‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 100 sur 235 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Ordre du jour du général Pélissier. — Préparatifs de l'adoiinistratiOD militaire. — Diplomatie. — Circulaire de M. Walewski en réponse à M. de Nesselrode.

Les affaires des 22 et 24 mai devant Sébastopol, l'occupation de Kcrtch et d'Iénikalé furent annoncées à l'armée de siège par cet ordre général :

« De brillants faits d'armes viennent d'honorer nos aigles et de consacrer encore une fois la supériorité de l'infanterie française. Les combats de nuit des 22 et 2;j mai, habilement conduits par le général de division de Salles, commandant le 1"' corps, ayant sous ses ordres les généraux de division Pâté et Levaillant, compteront parmi les plus glorieux souvenirs de cette guerre. Ils nous ont mis en possession d'un ouvrage avancé d'un développement considérable, auquel l'ennemi avait consacré de longs efforts, et que la presque totalité de ses bataillons avait été appelée à défendre.

11 Je cite avec orgueil les corps qui ont figuré ou ont été représentés dans cette lutte, où ils ont combattu un contre plusieurs avec une solidité et un élan que n'ont pu déconcerter ni les clameurs sauvages de l'ennemi, ni ses masses profondes, ni les feux redoublés de la mousqueterie, ni la mitraille.

» Ce sont les 1" et 2" régiments de voltigeurs de la garde impériale, les 14», 18", 28*, 13«, iC, 79^, 80' et 98" régiments de ligne, jer ei je régiments de la légion étrangère, G', 9" et 10' bataillons de chasseurs à pied , le génie et l'artillerie de siège.

j) L'effet matériel que nous avons obtenu a dépassé mes espérances. Des renseignements certains, et qui s'accordent avec le chiffre des morts que l'ennemi , sur sa demande , est venu recueillir sous nos yeux devant nos tranchées, m'apprennent que ses pertes ont été quadruples des nôtres, et ont donné pour lui, à ce double combat, les proportions d'une bataille perdue.

Il Dès le lendemain 25, deux divisions françaises aux ordres du général Canrobert, la cavalerie des généraux Morris et d'Allonville , l'armée ottomane aux ordres de Son Altesse Omer-Pacha , et enfin l'armée piémonlaise, sous le commandement du général de la Marmora , se sont établies sur la Tchernaïa, menaçant les lignes de l'armée russe , après avoir délogé ses postes de la rive droite et l'avantgarde de quatre bataillons qu'elle avait à Tchorgoun.

11 Enfin une dépêche de l'amiral Bruat, en date du 26 mai, annonce que la colonne expéditionnaire partie pour Kerlch et léuikalé a successivement occupé ces deux villes, et que la tlottille des alliés a pris possession de la mer d'Azof , résultat dont l'importance n'échappera à personne dans l'armée, et qui prive l'ennemi d'une de ses deux grandes lignes d'approvisionnement.

)i Pour les empêcher de tomber en notre pouvoir, il a fait sauter ses batteries, incendié les magasins de Kerlch, renfermant six cent mille sacs d'avoine, de grain et de farine, brûlé trois de ses navires à vapeur et un grand nombre de bâtiments de transport. Trente de ces derniers ont été pris.

11 Tel est Tensemble de notre situation; elle ne saurait être plus satisfaisante, plus solide, et j'exprime ici, sur le résultat de nos persévérants efforts, une confiance que l'armée tout entière partagera. Déjà l'ennemi est atteint dans les conditions les plus importantes de toute sa résistance. Le moment approche oii nous le frapperons au cœur. •

Ce moment fut retardé par les chaleurs (30 à 35 degrés centigradesj, qui à la fin de mai succédèrent à des jours de froid et de pluie, et firent naître des craintes sérieuses au point de vue de la salubrité du camp. On redoutait les maladies que pouvait occasionner le voisinage d'un grand nombre de cadavres d'hommes tt d'animaux à peine recouverts de quelques centimètres de terre, et sur lesquels on s'était borné à répandre un peu de chaux. A ce danger se joignait celui de manquer d'eau. Ou avait songé à conitruire des citerues,à

établir des réservoirs, à creuser des puits artésiens; mais ces projets n'avaient pas reçu d'exécution. Heureusement l'occupation de la vallée de la Tchernaïa permettait de renouveler la provision d'eau nécessaire à l'armée; mais restait la difficulté de la transporter, par des chemins très -escarpés, à une hauteur de deux ou trois cents pieds.

