‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 9 sur 235 · MEMORANDUM · texte numérisé non relu

MEMORANDUM

ADRESSÉ PAR LE COUVERNEME.NT RUSSE A SES Af.ENTS A L'ÉtRANCER.

( Extrait du Journal de Saint-Pétersbourg du 3 mors. )

• Au moment oii la question d'Orient se compIi(|uc plus que jamais par l'entrée dans la mer ISoire des Hottes d'Angleterre et de France et par l'interruption de nos rapports diplomatiques avec l'un et l'autre gouverneiuent, il est naturel que chacune des parties principales, intéressées dans cette affaire, chercbe à écarter loin de soi le fardeau de responsabilité qui s'attache aux conséquences possibles de cette redoutable question. La conscience des cabinets s'inquiète et recule justement à l'idée d'une guerre générale, oii viendraient s'anéantir les prospérités d'une longue paix, et qui peut livrer à de nouveaux périls une société à peine remise des derniers bouleversements. Beaucoup d'efforts ont été faits et sont encore faits journellement pour imputer à la Russie la cause de la crise actuelle et pour faire peser sur elle le roprocbe des maux qui en peuvent sortir. Un coup d'ccil jeté en arrière sur le motif et les phases diverses de celte crise montrera que si elle a pris des proportions aussi alarmantes, ce n'est point à la Russie que le tort en appartient.

)> 11 est loin de notre pensée de vouloir jeter un doute sur les sentiments pacifiques des puissances qui viennent de prendre contre nous une attitude si voisine de l'hostilité. Elles ont certainement voulu la paix comme nous la voulons nous-même. Mais les préventions, les méfiances, l'appréciation peu équitable de nos vues politiques à l'égard de l'empire ottoman, qui ont fait dès le commencement le principe de leur conduite, devaient forcément les mener aux conséquences mêmes qui leur répugnaient. Leur position et la nôtre ont été faussées dès l'origine :

» 1° Par le point de vue sous lequel elles ont envisagé la question ;

» 2° Par les mesures qu'elles ont adoptées pour la résoudre.

)) Il suffira de quelques mots pour rappeler quelle a été la cause première de notre différend avec la Porte.

» Depuis longtemps tous les actes du gouvernement turc à notre égard, comme a celui de l'Eglise orientale en Turquie, étaient empreints d'un cachet évident d'hostilité. On connaît les sympathies et les rapports sjjirituels qu'une identité de culte et de race établit de temps immémorial entre la Russie et la majorité des sujets clirétiens du sultan. Il en résulte pour nous en Turquie une influence morale que nous ne chercherons pas à nier. C'est un fait que nous n'avons pas crée. Il est l'ouvrage du temps et des lieux. Indépendamment des traités, il tient à la force des choses. De la les défiances qu'il inspire au gouvernement turc. De la son désir d'affaiblir l'Eglise d'Orient par crainte des liens qui l'attachent à la Russie; ses efforts pour la tenir vis-à-vis des autres communautés chrétiennes dans un état d'infériorité, et pour favoriser a ses dépens les progrès de leur propagande. Il serait trop long d'énumérerici une à une toutes les preuves de ce système , tous les coups ouverts ou détournés que le gouvernement turc a portés, durant les dernières années, au rite que nous professons. Immixtion directe dans ses affaires intérieures, et violation de ses statuts, sous prétexte de réformes a accomplir dans 1 administration cléricale; irrégularités constantes dans l'élection des patriarches; germes de division semés à dessein dans les relations spirituelles de la race grecque avec la race slave; obstacles de tout genre apportes au développement des Eglises bulgare et bosniaque, a l'instruction du clergé indigène, i. l'éducation religieuse des populauons; interdiction ii cet effet de la langue nationale dans l'exercice du culte, prohibition ou lacération partielle des livres sacrés que le clergé gréco-slave fait venir de Russie pour son usage, cl qu'U ne

peut guère tirer d'ailleurs; en tel endroit, défense de rebâtir en pierre une église en bois qui s'écroule; en tel autre, église unique assignée aux Latins de préférence aux Grecs; mille faits, en un mot, qui, chacun pris à part, n'ont qu'une importance relative, mais qui, vus dans leur ensemble, nous démontrent depuis des années l'intention bien arrêtée du gouvernement turc de contribuer ii l'accroissement des autres cultes, pour diminuer, avec la puissance du nôtre, le nombre de ceux qu'il envisage comme les adhérents de la Russie.

» INousne parlons pas ici d'actes bien autrement criants encore que cette ])ersécution sourde, des massacres d'Alep, des cruautés, des profanations, des conversions forcées à l'islamisme en Albanie, en liulgarie, en Bosnie, en Herzégowine, au Monténégro. Ceux-là sont plus généralement connus.

" Ce sont tous ces faits vexatoires, objets de nos représentations constantes, qui, couronnés en dernier lieu par le préjudice fait aux Grecs des lieux saints, et enfin par l'infraction ouverte du firman destiné à rétablir l'équilibre entre eux et l'Eglise latine, par les procédés les ]ilus blessants jiour le cabinet impérial et pour l'empereur en particulier, motivèrent, on le sait, l'envoi du prince Menschikoff à Constantinople.

» On conçoit dès lors qu'un arrangement pur et simple de l'affaire des lieux saints, moyennant un nouveau firman aussi peu solide que le dernier, ne pouvait suffire à nos griefs; qu'il nous fallait pour l'avenir une garantie plus expresse, devant servir en outre de réparation au manque d'égards personnel dont l'empereur avait à se plaindre de la part du sultan.

» Ou a prétendu que, l'arrangement terminé, nous avions subitement et postérieurement mis en avant la demande de cette garantie comme une prétention toute nouvelle. Les premières notes présentées par le prince Menschikoff établissent, à n'en pas douter, que, dès le début de sa mission, les deux demandes ont été faites d'emblée et simultanément.

>i Quand le temps aura fait tomber le voile des soupçons et des idées préconçues qui dénaturent trop souvent les intentions de la Russie dans tout ce qui touche à la Turquie, on conviendra que le texte de cette garantie n'avait rien de nouveau, rien d'insolite, rien d'alarmant pour la sécurité du sultan. Elle se fondait sur les traités par lesquels le gouvernement turc nous a déjà promis de protéger dans ses Etats la religion et ses églises. S'engager à protéger une religion et SCS églises, et se réserver le droit d'altérer à volonté les privilèges et immunités qui servent de base à son existence, ne sontce pas deux choses contradictoires? Et de quelle valeur pratique pourrait être un engagement ainsi compris? En insistant pour le maintien des privilèges assurés au culte grec par une possession séculaire {alj antiquo), nous ne demandions donc autre chose que ce qu'implique de soi le traité de Kaïnardji, comme ceux qui l'ont confirmé, par conséquent rien de contraire à l'indépendance du sullan si ces traités n'y ont pas été jugés contraires. Pour les Grecs, nous n'exigions d'autres avantages nouveaux que la possession plus sûre de ceux qu'ils possèdent déjà; et pour nous en particulier, d'autres droits que celui qui nous a toujours appartenu d'exercer en leur faveur notre active sollicitude. En constatant que les Grecs avaient toujours joui et continueraient à jouir de leurs privilèges religieux, sous l'égide de leur souverain, le sultan, nous en avions suffisamment établi le caractère. Il n'y avait dans tout cela rien de si exorbitant. C'était la seule satisfaction que nous demandions eu échange du peu d'égards qui nous avait été témoigné.

« Au lieu d'envisager celte garantie sous son véritable point de vue, on en a grossi démesurément la portée et les conséquences. On y a cherché gratuitement l'arrière-pcnsée d'un protectorat politique, qui n'existe que dans l'imagination : à moins qu'on ne veuille absolument donner ce nom à l'influence que nous avons de tout temps exercée en . Turquie en faveur de nos coreligionnaires. Sans tenir compte de ses antécédents, de la position de l'empereur, de ses devoirs envers ses peuples et son culte, de la nature tout exceptionnelle d'un gouvernement musulman, auquel les lois et les mœurs de l'islamisme rendent difficile, sinon impossible, d'appliquer en toute rigueur les principes de droit jiublic reconnus entre les nations chrétiennes, on a fait de la souveraineté du sultan une théorie absolue, inflexible; et à celte pure abstraction on a déclaré contraire tout engagement que le sultan prendrait vis-à-vis d'un gouvernement étranger au sujet de la religion et des Eglises. C'était saper par la base le traité de Kaïnardji, qui renferme précisément un pareil engagement. C'était vouloir nous obliger à déchirer de nos propres mains toutes nos transactions antérieures, à faire l'abandon force de tout un ordre de choses consacré par le passé et ac((uis au prix du sang russe. Nous prévîmes dès lors que si l'on arrivait à vouloir absolument poser la question en ces termes, elle deviendrait tôt ou tard insoluble pacifiquement.

» Nous ne craignons point de le dire : si l'on avait voulu dès l'abord couper court à toute complication sérieuse au lieu d'écouter d'injustes défiances, au lieu de voir dans la dernière note proposée par le prince Menschikoff ce qui en réalité n'y était ])as, les hommes en crédit à Constantinople auraient dû employer leurs soins à la faire accepter au divan. Le litige était étouffé et ses conséquences ultérieures cusscul clé éparijuccs k l'Europe. 11 y a plus : après tous le»

I,A RUSSIE ET L'EUROPE

bruits e\af;rr('s qu'avait cnjjpuihcs la mission de notre ambassadeur, a])ros toutes les concessions de l'orme et de fond qu'il avait di^jà faites, ayant tour à tour réduit ses demandes d'une convention à un sened, de ce sened deux fois modifié à une simple note dépouillée de toute forme bilatérale, on eût facilement réussi à représenter cette note comme un résultat demeuré fort au-dessous de nos premières prétentions.

)) Mais sous l'empire de cette idée fixe que dans sa conduite envers la Turquie la Russie n'a d'autre but qu'un accroissement d'influence et de force matcricUe, que toutes ses pensées sont dirijjées vers la ruine de cet Etat, on a enflé outre mesure cette formule des immunités et privilèges dont elle demandait le maintien pour son culte. C'était peu d'avoir obtenu de nous la réduction de nos demandes à leur expression la plus simple. 11 a fallu qu'il n'en restât rien du tout, et qu'un éclatant échec fût porté à notre considération politique. Il était clair que la Russie ne pouvait rester sous ce coup, et la légation impériale a dû quitter Constantinople.

«C'est ici que s'ouvre une série de mesures qui n'ont cessé de mettre en opposition nos dispositions conciliantes avec le soin de notre dignité, de mesures qui, prises prématurément, en ont entraîné d'autres plus compromettantes encore, et nous ont placés dès l'abord en face des puissances sur une double pente, au pied de laquelle on devait finir par se rencontrer.

» Sur de simples présomptions, motivées par les bruits exagérés du moment, dès le début de la mission du prince Menscbikoff, sans savoir encore précisément en quoi consistaient nos demandes, mais voyant, disait-elle, dans l'attitude de la Russie, quel que fût son prétexte, une sérieuse atteinte portée à l'indépendance de l'empire ottoman, la France avait pris l'initiative. Elle avait envoyé toute seule son escadre dans le Levant, et ne s'était arrêtée à Salaminc qu'en suite de l'hésitation que montrait encore le gouvernement anglais.

» Mais, à la première nouvelle télégraphique du départ de notre ambassadeur, sans connaître encore le parti que nous prendrions, trois ou quatre semaines avant que nous l'eussions annoncé à Paris et à Londres, et encore comme une chose éventuelle, dépendante de la réponse incertaine que nous donnerait le divan, la France et l'Angleterre unies se portaient à une démonstration navale des plus graves. Elles envoyaient leurs deux escadres occuper la baie de Besika , à l'entrée des Dardanelles.

» On a objecté dans le temps un caractère de pression comminatoire que nous avions prêté à celte mesure. On a cherché à présenter la prise de position armée et combinée des deux grands Etats maritimes de l'Europe dans les eaux et ports de la Turquie comme le mouillage inoflensif de vaisseaux visitant des eaux et ports amis, ouverts librement à toutes les marines. L'événement a montré ce qu'il en était réellement de ce mouillage inolïensif.

» Les flottes entraient à Besika au moment oii la Porte délibérait encore sur le dernier ultimatum que nous lui avions posé. Il était naturel qu'elle s'y refusât, se voyant soutenue ainsi par l'appui matériel de l'Angleterre et de la France. D'un côté, l'apparition des deux escadres l'encourageait dans sa résistance contre nous ; de l'autre, elle blessait et engageait plus avant la dignité du gouvernement impérial. En amenant le rejet définitif de la note Menschikoff, elle est venue, comme cause aggravante, déterminer notre entrée dans les principautés. Fallait-il considérer cette mesure comme un cas de guerre, comme une violation flagrante de l'équilibre européen? Nous pensons qu'une politique prudente, pour ne point compliquer les choses, devait éviter de se prononcer d'avance dans un sens aussi absolu. En franchissant à regret le Pruth avec des forces peu considérables, nous avions clairement défini le caractère que nous voulions laisser à cette occupation toute temporaire. I\ous avions hautement désavoué toute vue de conquête permanente. Ce n'était pas une mesure de guerre, pouvant même entraîner une collision quelconque, puisque aucunes troupes turques ne se trouvaient sur le territoire occupé. Ce n'était qu'une mesure de contrainte, un moyen de négociation ultérieure, un gage qui pût nous permettre de nous prêter avec honneur à quelque nouvel arrangement. La mesure pouvait aflecter nos conventions locales avec la Porte; mais elle ne portait atteinte à aucuns traités européens. De nombreux précédents autorisaient d'ailleurs la distinction entre une simple mesure coercitive et un véritable acte de guerre. On se souvient que malgré l'expédition en Morée, malgré la bataille de Navarin même, l'Angleterre et la France n'ont pas cessé de se dire en paix avec la Turquie. Nous restions, certes, fort en dcçi» de pareils actes dans les voies de coercition que nous venions d'adopter. Quand la France, en pleine paix, s'emparait à main armée d'Ancône; quand, de concert avec l'Angleterre, pour imposer au roi des Pays-Bas une transaction qu'il refusait, elle entrait sur un territoire auquel ce monarque n'avait jias renoncé encore, bloquait ses ports et expulsait ses troupes de la ciUidclle d'Anvers; lorsque enfin dans une occasion récente l'Angleterre, aussi en pleine paix, bloquait le Pirée cl saisissait les navires grecs pour servir de gage matériel à quelques réclamations ])écuniaircs insignifiantes, toutes ces mesures au point de vue strict étaient autant de caaus helli. I>es puissances qui n'y ont point pris part, et qui les désapprouvèrent, auraient pu les déclarer

telles si elles n'avaient mieux aimé suivre une politique de conciliation. Elles ne l'ont point fait à cette époque, pour ne point mettre l'Europe en feu. Nous pensons qu'en cette occasion il eût été désirable, pour la paix du monde, que la France et l'Angleterre usassent de la même circonspection. Il est vrai qu'elles n'ont point, au premier moment, déclaré positivement notre occupation un cas de guerre. Mais elles ont pris bien soin d'établir que la Porte avait et aurait, dès qu'elle le voudrait, le droit de l'envisager ainsi, et d'agir en conséquence. Si ce n'était pas provoquer la guerre par une déclaration immédiate, c'était la tenir en suspens.

" Quoique par la position menaçante qu'elles avaient prise à l'entrée des Dardanelles les deux puissances se fussent déjà faites juge< cl parties dans la question, et que nous ne pussions par conséquent leur reconnaître le caractère de médiatrices, nous n'avons pas toutefois refusé d'examiner les propositions qu'elles nous firent.

» Cela prouvait bien que dans notre pensée l'occupation des principautés était moins un objet de convoitise ambitieuse qu'un moyeu de négocier. Il nous serait aisé de prouver par des pièces de conviction que toutes les propositions qu'on nous fit étaient basées sut cette idée qu'une satisfaction nous était due. Le cabinet anglais, en nous proposant de substituer a la note rejetée par le gouvernement ottoman un projet de convention (précisément la forme même contre laquelle on avait tant objecté à Constantinople), entendait nous procurer par là une satisfaction plus complète. Le cabinet franoais, de son côté, en nous proposant le projet d'une nouvelle note, nous la présentait comme rédigée de manière à renfermer en substance toutes les garanties essentielles réclamées par le prince Menschikoft", et à nous créer un titre pour intervenir si les dispositions du divan venaient jamais à changer. En un mot il ne nous contestait ni le droit d'exprimer notre sollicitude pour nos coreligionnaires en 'Turquie, ni celui de l'exercer activement; précisément ce que depuis nous a contesté la Porte, et avec elle les puissances qui lui ont donné raison '.

I) Des pourparlers qui eurent lieu, et principalement du projet présenté par le cabinet des Tuileries, est sortie la note de Vienne.

)> On sait l'empressement que nous avons rais à l'accepter.

" Nous aurions pu, c'était là un droit dont la Porte a largement usé pour elle-même, disputer préalablement sur les termes et répondre à cette proposition par des contre-propositions, si, comme la malveillance l'a supposé, nous avions cherché des prétextes pour traîner les négociations en longueur et prolonger indéfiniment l'occupation des ])rovinces danubiennes. Nous n'en avons rien fait cependant. Le ]>rojet de Vienne aussitôt reçu, et bien qu'il pût être encore, comme tel a été le cas, modifié à Londres et à Paris, nous l'avons accepté par le télégraphe. Pourquoi? Si ce n'est que nous étions animés d'intentions franchement pacifiques. Nous voulions mettre fin aussi promptemcnt que possible à la crise, retirer un moment ])lus tôt nos troupes des principautés, profiter de la saison qui leur permettait encore la retraite, et fournir aussi aux deux cabinets alliés les moyens de quitter honorablement la baie de Besika, qui, l'automne arrivé, allait devenir intenable. Tout cela aurait pu s'elïcctuer, et, pour la seconde fois, les puissances avaient l'occasion de couper court à toutes les complications ultérieures, pour peu que la Porte se décidât, aussi promptement que nous l'avions fait, à accepter le compromis substitué au projet de note Menschikoff.

