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CHAPITRE XX

Retour de l'escadre de la mer d'Azof. — Ses dernières opérations. — Soudjouck- Kalé. — Evacuation de cette place et d'Anapa.

Comme la flotte pouvait avoir à opérer une diversion dans cette grande attaque, on attendait le retour des amiraux Lyons et Bruat. Son arrivée prochaine fut annoncée, le 12 juin, par l'Ultoa, qui venait dirrcicment de Kcrtch avec cent cinquante cholériques. 11 avait jeté en roule treize hommes à la mer, parmi lesquels était le commandant Briquet, du 19'. Il amenait deux cent quarante-neuf habitants de Kertch, qui, s'élant montrés favorables aux alliés, appréhendaient la vengeance des Russes.

Toute l'escadre rentra dans la journée du 15 juin. L'intention des amiraux avait été de compléter leurs opérations par la prise des forts russes de la côte de Circassie. Une flottille de vapeurs de guerre s'était tenue prèle à embarquer dix-huit mille hommes avec de l'artillerie; mais l'expédition projetée n'avait pas eu lieu, l'ennemi ayant évacué successivement SoudjoMck-Kalé et Anapa.

Soudjouck-Kalé, situé sur la droite du détroit de Kertch, est un des forts de la frontière méridionale de la Circassie russe. Anapa est à l'extrémité du contre-fort qui, se détachant du grand plateau caucasique, vient plonger ses dernières arêtes dans la mer Noire. Ses retranchements, élevés par les Turcs en 1784, furent attaqués en 1790 par les Russes, qui les prirent d'assaut l'année suivante, après un siège de trois semaines; mais un traité de paix reporta la frontière russe a la ligne du Kouban. Dans chacune des guerres qui eurent ensuite lieu entre la Russie et la Turquie, les Russes prirent Anapa, qui fut chaque fois rendu à la paix, jusqu'à la dernière grande attaque faite contre celte pla.ce par le prince Menschikoff et l'amiral Grcig, dans le printemps de 1828, immédiatement après la déclaration des hostilités. Celle expédition se composait de huit vaisseaux de ligne, quatre frégates et vingt et une corveltcfc ayant à bord sept mille hommes de troupes, puissante démonstration de la prépondérance navale de la Russie dans la mer Noire. La place fut investie , et, bien que vigoureusement défendue non-seulement par la garnison turque, mais encore par la cavalerie circassienne et tartare des plaines du Kouban, elle se rendit au prince Menschikoff après trentedeux jours de siège.

Déjà bombardé, le II mars 1853, par une flottille anglaise aux ordres du capitaine George Gifford , le fort de Soudjouck-Kalé avait réparé ses brèches. Elle était armée de six mortiers et de six pièces de canon; néanmoins l'aide de camp général Khomouloff, commandant en chef dans le territoire des Cosaques de la mer Noire, renonça à défendre ce point. Il soumit ensuite à un conseil de guerre rassemble a la hâte la question de savoir s'il était indispensable de continuer a occuper Anapa. Prenant en considération la faiblesse des ouvrages de défense de la forteresse, la difficulté d'y entretenir une garnison considérable en raison du manque de bonne eau, la nécessité qu'il y aurait d'organis?r une réserve mobile pour entretenir les communications avec ce point dcUché, et enfin la circonstance que

les avantages que pouvait procurer son occupation avaie d'exister, le conseil de guerre décida , le 3 juin , qu'Ana]

lent cessé

, . j , , 'Anapa serait

évacuée, cl sa garnison dirigée du côté du territoire des Cosaques de la mer Noire.

Conformément à cette décision du conseil de guerre, il fut procède immédiatement à l'évacuation d'Anapa : l'hôpital , les administrations et tout ce qui pouvait être transporté promplcmenl fut envoyé hors de la ville; les pièces d'artillerie furent mises hors de service; on fit sauter les fortifications, les édifices furent livrés aux flammes, cl le 19 juin la garnison en fut définitivement retirée.

Ces nouvelles furent apportées le 10 juin à Kamysch-Bouroun par une barque circassienne, qui portait à ses mâts le pavillon russe. Les chefs d'équipage demandèrent à parler aux amiraux, et leur racontèrent qu'ils venaient d'Anapa, d'oii ils étaient partis le 5; qu'à raison du gros temps, ils avaient mis cinq jours à faire la traversée. A la date de leur départ, la garnison russe, qui occupait la ville, informée des projets des alliés, avait renoncé à toute résistance. Soit que les rapports lui eussent exagéré l'importance de l'expédition , soit que des ordres venus de haut lieu eussent averti d'abandonner la place, soil tout autre motif, elle était partie après avoir fait sauter tous les magasins à poudre de la ville.

Ce rapport de l'équipage circassien, quoique appuyé d'un certain nombre de preuves, fut accueilli avec défiance par les amiraux : il pouvait cacher un piège. Sans suspendre l'embarquement, ils commirent à leurs lieutenants le contre-amiral Charner et le contreamiral Stcwart le soin de vérifier eux-mêmes l'authonticité de ces informations; les matelots de l'embarcation furent gardés à vue en attendant le retour des vapeurs envoyés à la découverte. Etait-il admissible que vingt milles Russes eussent quitté sans combat une ville forte par sa position, hérissée de retranchements, armée de deux cents canons?