L'armée alliée luttait courageusement contre les difficultés de la situation, que l'administration militaire essayait d'atténuer par toutes 'es ressources qu'elle avait à sa disposition. A Constantinople régnait

is le service des vivres une activité recrudescente. Outre l'approonnement ordinaire, on préparait un approvisionnement spécial

réserve de :

2 millions de rations de vivres prêtes à mettre en sac, savoir :

2 millions de rations de viande divisées en 500 mille rations de viande en poudre et 1,500 mille rations de saucisson de Lyon, d'Arles, de Bologne, à la composition de 100 grammes.

2 millions de rations de saindoux, à la composition de 25 grammes,

2 millions de rations de juliennes en tablettes, à 2.') grammes.

2 millions de rations de biscuit , à 735 gr., fait avec du blé dur.

2 millions de rations de riz, à 60 grammes.

2 millions de rations de sel blanc, à 66 grammes.

2 millions de rations de sucre cristallisé, a il grammes.

2 millions de rations de café torréfié, i> 16 grammes.

2 millions de rations de vin, à 25 centilitres, pour les ambulances.

2 millions de rations de rhum et eau-de-vie, à 6 centilitres, pour la troupe.

110,000 assortiments de récipients composés chacun d'un sac pour la viande en poudre ou saucisson , une boite cylindrique pour le saindoux, un sac pour le riz, un sac pour le sel, un sac pour le sucre , un sac pour le café torréfié, une musette en toile blanche pour loger 4 rations de biscuit à l'intérieur du havre-sac, une musette eu toile rayée imperméable pour porter 4 autres rations en dehors du havre-sac. Au moyen des deux musettes, chaque homme pourra porter huit rations de biscuit ; une besace à deux fins, pour contenir vides ou pleins les récipients ci-dessus. On devait loger dans cette besace les effets de premier équipement retirés du havre-sac quand on y placerait les vivres.

Les renforts et les munitions arrivaient aux assiégeants ; des haches d'assaut étaient fabriquées en grand nombre à Saint-Etienne, à Liège et à Namur, soumises à la vérification du génie militaire, et expédiées à Marseille pour être dirigées vers Sébastopol.

Toutefois, la diplomatie ne donnait pas sa démission , elle se flattait encore d'un impraticable accommodement.

En relisant plus haut l'article que le Moniteur publia le 16 avril 1855 sur les négociations, il est facile de voir qu'il tendait à convaincre l'Autriche que ses intérêts la rattachaient aux puissances occidentales. M. de Nesseirode s'efforça de démontrer le contraire, d'opérer une scission , et d'affaiblir du moins les parties belligérantes, s'il ne parvenait pas à les désarmer. Il débuta par raconter à sa manière les délibérations de Vienne, dans une circulaire adressée aux représentants de la Russie, et dont le Journal de Saint-Péierfbourg du 12 mai divulgua le texte. Selon lui, la question des Principautés avait été réglée avec honneur, avec loyauté, avec désintéressement, ainsi que la question de la navigation du Danube; et si les projets relatifs à la pondération des forces navales de la Russie et de la Turquie n'avaient pas été admis, la faute en retombait exclusivement sur les puissances occidentales.

il serait inutile de reproduire ici les arguments à l'aide desquels M. de Nesseirode étayait son système. Ils se retrouvent dans la réplique M. de Walewski, qui les suivit et les combattit pas à pas. Sa circulaire du ÏS mai aux légations impériales faisait justice des allégations inexactes du chancelier russe. La concession des deux premiers points, métamorphosée par M. de Nesseirode en victoire diplomatique , redevenait un sacrifice imposé à la Russie par la force des choses et des armes. M. Walewski faisait ressortir le caractère de modération et d'efficacité des propositions anglo-françaises, et prouvait que les propositions russes ne répondaient pas à l'objet de la guerre.