"Que devaient donc faire les puissances, si, comme nous n'en doutons pas , elles voulaient aussi bien que nous accélérer un dénoùment ? Insister avec force à Constantinople sur une adhésion pure et simple, ne pas permettre que la Porte amenât de nouveaux délais et proposât des changements à leur note. Elles savaient qu'à cette seule condition nous l'avions acceptée telle quelle.

» Mais, par la position même qu'elles avaient prise à Besika, les deux cours maritimes avaient affaibli leurs moyens d'action sur la Porte. Les Turcs se sentaient soutenus et maîtres de la situation. A force de les enivrer du prestige de leur indépendance, ils avaient pris l'Europe au mot, et l'Europe, à son toiir, s'était placée sous l'empire des influences belliqueuses qui disputaient aux idées de paix le terrain de Constantinople.

» La Porte objecta aux termes de la note et demanda des modifications, que les représentants étrangers se laissèrent aller à prendre ad référendum.

' « Ce que doit vouloir lo cabinet do Sainl-Pétprsbnurg, » nous disnit alors le gouvernemont français , n c'est un arte de la Porto qui allcsto qu'elle a pris en » sérit'cise considération la mission do M. le prince McnschikolT, et qu'elle rend » liommage aux sympathies que l'identité de culte inspire à l'ompereur Nicolas » pour (ou» les chrétiens du rite oriental. » Plus loin : •■ On la soumet (la noio » française) an cabinet do Saint-Pétersbourg, avec l'espoir qu'il trouvera que son » sens général ne diffère en rien du sens du projet présenté par M. le prince » Menschikoff, et quelle lui donne satisfaction sur tous les points essentiels de ses » demandes. Les nuances de rédaction no seraient saisies par les masses, ni en » Itussie, ni en Turquiii. A leurs yeux, la démarche do la Porte conserverait Il toute la siijnifiralinn que le cabinet de Sainl-Péter^bourg lient à lui donner, et » Sa Majesté lempercur Nicolas leur apparaîtrait toujours comme le protecteur » puissant et respecté de leur foi religieuse. »

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LA RUSSIE ET L'EUROPE

u Ces innilificalioiis, qi'on ;i clierchc d'iibord il nous représenter somme iiisiiyiiiruinlcs, l'éLiieiit si peu qu'elles niellaient à néant tout le compromis qui venait d'être élaboré à Vienne. Klles étaient inad- Diissililes pour nous, car elles nous étaient précisément tout ce que nous étions fondés à croire que les puissances nous avaient accordé : le droit d'exprimer noire sollicitude pour nos coreligionnaires en Turquie et celui de l'exercer activement. Nous fûmes oblifjés de les rejeter ; cl si la franchise est un tort, nous eûmes celui d'expliquer loyalement le motif de nos objections au gouvernement autrichien.

» Celle nouvelle complication, mais qui n'était due, on vient de le voir, qu'au peu d'insistance que la diplomatie étrangère à Con- Stanlinoplc avait mise à l'acceptation pure et simple de la note, aggra\ail la position que la France et l'Angleterre s'étaient faite à elles cl il nous-mêmes eu se plaçant dans la baie de Bcsika. Grâce aux nouvelles difficultés qu'avaient fait surgir les amendements turcs, un temps précieux s'était perdu entre Coustaiitinople et Saint-Pétersbourg, et ce temps avait amené la saison oii la haie n'oflVait plus une station sûre. II fallait aux flottes un abri. L'aller chercher loin des Dardanelles, et nous laisser en attendant tout l'hiver dans les principautés, c'était pour les cours chose impossible. Elles ne pouvaient, d'un autre côté, sans un nouveau grief plus sérieux que ceux qui existaient déjii contre nous, faire entrer leurs Hottes dans le détroit des Dardanelles, qu'une déclaration de guerre ne leur avait point encore ouvert. Pour échapper à ce dilemme et changer brusquement d'attitude, il fallait nous trouver un tort. On l'a trouvé dans les remarques dont nous avions accompagné le rejet des amendemcnis de la Porte, remarques qui, pour le fond comme pour la forme, n'ont jamais eu l'imporlancc factice qu'on a eu soin de leur donner. Car , pour le fond, elles ne renfermaient rien qui n'eût déjà été développé bien des fois dans les pièces de notre correspondance, et qui pût ouvrir par conséquent aux puissances une lumière soudaine et inattendue sur nos intentions. Et, pour la forme, elles n'avaient aucun caractère officiel et ne s'adressaient point directement aux deux cabinets.

"C'est l'Autriche , seule intermédiaire des négociations sur cette affaire, qui nous avait proposé la note de Vienne, communiqué les modifications qu'y avait apportées le divan , reçu en échange notre acceptation de la note, notre rejet des amendements, comme l'examen que nous en fîmes, et ce n'est qu'indirectement, ii titre d'informations et d'explications confidentielles, que nos ministres en ont fait part aux autres cours. Un coupable abus de confiance, dont la source nous est inconnue, mais dont l'effet a été certain, a livré aussitôt cet examen au grand jour d'une publicité subrepticc, imprimé il l'opinion, ignorante des antécédents, un nouveau mouvement d'effervescence contre nous, et poussé les gouvernements dans une position plus tranchée. C'est en vain que presque aussitôt, durant l'entrevue d'Oliiiiitz, nous avons offert ii l'Autriche, dans l'esprit le plus conciliant, les éclaircissements désirables sur les points de notre examen qui eussent pu, ii la rigueur, admettre quelque ambiguïté. C'est en vain aussi que l'Autriche, les jugeant satisfaisants, en a fait la base d'une démarche instante, pour engager l'Angleterre et la France à recommander ii la Porte l'acceptation du dernier arrangement. Les deux puissances s'y sont refusées, déclarant que l'état des choses il Constantinople n'y laissait plus aucune chance au succès de cette proposition.

)i En effet, sur la crainte plus ou moins fondée que le fanatisme religieux et guerrier des musulmans pût mettre en danger la vie et les propriétés des sujets anglo-français, les ambassadeurs d'Angleterre et de France avaient pris la résolution de faire entrer dans l'es Dardanelles une division des deux escadres. Cette mesure était contraire aux stipulations établies par le traité du fi juillet IS-il. La déclaration de guerre du gouvernement ottoman est presque aussitôt venue la légitimer et amener dans la mer de Marmara les deux flottes tout entières.

• On peut voir, par ce qui précède, que l'apparition prématurée des deux flottes ii l'entrée des Dardanelles, d'abord cause déterminante du rejet final de notre ultimatum par la Porte et de notre entrée dans les principautés, a fini par exercer une funeste influence sur l'issue des négociations relatives ii la note de Vienne; que notre examen des changements qu'on avait déplorablemcnt permis ii la Porte défaire ii cette note n'offrait point au fond il lui seul de motifs assez nouveaux et assez graves pour nécessiter une mesure telle que l'entrée dans les Dardanelles; qu'au contraire, après nos explications d'Olmiitz, rien n'eût empêché les deux cours de faire, comme le demandait instamment l'Autriche, un nouvel essai ii Constantinople, et que la véritable cause qui les a engagées ii changer subitement de front envers nous a été l'impossibilité matérielle pour leurs flottes d'hiverner a tiesika; que, réels ou non, les dangers que le fanatisme turc faisait courir aux sujets d'Angleterre et de France n'offraient pas non plus une raison siillisante pour l'entrée des flottes tout entières à Constantinople, quec'estbicn plutôt l'arrivée d'une partie seulement des forces navales anglo-françaises qui a exalté ce fanatisme, assuré le triomphe du pan, belliqueux et provoqué la déclaration de .'uerre, déclaration qui d'ailleurs et quels qu'aient pu être les efforts plus ou noms énergique» des ambassadeur» pour la prévenir, éuit devenue

nécessaire pour justifier en droit strict l'appel et le séjour prolongé des escadres tout entières dans la mer de Marmara.

)) Ainsi, danscet enchainementde nécessités inflexibles, ]iarce que les flottes avaient été à Besika , il a fallu qu'elles allassent ii Constantinople : parce qu'elles avaient été à Constantinople , il a fallu que la guerre nous fût déclarée. Aous allons voir que la déclaration de guerre amenait d'autres conséquences, et que la môme fatalité qui avait poussé les flottes jusqu'au Bosphore devait finir par les pousser jusqu'au fond de la mer ^'oirc.

» La guerre étant déclarée, ce que les deux puissances auraient dû empêcher ii tout prix , si les exigences accidentelles de leur position maritime et le fanatisme belliqueux qu'elle excitait avait pu le leur permettre, encore devaient-elles tout taire pour que la guerre n'éclatât pas rétllcment ; et enfin , si elle éclatait , nous aider du moins ii la restreindre dans des limites aussi étroites que possible. C'était l'unique moyen d'enrayer sur la pente oii les entraînait leur nouvelle mesure, et de ne pas se laisser aller plus loin qu'elles n'avaient encore été. Nous les y avions nous-mêmes rendues attentive. Nous l'avions fait dès que nous apprîmes la déclaration de guerre, avant de savoir encore leur entrée dans la mer de IMarmara. Nous avions déclaré spontanément vouloir rester sur la défensive aussi longtemps, ajoutions-nous, — et il fauttenir compte de cette réserve, — aussi longtemps que le permettraient nos intérêts et notre dignité, aussi longtemps qu'on ne nous forcerait point à sortir du cercle dans lequel nous désirions enfermer notre action. L'empereur avait dit clairement alors qu'il ne dépa.sserail point la ligne du Danube, qu'il repousserait l'attaque sans la provoquer, et garderait cette position tant qu'on ne l'obligerait point de nécessité à en adopter une autre. Le passage du Danube par Orner Pacha, et même l'entrée définitive des flottes tout entières dans la mer de Marmara, n'avaient rien changé .i nos intentions pacifiques. Et qu'elles fussent bien telles, en effet, que nous n'avons jamais voulu sérieusement la guerre, que nous ayons même refusé d'y croire jusqu'au dernier moment, tant il nous semblait invraisemblable que les puissances la permissent aux Turcs , tant elle nous paraissait monstrueuse , hors de proportion avec sa cause, contraire à tous les intérêts ottomans et européens, c'est ce qu'atteste bien évidemment la facilité avec laquelle les Turcs ont franchi le Danube et envahi notre territoire d'Asie. Eu dépit de tous les projets qui nous ont été si gratuitement attribués, malgré tous les bruits répandus depuis un an et dès l'envoi du prince Menschikoff à Constantinople, d'une immense concentration de troupes sur nos frontières, d'armements, de préparatifs maritimes et militaires, entrepris par nous sur la plus grande échelle pour marcher à la conquête de Constantinople, il s'est trouvé qu'en Valachie nous n'étions prêts que pour la défensive, cl qu'en Asie, au premier moment, le nombre de nos troupes n'y suffisait même point. On sait qu'avant lexpédition d'un corps de douze il quatorze mille hommes sur la côte, renfort moyennant lequel nous avons remporté les victoires d'Atskhour, d'Akhallsykh et de Basch-Kadyk-Lar, les Turcs avaient eu le temps d'enlever le poste de Saint-Nicolas ( sans attendre même le terme fixé pour l'ouverture de la guerre); de franchir notre frontière, de ravager la province d'Arménie et de menacer la sécurité même de Tiflis.

» Ces événements et les prétendus triomphes des Turcs sur le Danube, si légèrement admis, si inconsidérément grossis, devaient avoir deux résultats : l'un indirect, que nous indiquerons tout à l'heure ; l'autre plus immédiat. En laissant prendre un tel développement aux hostilités sur mer et sur terre, principalement dans nos possessions asiatiques, on nous arrachait forcément au système purement défensif que, sous les réserves précédentes, nous nous étions volontairement tracé. Notre honneur national, qu'avait mis déjà suffisamment en jeu la présence d'une double escadre étrangère à l'entrée du Bosphore, s'engageait chaque jour davantage. Nos intérêts étaient plus directement lésés. De ce qu'en Valachie, territoire turc, nous nous étions proposé de rester sur la défensive, à une époque où il n'était question que d'opérations sur le Danube, s'ensuivail-ilque chez nous aussi, sur notre territoire et sur nos côtes, nous abandonnerions patiemment aux Turcs le monopole de l'agression; que nous les laisserions impunément attaquer nos postes maritimes, bloquer nos forteresses , et tenter de soulever contre nous le Caucase? Pourquoi, à Constaiitino])le , la diplomatie étrangère n'empêchait-elle pas ces attaques? espérait-on nous voir battus, et ne se proposait-on d'intervenir que quand nous aurions cessé de l'être? Est-ce au nom de l'indépendance de la Porte que l'on se faisait un scrupule de limiter ses opérations de mer? Mais on les limite aujourd'hui; et dès lors pourquoi a-t-on attendu que ce qu'on déplore fût consommé, avant d'y porter remède? Sous les yeux des ambassadeurs, sous le pavillon d'Angleterre et de France, s'organisaient et se préparaient publiquement des envois d'armes, de troupes, de munitions , dans le but de porter ou de nourrir la guerre sur notre territoire. Un dernier envoi de ce genre avait atteint sa destination. Nous savions que, dans le même but, une escadre turque considérable , convoyant des bâtiments de transport, avait dû quitter Constantinople; qu'elle était sortie du Bosphore; qu'elle était entrée à Sinope, non pour y débarquer ses renforts , non pour y stationner à demeure, mais pour j

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chercher, en passant, un abri contre les tempôles. Elle était là, n'attendant que le moment et l'occasion de poursuivre sa marche agressive. Nous avons usé du droit de la guerre en prévenant cette agression; et retourner le mot contre nous, qualifier d'agression ce qui n'a été qu'un acte légitime de défense , ne saurait se concilier avec les notions d'une stricte équité.

» Que si l'on objecte d'ailleurs que nous avions été prévenus d'à vance; que l'Angleterre nous avait annoncé son intention de couvrir contre toute attaque les ports et le territoire ottomans, nous répondrons « que jamais nous n'avons admis cette prétention de limiter • nos droits de guerre sans nous faire la guerre, et qu'à Loiulrcs » comme à Saint-Pétersbourg, par le ministre de Russie et le cabinet » impérial lui-même, ces droits ont toujours été réservés et main- )' tenus dans leur intégrité. >>

» C'est pourtant ce qui s'est passé à Sinope , conséquence forcée de leur attitude antérieure, qui vient de servir aux deux puissances de molif pour faire encore un pas en avant. En entrant dans la mer Woire dans le but avoué d'en interdire la libre navigation à la marine russe, elles viennent de franchir la limite des simples démonstrations. Elles portent une atteinte directe à nos droits de belligérants. Elles ont adopté une mesure qui n'est, à bien dire , qu'une déclaration de guerre sous le voile de protestations d'amitié , mais qui engage de nouveau, plus qu'elle ne l'était encore, la dignité nationale de la Russie; une mcsnre qui fait passer désormais la direction des événements des mains des gouvernements eux-mêmes à celles de leurs officiers de marine,, et dépendre la paix du monde du moindre conflit fortuit.

)j Quant au vrai motif d'une résolution pareille, il ressort assez de lui-même ; et les deux puissances maritimes ne l'ont pas dissimulé. On le trouvera dans la position qu'elles s'étaient créée par l'envoi de leurs forces navales à Constantinople, du moment oii, au lieu d'être employée à restreindre la guerre dans de certaines bornes, la présence des flottes combinées ne servait, en fanatisant la Porte, qu'à neutraliser l'action des deux cabinets. Assister en spectateurs impassibles à la destruction de la marine turque, effectuée presque sous leurs yeux, devenait pour eux une situation fausse , mais qui , puisque ru'n n'avait été fait pour en prévenir la cause, n'avait pas dû, quoi qu'ils aient pu dire , rester tout à fait en dehors de leurs prévisions. Et de même qu'à Rcsika la nécessité de sortir à tout prix d'une fâc' cuse impasse les avait poussés au parti violent de franchir le premier détroit de Constantinople, celle de se soustraire encore une fois à une attitude non moins gênante les a obligés de nouveau à franchir l'autre détroit.

» Tant il est vrai que la progression des mesures qu'ils avaient prises devait les conduire forcément à en aggraver la portée, et que le premier anneau de cette chaîne d'actes périlleux pour la paix du monde a été le moment où leurs flottes ont quitté Malte et Toulon.

» Sur le terrain des négociations, mêmes conséquences du point de départ, même progression d'ouvertures de moins en moins satisfaisantes pour nous, de moins en moins favorables au maintien de la paix. La portée factice et imaginaire qu'une incurable méfiance a donnée à l'engagement que nous demandions à la porte a fait échouer successivement tous les essais de conciliation, d'abord sur la forme, puis sur le fond, que nous avions proposés ou acceptés.