Les deux eontre-amiraux partirent immédiatement à bord du Priwauçiuf't et de l'Hamibal, et, grâce au maximum de marche, arrivèrent le jour même devant Anapa. Le pavillon russe ne flottait point sur la place. Ils prirent les précautions usitées en pareille circonstance, et débarquèrent sans aucune difficulté sur le rivage. Les canons étaient tous à leurs embrasures, mais sans qu'aucun artilleur anparùt derrière les créneaux. Des débris épars autour des fortifications déterminèrent les troupes, qui entrèrent dans la place et la trouvèrent occupée par des Circassiens.

A part quelques habitants, la ville était entièrement vide; les Circ.issiens occupaient les maisons qu'ils avaient livrées au pillage et se conduisaient comme en pays conquis. Ils étaient au nombre de quelques centaines.

Ces montagnards à demi-sauvages, installés dans les fastueuses résidences des fonctionnaires russes, y contemplaient avec stupéfaction des objets de luxe qui leur étaient inconnus. Ils étaient surtout en extase devant les billards, dont ils prenaient les billes pour des boulets! i< Des officiers anglais, dit une correspondance, trouvèrent quatre Circassiens groupés autour d'un billard, et riant aux éclats de la folle idée qu'ils prêtaient aux Russes de fabriquer des boulets en ivoire; mais ils restèrent saisis lorsqu'ils virent les officiers prendre des queues et faire rouler et heurter ces boulets sur le lapis vert du billard. Quand la partie fut terminée, les officiers se retirèrent, mais ils eurent encore le temps de voir les Circassiens qui s'étaient emparés des queues, et qui, prenant sans doute goût à cet amusement, essayaient de les imiter et de faire des carambolages. »

Des Circassiens, interrogés, déclarèrent que dans la nuit du 5 ils avaient vu sauter les poudrières ; le feu avait été mis sur différents points d'Anapa , et dans la matinée ils avaient vu du haut des montagnes sortir en bon ordre douze bataillons russes qui s'étaient repliés dans rinlérieur des terres après avoir encloué les piècft; la plus grande partie des habitants d'Anapa , emportant tous leurs objets précieux, suivaient la retraite. Ils étaient alors descendus de leurs montai^es, et depuis cette date ils occupaient la ville sans avoir été dérangés.

Ce rapport, confirmé par les inspections de plusieurs officiers anglais qui déclaraient que toutes les poudrières avaient été incendiées, ainsi que tous les magasins contenant les approvisionnements en vivres et en matériel, fut expédié immédiatement à Kamysch-Bouroun, Entre autres choses, les magasins de bombes et de canons qui étaient restés intacts contenaient des projectiles suffisants pour un siège de deux ans, et le nombre des canons en bronze et en fer qui défendaient la place s'élevait à près de deux cents.

Les amiraux envoyèrent plusieurs bateauT à vapeur qui devaient coni])léter à Anapa l'œuvre expéditionnaire qu'on venait de mener à bonne fin sur le littoral de la mer d'Azof, et prendre à bord toutes les pièces et toutes les munitions qui pouvaient servir à l'armée alliée. Des ingénieurs furent aussi expédiés afin de prendre les mesures nécessaires pour faire sauter tous les points fortifiés de la ville.

Le commandement d'Anapa fut conféré par Mustapha-Pacha, général en chef de l'armée d'Asie , à Séfcr-Pacha , chef circassien qui s'était fait remarquer en 1829 par une énergique résistance aux Russes, et qui, exilé à Andrinople par le sultan sur les instances de l'ambassadeur du czar, n'avait repris du service qu'en l8&3.

Les amiraux qui avaient ordonné ces mesures dirigeaient personnellement l'csëcution de celles qu'ils avaient arrêtées pour Kertch et lénikalé. On enleva de la première de ces villes tout ce qui pouvait être utile en ruacliines et en outils, le reste fut brisé. Les établissements du gouvernement russe furent détruits, et on rendit inliabitaldes les maisons, qu'il aurait pu convertir par la suite en magasins.

On laissa à lénikalé sept mille Turcs, un régiment français et un régiment anglais. La place fut fortifiée à la b.^te par de solides ouvrages en terre. Autour de l'ancien cbàteau fut établi un cbemin couvert avec traverses et batteries. Le sommet du plateau d'Iénikalé fut couronné de redoutes reliées entre elles par des chemins couverts et protégées par des fossés. Des saillants furent ménagés dans ces chemins couverts, de manière que des pièces de campagne pussent être mises en batterie et prendre en écharpe à petite portée de mitraille toute troupe assez hardie pour assaillir les redoutes.

Ces travaux étant ébauchés, l'escadre reprit la mer le 13 juin. Le 16, lord Raglan donnait au ministre de la guerre anglais la nouvelle du retour de l'expédition. Il rendait hommage au dévouement de sir Edmond Lyons, de sir Georges Brown, du général d'Autemarre, de Reschid-Pacha, commandant les troupes turques, et ajoutait :

•< J'ai été vraiment heureux d'avoir cette occasion de féliciter personnellement sir E. Lyons du succès de l'expédition qu'il avait, dès le commencement, recommandée avec tant de chaleur et à laquelle il attachait la plus grande importance, ainsi que des résultats obtenus par les attaques exécutées contre les possessions de l'ennemi dans la mer d'Azof. Les excellentes mesures prises pour le bombardement de Taganrog font le plus grand honneur au capitaine Lyons, de la Mirojida, et sont en même temps la preuve de son habileté, de sa résolution cl de sa bravoure. »

L'officier qui méritait cet éloge ne rentrait à Kamiesch que pour y trouver la mort.

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