Nous ne pouvons nous dispenser de donner in extemo la circulaire du ministre des affaires étrangères de France. On ne saurait , au reste, nous reprocher de faire abus des pièces diplomatiques; elles s'offrent à nous par centaines , elles .sortent avec une telle exubérance de Londres, de Paris, de Saint-Pétersbourg, de Berlin, de Vienne, de Dresde, de Munich, de Fraiicfort-sur-le-Mcin , qu'il faudrait des volumes pour les recueillir. Nos lecteurs devront nous savoir gré de nous borner ii des analyses succinctes, mais ils seraient en droit de nous blâmer si nous négligions de leur mettre sous les yeux les documents essentiels. C'est à ce titre que nous donnons la circulaire française du 25 mai :

< Paris, l« 16 mai 1865.

» MoMSIEDI ,

• Toutes les feuilles de l'Europe ont reproduit, d'après le Journal de Sainl-l'étersboury , la circulaire que M. le comte de Nesseiroile a adressée, sous la date du 10 mai, aux agents de la Russie près les

cours élrangircs. Le gouvernement de l'emiiereur se pruposait d'attendre la clôture officielle des conférences pour porter un jugement lur leur ensemble; mais, puisque le cabinet de Saint-Pétersbourg a trouvé bon de f;iire, sans [ilus de retard, un appel à l'opinion publique, personne ne s'élonrcra que nous le suivions, à notre tour, dans la voie qu'il a ouverte , et j'y entre, pour ma part, avec toute lu confiance que la modération et la loyauté de notre politique peuvent m'inspirer.

> Je rappellerai d'abord les circonstances qui ont décidé la Franci et l'Angleterre à se prêter à des négociations dans un moment l'active poursuite de la guerre paraissait devoir être l'objet princî de leurs préoccupations et de leurs soins. Le traité du 2 décem avait été conclu, et les puissances occidentales, par déférence pour leur nouvel allié, avaient consenti à tenter un suprême elTort de conciliation, fondé sur la possibilité de faire accepter par la Russie les bases que, dans l'intérêt général de l'Europe, elles avaient assignées à la paix. On n'ignore pas que, mis pour la première fois en demeure, •ur la connaissance olVicielle des intentions communes de la France, de l'Angleterre, de l'Autriclie et de la Turquie , de s'expliquer sur celles de sa cour, M. le prince Gorlscbakolï refusa catégoriquement d'adhérer aux conditions qui lui étaient proposées. Ce ne fut que le 1 janvier, après une référence à Saint-Pétersbourg, qu'il accepta, sans aiicun»^ réserve, les divers principes connus sous le nom des quatre garanties. Ce fait est attesté de la façon la plus péremptoire par le témoignage unanime des plénipotentiaires présents ii la conférence ; bien plus, une dépêche de M. le comte de Buol, communiquée simultanément à Paris et à Londres, constate que les négociations, dont le cadre avait été ainsi défini, n'ont été ouvertes qu'à la demande de la Russie. Il demeure donc établi que cette puissance ne saurait nous reprocher d'avoir agi avec elle par surprise : elle a su qu'une des conditions indispensables de la paix consistait dans la cessation de sa prépondérance sur l'Euxin, et le temps ne lui a pas manqué pour se rendre compte des sacrifices que l'engagement pris à cet égard devait nécessairement lui imposer. Touie la question est de savoir si .M. le prince Gortschakoff et M. de TitolV ont rempli cet engagement, ou si , au contraire, ils ne sont pas restés au-dessous de ces limites. C'est un point, monsieur, que j'examinerai bientôt; mais je veux, auparavant, vérifier l'exactitude de quelques-unes des assertions par lesquelles débute la circulaire de M. le comte de Kesselrode.