» Néanmoins, comme on l'a vu , jusqu'à la note de Vienne inclusivement, on ne nous contestait point encore absolument la substance c" ■■.'.ielle des garanties réclamées par le prince Menscliikoff. Oii rec.n:i issait que l'empereur avait droit à une satisfaction. On admettij'i "-l'il fût fondé à exprimer les sympathies que l'identité de culte I'.; ■.•:spire pour tous les chrétiens du rite orienlal. On trouvait simple (|iio la Porte témoignât, par un acte solennel de déférence, qu'elle rend hommage à ces sympathies et les prendra en considération. ' ;: note de Vienne supposait toujours une démarche directe du suit- envers l'empereur, par l'envoi d'un ambassadeur ottoman chargé de la remise du firman accordé récemment au patriarche de Constantinople en conlirmalion des immunités et privilèges de l'Eglise grecque. Du refus fait jiar la Porte d'accepter la note proposée, ou plutôt de la position embarrassante qui forçait les deux gouvernemeiils à quitter la station de Hesika pour chercher un abri dans les Dardanelles, datent d'autres dispositions. Elles se sont manifestées par le rejet du dernier accommodement que nous leur avons offert à Olniiit?,. On en est alors arrivé jusqu'à nier les griefs dont nous avions à nous pl.iindrc de la part du gouvernement ottoman des l'origine de la querelle, et à contester noire droit d'en exiger réparation. La guerre a fait explosion. Les première» opérations des Turcs sur le Danube, leur invasion soudaine en Asie, transformées en victoires brillaules, ont produit des illusions. L'opinion s'est exaltée. Au lieu de chercher à la calmer, il est regrettable de dire qu'on a tout fait ou laissé faire pour la surexciter contre iu)us; et le gouvernement le plus suscejjtiblc peut-être en matière de dignité nationale, le plus prompt à ressentir les abus de la presse étrangère, dans les pays oii elle écha|)pe au contrôle de l'autorité, a permis à la presse française, dont il est absolument maître, tous les faux bruits, toutes les injures, toutes les exagérations contre la Russie. A mesure que l'esprit public g'écbaufTait , ses exigences sont devenues plus grandes; et.

sous leur pression, on en est venu graduellement à nous refuser aujourd'hui toute satisfaction quelconque, à nier entièrement les droits de surveillance que nous possédons à la protection efficace de nos coreligionnaires en Turquie. La Russie est mandée . pour ginsi dire, à la barre d'un tribunal européen, et l'on n'exige plus seulement qu'elle cède à demi, on lui demande de céder sur tout. On a consulté d'avance le sultan sur les conditions qui lui conviendraient, et, ces conditions admises, à son point de vue exclusif, ou invite la Russie à ratifier ce qui a été convenu sans elle. C'esl-à-dire qu'à présent on retourne contre nous la position que la note de Vienne avait d'abord faite à la Porte, avec cette différence essentielle pourtant que la Porte était libre d'élever des objections, de proposer des changements, et qu'on semble ne point admettre que nous puissions nous écarter des bases qui nous ont été posées. D'ailleurs , et mettant à part la nature même de rarrangement , dans quelles circon- .sances nous est-il offert? Les ouvertures ont coïncidé, à quelques jours près , avec l'entrée des deux flottes anglaise et française dans •la mer noire, et avec des notifications (jui équivalent presipie à une déclaration de guerre. Des quatre puissances devant lescpiellcs la Russie est appelée à venir négocier la paix avec la Porte, deux ont déjà renoncé volontairement au rôle d'arbitres impartiaux, en dépassant la ligne d'une stricte nculraiité, en se constituant auxiliaires armés de l'une des parties adverses. N'est-ce pas mettre la Russie entre la guerre et l'humiliation? et a-t-on pu nourrir l'esijoir qu'elle céderait à la menace? La position oii on la place a pu être imposée à des Etats faibles , qui encore ne s'y sont soumis qu'après avoir d'abord épuisé tous leurs moyens de résistance. IMais quand on veut sincèrement et sérieusement la paix, nous doutons qu'il f.iiilc l'offrir ainsi à un grand pays, justement jaloux de sa eonsidéralion politique, et qui a déjà montré qu'aucun sacrifice ne lui coûte quand il s'agit delà maintenir!

» Que si maintenant, en regard de cette politique d'intimidation, de ces mesures de plus en plus graves, on considère, en les résumant brièvement, tous les actes de la Russie, on verra que, maigre les oflenses dont la réparation lui manque encore , sa conduite n'a été qu'une succession de sacrifices attestant son désir sincère d'épargner à l'Europe le fléau d'une conflagration générale, et de rendre au moins toute locale la guerre à laquelle on l'a poussée forcément. Et d'abord , passons sous silence les trois concessions de fond et de forme qui ont réduit ses premières demandes au texte de la note Menschikoff. Le refus de cet ultimatum accompagné d'une démonstration menaçante ayant mis en jeu notre lionneur, nous sommes obligés de recourir h l'emploi d'une mesure de contrainte. Mais cette mesure, prise à regret, à laquelle nous avons soin d'enlever d'avance tout caractère et toute intention hostiles, nous nous en prévalons presque aussitôt pour nous prêter à une reprise des négociations. Nous renonçons à notre ultimatum, pour accepter la note de Vienne. Nous l'acceptons par le télégraphe, avant d'en connaître le texte précis. Ce texte est modifié une première fois à Paris et à Londres.

uLa victoire sur terre et sur mer ayant établi la supériorité de nos armes , c'était là une occasion de se prévaloir auprès de nous de nos succès mêmes pour nous rendre plus disposés à nous prêtera un arrangement honorable, et pour y déterminer les Turcs. Celte occasion, on l'a négligée; ces succès sont devenus de nouveaux griefs contre nous, et l'événement de Sinope a servi de prétexte à une résolution violente qui , entraînant la suspension des relations diplomatiques, rend-plus que jamais incertaines les chances du maintien de la ])aix.

» Cependant, même au dernier instant, le maintien des relations eût encore été possible , tant nous désirions pousser jusqu'au bout l'esprit de conciliation, si, tout en couvrant le territoire et le pavillon de nos adversaires contre toute attaque, les deux puissances avaient laissé à cette mesure , quelque contraire qu'elle fût déjà à nos droits de belligérants, la couleur d'un armistice naval, basé sur une certaine réciprocité. Mais du moment qu'elles ont prétendu, tout en permettant aux Turcs de ravitailler leurs ports, nous emi.êeher, nous, de ravitailler les nôtres, et maintenir à nos ennemis la libre navigation de la mer Noire , tandis qu'elle est entravée pour la marine russe, les deux puissances constataient liauleinenl leur participation active aux opérations hostiles de la Porte, et en réservant l'usage de nos droits suivant les éventualités iillérieures, il ne nous restait qu'à suspendre des rapports diplomatiques qu'on essayait encore d'envelopper de ])rotcstations amicales, mais devenus pour nous désormais sans franchise et sans dignité.

H Voilà les faits dans leur développement. Ils établissent que la question est arrivée à ses proportions neluelles parce qu'on s'est adonné, dès l'origine, dans les vues ambitieuses qu'on nous su|>pose , à combattre un fantôme qui n'existait pas; jiaree que le premier pas qu'on a fait dans un système d'intimidation et de méfiance en a progressivement amené d'autres qui ont rendu une relrailihonorable de plus en plus difficile à toutes les parties. Si les conflits soudains qui ])euveiil naître à tout instant d'un élat de choses aussi tendu que la situation actuelle venaient à faire éclater la guerre entre nous et les deux puissances , et avec cette guerre tous les malheurs qui en rejailliront sur le monde entier, l'Europe est à même

LA RUSSIE ET L'EUROPE

de jujîer qui, au moment mfme où nous parlons, on a di^jà pris l'initiutivc. • n ■ ■ i i

A en juj;er par celte pièce, la conduite de la Russie n'aurait etc qu'une sucression de sacrifices attestant son d(?sir sincère d'épargner à l'KiirouJJBo rtcau d'une conflagration générale, et toute la responsabilité clICévénenieuts devait incomber aux puissances qui ont pris parti i)our la 'l'uniuic ; mais la lumière ne devait pas tarder à se faire.

Le czar avait fait appel au peuple russe, il lui avait rappelé ses glorieux souvenirs ; et tous les peuples en ont, car il y a des jours de fortune pour tous; il semblait donc compter sur la popularité de la guerre et sur l'enthousiasme de la nation. Mais les gouvernements despotiques ne comptent jamais que sur la violence et la force ; ils ont peur de la liberté, peur de la tliscussion ; l'émission d'une pensée indépendante les irrite, môme quand elle n'est pas hostile, parce

trôIc,'où le prêtre, sans indépendance, parfois sans dignité, se fait l'agent de la tyrannie. Dans tous les pays, quelque mal organisés qu'ils soient, la justice ordinaire a des formes, elle a une jurisprudence, des précédents; les magistrats ont des liens de famille, une certaine réputation d'équité à conquérir et, bien que les tribunaux oublient tout cela quelquefois, ils ne vont pas encore assez vite, ils ne .sont pas assez soumis, ils se révoltent encore parfois contre la volonté qui veut leur imposer des arrêts empreints d'une trop évidente iniquité. L'état de siège, c'est la liberté, l'honneur, la vie des habitants livrés à l'armée établie dans une province ; c'est la femme et la lille du paysan exposées aux brutalités de la soldatesque, sans espérance de protection ou de répression ; c'est la justice sommaire, sans précédents, sans lendemain, dont les juges changent à chaque instant; c'est, surtout, quand il s'agit de politique, l'absence de toute responsabilité dans l'avenir pour des juges dont personne ne saura bientôt plus le nom; c'est l'élouflcment des plaintes, la privation de tout recours sérieux en l'absence de toute publicité indépendante.

Soldat grec, pilikare etf emmes grecques.

que admettre l'approbation c'est s'engager à permettre la critique ; ils n'aiment que les basses adulations, que les félicitations menteuses, les fêtes d'apparat oii tout parle aux yeux, rien à l'âme. On regardait la guerre comme très- populaire en Hussie, et en l'absence de renseii^nemcnts précis impossibles h obtenir, cette opinion n'avait d'autre appui, d'autres garants que les articles des journaux du gouvernement. Deux ukases des 1 G et 21 février — 28 février et 5 mars — peuvent à cet égard éclairer l'opinion publique ; ils mettent en état de siège tous les gouvernements de Russie, qui passent dès ce moment sous l'autorité militaire.

Le général de cavalerie KhomoulofT commande Ekatherinoslow et Tagan'rog ; le grand-duc héritier. Saint-l'étersbourg ; le général Bcrg, l'Eslhon'i'e , l'aide de camp général Souvarolï-Kiminsky, prince d'Italie, la Livonie ; le vice-amiral Boël, l'Arkangel; le comte Paskévitsh d'Erivan, la Pologne, laCourlande, Kowno, NVilna, Grodno, la Wolhinie et la Podolie; au-dessous de lui et en son absence, le général Gortschakoff commande la Podolie, le Kcrson , la rive droite du Boug et la Bessarabie ; le général lludiger prend l'autorité dans les autres gouvernements attribués à Paskévitsh en l'absence de celui-ci, appelé à la direction de l'armée d'invasion.

On se demande quels avantages peut trouver dans l'état de siège le gouvernement desjiotiquc en Russie, oii la justice est aux ordres du pouvoir, cil les gouverneurs civils usent de leur autorité sans con-

Vnilà h quel régime la Russie est soumise aujourd'hui; et si elle approuve la guerre injuste que son gouvernement fait h la Porte Ottomane, elle doit reconnaître que les premiers fruits en sont amers.

Les choses en étaient là lorsque des publications de la plus haute importance vinrent tout à coup étonner l'Europe, agiter les chancelleries, porter la lumière dans la ténébreuse politique du cabinet russe, le montrer marchant i la conquête de Constantiiioplc, suivant hdelement le pro.-ramme tracé dans le testament de Pierre le Grand et -pissant dans la persuasion que le moment était venu de reunir toute

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temps em-

la Turquie d'Europe à son empire. Le retentissement de cette div cation fut profond ; toutes les accusations formulées depuis longten contre la Russie allaient être justifiées par les paroles mêmes de 1 c percur ISicolas. .

Le journal officiel de Saint-Pétersbourg avait accusé le gouvernement anflais d'être entré dans des négociations au sujet d'un futur partace il'e la Turquie ; cette divulgation, qui avait pour but de desunir la France et l'Angleterre, pouvait avoir les plus graves résultats Si les faits articulés étaient vrais , la France éuit dupe et , quel que fut son intérêt à empêcher la dissolution de l'empire turc, son

Paris, — Tv-fisgraphic ilc .I.HK'ïT, nie Punpdo,!.

LA RUSSIE ET L'EUROPE

alliance, ses sacrifices, son action n'étaient destinés qu'à servir les vues de l'Angleterre.

Des explications devenaient indispensables; maladroitement provoquées par le cabinet russe, elles allaient élucider les plans, les vues, les manœuvres de la Russie à l'égard de l'empire ottoman, révéler ses pensées intimes sur les gouvernements qui pouvaient apporter aide ou obstacle à leur réalisation. Le cabinet anglais, ainsi accusé, n'hésita pas à communiquer au parlement un mémorandum confidentiel de M. de Ncssclrode présenté au gouvernement britannique et basé sur des communications reçues de l'empereur de Russie après le voyage que celui-ci avait fait en Angleterre, en juin 1844 ; puis la correspondance secrète de lord Scymour, ambassadeur anglais en Russie, correspondance allant du 11 janvier au 21 avril iK5:i. Il devenait évident que la politique russe n'avait pas varié un seul moment durant celte période de huit années, car la pensée exprimée dans la première de ces pièces se trouvait cxacicmcnt reproduite dans la dernière. Dans le mémorandum comme dans les conversations olli-

Dans ce but, l'essentiel est de laisser la Porte vivre en repos, sans l'agiter inutilement par des tracasseries diplomatiques, et sans s'ingérer, sans une nécessité absolue, dans ses affaires intérieures.

Pour mettre ce système de ménagement en pratique, dans l'intérêt bien entendu de la Porte, il ne faut pas perdre de vue deui choses. Les voici :

D'abord la Porte a une tendance constante à s'affranchir des engagements que lui imposent les traités qu'elle a conclus avec les autres puissances. Elle espère le faire impunément, parce qu'elle compte sur la jalousie mutuelle des cabinets. Elle croit que si elle manques ses engagements envers l'un d'eux, les autres épouseront sa querelle et la mettront à l'abri de toute responsabilité.

Il est essentiel de ne pas confirmer la Porte dans cette illusion. Chaque fois qu'elle manque à ses obligations envers l'une des grandes puissances, il est de l'intérêt de toutes les autres de lui faire sentir son tort et de l'exhorter scricusemcut à faire droit au cabinet qui demande une juste réparation.

^e clirelien par des insur:

cielles entre le czar et l'ambassadeur, l'empereur de Russie commence toujours par protester de ses intentions de maintenir l'intégrité de l'empire ottoman; puis il en prévoit la dissolution, cl finit invariablement par offrir à l'Angleterre une part dans le partage , en se réservant pour lui-même Conslantinople, non pas à titre de possession, il ne l'ose pas encore, mais à titre de dépôt.

Voici la partie la plus importance de ces pièces : c'est de l'histoire contemporaine écrite par les acteurs eux-mêmes.

Mémorandum du comte de jVfssc/rode , préfcnlé au gouvernement de Sa Majesté Urilanniquc, et basé sur des communications reçues de l'empereur de liussie , subséquemmcnl au voyage de Sa Majesté Impériale en Angleterre en juin 184 't.

La Russie cl l'Angleterre sont mutuellement pénétrées de la conviction qu'il est de leur intérêt commun que la Porte Ottomane se maintienne dans l'élat d'indépendance et de possession territoriale dont se compose actuellement cet empire, cette combinaison politique étant celle qui se concilie le mieux avec l'intérêt général de la conservation de la paix.

D'accord sur ce principe, la Russie et l'Angleterre ont un égal intérêt à unir leurs efforts pour raff^erniir l'existence de l'empire ottoman et pour écarter les dangers qui peuvent compromettre sa sécurité.

Dès que la Porte ne se verra pas soutenue par les autres cabinets, elle cédera , et les différends survenus s'aplaniront dans les voies de la conciliation sans qu'il en résulte un conflit.

11 est une seconde cause de complication inhérente à la situation de la Porte : c'est la difficulté qu'il y a de mettre d'accord entre eux le respect dû à l'autorité souveraine du sultan fondée sur la loi musulmane avec les ménagements que réclament les intérêts des populations chrétiennes de cet empire.

Cette difficulté est réelle. Dans la situation actuelle des esprits en Europe, les cabinets ne sauraient voir avec indifTércuce que les populations chrétiennes en Turquie soient soumises à des actes flagrants (le vexation et d'intolérance religieuse.

Il faut sans cesse faire sentir celle vérité aux ministres ottomans, et les persuader qu'ils ne peuvent compter sur l'amitié et sur l'appui des grandes puissances qu'a condition qu'ils traitent les sujets chrétiens de la Porte avec tolérance et avec douceur.

En insistant sur cette vérité, les représentants étrangers devront, d'une autre part, user de toute leur influence pour niaiulenir les sujets chrétiens de la Porte dans la soumission envers l'autorité soi:vcrainc.

Guidés par ces principes, les représentants étrangers devront agir entre eux dans un parfait esprit de concorde. S'ils élèvent des remontrances auprès de la Porlc, elles devront être empreintes d'un carac-

LA -RUSSIE ET L'EUROPE

tore viiilablc a'uuaiiimité, sans porter celui d'une prépoloiice exclusive.

Kn persistant dans ee système avec calme et moJération, les représentants (les grands eabiiîets de l'Europe auront la meilleure chance de réussir dans leurs démarches sans provoquer des complications compromcllantcs pour le repos de l'empire ottoman. Si toutes les grandes puissances adoptent franchement cette ligne de conduite, elles auront un espoir fondé de conserver rexistcnce de la Turquie.

Cependant, on ne saurait se dissimuler combien cet empire renrernie d'éléments de dissolution. Des circonstances imprévues peuvent hàtcr sa chute sans qu'il soit au pouvoir des cabinets amis de la prévenir.

Comme il n'est pas donné à la prévoyance humaine d'arrêter d'avance un plan d'action pour tel ou tel cas inattendu, il serait prématuré de mettre en délibération des éventualités qui peuvent ne pas se réaliser.

Dans l'incertilude qui plane sur l'avenir, une seule idée fondamentale semble d'une application vraiment pratique : c'est que le danger qui pourra résulter d'une catastrophe en Turquie sera diminué de beaucoup si, le cas échéant, la Hussic cl l'Angleterre s'entendent sur la marche qu'elles auront à adopter en commun.

Celte enlente sera d'autant plus salutaire qu'elle rencontrera l'assentinient complet de l'Autriche. Entre elle et la Russie, il subsiste déjà une parfaite conformité de principes, relativement aux alïaires de Tuniuie, dans un intérêt commun de conservation et de paix.

Pour rendre leur union plus eflicacc, il ne resterait à désirer que voir l'Angleterre s'y associer dans le même but.

La raison qui conseille l'établissement de cet accord est fort simple.

Sur terre, la Russie exerce envers la Turquie une action prépondérante.

Sur mer, l'Angleterre occupe la même position.

Isolée, l'action de ces deux puissances pourrait faire beaucoup de mal ; combinée, elle pourra produire un bien réel : de là l'utilité de s'entendre prélablcment avant d'^igir.

Celle idée a été arrêtée en principe pendant le dernier séjour de l'empereur à Londres. 11 en est résulté l'engagement éventuel que, s'il arrivait qiiclque chose d'imprévu en Turquie , la Russie et l'Anglelerre se concerteraient iiréalablement entre elles sur ce qu'elles auraient à faire en commun.

