CHAPITRE XIX
Théâtre d'Inkermann. — Courses de Karoni. — Programmes des spectacles. — Illustrations. — IncoDvéDient d'établir un théâtre trop près des tranchées. — Physiologie du zouave. — Et pourquoi n'en ririons-nous pas? — Relâche pour cause de blessure, — ClAture des représentations.
Parmi ceux qui payèrent de leur sang la victoire du 7 juin, nous ne devons pas omettre les acteurs du théâtre impérial d'Inkermann.
L'esprit national ne perd jamais ses droits. Pour se délasser de leurs rudes labeurs et de leurs graves préoccupations, les Anglais avaient eu recours à leur exercice favori : entre le quartier général et le village de Karoni, ils avaient institué des courses, courses plates, courses de haie, stceple-chases, dont les prix étaient disputés non-seulement par les magnifiques chevaux des officiers, mais encore par les chevaux turcs, arabes, tartares , et même par les mulets employés d'ordinaire à porter les bagages. La tribune était sur une charrette , et quelques femmes d'officiers ou de fonctionnaires recevaient gracieusement les hommages de nombreux adorateurs.
Les Français cherchèrent à leur tour à organiser un divertissement, et le 2= de zouaves fonda un théâtre à l'extrême droite du camp, près des ravins ensanglantés par la bataille d'Inkermann. La direction fut confiée au lieutenant Petit-Beau. Un ci-devant artiste dramatique, M. Lassagne, se chargea des premiers rôles; les conscrits les plus imberbes tinrent lieu déjeunes premières; on bâtit une salle avec des planches et des toiles ; la musique du régiment fournit l'orchestre, et les représentations commencèrent. Le prix des places était proportionné aux faibles ressources du public; mais l'alïluence fut si grande, que la moyenne des recettes ne s'éleva pas à moins de quatre cents francs, et que sur le produit des cinq premières représentations on put envoyer une somme de treize cents francs aux prisonniers de Sébastopol.
Pour donner une idée de la composition du spectacle, nous copions au hasard quelques-uns des programmes écrits à la main qui étaient distribués dans le camp :
TUÉATill IMPÉRIAL o'iMKERMANN.
Dimanrhe 20 mai 1855.
MM. les amateurs du 2' de zouaves donnent le spectacle suivant :
1° Le Bal du Sauvage, folie-vaudeville en trois actes, par M.M. Cogniard frères;
2° Intermède comique ;
3° Les Fureurs de l'amour, tragédie burlesque en un acte;
4° Intermède comique, chanté par un sergent anglais.
Vu la longueur du spectacle, le rideau sera levé à sept heures et demie précises.
Ordre : Les Fureurs de l'amour, le Bal du Sauvage.
Jeudi 24 mai 1855.
M.M. les amateurs du 2' rép,iment de zouaves, à la demande générale, donneront la représentation suivante : 1° Le Ilelour de Crimée; 2" Un intermède; 3° Les Fils Gav'l; 4" Un intermède ; 6° La Chambre a deux litu
Ordre : Le Retour de Crimée, les Fils Gavet, la Chambre à deux lils. Ltver du rideau à sept heures et demie.
Dimanche 3 juin 1865.
MM. les amateui's du 2" rëgiment de zouaves donneront le spectacle suivant :
1" Une cliansonnette comique ;
2" Qui se ressemble se gêne, vaudeville en un acte ;
3° Intermède comique ;
4° Pascal et Chambord, vaudeville en deux actes;
S" Bicélre et Charcnton, représentes par deui auteurs;
6° Chansonnette comique.
Ordre : Pascal et Chambord, Qui se ressemble se gène, Bicétre et Charenton.
Les affiches étaient enjolivées de dessins peu remarquables au point de vue artistique, quoique spirituellement crayonnes, mais qui décelaient une invincible bonne humeur. Ici un bourgeois de Sébaslopol gourmandait sa femme en lui disant : « Ah ! vous en tenez pour les Français, madame Kornatolï! » Là des officiers encapuchonnés et abrités sous des parapluies riaient de cet avis : « La direction du théâtre prend les rafraîchissements à son compte. • Tantôt l'affiche représentait des Russes qui se glissaient du côté des coulisses , et auxquels était adressée cette insinuante invitation : « Approchez, mes petits amis, nous voulons vous donner la pièce gratis, » Ou bien des soldats français travestis en Pierrot, en sauvages, en bergères, prenaient les armes pour repousser une sortie, et on lisait au bas du placard : « Inconvénient d'établir un théâtre trop près des tranchées.»
Les généraux Morris, Bosquet, Mayran , de Lavarande ne manquaient pas une seule représentation. Les officiers de l'armée britannique y étaient assidus; ils applaudissaient bruyamment aux grotesques parodies des Anglaises pour rire, et témoignaient aux louaves une franche admiration. L^n touriste anglais, car il y a des touristes «nglais même en Crimée, parle avec enthousiasme du théâtre d'Inkermann dans un ouvrage intitulé : The picture from the battle-fiehi, by a roving englishman. Il y trace des zouaves une physiologie qui peut n'être pas complètement exacte, mais qui atteste du moins à quel point ils s'étaient concilié les sympathies de nos alliés.
<i Le zouave, dit-il, est petit, ses traits sont caractérisés, mais un peu irréguliers dans leur ensemble ; il a une physionomie pleine de sang-froid et d'intrépidité qui font pressentir de suite qu'il est capable de tout acte d'audace. 11 est fanfaron, mais bon et point envieux. Il croit tout ce qu'on lui raconte, quelque invraisemblable que soit le récit, mais il veut, en retour, que l'on ajoute foi à ses histoires les plus inadmissibles.