» Déjà, dans les conférences, MM. les plénipotentiaires de Russie, lors de la discussion de la première garantie relative, selon eux, à la consécration des immunités de la Moldavie , de la Yalachie et de la Servie, et, suivant nous, à l'abolition de l'influence abusive exercée par le cabinet de Saint-Pétersbourg dans ce& trois provinces vassales de la Sublime Porte, avaient paru se méprendre sur la position vraie du débat. M. le comte de INcsselrode développe la même thèse; j'y répondrai ]>ar des questions. Kn quel moment, depuis les dernières guerres, les immunités des principautés du Danube ont-elles reçu la moindre atteinte de la part de la puissance suzeraine? A quelle époque le sultan a-t-il songé à revenir sur aucune des concessions de son prédécesseur? Quand lu France, l'Angleterre et l'Autriche ontelles manifesté un autre désir que celui de maintenir, en l'améliorant, le régime d'indépendance administrative qui, on l'a trop oublié, n'était ni en Valachie ni en .Moldavie une conquête récente, mais le résultat d'un accord librement conclu il y a des siècles, et altéré seulement du jour où les hospodars ont commencé, pendant les guerres du dixhuitième siècle, à compter davantage avec la cour de Russie qu'avec la ^ul)lime Porte ? C'est ainsi que la Moldavie a perdu la moitié du territoire qui lui avait été garanti par les sultans ; c'est ainsi que celte province et la Valachie , au lieu de demeurer ce qu'elles devaient être, une barrière respectée entre l'empire ottoman et !a Russie, ont été, même après le traité d'Andrinople, qui semblait leur reconnaître des droits mieux définis, gouvernées plutôt par des agents du cabinet de Saint-Prtcrsbourg que par leurs propres chefs, et qu'en pleine paix, comme si elles n'eussent été qu'un prolongement du sol russe, 'Iles se sont trouvées, à l'improviste, occupées par une armée étrangère.

» Voil.i, monsieur, les véritables maux dont ont souffert les principautés du Danube, voilà les dangers qui les menaçaient sans cesse; c'est ■ iUi uns et aux autres que la première des quatre garanties avait pour unique objet de mettre un terme. Que l'influence de la Kussie au delà du J'ruth se soit ou non exercée sous le titre de prolectoral, la questior est ailleurs , et ce serait la faire dégénérer en querelle d»- mots qu( de la poser comme le fait M. le comte de Nesselrode. L'histoire est là pour dire ce que la Aînldavie et la Valachie ont gagné ù la nature ancienne de leurs rapports avec la cour de Saint-Pétersbourg, et c'est cet étal de choses dont la France, l'Angleterre et l'Autriche ont voulu empêcher le retour.

" Je passe sur la seconde garantie : les bases de son règlement sont bonnes. Je me contenterai de faire observer que si la navigation du Danube, entravée depuis vingt-cinq ans, recouvre sa liberté, il aura fallu une guerre pour décider la Russie à ne pas laisser inutile entre ses mains un des p!ui magniliqucs déhoathés du monde. Si l'.^llemagne acquiert cet iuiincnse avantage pour son commerce, elle le devra au sang répandu par la France et l'Angleterre.

M Je vais arriver, monsieur, au point ciipilal; mais je dois encore répondre à un reproche que M. le comte de Nesselrode adresse aux plénipotentiaires des puissances occidentales. Il les accuse d'avoir retardé l'étude en conférence d'une question de tolérance et d'humanité qui aurait, au contraire, mérité d'occuper la première place dans les délibérations, ou, pour mieux dire , de n'avoir pas pris eu considération, avec autant d'empressement qu'ils l'auraient dû , 'e sort des sujets chrétiens de la Sublime Porte. Il n'y a pas de discussion sans rè;;le, et il avait été convenu que les quatre garanties sérient examinées dans leur ordre. Or, si le débat s'est arrêté à la