Le but dans lequel la Russie cl l'Angleterre auront à s'entendre peut se formuler de la manière suivante :

1" Chercher à maintenir l'existence de l'empire ottoman dans son état actuel aussi longtemps que celle combinaison politique sera possible ;

2" Si nous prévoyons qu'il doit crouler, se concerter préalablement sur tout ce qui concerne l'établissement d'un nouvel ordre de choses, destiné à remplacer celui qui existe aujourd'hui, et veiller en commun à ce que le cliangement survenu dans la sitiiation intérieure de cet empire ne puisse porter atteinte ni à la sûreté de leurs propres Etals et aux droits que les traités leurs assurent respectivement, ni au maintien de l'équilibre européen.

Dansée but ainsi formulé, la politique Je la Russie et de l'Autriche, comme nous l'avons déjà dit, se trouve étroilemcnt liée par le principe d'une parfaite solidarité. Si l'Angleterre, comme principale puissance maritime, agit d'accord avec elles, il est à penser que la France se trouvera dans la nécessité de se conformer à la marche concertée entre Saint-Pétersbourg, Londres et Vienne.

Le conflit entre les grandes puissances se trouvant ainsi écarté, il est à espérer que la paix de l'Europe pourra être maintenue, même au milieu de circonstances si graves. C'est à assurer cet objet, d'un intérêt commun, que devra être consacrée renlente préalable que la Russie et l'Angleterre établiront entre elles, le cas échéant, ainsi que l'empereur en est convenu avec les ministres de Sa Majesté Britannique pendant son séjour en Angleterre.

com:mumcations relath es a la Turquie

FAITES AU GOUVERNEMENT DE SA MAJESTE PAR l'eMPERELR DE RUSSIE, ET RÉPONSE A CES COMMUNICATIONS.

(Janvier-avril 1853.) N" 1 . — Sir G.-II. Seymour à lord John Russell. (Reçu 23 janvier. — Secret et confidentiel. — Extrait.) o Saint-Pélersbourg, U janvier 1833.

» Ml LORD,

»Le 9 de ce mois au soir, j'ai eu l'honneur de voir l'empereur de Russie au palais de la grande-duchesse Hélène, qui, à ce qu'il parait, avait demandé la permission d'inviter lady Seymour et moi pour voir la famille impériale.

n L'empereur est venu à moi, et, de la manière la plus gracieuse, m'a dit qu'il avait appris avec grand plaisir que le gouvernement de Sa Majesté venait délinilivcmcnt d'être constitué, et a ajouté qu'il croyait que ce ministère aurait une longue durée.

» Sa Majesté Impériale a voulu tout particulièrement que je por-

tasse celte assurance au comte d'Aberdeen, qu'il ronnaissait depuis environ quarante ans, et pour qui il avait aulanl d'égards que d'estime. Sa Majeslé Impériale a voulu que je la rappelasse au souvenir de Sa Seigneurie.

1) — Vous connaissez mes sentiments pour l'Angleterre, m'a dit l'empereur ; ce que je vous ai dit, je vous le répète :. c'était loujours mon intention que les deux pays fussent dans les termes d'une amitié intime ( cluse amitij), et je suis sur qu'ils continiicront à être dans les mêmes sentiments. Vous êtes ici depuis quelque teinp-;, et, comme vous avez vu, il n'y a eu que fort ])eu de points sur lesquels nous n'avons pas été d'accord; nos intérêts, au fait, sont dans presque toutes les questions les mêmes.

Il J'ai fait observer à l'empereur que réellement je ne m'étais pas aperçu, depuis mon séjour à S.iint-I'étcrsbourg, qu'il y eût entre nous des divergences d'opinion, excepté en ce qui touchail au chilTre dynastique de INapoléon III, point au sujet ducjuel chaque gouvernement avait sa manière de voir, mais qui, après tout, n'élait pas essentiel.

)> — Ce cUilïre 111, a répondu l'empereur, deinanderail de lon(;ues explications; je n'en parlerai donc pas pour le moment; je serais cependant bien aise que vous entendissiez ce que j'ai à dire là-dessus ; je vous prierai donc de me venir voir un matin, lorsque je serai un peu plus libre.

>) jNaturellcment j'ai prié l'empereur d'être assez bon pour me donner ses ordres à ce sujet.

>i L'empereur, en attendant, a continué ainsi : — Je répète qu'il est essentiel que les deux gouvernements, c'est-à-dire le gouvernement anglais et moi, el moi et le gouvernement anglais, soyons dans les meilleurs termes, et jamais la nécessité n'en a été aussi grande que dans ce moment. Je vous prie de transmettre ces paroles à lord John Russel. Lorsque nous sommes d'accord, je suis tout à fuit sans inquiétude quant à l'occident de l'Europe ; ce que d'autres pensent au fond est de peu d'importance. Quant à la Turquie, c'est une autre question ; ce pays est dans un état criti(iiie et peut nous donner beaucoup d'embarras. ÏMais je vais vous quitter. Et en disant cela, l'empereur s'en allait en me serrant très-gracicusemenl la main.

>i J'ai aussitôt réfléchi que la conversation était incomplète et pourrait ne jamais être reprise. Aussi, pendant que l'empereur me tenait encore la main : — Sire , ai-je dit, avec votre gracieuse permission, je voudrais prendre la liberté de dire un mot. — Cerlainemcnt, répondit l'empereur; qu'est-ce? j'écoule.

)) — Sire, ai-je repris. Votre Majeslé a été assez bonne pour m'assurer de la conformité de ses vues avec celles de mon gouvernement, ce qui assurément m'a causé le plus grand plaisir et sera reçu avec une satisfaction générale en Angleterre; mais je serais excessivement heureux si Votre Majesté voulait ajouter quelques mots propres à calmer les inquiétudes relatives aux affairesde la Turquie, in(|uiéti:des que les événements passés ont éveillées à un si haut degré chez le gouvernement de Sa .Majesté Britannique; pcut-clre Votre Majesté daignera-l-clle me charger de quelques assurances de plus à cet égard.

)' Les paroles et le gesle de l'empereur, quoique toujours très-gracieux, témoignaient qu'il n'avait aucune intention de me parler des démonslralions qu'il est sur le point de faire dans le sud de l'empire. 11 a dit cependant, d'abord avec quelque hésitation ; mais à mesure qu'il continuait, avec un ton de plus en plus aflirmalif : — Les affaires de Turquie sont dans un état de grande désorganisation ; le pays menace ruine ; la chule sera un grand malheur; et il est importTTnt que l'Angleterre et la Russie en viennent à une entente parl'aile et qu'aucune des deux puissances ne fasse aucun pas décisif à l'insu de l'autre.

« J'ai fait observer en quelques mots combien j'élais heureux d'entendre ce langage de la bouche de Sa Majesté Impériale; que c'était certainement la manière dont les questions relatives à la Turquie devaient être traitées.

n — Tenez, a ajouté l'empereur comme s'il continuait ses observations, tenez, nous avons sur les bras un homme malade, un homme gravement malade; ce serait, je vous le dis franchement, un grand malheur si un de ces jours il devait nous échapper, surtout avant que toutes les dispositions nécessaires fussent prises. Mais, enfin, ce n'est point l(^ moment de vous parler de cela.

1) Il était évident pour moi que l'empereur ne voulait pas prolonger la conversation. J'ai donc dit : — ^ otre Majesté est si gracieuse, qu'elle me permettra de lui faire encore une observation : A olre Majesté dit que l'homme est malade, c'est bien vrai ; mais Votre Majeslé daignera m'excuser si je lui fais observer que c'est à l'homme généreux et forl à ménager l'homme malade cl faible.

» L'empereur m'a quitté alors d'une manière qui m'a fait penser qu'au moins je ne l'avais pas offensé, et il m'a de nouveau parlé de l'intention qu'il avait de m'cnvoyer chercher un jour.

» Donnera-t-il suite à cette intention ? Voilii ce qui n'est pas aussi sûr pour moi. Il est peut-être bon que je dise à Votre Seigneurie que je me propose de donner connaissance au comte de Nesseirode de ma conversation avec l'empereur.

)) Je suis convaincu que le chancelier est invariablement favorable aux mesures de modération, et, autant qu'il est en son pouvoir, aux vues anglaises. Son désir d'agir de concert avec le gouvernement de

LA RUSSIE ET L'EUROPE

Sii Majcsti! ne peut donc qu'être fortifie lorsqu'il sera informé des dtcl;n-:ilions aniicalos (juc rcinperciir m'a faites à ce sujet.

u Eu relisant ma ik'pèclie , je suis convaincu que la conversation, quoique présentée en abrégé, a été fidèlement rendue par moi ; le seul point de quelque importance dont je n'aie pas parlé est que l'empereur m'avait dit que les nouvelles de Constantinoplc étaient plus satisfaisantes, les Turcs paraissant être plus raisonnables, bien qu'on ne voie pas comment ils le sont devenus. G. HamiItom-Seïmou». »

N" 2. — Sir G. H.-Seijmour à lord Juhn Russell. (Reçu le 6 février. — Secret et confidentiel.)

a Saint-Pétersbourg, 23 janvier 1853.

« MltOBD,

»Le 1 4 de ee mois, conformément à une invitation reçue du cliancelicr, je suis allé cbez l'empereur, et j'ai eu l'honneur d'avoir avec Sa Majesté Impériale la conversation très-intércssanle dont il est de mon devoir de donner à Votre Seigneurie un compte rendu qui, quoique imparfait, n'est pas en tout cas inexact.

» J'ai trouvé l'empereur seul. Il m'a reçu avec une grande bienveillance en me disant que j'avais témoigné le désir de lui parler des affaires d'Orient; que, de son côté, il était également disposé à en parler, mais qu'il serait obligé de remonter i» une époque éloignée.

)) — Vous savez, me dit l'empereur, les rêves et les plans dans lesquels l'impératrice Catherine se complaisait ; ils ont été transmis jusqu'il nos jours. Mais, quanta moi, quoique héritier de ses immenses possessions territoriales, je n'ai pas hérité de ces visions ou de ces intentions, si vous voulez. Au contraire, mon empire est si vaste, placé sous tous les rapports si heureusement, que ce serait déraisonnable de ma part de désirer plus de territoire ou de pouvoir que je n'en possible; au contraire, je suis le premier h vous dire que notre grand, peut-être notre seul danger, naîtrait d'une extension nouvelle donnée a un empire déjà trop grand.

» Tout près de nous est la Turquie, et dans notre situation actuelle on ne saurait désirer rien de mieux pour nos intérêts; les temps ne sont plus oii nous avions à craindre quelque chose du fanatisme ou des entreprises guerrières des Turcs, et cependant ce pays est encore assez fort ou a été jusqu'ici assez fort pour maintenir son indépendance et se faire respecter par d'autres Etats.

» Eh bien! dans cet empire il y a plusieurs millions de chrétiens sur les intérêts desquels je suis appelé h veiller, pendant que, d'un autre côté, le droit de le faire m'est garanti par des traités. Je puis dire en toute vérité que je fais un usage modéré de mon droit, et j'avouerai franchement que c'est un droit accompagné quelquefois de devoirs bien gênants; mais je ne i)eux pas me soustraire a l'aceomplissemcnt d'un devoir positif. Notre religion, telle qu'elle est établie dans ce pays, nous est venue d'Orient, et il y a des sentiments et des obligations qu'on ne saurait perdre de vue.

» Maintenant la Turquie, placée dans une situation telle que je l'ai dit, est tombée graduellement h un état de décrépitude tel, que, comme je vous l'ai dit l'autre jour, si désireux que nous soyons de prolonger l'existence du malade (et je vous prie de croire que je désire autant que vous qu'il continue à vivre), il peut subitement mourir et nous rester sur les bras; nous ne pouvons pas ressusciter ce qui est mcrt. Si l'empire turc tombe, il tombera pour ne plus se relever. Je vous demande alors s'il ne vaut pas mieux être préparé à une telle éventualité que de s'exposer au cliaos, ii la confusion et ii la certitude d'une guerre européenne; or tout cela devra accompagner la catastrophe, si elle a lieu inopinément et avant qu'on ait tracé quelque plan ultérieur.' Voilii le point sur lequel je désire appeler l'attention de votre gouvernement.

i> J'ai répondu : — Sire, Votre Majesté est si franche avec moi, qu'elle aura la bouté de me permettre de parler avec la même franchise. Je ferai donc observer à Votre Majesté (pie, (juclque déplorable que soit la situation de la Turquie, c'est un (lays qui a été depuis longtemps dans des diÛicuUés que beaucoup de personnes croyaient insurmontables.

» Quant aux arrangements à prendre, le gouvernement de la reine, comme Votre Majesté le sait bien, est opposé, en règle générale, à contracter des engagements en vue d'éventualités, et serait peut-être peu disposé, en particulier, à en contracter dans cette question. Si je puis m'exprimer ainsi, on éprouve toujours en Angleterre beaucoup de ré.pui/nancc à escompter la succession d'un ancien ami et allié.

" — C'est un bon principe, répondit l'empereur, bon dans tous les temps, mais surtout dans des temps d'incertitudes et de changements comme les temps actuels. Et cependant il est de la plus graiule impnriaucc que nous nous entendions mutuellement et que nous ne nous laissions pas surprendre par les événements. IMaintenant je désire vous parler eji ami et en iieiilkiiian. Si nous arrivons ;i nous entendre sur cette affaire, l'Angleterre et moi, pour le reste peu m'importe; je tiens pour indifférent ce que font et pensent les autres. Usant donc de franchise, je vous dis nettement que si l'Angleterre songe a s'établir un de ces jours à Conslaulinople, je ne le permettrai pas; je ne vous prèle point ces intentions, mais il vaut mieux dans ces occasions parler clairement. De mon côté, je suis également

disposé à prendre l'engagement de ne pas m'y établir, en propriétaire, il s'entend; car en dépositaire, je ne dis pas. 11 pourrait se faire que les circonstances me missent dans le cas d'occuper Constantinoplc si rien ne se trouve prévu, si l'on doit tout laisser au hasard.

)) J'ai remercié 1 empereur de la franchise de ses déclarations et du désir qu'il venait d'exprimer d'agir cordialement et ouvertement avec le gouvernement de Sa Majesté, en lui faisant observer en même temps qu'une telle entente me paraissait la meilleure garantie contre le danger auquel Sa Majesté Impériale avait fait allusion. Jai ajouté que, quoique je ne fusse pas préparé ii exprimer une opinion positive sur des questions aussi graves et aussi délicates, il me paraissait possible de conclure entre le gouvernement de Sa M.ijesté et l'empereur un arrangement de nature à prévenir certaines éventualités plutôt qu'à y pourvoir.

» Pour rendre ma pensée plus claire, j'ai encore dit ceci : — Je ne puis que répéter, sire, que, dans mon opinion, le gouvernement de la reine sera peu disposé à prendre des arrangements en vue de la chute de l'empire ottoman; mais il est possible qu'il soit prêt à en prendre pour mettre obstacle à des arrangements qu'on serait tenté de conclure pour cette éventualité.

>) L'empereur a ensuite parlé d'une conversation qu'il ax'ait eue, lors de son dernier voyage en Angleterre, avec le duc de Wellington, et des motifs qui l'avaient engagé à s'ouvrir le premier au duc. Alors, comme à présent, il était, a-t-il dit, désireux de prendre des mesures contre des événements qui, faute de tout concert préalable, pourraient le forcer d'agir contrairement aux vues du gouvernement de Sa Majesté Britannique.

» La conversation passa ensuite aux événements du jour; et, à cette; occasion, l'empereur a brièvement récapitulé ses demandes relatives aux lieux saints, demandes reconnues par le firman de février IS52 et revêtues d'une sanction à laquelle Sa Majesté disait attacher beaucou]) plus d'importance, la parole d'un souverain.

11 L'empereur a dit qu'il devait insister sur l'exécution dfs promesses ainsi faites et ratifiées, mais il voulait croire que cet objet pourrait être atteint par la négociation, d'autant plus que les deinières nouvelles de Constantinoplc étaient plus satisfaisantes,

11 J'ai exprimé ma conviction que la négociation, appujée, comme je le supposais, de la menace de mesures militaires, suflir. it pour assurer une réponse favorable aux justes demandes de la Russie. J'ai ajouté que je désirais répéter à l'empereur ce que j'avais déjà lu àt son ministre dans une note à lui adressée, savoir: que ce que je craignais pour la Turquie, ce n'étaient pas les intentions de Sa Majesté l'empereur, mais les suites des mesures qu'on préparait; j'ai ajouté que je répéterais qu'on pouvait prévoir deux conséquences de l'apparition d'une armée russe sur les frontières de la Turquie : l'une, une contre-démonstration qui viendrait de la France; l'autre, plus sérieuse encore, le soulèvement des populations chrétiennes contre l'autorité du sultan, déjà affaiblie par des révoltes et par une grave crise financière.

11 L'empereur m'a assuré qu'aucun mouvement n'avait eu lieu, qu'elles n'ont pas bougé, et a exprimé l'espoir qu'aucun mouvement eu avant ne serait nécessaire.

11 Quant à une expédition française dans les Etats du sultan, l'empereur a donné à entendre qu'une telle démarche conduirait les affaires à une crise immédiate; que le sentiment d'honneur le forcerait d'envoyer en Turquie une armée sans délai et sans hésitation; et que si le résultat d'un tel mouvement était le renversement du Grand Seigneur, il le regretterait, mais qu'il serait persuadé de n'avoir rieii fait qu'il ne fût forcé de faire.

11 Je dois ajouter encore ceci au compte rendu ci-dessus, que l'empereur a bien voulu laisser à ma discrétion de communiquer ou non à son ministre (comte de Nesselrodc) les détails de notre conversalion, et qu'avant que j'eusse quitté. Sa iMajesté elle me dit : — Nous rendrez compte au gouvernement de la reine de ce qui s'est ])assé entre nous, et vous direz (|ue je suis prêt à accueillir toute communication qu'il jugera à propos de me f.iire sur cette ([uestion.

i> J'ai parlé dans une autre dépêche des points auxquels l'empereur a louché dans sa conversation. Quant aux ouvertures si importantes auxquelles se rapporte la présente, je ferai observer à Votre Seii'ueurie que, comme il est de mon devoir de rapporter aussi bien mes impressions que des faits et des déelaralions, le suis obligé de dire que si les paroles, le ton, les gestes peuvent servir de critérium des intentions, l'empereur me parait disposé à agir avec loyauté et franchise envers le gouvernemeiil de Sa Majesté. L'empereur a, sans aucun , doute, ses propres objets en vue, et, dans mon opinion, il croit trop fortement à l'immincnee des dangers qui menacent la Turquie. Je suis toutefois convaincu que pour accomplir ses vues comme pour se prémunir contre ces danijers, l'empereur désire sincèremenld'agirde concert avec le gouverneinent de Sa Majesté la reine.