>i Son esprit est fin et inventif, mais le soupçon n'y a point place; sous son apparence puérile, il n'a point son pareil pour trouver des ressources, et il s'arrange de façon à pouvoir toujours vivre là où l'Industrie en personne serait réduite à mourir de faim.
» Le zouave est brave jusqu'à la témérité, désintéressé jusqu'à la clicvalerie, et toujours prêt à obliger autrui avec une grâce inexprimable (Jo a degrcethat is inexpressibly graceful and tcinning.) Mais il faut le gâter, car il croit en lui-même, et lorsqu'il s'irrite, il répète jusqu'à satiété cette phrase, qui pour lui veut tout dire : « Le soldai français, voyez-vous ! » C'est le quos ego! de Neptune.
w Mais un seul mot le calmera. Une seule marque de bienveillance le touche plus au cœur que ne feraient vingt années d'injustices. Plus on l'étudié , plus on l'aime et plus on admire eu lui ce type de l'insouciance, de la contradiction, de l'esprit, ce diable à quatre enfin qui fait tout à la fois le charme et le désespoir des officiers, the good humaured despair.
» C'est un gamin des rues vêtu des habits d'homme , toujours prêt à compromettre sa dignité dans une partie de croix ou pile ou de saute-mouton. Le peu de soin qu'il a de sa personne physique ajoute quelque chose à l'cftet même de son costume. Ses immenses moustachrs se rouillent faute de soins : l'une s'en va la pointe en l'air, l'autre descend fort au-dessous des lèvres. Bon soldat, toujours dispos pour le combat, mais désespérant pour la parade. Son génie peut s'appliquer à tout, excepté à la théorie. 11 sait trop bien ce que c'est qu'une vraie campagne pour attacher une grande importance à ce qu'on en peut apprendre dans le manuel. Il fera tout pour l'oûicier qui sait le commander, tout excepté l'exercice cl mener une conduite exemplaire. C'est là ce qui le distingue du soldat et du matelot, toujours précis, nets et passés maîtres dans l'art de mettre les choses en ordre.
» Le zouave se sert de tout objet de la façon la plus fantaisiste, et sans se préoccuper du rapport que peut avoir ledit objet avec l'usage qu'il en fait et sa destination première. 11 boira de l'eau-de-vic dans une poire à poudre, et conservera des munitions dans une casserole. Son aptitude est remarqnalilf comme tailleur, savetier, blancliisseur, cuisinier, mais il applique ces talents divers au profit de n'importe qui, excepté au sien propre.
» Pour plaire à une vivandière ou à la femme d'un officier qui sait le prendre, il passera les nuits, soignera les enf^mts, se fera menuisier, serrurier, au besoin femme de chambre. Il risquerait sa vie sans
nulle difficulté pour aller sous le feu de l'ennemi, lui cueillir un bouquet ou pour lui rapporter du café d'une boutique de Scbastopol.
» Le zouave ainsi considéré fournirait aux frères Cogniard un héros tout fait de vaudeville.
» Quant aux droits sur la propriété, il n'a sur cette question que des idées très-incomplètes. 11 volera sans sourciller des objets de consommation, mais en revanche il fera vingt milles à pied à travers les fondrières, par la neige ou le vent, s'il découvre que sa rapine provenait d'un propriétaire qui méritait ses sympathies. Il aime le maraudage plutôt par amour du danger et par bravade que pour les avantages matériels qu'il peut en espérer. Ainsi vous le rencontrerez les mains pleines d'objets conquis au prix des plus grands périls affrontés, il n'aura rien de plus pressé que de s'en décharger afin de se remettre en chasse. Il récompensera le moindre témoignage d'affection par les magnificences les plus prodigues ; en retour d'une pipe de tabac ou d'une goutte d'eau-de-vie , il donnera un coffret tout rempli de bijoux, produit de quelque pillage au milieu d'une ville conquise. N'espérez point pouvoir le remercier s'il vous a rendu un service; pour se soustraire à la reconnaissance , il s'enfuit à toutes jambes. Mais jamais il ne maraude avec une persistance plus déterminée que lorsqu'il agit au profit d'un Anglais malade.
» Car ces John Bull, voyez-vous, c'a n'sait rien , çà n'sait pas s'arranger comme nous autres, çà n'sont que des zenfants , mais çà nous zaime. Cré nom d'un chien ! comme çà nous zaime ! » Ces mots sont en français dans l'original.
A ces qualités diverses, le zouave prouve qu'il joignait celle de comédien et même d'auteur, car quelques-unes des pièces représentées sur le théâtre d'Inkermann furent improvisées sous la tente ou dans les parallèles. Au répertoire des chansonnettes parisiennes on ajouta des refrains de circonstance composés par des soldats poètes, et dont le principal mérite était l'à-propos. Comme échantillon de cette poésie mililaire , qui provoquait invariablement de fraternels bravos, nous donnerons une chanson due à M. Emile Carré, sergentmajor au 39" de ligne. Pour comprendre certains détails duquatrieme et du cinquième couplets, il importe d'avertir nos lecteurs que la turtutine est la soupe au biscuit, et que les Français ne se font aucun scrupule de troquer leurs vieux souliers contre les bottes des Russes victimes de la guerre.