lisième, l'obstacle n'est pas venu de nous ; ce sont les plénipotcnlaircs de Russie qui l'ont élevé, et les nôtres n'ont fait que se courmer à un programme arrêté d'avance. M. le comte de INesselrode , du reste, se charge de justifier leur réserve qu'expliquait déjà l'annonce de la prochaine arrivée à Vienne du ministre des affaires étrangères du sultan. Une question religieuse , envenimée par les prétentions de la Russie , avait été la cause de la guerre. Il était naturel de ne l'aborder qu'en présence d' A li-Pacha ; en outre, elle n'était plus dans les termes oii on l'avait posée. Le cabinet de Saint-Polersbourg avait exigé un engagement formel qui, pour ne s'appliquer en apparence qu'à des immunités religieuses, n'en eût pas moins humilié la Porte, entravé son action administrative, et paralysé dans l'ordre civil toute réforme efficace. La France et l'Angleterre ont reconnu hautement qu-e le gouvernement turc devait se refuser à subir de telles conditions, qui eussent été la ruine de son indépendance ; et si l'on se réfère au texte de la quatrième garantie, il est facile de voir que la Russie s'obligeait a renoncer à les reproduire, et à laisser au sultan , sauf l'action amicale et les conseils de ses alliés, l'initiative des mesures à prendre dans l'intérêt matériel et moral de ses sujets. Il ne dei^it donc pas s'agir, dans les conférences de Vienne, de discuter théoriquement des systèmes, mais seulement de proclamer un principe tout contraire à celui dont la mission de M. le prince Menschikoiï à Constantinople avait eu le triomphe pour but. M. le comte de Nesselrode en dit assez pour qu'il soit permis de douter que les plénipotentiaires de Russie «e fussent renfermés dans ces limites. Ils se seraient vraisemblablement, comme dans la discussion relative aux principautés du Danube, mépris sur les motifs de la quatrième garantie, et ils auraient oublié qu'il n'y avait encore en cause qu'une exigence de la Russie à laquelle l'Europe ne pouvait pas souscrire. Les dernières réformes opérées en Turquie, celles qu'elles provoquent, l'empressement que la Sublime Porte a mis à écouler nos conseils prouvent que le cœur du sultan est ouvert aux inspirations les plus généreuses. Ce qu'il faut, c'est que ces inspirations puissent être suivies sans trouble, c'est que celui qui les conçoit en ait le mérite aux yeux de ses sujets et du monde ; et , pour qne ce résultat soit obtenu, il est indispensable que la Russie, à l'avenir, abandonne les armes dont elle s'est servie tour à tour, soit pour arrêter d'utiles réformes , soit pour indisposer les populations contre leur souverain. Tel est le sens de la quatrième garantie, et, à lire la dépêche de M. le comte de Nesselrode, on pourrait supposer qu'on ne l'envisage pas ainsi à Saint-Pétersbourg.

» J'aborde maintenant, monsieur, la question de la mer IN'oire. Frappées, d'une part , de l'insuffisance du traité du 13 juillet 1841 pour assurer dans la famille européenne une place invariable à l'einpire ottoman, et, de l'autre, des dangers que raccroisscnieul des forces de la Kussie sur l'Euxin faisait courir à la Turquie, la France, l'Angleterre et l'Autriche ont déclaré que la convention des détroits devait être révisée, ou, pour mieux dire, complétée, et qu'il fallait, en meltant fin à lu prépondérance de ta Russie dans la mer Noire , rétablir, entre elle et l'autre puissance riveraine de ce bassin intérieur, ré(|uilibre rompu par une succession d'événements désastreux. M. le prince Gortschakoff, après une première hésitation, a adhéré, dans la conférence préliminaire du 7 janvier, aux deux termes de cette proposition, qui s'explique d'elle-même, qui ne prêle à aucune auibiguïté, et c'est sur la foi de cette adhésion que les représentants de la France et de l'Angleterre à Vienne ont été munis de leurs pleins pouvoirs.

» Le gouvernement de l'empereur et le gouvernement de Sa Majesté Britannique devaient, je le répète, supposer que le cabinet de Saint-Pétersbourg avait pris son parti des sacrifices commandés par la situation, et, dans celte atlente, les pléniiiolciiliaires de Russie avaient été invités à se saisir d'une initiative destinée à sauvegarder la dignité de leur cour. Sur le refus du cabinet de Saint-Pétersiiourg d'annoncer, le premier, les concessions auxquelles il serait disjiusé à consentir, les alliés de la Sublime Porte ont, d'accord avec elle, énoncé les conditions que fait connaître une des annexes du onzième protocole.

» Je n'essayerai pas, monsieur, de justifier nos demandes; leur modération eft évidente. Je n'entrerai pas davantage dans des détails devenus aujourd'hui sans objet. J'aime mieux caractériser les intérêts de l'Europe dans la mer ^oire, cl examiner ensuite si la double solution proposée par la Russie donne à ces intérêts la satisfaction ([ue notre but est de leur obtenir.