11 Je vais maintenant faire observer à Votre Seigneurie ryie ces ouvertures ne pourraient, sans inconvenance, être passées sons silence par le gnuvernemcnl de la reine.

Il Une première fois, des allusions à ces ouvcrliircs ont été faites; une seconde fois, elles ont été distinctement faites par l'empereur lui-même au ministre de la reine accrédité à sa cour; tandis que la

LA RUSSIE ET L'EUROPE

coiivers.ilion qui a eu lieu il v n quelques anni'es avec le duc de WelJiiijïtoii prouve que l'objet que l'empereur a en vue est un de ceux qui ont longlemps occupe ses pensées.

» Si donc les propositions restaient sans réponse, le cabinet impérial aurait cet avantage décisif, que dans le cas oii nnc (grande catastrophe surviendrait en Turquie, il pourrait rappeler les ouvertures faites à l'Anrlcterre, et qui, n'ayant pas eu de suite, laissaient à l'empereur la faculté ou le mettaient dans la nécessité de suivre sa propre îij;ne de politique en Orient.

u En outre, je ferai observer que le désir exprimé par l'empereur, même au point de vue de ses intérêts, de voir prolonger les jours de vet homme qui se meurt (la Turquie], me paraît autoriser le gouvernement de la reine à proposer à l'empereur de s'unir à l'Angleterre pour prendre des mesures propres h clajer l'autorité chancelante du sultan.

u Enfin, je ferai observer que, quand même l'empereur serait peu disposé à suivre une politique capable d'arrêter la chute de l'empire ottoman, les déclarations qu'il m'a faites le forcent à prendre d'avance, de concert avec le gouvernement de la reine, des mesures de précaution propres à empêcher la crise fatale d'être suivie d'une confusion qui aurait lieu dès que la succession serait ouverte.

w Ce serait un noble triomphe de la civilisation du dix-neuvième siècle, si le vide laissé par l'extinction de la domination mahomélane en Europe pouvait être comblé sans que la paix de l'Europe fût troublée, grâce aux mesures de précaution prises par deux puissances les plus intéressées aux destinées de la Turquie.

u J'ai l'honneur, etc. G. H.-Seïmouh. »

Ai" i. — Lord John Russell à sir G. Il.-Seymour. (Secret et confidentiel. — Extrait.)

€ Foreign-office, 6 février 1853.

» MoNSlEUB,

» J'ai reçu et j'ai mis sous les yeux de la reine votre dépêche setrète et confidentielle du ï2 janvier.

» La question soulevée par Sa ILijesté Impériale est très-sérieuse. Celte question est celle-ci : En supposant que l'éventualité de la dissolution de l'empire ottoman soit probable et même imminente, vautil mieux prendre d'avance des mesures pour une telle éventualité que de s'exposer au chaos, à la confusion et à la certitude d'une guerre européenne, événements qui doivent accompagner la catastrophe si elle a lieu inopinément et avant qu'on ait arrêté la politique à suivre ultérieurement? — Voilà le point, a dit Sa Majesté Impériale, sur lequel je désire que vous appeliez l'attention de votre gouvernenienl.

)) En examinant cette grave question, la première réflexion qui se présente au gouvernement de la reine, c'est qu'il n'est survenu aucune crise actuelle qui rende la solution de ce grand problème européen nécessaire. Il s'est élevé des diflicultés au sujet des lieux saints, mais ces diflicultés sont en dehors des afiaircs intérieures du gouvernement turc et concernent plutôt la Russie et la France que la Sublime l'iirle. (Quelque trouble dans les relations de la Turquie et de l'Autriche a été occasionné par l'attaque des Turcs contre le Monténégro; mais ceci également concerne des dangers afi'cclant la frontière de l'.\utriche plutôt (|ue l'autorité et la sécurité du sultan; de sorte qu'il n'existe pas de motif suffisant pour déclarer au sultan qu'il est hors d'état de maintenir la paix à l'intérieur ou conserver les relations amicales avec ses voisins.

» Il se présente encore une autre observation à l'esprit des minis- Ires de Sa Majesté, c'est que l'éventualité qu'on prévoit n'est nullement fixée quant au temps. Lorsque Guillaume 111 et Louis XIV disposaient par traité de la succession de Charles II d'Espagne, ils pourvoyaient à une éventualité qui ne pouvait pas être éloignée. Les infirmités du roi d'Espagne et le terme certain de toute vie humaine rendaient celte éventualité à la fois sûre et prochaine. La mort du roi d'Espagne n'a pas été accélérée par le traité de partage. On peut en dire autant des dispositions prises d'avance, dans le siècle dernier, au sujet de la Toscane, en prévision de la mort du dernier prince de la maison de .Médicis. Mais la perspective d'une dissolution de l'empire ottoman est d'un tout autre genre : elle peut se réaliser dans vingt, dans cinquante, dans cent ans.

» En de telles circonstances, il serait peu compatible avec les dispositions amicales qui animent l'empereur de Russie non moins que Sa Majesté la reine de la Grande-Bretagne à l'égard du sultan, de disposer d'avance des provinces qui lui appartiennent. Mais indépendamment de cette considération, il est encore nécessaire de faire observer qu'un arrangement conclu dans un cas pareil tendrait indubitablement à accélérer l'éventualité à laquelle on désire pourvoir L'Autriche et la France ne sauraient loyalement cire tenues dans l'ignorance d'une telle transaction, et le secret ne saurait alleindre le but qu'on se propose, celui d'éviter une guerre européenne. Un tel silence ne saurait même entrer dans les intentions de Sa Majesté Impériale. 11 est à présumer qu'aussitôt que la Russie et la Grande- Brelagi e seraient tombées d'accord sur la ]ioliliqiie à suivre et aiiroient lésolu d'y donner suite, elles feraient part de leurs dclermi-

natinns aux grandes puissances européennes. Un arrangement ainsi conclu et communiqué ne resterait pas longtemps secret ; et en même temps qu'il alarmerait et aliénerait le sultan, la connaissance qu'on en aurait généralement exciterait tous ses ennemis à des actes de violence et à une lutte plus opiniâtre. Ils combattraient avec la certitude du triomphe, iicndantque les généraux et les troupes du sultan sentiraient qu'un succès immédiat ne saurait sauver leur cause d'une ruine finale. Ainsi on ferait naître et on fortifierait l'anarchie même que l'on redoute, et la grande prévoyance des amis du malade deviendrait la cause de sa mort.

" Le gouvernement de la reine n'a pas besoin de s'entendre sur les dangers qui accompagneraient rexéculinn d'une pareille convention. L'exemple de la guerre de succession d'Espagne suffit pour démontrer combien des arrangements de ce genre sont peu respectés lorsqu'une tentation trop pressante pousse à les violer. La position de l'empereur de Russie comme dépositaire, mais non comme propriétaire de Constantinople, serait exposée ii des hasards sans nombre, tant à cause de l'ambition de longue date de son pays que des rix'alités de l'Europe. Le propriétaire définitif, quel qu'il fût, ne saurait être satisfait de l'altitude inerte et indolente des descendants de Mahomet II. Une grande influence sur les affaires de l'Europe semble naturellement appartenir au maître de Constanlinople, en possession des clefs de la ÎNléditerranée et de l'Euxin.

11 Une telle influence pourrait être exercée en faveur de la Russie; elle pourrait aussi être employée à tenir en échec et à dompter sa puissance.

11 Sa i^Iajeslé Impériale a dit avec justice et sagesse :

11 — Mon empire est si vaste, si bien situé sous tous les rapports, qu'il serait déraisonnable de ma part de désirer plus de territoire cl de pouvoir que je n'en possède.- Au contraire, a-t-il dit, notre grand, peut-être notre seul danger naîtrait de l'extension d'un empire déjà trop vaste. Un Etat plein de vigueur et d'ambition qui remplacerait la Turquie pourrait toutefois rendre une guerre, de la part de la Russie, nécessaire pour l'empereur ou ses successeurs.

11 C'est ainsi qu'une lutte européenne surgirait précisément des moyens qu'on prendrait pour la conjurer; car ni l'Angleterre, ni la France, ni probablement l'Autriche, ne consentiraient à voir Constanlinople définitivement entre les mains de la Russie.

11 Je suis, etc. J. Russell. »

K" 5. — Sir G. H.-Seijmour à lord John Russell. (Reçu le C mars. — Secret et confidenrtel. — Extrait.) <i SaiDt-Pétersbourg, 21 février 18B3.

11 Hier soir, à une réunion chez la grande-duchesse, femme du grand-duc héritier, l'empereur vint à moi et me prit à part de la manière la plus gracieuse, en me disant qu'il voulait me parler. Après avoir exprimé en termes flatteurs la confiance qu'il avait en moi, il déclara qu'il était prêt à me parler sans réserve sur des questions de la plus grande importance, comme il l'avait fait, disait-il, dans sa dernière conversation. — Et il est bien, ajouta-t-il, qu'il en soil ainsi; car, ce que je désire le plus, c'est qu'il règne la plus grande intimité entre les deux gouvernements, elle n'a jamais été aussi nécessaire que dans ce moment... Eh bien! continua l'empereur, vous avez donc reçu votre réponse, et vous allez me l'apporter demain?

11 — J'aurai cet honneur, sire, répondis-je; mais Votre Majesté sait déjà que la réponse est exactement ce que je lui avais fait pressentir.

Il — C'est ce que je regrclle d'avoir appris; mais je crois que votre gouvernement ne comprend pas bien mon but. Je suis moins impatient de savoir ce qui sera fait lorsque le malade mourra que de déterminer avec l'Angleterre ce qui ne sera pas fait lorsque cet événement arrivera.

t — Mais, sire, permettez-moi de vous faire observer que nous n'avons aucune raison de croire que le malade, pour me servir de l'expression de Votre Majesté, soil à l'article de la mort. Nous avons autant d'intérêt que nous en supposons à Votre i\Iajcsté à la continuation de son existence; et quant à moi, j'oserai ajouter que l'expérience nous apprend que les Etats ne meurent pas aussi vite. La Turquie vivra encore pendant bien des années, à moins qu'il ne survienne quelque crise imprévue. Et c'est précisément, sire, pour éviter toutes les circonstances qui seraient de nature a amener une telle crise, que le gouvernement de la reine compte sur votre généreux concours.

)i — Alors, reprit l'empereur, je vous dirai que si votre gouvernement est porté à croire que la Turquie conserve quchpies éléments d'existence, il faut qu'il ait reçu des renseignements inexacts. Je vous le répète, le malade se meurt, et nous ne pouvons jamais permettre qu'un tel événement nous prenne au dépourvu. 11 nous faut en venir à une entente, et nous y arriverions, j'en suis convaincu, si j'avais seulement dix minutes de converbalion avec vos ministres, avec lord Aberdeen, par exemple, qiii me connait si bien, qui a eu moi une confiance aussi entière que celle que j'ai en lui. Et ne l'oubliez pas, je ne demande ni un traité ni un protocole; une entente générale est tout ce que je désire. Entre gens comme il faut, cela suffit; et

LA RUSSIE ET L'EUROPE

tlans ce cas je suis sûr que la confiance serait aussi giande du côté des ministres de la reine que du mien. Restons-en là pour le moment ; venez demain, et toutes les fois que vous croirez qu'une conversation avec moi puisse contribuer ii une entente sur n'importe quel point, faites-moi dire que vous désirez me voir.

:) J'ai remercié Sa Jlajesté Impériale avec effusion, en ajoutant que y. pouvais l'assurer que le gouvernement de la reine regardait sa parole, une fois donnée, comme ayant la valeur d'un contrat.

" J'ai il peine besoin de faire observer à Votre Seigneurie que cette courte conversation, rapportée ici brièvement, mais exactement, fournit un sujet à de plus sérieuses réflexions.

» Et il ne saurait y avoir de doute qu'un souverain qui insiste avec une telle opiniâtreté sur la chute imminente d'un Etat voisin n'ait arrêté '"ans son esprit que l'heure est venue, non pas d'attendre sa dissolution, mais de la provoquer.

)) J'ai pensé alors, comme je le pense encore, qu'on n'aurait pas hasardé une telle hypothèse s'il n'existait pas quelque entente, peutêtre générale, mais dans tous les cas intime, entre la Russie et l'Au- Iriclie.

M En supposant que mes soupçons soient fondés, le but de l'empereur serait d'entraîner le gouvernement de la reine, conjointement avec les cabinets de Saint-Pétersbourg et de Vienne, dans un plan de partage de la Turquie, et d'exclure la France de cet arrangement.

)) G. H.-Skïmour. jj

]Vo c. — Sir G. H.-Seymour à lord John Russell. (Reçu le G mars. — Secret et confidentiel. — Extrait.) Il Saint-Pétersbourg, 22 février 1853.

» J'ai eu l'honneur de visiter l'empereur hier, et d'avoir avec Sa Majesté une des plus intéressantes conversations dans lesquelles je me fusse jamais trouvé engagé. Mon seul regret est mon impuissance à rendre dans tous ses détails un dialogue qui a duré une heure douze minutes.

» L'empereur commença par souhaiter que je lui lusse la dépèche secrète et confidentielle de Votre Seigneurie, en date du 9 courant, disant qu'il m'arrêterait à l'occasion, soit pour faire une observation, soit pour me demander l'explication de quelques passages.

)) En arrivant au quatrième paragraphe, l'empereur manifesta le désir que je m'arrêtasse, et observa qu'il était certainement trèsdésireux d'une entente avec le gouvernement de Sa Majesté, afin de pourvoir ii une éventualité aussi probable que la chute de la Turquie ; qu'il était peut-être plus intéressé que r.\ngleterre même à prévenir une catastrophe en Turquie; mais qu'un semblable événement éUait toujours imminent; que cet événement pouvait être amené, d'un moment ii l'autre, soit par une guerre étrangère, soit par une lutte entre le vieux parti turc et celui des « nouvelles et superficielles " réformes françaises, u ou encore par une insurrection des chrétiens que l'on sait toujours très-impatients de secouer le joug des musulmans. A l'égard de la première cause, l'empereur dit qu'il était bien fondé à la signaler, d'autant plus que s'il n'avait pas arrêté la marche victorieuse du général Diebitch en 1829, l'autorité du sultan aurait été il son terme.

1) L'empereur pareillement désira que je me rappelasse que lui, et lui seul, s'était empressé de porter secours au sultan, lorsque ses domaines étaient menacés par le pacha d'Egypte.

)) Je repris la lecture et fus de nouveau interrompu à ce passage : '( Dans ces circonstances, ce serait à peine compatible avec les scnu timcnts amicaux... a L'empereur observa que le gouvernement de Sa .'Majesté ne paraissait pas convaincu que son principal objet fût d'obtenir du gouscrncment de Sa HLajesté quelque déclaration ou même quelque opinion sur ce qui devait être interdit dans l'éventualité li'une chute soudaine de la Turquie. Je dis : — Peut-être Votre Majesté sera-t-elle assez bonne pour expliquer ses propres idées sur cette politique négative. — Sa Majesté hésita pendant quelque temps à me répondre ; cependant, elle finit par dire : — Eh bien, il y a plusieurs choses que je ne tolérerai jamais : je commencerai par nous-mêmes. Je ne tolérerai jamais l'occupation permanente de Constantinopic par les Russes. Après cela, je dirai que (Jonstantinoplc ne sera jamais occupée par l'Angleterre, ])ar la France ou par quelque autre grande nation. En outre, je ne permettrai jamais une tentative de reconstilucr un empire byzantin ou une extension telle de la Grèce qu'elle put devenir un Etat puissant. Encore moins permettrai-je le démembrement de la Turquie en petites républiques, asiles des Kossutb , des Maz/.ini et des autres révolutionnaires de l'Europe. Plutôt que de me soumettre il quelqu'un de ces arrangements, je ferais la guerre, et aussi longtemps que je pourrais disposer d'un homme et d'un mousquet. Voila, ajouta l'empereur, quelquesunes de mes idées; maintenant, communiquez-m'en quelques-unes en échange.

» Je fis remarquer l'assurance que l'AnglcIcrre a donnée de sa résolution de ne jamais essayer de posséder (Constantinopic, et l'averiiion du ;;ouvcriieineiit de Sa Majesté d'entrer dans des arrangements éventuels ; mais, pressé de nouveau par .Sa .Majesté Impériale, je dis : — Eh bien, sire, mou idée peut ne pas convenir à Votre Majesté,

peut ne pas convenir au ijouvernement de la reine, mais ce qui est bon d'homme à homme est souvent un bon système d'Etat à Etat. Comment les choses se passeraient-elles si, dans l'éventualité de quelque catastrophe en Turquie, la Russie et l'Angleterre déclaraient qu'elles ne permettront à aucune puissance de prendre possession de ces provinces ? Le territoire serait-il placé comme sous les scellés jusqu'à ce que des arrangements amiables eussent amené sou adjudication ?

» — Je ne dirai pas, observa l'empereur, qu'une telle situation serait impossible, mais, en résumé, elle serait fort difficile : il n'y a pas d'éléments de gouvernement provincial ou communal en Turquie; vous auriez les Turcs attaquant les chrétiens, les chrétiens tombant sur les Turcs, les chrétiens des différentes sectes se querellant entre eux : en un mot, le chaos et l'anarchie.

» — Monsieur, répliquai-je alors, si ^ otre Majesté veut me permettre de parler Iranchement, je dirai que la grande diflérence qui existe entre nous est celle-ci : Vous continuez à insister sur la chute de la Turquie et sur les arrangements à intervenir avant et après la chute, et nous, au contraire, nous songeons à maintenir la 'I urquie telle qu'elle est, et aux précautions qui sont nécessaires pour empêcher sa condition de devenir pire.

)) — ^ Ah! répliqua l'empereur, c'est ce que le chancelier me dit sans cesse ; mais la catastrophe arrivera quelque jour, et nous prendra tous au dépourvu.

