moraux et matériels, la distribution de la justice, et non pour mettre des forces et des trésors au service de vues ambitieuses, de vanités priucièrcs, de désirs effrénés de domination absolue, une guerre comme celle que la Russie l'ait aujourd'hui serait coinplélenienl impossible; eu e'''et , toutes les puissances étant intéressées au maintien de la paix, leurs relations étant troublées par la nouvelle agression du czar contre la Turquie, toutes élèveraient la voix pour enjoindre aux Russes de respecter le repos de l'Europe, toutes les y contraindraient par la force, s'ils rcl'usaicnt d'écouter les conseils de la raison.

C'est qu'en réalité il ne saurait y avoir de neutres dans des querelles de ce genre : il ne doit y avoir aucune puissance qui ait le droit de rester indifférente quand la justice est violée.

On a vu la Prusse eoniplétcr les cadres de sou année; l'autrichc de son côté opérait d'assez grands mouvements de troupes : dès la fin de février, des corps se mettaient en marche, allaient se placer sur la Save, sur le D.uiube, dans le Bannat; bienlôt des troupes cantonnées en Transylvanie se rapprochaient de la Servie. A l'ouest et au sud-ouest le corps d'observation stationné sur la frontière du Tessin était renforcé, des troupes étaient concentrées dans le Vorarlberg, enfin les garnisons de la Lombardie et de la Véuétie étaicut

LA RUSSIE ET L'EUROPE

iiimineiil('es, sous prétexte qu'il y avait de l'agltatiou clans les provinces italiennes, que des émiyiés s'y étaient rendus, que M. Mazïini avait traverse la Fiance et préparait un mouvemsul destiné à éclater du jour oii i'Autriclic prendrait parti.

Sous l'empire de ces craintes, et sans aucun doute en vue d'une action dont le but se révélera plus tard, un sixième corps d'armée clait mis sur le pied de guerre à la fin de mars, et déjii il était question de nouvelles réquisitions de troupes pour la frontière sud-ouest. En effet, le i 5 mai suivant, l'empereur d'Autriche ordonnait une nouvelle concentration de troupes dans le nord-est et dans le scid-est de ses Eiats, c'est-à-dire, d'un côté, en f.ice de la Poloyiie; de l'autre, dans le Bannat. Les troupes du IN'ord, en même temps qu'elles couvraient la frontière qui fait face à la Pologne russe, pouvaient surveiller et réprimer au besoin les mouvements qui tenteraient de se produire parmi les Polonais, de quelque côté que vinssent l'inspiration et les encouragements à l'insurrection, de France ou de Russie. Les troupes du sud avaient la double mission de veiller sur la Hongrie et d'aliendre sur les frontières valaque, serbe et bosniaque les développements que les événements allaient prendre dans la campagne près de s'ouvrir.

L'empereur, en même temps qu'il faisait opérer ces mouvements, ordonnait une nouvelle levée de quatre-vingt-quinze mille bommes, devançant l'époque ordinaire où elle avait lieu régulièrement. Sans s'expliquer d'une manière complète sur ces armements, le cabinet annonçait vouloir donner à ses elTnrts pacifiques ultérieurs le poids nécessaire et l'énergie voulue, et d'un autre côté assurer à l'empire, en face d'événements qu'on ne saurait calculer d'avance, toute garantie pour sa propre sûreté et indépendance, de même qu'une solution des différends existants conforme à ses intérêts et à sa position comme puissance européenne.

Tel était le langage de la Gazelle officielle de Vienne du ifi mai, d'oii il résulte que l'Autriche entend passer du rôle de médiateur pacifique au rôle d'arbitre armé, qu'elle entend discuter les conditions de la paix après que le sort des combats aura prononcé, comme elle a discuté les moyens de la maintenir avant la déclaration de guerre.

Celte position, si elle était maintenue jusqu'au bout, serait le triomphe de la diplomatie autrichienne; en retenant la Prusse, en l'amenant à suivre sa ligne de conduite, en déterminant la confédération germani(|ue à s'unir h lui étroitement, le cabinet autrichien aurait montré une profondeur de vues, une habileté qui auraient déjoué les efforts des autres cabinets. Menaçant la -Russie sur une grande partie de sa froniière occidentale, la France et le Piémont ii travers la Suisse et par la Lombardie, la Turquie par la Servie, la Bosnie et le Monténégro, les armées aux prises par le Danube, dont elle tient le cours supérieur, par la route de Sophia à Andrinople, dont personne ne pourrait en ce moment lui disputer la tète, l'AUem.:gne pourrait devenir l'arbitre de rEuro|)c.

Mais, comme on l'a vu plus haut, l'Autriche, (lui est l'âme de cette confédération allemande, porte en elle des germes de dissolution qui peuvent, en la brisant, empêcher l'Allemagne déjouer le grand rôle auquel la Prusse et l'Autriche l'appelaient.

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