» Exclusivement borné par les côtes des deux Etats voisins, interdit aux autres marines militaires, l'Euxin était devenu comme un

champ clos où des adversaires inégaux en force se trouvaient seuU en présence , le plus faible livré à la discrétion du plus puissant. Une forteresse formidable renfermait dans ses citadelles et dans ses rades une armée toujours prête à s'embarquer, une flotte toujours prête à la recevoir et à lever l'ancre. Cet appareil de guerre, inutile pour la défense, n'avait qu'une destination possible. Il constituait une menace permanente contre la capitale de la Turquie , et le mystèr ' inipénélralile qui l'entouiait accroissait encore un péril dont, au raniiidre symptôme de crise, s'alarmait la France entière. Contrain-

tes , iiKilgré des efforts que l'histoire appréciera, de recourir à l'em-^^^^comme un oubli des convenances dues à la souveraineté de la Russie

ploi r'os armes, la France et l'Angleterre se doivent à elles-mêmes ^•^'■-' """' ^' """'■ "" ''" '''»""= '•■ ;.-.«—. — •-«.•.

elles doivent aussi à l'Europe de ne les déposer que lorsque leui»; œuvre sera accomplie. Il faut que la paix qu'elles auront conquise soit suivie d'un repos assuré.

" Cette sécurité serait-elle la conséquence de l'une ou de l'autre des combinaisons que recommande M. le comte de Nesselrode ? Ces deux systèmes, en un mot, mettraient-ils fin à la prépondérance de la Russie dans la mer Noire ? Le premier, celui qui reposerait sur le principe de l'ouverture complète et réciproque des passages du Bosphore et des Dardanelles, entraîne l'abolition d'une règle que l'empire ottoman a toujours considérée comme sa sauvegarde, et qui, en )84l , est entrée dans le droit public de l'Europe. Aujourd'hui, la Russie, qui refuse de réduire le nombre de ses vaisseaux, en alléguant les exigences de son honneur et les prérogatives de sa souveraineté , n'hésite pas à demandera la Sublime Porte l'abdication de son indépendance dans ses eaux intérieures, dans la grande arière qui traverse sa capitale. Elle rcclanie un nouvel accès dans la Méditerranée, c'est-à-dire les moyens et le prétexte d'augmenter dans de vastes proportions son développement maritime ; et , en compensation de ces avantages, elle se borne à consentir à ce que des escadres étrangères pénètrent à !'a\enir dans une mer oii elles ne trouveraient ni port, ni refuge, ni arsenal de ravitaillement. Pour exercer la surveillance dont le droit leur serait indirectement concédé, la France et l'Angleterre seraient obligées de s'imposer à tout jamais les sacrifices les plus onéreux. J'ajouterai, monsieur, et cette considération a une grande force, que , conclue dans de telles conditions, la paix serait livrée au hasard du premier incident, et que l'objet même de la présence, nécessairement intermittente, des flottes française et anglaise dans l'Euxin révélerait déjà un péril qui serait une menace de guerre. Ce serait la preuve, en eflet, que la Russie aurait besoin d'être de nouveau contenue ; sa prépondérance n'aurait donc pas cessé d'exister, et le but de la troisième garantie aurait été manqué.

» Ce bat serait-il mieux atteint par l'adoption du système développé en seconde ligne par M. le prince Gortschakoff et M. de Tilofi'? Les détroits, il est vrai, demeureraient fermés; mais le statu quo antérieur à la guerre serait rétabli, la marine russe se réparerait et se développerait sans contrôle derrière les murailles de ses ports, et lorsque le sultan regarderait une agression comme imminente, c'est alors seulement qu'il serait autorisé ii donner l'éveil a ses alliés. La réponse à cet appel serait une nouvelle guerre qui ferait éclater en même temps l'imprévoyance des puissances occidentales et la force régénérée de l'ennemi qu'elles combattent aujourd'hui. Pourraientelles, sans imprudence, consentir à une transaction qui ne leur accorderait qu'un repos momentané, troublé d'avance par leurs propres prévisions? La prépondérance de la Russie dans la mer Noire, enlin, serait-elle anéantie, s'il fallait, au moment même de la conclusion de la paix, convenir encore d'un moyen d'y mettre un jour un terme?