)) Sa .Majesté Impériale parla de la France. — Dieu me garde, ditelle, d'accuser quelqu'un injustement, mais il y a des circonstances et à Constantinopic et dans le .Monténégro qui sont extrêmement suspectes. Cela me semble comme si le gouvernement français s'eft'orçait de nous brouiller tous en Orient, espérant par ce moyen arriver le mieux à ses propres vues : un de ses projets, sans doute, *st la possession de Tunis.

» L'empereur poursuivit en disant que pour sa part il se préoccupait fort peu de la ligne que la France jugerait convenable de suivre dans les affaires d'Orient, et qu'il y -avait un peu plus d'un mois qu'il avait avisé le sultan que s'il requérait son assistance pour résister aux menaces de la France, elle était entièrement au service du sultan,

>i En un mot, l'empereur en vint à observer : — Comme je vous l'ai déjà dit, tout ce dont j'ai besoin, c'est une bonne entente avec l'Angleterre, et cela non pour tout ce qui sera, mais pour tout ce qui ne sera pas fait; ce point arrêté, le gouvernement anglais et moi, moi et le gouxernement anglais, ayant une entière confiance dans nos x'ues réciproques, ie me soucie peu du reste.

11 Je remarquai que j'avais la conviction que le gouvernement de Sa Majesté serait aussi peu disposé que Sa Majesté Impériale à tolérer la présence des Français à Constantinopic, et étant désireux, si cela était possible, de m'assurer s'il y avait quelque entente entre les cabinets de Saint-Pétersbourg et de Vienne, j'ajoutai :

u — Jlais Votre !\lajesté a oublié l'Autriche. Aujourd'hui, toutes ces questions d'Orient la touchent de très-près; elle s'attendrait, sans doute, à être consultée.

» — Oh! répliqua l'empereur à ma grande surprise, mais x'ous devez comprendre que lorsque je parle de la Russie, je parle aussi bien de l'Autriche. Ce qui convient à l'une convient à l'autre : nos intérêts à l'égard de la Turquie sont parfaitement identiques.

M J'aurais été heureux de faire une ou deux autres questions sur ce sujet, mais je ne m'y aventurai pas.

)) Je dois faire remarquer qu'à un moment antérieur de la conversation. Sa ]\Iajesté, sans aucune apparence d'irritation, montra beaucoup de surprise à l'expression suivante de la dépèche de \otre Seigneurie : « L'ambition longtemps excitée de sa propre nation. » Il me demanda ce que cette phrase voulait dire.

1) Il se trouva que je m'attendais à ce mouvement de surprise, et prêt à répondre avec toute la réflexion nécessaire.

1) — .Alonsieur, dis-je, lord John Russell ne parle pas de votre ambition, il parle de celle que nourrit votre peuple.

)i L'empereur n'aurait pas admis tout d'aborn que la phrase était applicable à la nation russe plus qu'à lui-même, lorsque je lui dis :

)) — Votre Majesté me permettra de remarquer que lord John Russell répète seulement ce que disait, il y a trente ans, votre frère, de glorieuse mémoire. En écrivant confidentiellement à lord Castlereagh, dans l'année I.S2i, l'empereur Alexandre disait qu'il était le seul Russe qui résistât aux vues de ses sujets sur la Turquie, et il parlait de la popularité qu'il avait perdue par cet antagonisme.

» Cette citation que, par hasard, je faisais presque dans les termes de la lettre, parut changer le cours des idées de l'empereur.

a — Vous avez tout à fait raison, me dit-il, je me rappelle les événements auxquels mon frère faisait allusion. IMainlenant, il est parfaitement vrai que l'impératrice Catherine s'abandonnait à toutes sortes de visions d'ambition; mais ce ne l'est pas moins que ces idées ne sont pas en tout ])artagres par ses descendants. Vous savez comment je me comporte vis-à-vis du sultan. Ce motisicur viole avec mc'i sa parole écrite, il agit d'une façon qui m'est extrêmement désagréable, cl je me contente d'envoyer un ambassadeur à Conslanlinople pour demander réparation. A coup sûr, j'y aurais cu/oyé une

LA RCSSIE ET L'EUROPE

armée, si je l'avais voulu, il n'y a rien qui aurait pu l'arrèlei-, mais je me suis coiitcnlô «l'un appareil de forces qui prouvera que je n'ai pas l'inteiilion d'èlre joué.

„ Kl, liien, sire, dis je, vous avez tout ii fait raison de refréner

ia violence, cl j'espère que dans d'autres occasions vous ajjirez avec la même modération, car Votre !\Iajesté doit être convaincue que les concessions nouvelles qui ont été obtenues par les Latins ne peuvent pas être rapportées à du mauvais vouloir a votre éijard, mais aux appréhensions escessives des Francs entretenues |)ar les niallieureux Turcs. D'ailleurs, sire, je me hasarderai à dire (|ue le danger en ce moment n'est pas la Turquie, mais cet esprit révolutionnaire qui a éclaté il y a quatre ans, et qui, dans beaucoup de pays, couve encore sous le sol; là est le danijer, et sans doute une guerre en Turquie serait le sijjnal d'explosions nouvelles en Italie, en Hongrie et ailleurs. Nous voyons ce qui se passe à Mibm.

)> Sa Majesté Impériale parla du Jlontenegro, observant qu'il approuvait l'attitude prise par le cabinet autrichien , et qu'aujourd'hui on ne permettrait pas que les Turcs maltraitassent et missent à mort une population chrétienne.

" Je me hasardai à remarquer que sur ce point les torts étaient au moins partagés entre les Turcs et les îlouténcgrins, et que j'avais toute raison de croire que la provocation venait des derniers. L'empereur, avec plus d'impartialité que je n'en attendais, admit qu'il y avait des torts des deux cotés, que cerlainement les mont,-!gnards s'adonnaient plus au brigandage, et que la prise de Djabijak lui avait causé une grande indignation. En même temps, Sa .'Majesté dit :

>i — Il est impossible de ne pas éprouver un grand intérêt pour une population cnergiquemenl attachée ii sa religion, et qui a si longtemps défondu son territoire contre les Turcs.

M Et Itmpereur poursuivit :

" — Il peut être franc de vous dire que, si quelque tentative d'exterminer ce peuple était faite par Omcr-Pacha et provoquait une insurrection générale des chrétiens, le sultan, selon toute probabilité, perdrait son trône, et, dans ce cas, il toralicrait pour ne plus se relever. Je souhaite soutenir son autorité; mais, s'il la perd, c'en est fait pour toujours. L'empire turc est un de ces Etats que l'on tolère, mais qu'on ne reconstruit pas. Dans un cas semblable, je vous proteste que je ne permettrai pas un coup de pistolet.

)i L'empereur en vint a dire que , dans l'éventualité de la dissolution de l'empire ottoman, il pensait qu'il pourrait être moins difficile d'arriver à un arrangement territorial satisfaisant qu'on ne le croyait généralement.

» — Les principautés sont, dit-il, en fait, un Etat indépendant sous ma protection; cela peut continuer ainsi. La Servie peut prendre la même forme de gouxernemenl. Il en est de même de la Bulgarie. Il n'y a pas de raison, ce semble, pour que cette province ne forme pas un Etat indépendant. Quant ii l'Egypte, je comprends tout à fait l'importance que ce pays a pour l'Angleterre. Je puis alors dire seulement que si, dans l'éventualité d'un partage de la succession ottomane, à la chute de cet empire, vous preniez possession de l'Egypte, je n'aurais pas d'objections à faire. Je dirais la même chose de Candie : cette ile peut xous convenir, et je ne sais pas pourquoi elle ne deviendrait pas une possession anglaise.

» Comme je ne souhaitais pas que l'empereur s'imaginât qu'un serviteur public de l'Angleierre fût pris par cette espèce d'ouverture, je répondis tout simplement que j'avais toujours compris que les vues de l'Angleierre sur rE;;ypte n'allaient pas au delii d'assurer une prompte et siire communication entre l'Inde anglaise et la mère patrie.

» La conversation touchant alors à sa fin, l'empereur exprima son chaleureux attachement pour la reine notre gracieuse souveraine, et son respect pour les conseillers actuels de Sa .'ilajcsté. Les déclaralions contenues dans la dépêche de Votre Seigneurie ont été, dit-il, très-satisfaisantes; il désirerait seulement qu'elles fussent un peu développées. Les termes dans lesquels Votre Seigneurie a parlé de sa conduite ont été, l'empereur le dit, très-flatteurs pour lui.

w En me congédiant, Sa Majesté Impériale dit :

u — Invitez votre gouverncmenl'à écrire encore sur ces sujets, à écrire plus complètement, et à le faire sans hésitation. J'ai conhance dans le gouvernement anglais. Ce n'est point un engagement, une convention que je leur demande , c'est un libre échanq!-, et, au besoin, vne p'irole de ijentleman; entre nous cela suffil. — (Cette phrase est en frojirais dans la dépêche de sir Seymour.)

>' Je me hasarderai à suggérer que quelques expressions pourraient être employées dans la dépêche qui me sera adressée, afin de mettre un icruic a toute considération ultérieure, ou ii tout événement, à la discussion de points qu'il serait k un si haut degré désirable de ne pas regarilcr comme ofl'ranl matière à débat.

» Je puis seulement ajouter, par forme d'apologie, qu'il est possible que je me suis trompé en rapportant certaines parties de la conversalion de l'empereur, cl que j'ai conscience d'avoir oublié les termes précis dont il s'est servi a l'ég.ird de la politique commerciale à obscrscr à CunstantJnople lorsqu'elle ne sera plus en la possession des Turcs.

■ Le fond de l'observation était que l'Angleterre et la Russie

avaient un commun intérêt à pourvoir à l'accès le plus facile entre l.i mer ISoirc et la .Médilerraïu'e.

1' Lue copie de la dépêche de Votre Seigneurie a été laissée entre les mains de l'empereur... »

N° 7. — Sir G. H.-Seymour au comte de Claremlon, (Reçu le 19 mars. — Secret et confidentiel. — Extrait.) « Saiiit-Hétcrsbourg, 9 mars 18o3.

j) Lorsque je visitai le comte de Nessclrode le 7, Son Excellence dit qu'en conformité des ordres qu'il avait reçus de l'empereur, il avait à me remettre un memoranituin très-conrulentiel que Sa Majesté Impériale avait fait rédiger, et qui était destiné ii servir de réponse ou de commentaire à la communication que j'avais f^ite à Sa Majesté Impériale le 21 du mois dernier.

)) J'ai l'honneur d'adresser à Votre Seigneurie une copie de ce document, qui, dans les circonstances oii il a clé conçu et réiligc, ne peut manquer d'être considéré comme un des papiers les plus remarquables qui soient sortis, je ne dis pas de la chancellerie russe, mais du cabinet secret de l'empereur.

» Trois points me paraissent être pleinement établis par le mémorandum impérial : l'existence de quelque entente particulière entre les deux cours impériales au sujet de la Turquie, et l'engagement pris par l'empereur iXicolas de ne pas posséder et de ne pas s'établir il Constantinople , ni d'entrer en arrangement à l'égard des mesures à prendre dans l'éventualité de la chute de l'empire ottoman sans un concert préalable avec le Rouvcrnenieiit de Sa Majesté.

)) Prenant comme un fait certain et maintenant reconnu l'existcupe d'une entente ou d'un contrat entre les deux empereurs à l'égard des affaires turques, il devient de la plus haute importance de savoir l'étendue des engagements intervenus entre eux. Quant ;i la manière dans laquelle ces engagements y ont été conclus, je conjcclure qu'on ne saurait entretenir que peu de doute. Les bases en ont été posées à coup sûr dans quelques-unes des réunions de souverains qui ont eu lieu cet automne, et l'affaire a été probablement menée depuis par le baron de Mcyendorff, l'envoyé russe à la cour d'Autriche, qui a passé l'hiver à Saint-Pétersbourg et est encore ici. »

Annexe au n" 7. — Mémorandum.

« 21 février 1853.

» L'empereur a pris connaissance avec le plus vif intérêt et une véritable satisfaction de la dépêche secrète et confidentielle que lui a communiquée sir llamilton-Seyniour. 11 apprécie dûment la franchise qui l'a dictée. Il y a trouvé une nouvelle preuve des sentiments d'amitié que lui porte Sa Majesté la reine.

" En s'entretenant familièrement avec l'envoyé britannique sur les causes qui d'un jour ii l'autre peuvent amener la cluite de l'empire ottoman, il n'élait point entré dans la pensée de l'empereur de proposer pour cette éventualité un plan par lequel la Russie et l'Angleterre disposeraient d'avance des provinces régies par le sultan, un système tout fait, encore moins une transaction formelle h conclure entre les deux cabincls. Dans l'idée de l'empereur, il s'est agi purement et simplement de se dire confidentiellement des deux parts moins ce qu'on veut que ce qu'on ne veut pas, ce qui serait contraire au.x intérêts anglais, ce qui le serait aux intérêts russes, afin que, le cas échéant, on évitât d'agir en contradiction des uns ou des autres.

U n'y a lii ni projets de partage ni convention à rendre obligatoire aux autres cours; c'est un simple échange d'opinions, et l'empereur ne voil point qu'il soit nécessaire d'en parler avant le temps. C'est précisément pour cela qu'il s'était bien gardé d'en vouloir faire l'objet d'une communication oflicielle de cabinet à cabinet. En se bornant à en jiarler lui-même, sous forme de conversation familière, au représeiiUmt de la reine, il a choisi le raode le plus intime et le plus confidentiel de s'ouvrir franchement à Sa Majesté Britannique, désirant que le résultat quelconque de ces pourparlers demqjiràt ce qu'il doit être, un secret entre les deux souverains.

>i Dès lors tombent les objections qu'élève lord John Uussell contre toute réticence qui serait faite aux autres puissances pour le cas d'une transaction formelle dont il n'est nullement question pour le moment; et dès lors aussi disparaissent les inconvénients qu'il signale comme pouvant servir à accélérer l'événement même que la Russie et l'Angleterre ont à cœur de prévenir, si l'existence d'une transaction pareille venait à être connue prématurément de l'Europe et des sujets du sultan.

M Quant à l'objet même de cet échange d'opinions tout intime fia chute possible de l'empire ottoman), ce n'est là sans doute qu'une éventualité incertaine et lointaine. On n'en saurait à coup sur fixer l'époque, et aucune crise réelle n'est survenue qui en rende imminente la réalisation. Mais enfin elle peut arriver, arriver même inopinément. Sans parler des causes toujours croissantes de dissolution que pfésenle l'élal moral, financier, administratif de la Porte, elle peut sortir progressivement de l'une au moins des deux questions mentionnées par le ministre anglais dans sa dépêche secrète. A la vérité, il n'y voit que de simples disputes qui ne dépasseraient pas la portée des difficultés dont s'occupe d'ordinaire la diplomatie. Mais ce genre

LA RUSSIE ET L'EUROPE

de dispulcs-là peut néanmoins amener la gueri'e, et avec la guerre les const'qiicnces qu'en appiéhendc l'empereur, si, par exemple, dans l'aflaire des lieux saints, l'aniour-propre et les menaces de la France continuant à peser sur la Porte obligent celle-ci à nous refuser toute satisfaction, et si, d'un autre côté, le sentiment religieux des Grecs orthodoxes outragé par les concessions faites aux Latius soulève contre le sultan l'immense majorité de ses sujets.

I) Quant à l'affaire du Monlcncgro, on peut heureusement aujourd'hui, d'après les dernières nouvelles, la regarder comme arrangée. Mais au moment où l'empereur a eu son entretien avec sir IlamiUon- Seymour, ou pouvait craindre que la question ne prit une tournure des plus giaves. Ni nous ni l'Autriche n'aurions pu permettre la dévastation prolongée ou la soumission forcée du Monténégro, pays resté jusqu'ici dans une indépendance effective de la Porte, pays au- (|.uel notre prolection s'étend depuis plus d'un siècle. Les horreurs (jui s'y commettent, celles que le fanatisme ottoman a étendues, il y a peu de temps, sur la Bulgarie, la Bosnie et l'Herzégovine, ne faisaient que trop prévoir aux autres provinces chréliennes de la Porte que le même sort les attendait. Elles étaient de nature à provoquer le soulèvement général des chrétiens qui vivent sous le sceptre de l'empire turc , et à précipiter sa ruine. Ce n'est donc pas , tant s'en faut, une question oiseuse et imaginaire, une éventualité trop loinlaine que les préoccupations de l'empereur ont signalée à l'attention de la reine son alliée.

>i En présence de l'incertitude et de la caducité de l'état actuel des choses en Turquie, le cabinet anglais exprime le désir qu'il soit fait usage envers la Porte de la plus grande longanimité. L'empereur a la conscience de n'avoir jamais agi autrement. Le cabinet anglais en convient lui-même. Il adresse à l'empereur, sur les nombreuses preuves de modération qu'il a données jusqu'à ce jour, des éloges que Sa Majesté n'acceptera point, parce qu'elle n'a fait qu'obéir en cela h ses convictions impérieuses. Mais pour que l'empereur puisse continuer à concourir à ce même système de longanimité, s'abstenir de toutes les démonstrations, de tout langage péreniptoire, il faudrait que ce système fût suivi également par toutes les puissances à la fois. La France en a adopté un autre. C'est par la menace qu'elle a obtenu, contre la lettre des traités, l'admission d'un vaisseau de guerre dans les Dardanelles. C'est à la bouche du canon qu'elle a présenté par deux fois ses réclamations et demandes d'indemnité à Tripoli, puis à Constantinople. C'est encore par l'intimidation que, dans la contestation des lieux saints, elle a amené l'annulation du firman et celle des promesses solennelles que le sultan avait données à l'empereur. Devant tous ces actes de prépotencc, l'Angleterre a gardé un sileuee complet. Elle n'a fait ni offres d'appui à la porte ni remontrances au gouvernement français. La conséquence en est toute claire. La Porte a dû nécessairement en conclure que de la France seule elle a tout à espérer comme à craindre, et qu'elle peut impunément éluder les réclamations de l'Autriche et de la Russie. C'est ainsi que la Russie et l'Autrielie, afin d'obtenir justice, se sont vues à leur tour, contre leur gré, obligées d'agir par l'intimidation, puisqu'elles ont affaire à un gouvernement qui ne cède que devant une attitude pércmptoire; et c'est ainsi que par sa faute, ou plutôt par celle de ceux qui l'ont d'avance affaiblie, la Porte est poussée dans une voie qui l'affaiblir encore davantage. Que l'Angleterre s'emploie donc à lui faire entendre raison. Qu'au lieu de s'unir ii la France contre les justes réclamations de la Russie, elle se garde d'appuyer ou même de paraître appuyer les résistances du gouvernement ottoman. Qu'elle soit la première il inviter celle-ci, comme elle-même le juge essentiel, à traiter ses sujets chrétiens avec plus d'équité et d'humanité. Ce sera le plus silr moyen d'épargner à l'empereur roblii;alion de se prévaloir en Turquie de ces droits de protçflion traditionnelle dont il n'use que malgré lui, et de reculer indéfiniment la crise que l'empereur et Sa Majesté la reine tiennent également à prévenir.

» En somme, l'empereur ne peut que se féliciter d'avoir provoqué entre elle et lui cet échange intime de confidences. Il y a trouvé de précieuses assurances, dont il prend acte avec une vive satisfaction. Les deux souverains se sont dit franchement ce que, dans l'hypothèse extrême dont ils traitent, leurs intérêts respectifs ne sauraient comporter. L'Angleterre compreiul que la Russie ne saurait permettre à Constantinople l'établissement d'une puissance chrélienna assez forte pour la contrôler et l'inquiéter. Elle déclare que pour elle-même elle renonce ii toute intention ou désir de posséiler Constjinlinoplc. L'empereur désavoue également tout désir ou dessein de s'y établir. L'An);letcrre promet qu'elle n'entrera dans aucun arrangement tendant à statTier sur les dispositions i> prendre dans le cas de la chute de l'empire turc sans s'en être préalablement concertée avec l'empereur. L'empereur, de son côté, contracte volontiers le même engagement. Comme il sait qu'en pareille occurrence il peut également compter sur l'Autriche, engagée par ses promesses à se contcrlcr avec lui, il envisage avec moifis de crainte la catastrophe, que son désir sera toujours de conjurer et d'éloigner autant qu'il pourra dépendre de lui.

1) Non moins précieux lui ont été les témoignages d'amitié et de confiance personnelle de la part de Sa Majesté la reine, dont sir Ila-

niillon-Seymour a été chargé à cette occasion de se rendre l'organe auprès de lui. 11 y voit la garantie la plus sûre contre l'avenir que sa prévoyance avait cru devoir signaler ii celle du gouvernement anglais.»

N" 9. — Sir G. I[.-Setjmour aii comte de Clarendon. (Reçu le 19 mars. — Secret et confidentiel.)

o Samt-Pétersbourg, 10 mars 1853.

<c Milord , je viens d'avoir une conversation amicale et satisfaisante avec le chancelier, qui, pensant que ma lettre du 3 courant avait été causée parce que je n'avais pas bien compris le mémorandum de l'empereur, avait désiré me voir. Nous avons lu ensemble le mémorandum , et le comte de Nesseirode a fait observer que tout ce qu'on désirait, c'était qu'en s'en rapportant à la magnanimité et aux sentiments de justice de l'empereur, le gouvernement de Sa Majesté fit ijuclques efforts pour éclairer le gouvernement français sur la fausse direction dans laquelle il s'était engagé par M. de Lavalette. J'ai répondu que c'était ce qu'avait fait le gouvernement de Sa Majesté, non-seulement cette fois, mais en plusieurs occasions, et que, pour montrer le langage que tenait au gouvernement français le prédécesseur de Votre Seigneurie, j'allais lui lire un extrait d'une des dépêches de lord John Russell. Je lus, en conséquence, les cinq ou six lignes de la dépêche de lord J. Russell à lord Cowley, du 2 8 janvier, commençant par ces mots ; " Mais le gouvernement de Sa Majesté ne peut se dissimuler u et finissant par ceux-ci : « les rapports avec les puissances amies, )> passage que j'avais copié et apporté avec moi. Le comte de Nesseirode a exprimé une vive satisfaction de ce que le gouvernement de Sa JLijesté avait donné de si bons conseils au gouvernement français, et n'a regretté que de ne pas avoir eu depuis longtemps en sa possession une preuve aussi concluante du parti que le principal secrétaire de Sa Majesté aux affaires étrangères avait ])ris sur la question des lieux saints. En résumé, le chancelier m'a invité à considérer le passage du mémorandum impérial comme eviiriniant une espérance et non un reproche, et se rapportant ii la politique que l'on désirerait voir suivre au gouvernement de Sa Majesté, non à celle qu'elle avait suivie.

• J'ai l'honneur, etc. Signé II.-Seymour. »

N° 10. — Le comte de Clarendon à sir G. H.-Seymour. (Secret et confidentiel. — Extrait.)

« Foreign-office , 23 mars 1853.

» Monsieur, vos dépêches en date des 21 et 22 du mois dernier ont été soumises i» la reine, (jui m'ordonne de vous exprimer son entière approbation de la discrétion et du jugement que vous avez déployés dans les conversations que vous avez eu l'honneur d'avoir avec l'empereur. Je n'ai pas besoin de vous assurer que les opinions de Sa Majesté Impériale ont reçu du gouvernement de la reine la considération empressée et le mûr examen qu'exige leur importance.

» Le gouvernement de la reine persévère dans la croyance que la Turquie possède encore les éléments vitaux ; il considère que les récents événements ont prouvé l'exactitude de l'opinion formulée dans la dépêche de mon prédécesseur, qu'il n'y a pas de raison suffisante de signifier au sultan qu'il est incapable de maintenir la paix il l'intérieur, ou de conserver des relations amicales avec ses voisins. Le gouvernement de la Russie a, en conséquence, appris avec une satisfaction sincère que l'empereur se considère comme plus intéressé même que l'Angleterre à prévenir une catastrophe turcpie, parce qu'il est convaincu que de la politique suivie par Sa Majesté im|)ériale vis-à-vis de la Turquie dépend l'accélération ou l'ajournement indéfini d'un événement que toutes les puissances de l'Europe sont intéressées à conjurer. •

» Le gouvernement de la reine est convaincu que rien n'est plus ])ropre à précipiter cet événement que la prédiction constante de sa proximité; que rien ne peut être plus fatal à la vitalité de la Turquie que la présomption de sa décadence rapide et inévitable , et que si l'opinion du czar que les jours de l'empire turc sont comptés devenait notoire, sa chute arriverait plus tôt même que Sa Majesté Impériale ne semble le penser. Mais, dans la supposition que, par des causes inévitables , la catastrophe ait lieu, le gouvernement de la reine partage entièrement l'opinion de l'empereur, que l'occupation de Constantinople par l'une ou l'autre des grandes puissances serait incompatible avec le maintien de la paix en Europe, et qu'elle doit être une fois pour toutes regardée comme impossible; qu'il n'existe pas d'éléments pour la reconstruction d'un empire byzantin; que la mauvaise administration systémati(|ue de la Grèce n'encourage pas à étendre ses Etats territoriaux, et que, comme il n'existe pas de matériaux pour le gouvernement provincial ou communal, l'anardiic serait le résultat de l'abandon des provinces turques à elles-mêmes, ou l'autorisation qui pourrait leur être donnée de se constilner en

républiques distinctes Le gouvernement de la reine croit qu'il

n'est pas au pouvoir des arrangements de dominer les événements, et qu'aucune combinaison ne pourra être tenue secrète. Ce serait, de l'avis du gouvernement de la reine, le signal de la préparation d'intrigues de toute espèce et de révolte parmi les sujets chrétiens

LA nUSSIE ET L'EDROPE.

de la Porte. Chaque puissance et chaque partie s'efTorccrait d'assurer SCS int(?rôts à venir, et la dissolution de rcm]iirc turc serai', préccdi'c par un état d'anarchie qui ai;j;raverait toutes les difficultés, si nièiuc il ne rendait impossible une solution pacifique de la question. Le seul mode, pour iirriver à une telle solution, serait un congrès européen. .Alais ceci même est un nouveau motif de plus pour désirer le maintien de l'ordre de choses actuel en Turquie, attendu que 1" gouvernement de la reine ne peut pas sonj;er sans alarme aux jalousies qui seraient évoquées, à l'impossibilité de concilier les diverses ambitions et les intérêts divergents qui seraient en jeu, et à la certitude que les traités de 1815 seraient alors susceptibles de révision , la France pouvant être prête a risquer les chances d'une guerre européenne pour s'affranchir des obligations qu'elle considère comme portant atteinte à son honneur national, et qui, imposées par des cuueoùs violorieiu, sont pour elle une source constante d'irrita-

avec des sentiments de satisfaction sincère, comme une preuve nouvelle de la confiance et des sentiments amicauv de l'empereur.

)) Le gouvernement de Sa Majesté ne voit p;is l'utilité qu'il y aurait à prolonger une correspondance sur une question au sujet de laquelle on s'est entendu complètement, et, par conséquent, tout ce que j'ai il vous dire, c'est que le gouvernement de Sa Majesté voit avec plaisir que l'empereur considère la chute de l'empire turc comme une éventualité incertaine et éloignée , et qu'aucune crise ne rend cette chute imminente Le gouvernement de Sa Alajesté n'a jamais voulu dissimuler sa politique, qui, ii ce qu'il croit, est honnête et loyale envers toutes les puissances. Mais, sur une question semblable, il regretterait infiniment que l'empereur pût concevoir à ce sujet aucune idée inexacte, et c'est pourquoi il approuve la note confidentielle que vous avez adressée au comte de ^essclrode pour rectifier quelques idées qu'il semblait avoir sur la politique du gouvernement

1 Tenez, a «jouté l'empereur, nous avons sur les bras un homme malade, un homme gravement malade,., s

tion. Le principal objet du gouvernement de la reine , celui auquel ont toujours tendu et tendront toujours ses cft'orts, est le maintien de la paix. 11 désire soutenir l'empire turc par suite de sa conviction qu'aucune grande question ne peut être soulevée en Orient sans devenir une source de désordres en Occident, et que toutes les grandes puissances de l'Occident prendront un caractère révolutionnaire et embrasseront une révision du système social tout entier, à laquelle les gouvernements continentaux ne sont cerlaineincnt pas préparés, n

K° 13. — Le comte de Clarendon à sir G. Il.-Seymour.

(Secret et confidentiel.)

« Foreign-olîice , 15 avril 1853.

• Monsieur, vos dépêches des 0, 10 et 12 mars ont été soumises à la reine. Ma dépêche du 2.1 mars vous aura apporté une réponse ;i toutes les questions auxquelles touche le meinorandu7n que vous a remis le comte >'esselrode. Je dois vous dire que cet important et remarquable document a été reçu par le gouvernement de Sa Majesté

de Sa Majesté. La question de l'entrée du Charlemagne dans le Bosphore a donné lieu à une correspondance entre les gouvernements anglais et français, et quoique la Porte eût donné sans conditions son consentement à l'entrée de ce navire, la question a été résolue conformément à l'opinion du gouvernement de Sa Majesté, et il a été convenu que le Charlemayne porterait M. de Lavalctlc ii Conslantinople. A ces conditions, le passage du vaisseau de guerre français ne devait donner lieu à aucune remontrance de la part de l'Angleterre, et on ne devait pas l'ériger en précédent.

» Je suis, etc. Signé ChMiisDoy. »

N° 14. — Sir G. H.-Seymour au comte de Clarendon. (Reçu le 2 mai. — Secret et confidentiel. — Extrait.) o Saint-Pétersbourg, 20 avril 1853.

» L'empereur, en se levant de table, lorsque j'eus l'honneur de dincr au palais, le 18, m'invita à le suivre dans la chambre voisine. Sa .Majesté me dit alors qu'elle voulait m'exprimer la satisfaction

LA RUSSIE ET L'EUROPE

réelle et sincère que lui avait causée la dépêche de Votre Seigneurie, marquée secrète et confidentielle, du 23 du mois dernier. 11 lui avait élé infiniment agréable de voir que les ouvertures qu'il avait adressées au gouvernement de Sa Majesté avaient été accueillies avec l'esprit de bienveillance et d'amitié qui les avait dictées; que, pour se servir d'une expression déjà employée, il n'était ricu qui méritât autant de confiance que la parole d'un gentilhomme; qu'il voyait bien que les relations des deux cours reposaient sur une meilleure base, maintenant que l'on s'était parfaitement entendu sur des points qui, laissés dans le doute, eussent pu faire naitre la mésintelligence, et ainsi que Sa Majesté daigna ajouter encore, il me remerciait d'avoir contribué à ramener cette entente amicale. — Je vous prie, dit ensuite Sa Majesté , de bien comprendre que l'engagement que j'ai pris moi-même sera également obligatoire pour mon successeur. Mes intentions sont consignées dans des mémorandum qui existent

nique était fidèlement renseigné sur ce qui se passe en Turquie, l'empereur répliqua avec une extrême vivacité qu'il mettait ce fait en doute; qu'il croyait, au contraire, que quelques-uns des agents consulaires anglais étaient inexacts dans leurs rapports. 11 citerait, par exemple, la Bulgarie. Là régnait le plus grand mécontentement, et Sa Majesté affirmerait que , sans les efforts qu'elle ne cessait de faire pour réprimer la manifestation des dispositions de cette nature, les Bulpares se seraient déjà depuis quelque temps insurgés.

» Sa Majesté compara ensuite l'attitude menaçante qu'avait prise le comte Leiningen avec le caractère pacifique de la mission du prince Menschikolï. Ce n'est pas, toutefois, qu'elle voulût blâmer l'empereur d'Autriche , ce noble prince qu'elle chérissait sincèrement et dont elle approuvait tous les actes. La différence se trouvait dans les circonstances ; et quand le Monténégro était menacé d'une complète dévastation , l'empereur d'Autriche se voyait forcé

L'amiral Napier, cominandant la flotte anglaise de la Baltique.

maînlenant, et tout ce que j'ai promis, mon fils, si les changements dont il s'iigit arrivaient sous son règne, sera prêt à le remplir avec le même empressement qu'eût montre son père.

" L'empereur continua en disant qu'il présenterait franchement une ou deux observations qui seraient peut-être une critique sur la dépêche de Notre Seigneurie.

» La dépêche parlait de la chute de l'empire ottoman comme d'un événement incertain et éloigné. L'empereur fit remarquer qu'une expression excluait l'autre. Incertain, d'accord; mais, ])our cela même, il n'était pas nécessairement éloigné. Il ne demandait pas mieux que cela fût, mais il n'élait pas sûr (pi'il en arrivât ainsi. Sa Majesté désira en outre faire observer (|u'il ne di)iil;nt nullement que le gouvernement de Sa Majesté n'eût eii\isiigé d'une m.inièic trop favorable l'élut de la population eliréliciiiic eu l'uiquie. Il se pouvait ([lie le suhiin voulût améliorer sa condilion, et qu'il eût donné des ordres en ce sens ; mais Sa Majesté était bien certaine que les ordres du siillnn ii'av;iieiil pas été suivis. Sur l'observalioii que je fis «m'U était bien entendu que le gouvernement de Sa Majesté Rritan-

d'agir avec énergie. Je n'eusse pas, dit Sa Majesté, agi autrement.

i> Je désire faire remarquer ici qu'une partie des observations de l'empereur s'adressaient à moi persoiinellciiienl , et qu'elles étaient une réponse à une allusion que j'avais faite à l'intoléraiirc religieuse qui s'exerçait en Toscane, et aux remarques que j'avais faites au chancelier sur la conduite du cabinet autrichien relativement aux dernières mesures de confiscation en Lombardie.

» Après avoir fait observer que, selon les avis qu'elle venait de recevoir (ceux du 29 du mois dernier), l'arrangement des diflicullés à (jonstanlinnple avait fait jumi de progris ou même n'en avait p.ns fait du tout, Sa iMajeslé dit qu'elle ii'avail, jusqu'ici, mis eu mouvement ni un seul vaisseau ni un seul bataillon; ([u'ellc ne l'avait pas fuit par considéralioii pour le sultan, et pour des motifs d'économie; mais qu'elle répéterait qu'elle ne voulait pas être jouée; et (|uc si les Turcs ne cédaient pas à la raison, ils auraient à céder à l'approche d'un danger.

» Je pris la liberté de faire remarquer à l'cmpeicMr ipie re n'était que par les dépèches qui venaient d'arriver qu'il avuit reçu la nou-

LA RUSSIE ET L'EUROPE

Vtfllc (lu ilcbarfjiicincnt à Pcra de l'ainhassadeur de France , qui, à ce qu'il paraissait, ])roiiait part au\ arraiigcinciits qu'on allait conclure Ccpen<lant In réponse indirecte que nie lit Sa Majesté , et les expressions dont il se servit, me font craindre que cette considération n'ait pas été accueillie avec l'altcntiou qu'elle me semble justement mériter. >

N" 15. — Sir G. Il.-Seymour au comte de Clarendon. Reçu le 2 mai (secret et confidentiel).

« Saint-Pctprsbourg, 21 avril 1853.

i> Milord, j'ai eu l'honneur de recevoir la dépêche de Votre Seigneurie, annotée « secrète et confidentielle, » du 5 courant, et, couronnement aux ordres de Votre Sci);ueurie, je l'ai communiquée, le iâ courant, au comte de INcsselrode.

• .\vant l'arrivée de ce courrier. Son Excellence avait désiré rac voir pour me communiquer une note rédigée sur l'ordre de l'empereur et qui devait servir de réponse ii la dépêche de Votre Sciijneurie en date du 2C mars.

• Ce document, que je vous transmets en original, m'a été remis en conséquence par le chancelier, qui m'a dit qu'il avait cru d'abord que ce document clorait la correspondance, mais qu'il était possible que la nouvelle dépêche dont je lui avais donné connaissance donnât lieu, lorsqu'elle aurait été communiquée à l'empereur, ii quelques observations de Sa Majesté.

» J'ai l'honneur, etc. Signé G. H.-Seïmour, •

Annexe au n" 15. — Mémorandum.

« Saint-Pciersbourg, 3 (15) avril 1853.