» Il serait superflu, monsieur, de pousser plus loin ce raisonnement, et je crois avoir démontré que, partant du principe de l'ouverture ou de la clôture des Dardanelles et du Bosphore, le cabinet de Saint-Pétersbourg n'a pas tenu l'engagement qu'il avait pris en se faisant représenter aux conférences de Vienne. Pour confirmer ce jugement, je me contenterai de rappeler que M. le comte de BuoI , dans la dernière réunion, celle du 26 avril, a déclaré « que le projet » russe, où il ne pouvait voir ni une solution ni même une base de » solution, indiquait seulement les moyens de réagir contre la pré- » pondérancc navale de la Russie lorsqu'elle se serait déjii élevée aux » proportions d'un danger intolérable, mais ne tendait nullement a la i> faire cesser d'une manière permanente et dans l'état ordinaire des » choses. »

» Les demandes des puissances occidentales, conformes aux voeux de la Porte, adoptées et soutenues jusqu'au bout par les plénipotentiaires autrichiens, comme composant un système complet et efficace, ont été, au contraire, aussi modérées dans leur eipression qu'elles étaient dans le fond légitimes. Nous n'avons rien demandé à la Russie qui coîktât à sa dignité, encore moins à son honneur. Nous l'avons invitée, uniquement mus par l'intérêt général de l'Europe, à fixer sur une base équitablement calculée, et acceptée également par la Porte, le nombre des bâtiments qu'elle entretiendrait à l'avenir dans une mer où elle n'a à redouter aucune attaque et où sa marine de guerre, réduite à des proportions raisonnal)lcs, amplement suffisantes pour les services réguliers auiqtiels elle aurait à pourvoir, se serait trouvée en tous cas pour le moins ég»lc a la marine ottomane. Le cabinet de Saint-Pétersbourg s'est refusé à cet accord, qui aurait rendu la paix au monde. Il a décliné l'autorité des exemples qu'on

lui a cités; il a oublié que lui-même, dans son dernier traité Je p.::x avec la Perse, a imposé à cette puissance l'obligation de s'interdire la narigalion de la mer Caspienne, exclusivement réservée aux fluttiUes de la Russie; il n'a pas voulu admettre ce que la France, l'Anglt'tcrre, les Etats-Unis et les Pays-Bas, sous des formes et à des époques diverses, ont accepté, soit pour terminer la guerre, soit pour consolider la paix, soit pour supprimer des germes de rivalité ou de conflit entre des Etats voisins.

» Relaterai-je un détail que M. le comte de Nesselrode signale

ez elle? Il nous reproche d'avoir voulu, contrairement au droit jes gens, dénier au cabinet de Saint-Pétersbourg la faculté de refuser ou de relirev l'exequatur aux consuls qui seraient installés dans les ports du littoral de l'Euxin. Jamais nous n'avons eu celte prétention. Nous avons demandé qu'aucune résidence ne fût frappée d'interdit; mais il était entendu que, selon les règles qui régissent la matière, un consul nommé pourrait toujours, pour des motifs plausibles et inhérents à sa personne et non au poste, ne pas recevoir l'agrément du gouvernement russe.

)) J'ai terminé, monsieur, cet exposé, et il en résultera, je l'espère, pour tous les esprits impartiaux, la conviction que les puissances occidentales ne sauraient être responsables de la continuation d'une guerre dont elles ont désiré arrêter les effets avec autant de sincérité et d'empressement qu'elles avaient essayé d'en prévenir l'exjilosion.

« La France et l'Angleterre n'ont pas les sentiments qu'on leur prête; leur hostilité n'est pas, comme on le dit, implacable. Elles n'ont jamais voulu imposer à la Russie une paix attentatoire à son honneur et à sa dignité: mais la nécessité les a investies d'un rôle qu'avec l'aide de la divine Providence elles sauront remplir, et l'Europe, raffermie sur ses bases, leur s.iura gré d'avoir contenu dans de justes bornes une influence qui s'efforçait de dépasser partout le cercle de son action légitime.

u Je vous autorise à donner lecture de cette dépêche à M et k

vos collègues.

» Recevez, etc. Walbvvski. u

Page 1