«L'empereur a pris connaissance avec une vive satisfaction de la dépêche de lord Clarendon du 53 mars. Sa Majesté se félicite de voir que ses vues s'accordent complètement avec celles du cabinet anglais au sujet des combinaisons politiques qu'il serait surtout désiralilc d'éviter dans le cas oii il se produirait en Orient des événements extrêmes que la Russie et l'AiisIclerre ont également à cœur d'empêcher ou du moins de retarder le plus possible. Partageant en génér.il les opinions exprimée par lord Clarendon sur la nécessite de faire durer l'état de choses qui existe en Turquie, l'empereur, touiclois, ne peut s'empêcher de signaler un point qui lui fait penser que les informations reçues par le gouvernement anglais ne sont pas tout h fait d'accord avec les siennes. Il s'agit de la tolérance et de l'humanité que montre la Turquie par la manière dont elle traite ses sujets chrétiens.

>i Sans citer d'anciens exemples qui prouvent le contraire, il est notoire que les cruautés récemment commises eu Bosnie par les Turcs ont forcé des centaines de familles chrétiennes à se réfugier eu Autriche. Sous d'autres rapports et sans désir de discuter à cette occasion les symptômes plus ou moins apparents de la décadence de la puissance ottomane, et sur la vitalité plus ou moins grande que peut conserver encore sa constitution intérieure, l'empereur conviendra volontiers que le meilleur moyen de faire durer le gouvernement lurc est de ne pas le fatiguer par des demandes excessives faites d'une manière humiliante pour son indépendance et pour sa dignité. Sa Blajcsié est disposée, comme clic l'a toujours été, ii suivre ce système, pourvu toutefois qu'il soit bien entendu que la même règle de conduite sera observée ])ar toutes les grandes puissances sans distinction et qu'aucune d'elles ne tire avantage de la faiblesse de la Porte pour en obtenir des concessions qui pourraient être préjudiciables aux autres. Ce principe posé, l'empereur déclare qu'il est prêt il travailler, de concert avec l'Angleterre, ii prolonger l'existence de l'empire turc, en laissant de côté toute cause d'alarme au sujet de sa dissolution. Il accepte le témoignage de confiance absolue et de loyauté que lui donne le gouvernement anglais; et il espère que sur cette base son alliance avec l'Angleterre ne peut manquer de se fortifier. >

11 ressort clairement de celte correspondance que le renversement (le l'empire turc est arrêté dans l'esprit du czar, l'arrêt irrévocable et le moment de l'exécution arrivé. A l'entendre s'exprimer sur le compte de l'Autriche, intimement liée ;i sa politique, on est tenté de croire qu'il y a déjà un arrangement entre les deux puissances, qu'elles sont parfaitement d'accord sur la part qui reviendra à chacune d'elles dans les dépouilles de la Turquie. Il ne s'agit plus que d'obtenir l'assentiment de la Grande-Bretagne, et l'empereur essaye de l'acheter par l'offre de l'Egypte et de l'île de Candie. Si l'Angleterre accepte , les efforts de 'la Fr«:icc seront paralysés par celte triple alliance ii laquelle viendra biciitijt se joindre la Prusse, et l'Europe donnera une seconde fois le spectacle d'un acte de spoliation, d'un part. gc.

Des lors que devenaient les assurances données publiquement par empereur .Aicolas de sa volonté de maintenir l'intégrité de l'empire urc , et comment j)ouvait-on qualifier la mission du prince Mens-

cUikoft ? Lcsassurances étaient un leurre, la mission n'avait d'autre

but que de rendre tout accord impossible.

lurc

Le Moniteur commenta celte correspondance et ajouta qu'après avoir échoué ;i Londres, la Russie s'était retournée vers Paris, et que le gouvernement fran(;ais avait eu à déclina" des avances plus ou moins directes qui n'étaient pas sans analogie avec celles dont l'Anglelerre avait été d'abord l'objet. C'était peut-être une allusion à la visite du comte Panin, ministre de la justice en Russie, arrivé à Paris le 1 I juin l8,-)3.

En même temps qu'ils livraient à la publicité les plans et les notes secrètes dn cabinet russe, les gouvernements de France cl d'Angleterre se préparaient à soutenir énergiqnement la Turquie ; une double année d'Orient était organisée; la llollc anglaise, sous les ordres de l'amiral ÎSapier, faisait voile pour la Baltique; M. de Saint-Arnaud était nommé général en chef de l'armée frani-aise; les troupes dirigées sur Toulon étaient embarquées, des vaisseaux allaient chcrclier eu Afrique les régiments éprouvés par la guerre. Cependant on adressait à la Russie une dernière notification; l'Angleterre et la France demandaient que le débat fut reporté sur un terrain purement diplomatique, et que l'évacuation des principautés commençât iminédialcment. (;;'étail en réalité une sommation ; un délai était fixé il la réponse, l'empereur de Russie fit savoir qu'il ne répondrait pas.

Le rùle si longtemps prolongé de la diplomatie était terminé, et le 27 mars les deux gouvernements de France et d'Angleterre informaient les parlements respectifs des deux pays de l'existence de l'état de guerre.

A ce moment les Russes franchissaient le Danube depuis quelques jours; il leur importait de liàtcr leurs opérations avant que les armées anglaise et française fussent réunies , de n'avoir à combattre que les Turcs , de s'emparer des forteresses de la rive droite afin de commander complètement le cours du fleuve, de s'ouvrir des communications faciles entre leur armée et la mer Noire, de s'établir enfin d'une manière solide sur la route d'Audrinople.

En offrant il l'Angleterre la tranquille possession de l'Egypte et de Candie, en cas de dissolution et de partage de l'empire oltoman, l'empereur de Russie faisait un acte d'habileté politique; l'acceptation de la Grande-Bretagne prévenait une coalition contre lui; comme il se disait assuré de l'adhésion de l'Aulriche, et que ce concours entraînait au moins l'abstention de la Prusse , la France se fût trouvée seule à défendre la Turquie, et aurait eu à lutter contre trois puissances, dans le cas où elle n'eût pas cru pouvoir s'abstenir.

Cette offre dexait ax'oir pour avantage de rassurer l'Angleterre sur les projets ultérieurs de la Russie, que l'on représentait toujours comme auniméc du désir de s'emparer de la roule des Indes et de la fermer aux Aiijflais.

En acceptant l'ile de Candie, grande, belle et riche, l'Angletetre, déjà maîtresse des iles Ioniennes et de Malle, obtenait un royaume dans la Méditerranée ; l'Egypte lui en donnait un second plus riche encore , puissant par sa manne et son armée, et cette double cession lui créait dans cette mer une attitude imposante dont elle saurait profiter mieux que la Turquie. Sa route de l'Inde, qu'elle abrège en ce moment par la construction du chemin de fer d'Alexandrie à Suez, ])ar le Caire , se trouvait dès lors placée entre ses mains , sous sa protection immédiate; son commerce marchait vers le golfe Arabique et la mer des Indes sans ax'oir à redouter que sa roule fût coupée par un revirement de la politique de l'Orient, sans qu'elle fût exposée ;i faire la guerre pour forcer le vice-roi d'Egypte ii exécuter les traités passés avec elle. Ce magnifique résultat de .son abstention pouvait tenter rambitiou d'un gouvernement, et, à son point de vue, le cabinet de Saint-Pélersbour,; raisonnait très-sensément.

L'Angleterre reçut les propositions avec calme et les discuta froidement; des obstacles de toute nature s'opposaient à ce que la proposition fût acceptée.

Pour posséder l'Egypte, il faudrait la conquérir sur le vice-roi, peu disposé i la céder, auquel des traités la garantissent, dont le premier soin serait de s'emparer de la ligue de (er, ce qui É'erait éprouver au commerce anglais des pertes immenses. On pouvait bombarder Alexandrie, Rosette, Uamiettc, mais de lii ii Suez, en suivant la roule de fer, il y a vingl villes ii prendre, deux bras du Ml à traverser, le Caire il enlever. Une expédition de ce genre serait difficile, longue et coûteuse.

D'un autre côté, en admettant la conquête et l'occupation pacifique d'un pays musulman par des chrétiens, comment compter sur la loyauté du cabinet russe, qui, tout en protestant hautement de son désir sincère de maintenir rintégrité de l'empire oltoman, en préparait secrètement la ruine et en partageait il l'avance les dépouilles ? La Turquie d'Asie n'aurait-ellc pas bientôt le sort de la Turquie d'Europe? n'était-cllc pas déjà, dans la pensée du czar, destinée à s'abîmer dans l'empire moscovite ' Le sultan dépossédé de Constantinople ne serait-il pas avant peu chassé de l'Anatolie , et celui qui pouvait faire marcher une nombreuse armée du cœur de la Ru.>sic vers les Dardanelles hésiterait-il ou tarderait-il bien longtemps ii s'avancer vers Damas, puis à s'emparer de la roule anglaise de l'Inde en chassant de la pointe du golfe Arabique le? Anglais dans l'impos-

LA RUSSIE ET L'EUROPtV

siljilitd d'y porter des forces suiBsantes pour résister à une armée russe?

Une considérai ion plus grave encore, plus décisive , se présenta a l'esprit des ministres anglais : on ne j.ouvailpas se dissimuler que le partage de la Turquie tel que l'empereur de Russie le rêvait, que la prise de possession de l'Egypte et de Candie par l'Angleterre allaient être le signal d'une guerre immédiate entre l'Angleterre et la France, guerre terrible, à outrance, sans pitié ni merci , duel à mort dont les conséquences étaient incalculables. Pendant les quarante ans de pai\ qui ont répandu leurs bienfaits sur l'Europe, les deux gouvernements ont été plusieurs fois en mésintelligence , et les deux peuples ont pu se passionner, se ressouvenir de leurs vieilles haines; mais au milieu des causes de division, dont une seule a été vraiment grave et sérieuse, la question d'Egypte , l'industrie, sourde aux cris d'irritation, aveugle sur les préparatifs, sur les armements, sachant bien qu'il y avait à Londres et à Paris des parlements où elle ferait entendre sa voix, l'industrie a tellement resserré les liens entre les deux pays , qu'une guerre eût été alors , et serait encore aujourd'hui, plus déplorable, plus ruineuse qu'une guerre civile, parée que les deux nations disposent de forces immenses que n'ont pas les partis.

Et cependant celte guerrre , la France la ferait plutôt que de permettre l'occupation de l'Egypte et de Candie par l'Angleterre; car cette double occupation équivaudrait à la domination de la Méditerranée. Quelque désir qu'il pût avoir de maintenir la paix, tout gouvernement la ferait, sous peine, non pas de tomber, sait-on maintenant en France qui tombe et qui s'élève ? mais d'être couvert de honte et de mépris. La France y jetterait toute son énergie, toutes ses ressources; serrée entre les flottes russes sorties de la mer INoire et les flottes anglaises entrées par Gibraltar, la France aurait une lutte cruelle et dangereuse à soutenir; mais ne pourrait-elle pas se borner à défendre dans la Méditerranée ses ports et ses côtes, et porter tous ses vaisseaux de ligne, tous ses vapeurs, tous ses navires de commerce de l'Océan chargés de troupes de débarquement, sur les côtes d'Angleterre et d'Irlande, et essayer de frapper l'ennemi au cœur?

L'industrie, le commerce, d'immenses intérêts s'engloutissaient dans ce choc de deux nations qu'ils unissent étroitement ; l'une des deux puissances pouvait s'écrouler dans ce conflit, et il n'était donné à personne de prévoir ce que gardaient les hasards de la guerre. En admettant même la certitude de sa victoire , l'Angleterre éprouverait des pertes que la possession de l'Egypte ne compenserait pas de longtemps.

Aux doutes sur la loyauté du czar et sur sa conduite ultérieure , au sentiment des difiicultés à vaincre et des risques ii courir en Egypte, venaient doue s'ajouter des craintes sérieuses, fondées, que devait inspirer une guerre avec la France. En outre, le cabinet anglais avait refusé de continuer avec le czar une correspondance sur des éventualités qui impliquaient la dissolution de la Turquie , les ministres avaient protesté de la volonté de l'Angleterre d'en maintenir l'intégrité; la nation était donc engagée d'honneur. Sans doute les puissances sont assez disposées à oublier leurs promesses, à subordonner les engagements aux intérêts , mais les gouvernements parlementaires ont cet avantage que le pouvoir ne peut pas manquer aux engagements, trahir la foi jurée, sans qur des voix s'élèvent, sans que des consciences protestent, et proclament que l'honneur doit être la règle du pouvoir aussi bien que de la nation , des gouvernants aussi bien que des administrés.

La ligne de conduite du gouvernement anglais était donc toute tracée. 11 restait à s'entendre avec le gouvernement français, et ici de nouveaux doutes, de nouvelles difficultés peut-être, surgissaient dans l'esprit des hommes d'Etat d'Angleterre. Quelles étaient les intentions de la France pour l'avenir? Avait-elle promis au sultan un concours sans condition , ou stipulé une indemnité territoriale? Aspirait-elle ;i posséder, comme l'avait dit le c/.ar, la régence de Tunis, soustraite depuis longtemps h l'autorité réelle du sultan, qui fait chaque année devant la Goulette une démonstration de souveraineté à laquelle la France oppose une démonstration de défense et de protectorat, l'une et l'autre de pure forme ? La France ne chercherait-elle pas il rcprenilre une partie de ce que lui avait enlevé le traité de Paris, dont le souvenir avait longtemps prsé sur son Coeur? La restauration de l'empire en France n'avait-elle pas inspiré .à la famille de iNapoléon la pensée de rendre à ses héritiers l'équivalent des positions perdues? Le royaume des Deux-Siciles n'étail-il pas convoité par les enfants de Murât , et l'oppression qui pesait sur ce pays n'élail-ellc pas un aiguillon puissant? S'il ne fallait plus songera la IJollaïuIc , s'il fallait remettre l'Espagne h une famille royale plus sympallii(|uc au gouvernement français (|uc celle de Christine, ne cherclicrail-ou pas ii créer en Italie tin ordre nouveau d'où sortirait quelque cnuronnc ducale, surtout si l'Aulriche se liait ii la fortune de la Hiissie? La France, si l'empereur de Russie était vaincu en Oriciit, ne voudrait-elle pas élever une barrière entre l'empire russe etl'l^urope occidentale, et créer dans ce but un nouveau royaume de Pologne qui serait donné à l'un des membres de la famille imiiériale?

Telles furent les questions qui s'agitèrent au sein du cabinet britan-

nique, auquel il importait de s'entendre avec la France sur ces diveis objets avant de contracter une alliance et de prendre une attitude qui allait engager l'avenir. Des pourparlers qui eurent lieu, des dépêches échangées, résulta une déclaration collective par laquelle l'Angleterre et la France annonçaient ne rechercher dans la guerre actuelle aucune augmentation de territoire; du moins c'est ce qui ressort des pourparlers de lord John Russell à la chambre des communes, le 17 février 1S54 : o 11 y a eu échange de notes entre la )) France et l'Angleterre qui promettent de coopérer à donner assis- » tance à la Turquie; ces deux puissances proclament n'être mues, » ni l'une ni l'autre , par aucune arrière-pensée , aucun intérêt d'é- » goïsme et désir d'augmentation de territoire ou de puissance. Telle M est la nature de l'engagement que les deux puissances sont conve- » nues de contracter. «

Lord Clarendon fut moins explicite dans la séance du 24 du même mois; il proclama la nécessité de trancher une fois pour toutes cette question d'Orient qui depuis si longtemps menace la paix de l'Europe, et il ajouta qu'il serait très-désirable de prendre à la Russie et de rendre à leurs légitimes propriétaires les différentes parties de territoire qu'elle a enlevées ii d'autres pays.

C'est rouvrir la porte ii toutes les éveutualités, à toutes les suppositions. L'avenir décidera doue seul sur ce point délicat.

XIH.

Mais l'alliance de la France et de l'Angleterre a eu déjà un magnifique résultat; la Russie, après la mort du sultan Mahmoud, s'était servie de son influence sur la Porte Ottomane pour la pousser dans une voie de réaction, pour l'amener à détruire les améliorations obtenues au milieu de difficultés de tout genre , à ruiner les réformes civilisatrices destinées à élever l'empire turc au nixeau des grandes nations de l'Europe; l'Angleterre et la France, au contraire, ont usé du droit de conseil que leur donne le secours prêté au sultan pour l'engagera entrer résolument dans la voie des réformes.

Le moment était favorable : modifier les lois civiles et religieuses qui maintenaient de profondes différences entre les musulmans et les chrétiens, donner ii ces derniers la jouissance de tous les droits civils dont les fils des conquérants étaient seuls en possession, détruire le privilège souvent attaqué , ébréché par des concessions plus ou moins respectées, suivant les localités et les circonstances, c'était enlever à la Russie tout prétexte de guerre, c'était lui donner une occasion de conclure la paix honorablement sans que son orgueil national dût en souffrir; le czar pouvait au contraire se vanter hautement de sa modération, il avait le droit de dire : Mes troupes occupent les province» moldo-valaques, elles ont franchi le Danube et se sont établies solidement sur sa rive droite, plusieurs de vos places, de vos forteresses sont en mon pouvoir, votre armée est affaiblie des prisonniers faits par mes soldats, la mienne s'accroît tous les jours des corps que je dirige sur le champ de bataille, mais vous avez accordé aux chrétiens les droits que je demandais pour eux, je retire mes troupes, et j'accorde la paix. C'était un beau rôle a prendre. Le czar l'a refusé et dès lors, se trouvent justifiées toutes les accusations d'ambition portées contre lui.

Biais il est un autre résultat plus grave, indépendant de la volonté de l'empereur, qui découle de la stricte observation des firmans établissant la réforme. Dès ce moment un nouvel empire est crée, une nation ottomane se fonde, et ses vieux éléments, qui tendaient à la dissolution, se régénèrent. La plus grande phase de la lutte entre la civilisation et la barbarie, entre le progrès et le slalu quu , entre la tolérance et le fanatisme, commence dès aujourd'hui; la victoire n'est pas douteuse, mais elle sera longue ;» obtenir, car les vieux partis ne cèdent pas facilement, et ce qui se passe en Angleterre et en France n'est pas de nature h leur ôler toute espérance. Quel que doive être le temps d'épreuve que la Turquie traversera, les principes sont posés, la raison fera le reste.

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