‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 106 sur 235 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

tréparatifs d'un assaut. — Canrobert est nommé grand'croii de la Légion d'honneur. — Changements dans l'armée. — Etat de» ouvrages de Sébastopol. — Ordre du jour pour pri^venir l'entraînement. — Bombardement. — Plan d'attaque. — Affaire du 18 juin.

Au moment où le corps expéditionnaire revint du détroit de Kertch, l'assaut du faubourg de Karabelnaïa était imminent. L'armement du mamelon Vert et des ouvrages blancs était terminé, le terrain éhulié avec soin, l'ennemi resserré par de nouvelles tranchées. Chaque jour on fixait au lendemain une attaque, qui devait avoir à la fois pour but le grand Redan, la tour Malakolï, le redan du Carénage, et les retranchements qui couvrent l'extrémité du faubourg. Les Russes, sous la direction de leur habile ingénieur Tollcben , y faisaient de grands travaux, élevaient des traverses et des tranchées sur leur flanc gauche, cl étageaient des batteries le long des rochers du côté nord de la rade, au-dessus des bâtiments de la manutention militaire.

Le général Pélissier se rendit le 16 juin avec son état-major sur les bords de la Tchernaïa, au camp de la 1" division, et remit ii son prédécesseur le grand cordon de la Légion d'honneur, qui lui avait été conféré par décret du 21 mai. Le même jour arriva au quartier général l'écuyer de l'empereur, M. de Bourgoin, porteur d'une lettre pour le général Pélissier. Les soldats supposèrent qu'elle contenait l'ordre de presser l'assaut, et leur impatience redoubla. Peut-être avaitelle rajiport au changement que subirent pendant la journée les commandements de l'armée. Le deuxième corps fut réservé ; le général Bosquet fut placé à la tête d'un corps d'observation de la Tchernaïa, composé de quatre divisions d'infanterie, d'une réserve d'artillerie, de deux divisions de cavalerie, ainsi que des équipages nécessaires. Les divisions Brunet et Mayran restèrent sur le plateau; les divisions Camon cl Uulac descendirent dans la plaine, et furent remplacées par 1,1 division Rcgnaud de Saint-Jean d'Angely , et par la division d'Autemarre, arrivée de Kertch la veille.

Le correspondant du Courrier de Lt/on écrivait à la date du IC jtiin:

• A la veille d'un assaut décisif, peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt d'avoir une idée exacte de l'état actuel des ouvrages des alliés et des forliftcations extérieures de Sébastopol. De la mer au ravin des Anglais, nos tranchées, sur une étendue de front d'environ trois kilomètres, s'avancent parallèlement à peu près aux fortifications de la place jusqu'à deux cents mètres au plus des fossés, et par endroits jusqu'à soixante mètres. Leur développement total, boyaux et parallèles , dépasse quaianle-ncuf kilomètres. Elles sont hérissées, aux points culminants et les plus avantageusement placés pour le tir, do cinquante-quatre batteries de canon et de mortiers, s'élevant ensemble au chiffre énorme de plus de trois cent cinquante bouches à feu. Elles enserrent dans un réseau infranchissable toute la partie de la ville lie Sébastopol défendue par le fort de la Quarantaine, à l'entrée du port, la muraille crénelée part:int de ce fort pour relier le bastion de la Quarantaine, et de la elle aboutit au bastion Central. Comme vous le savez, l'ennemi possède encore en avant de ces forts et de

celte muraille des batteries considérables se flanquant mutuellement et connues sous le nom du fort Rouge et batteries circulaires en remontant de la mer le long du somriift de la côte de la baie de la Quarantaine, jusqu'au saillant du bastion du même nom. Entre la porte de la ville et la face gauche du bastion Central sont placées d'autres batteries sur le versant du ravin qui les sépare de nos tranchées du Cimetière. Enfin tout un système de batteries croisant leurs feux défend le ravin profond et étroit qui descend de nos parallèles, entre le bastion Centml et celui du Màt, et va, par un brusque détour, se perdre dans le port en passant par derrière les ouvrages de défense de la ville, groupée très-pittoresqucment autour d'un mamelon aux trois quarts entouré d'eau.

» Malgré le feu court, mais très-vif, des 7 et 8 juin, la place est en parfait état de défense. L'extérieur des fortifications est fortement dégradé par l'énorme quantité de projectiles envoyés par les alliés depuis le 9 avril ; mais les Russes ont installé derrière d'autres batteries en plus grand nombre encore qu'antérieurement, et elles sont doublement protégées par les anciens et les nouveaux épanlements. Quant aux édifices et aux maisons de la ville proprement dite, toitures, murailles et fenêtres, tout est intact. La passerelle en radeaux remplaçant celle en bateaux, reliant la ville au quartier de la marine et de l'arsenal, est hors de portée de nos canons.

» Les ouvrages et les batteries des Anglais sont toujours à une assez grande distance du Redan, qui défend les casernes et l'arsenal. Mais il faut avouer que nos braves alliés ont marché et marchent avec une déplorable lenteur dans leurs travaux. S'ils étaient abandonnés à eux-mêmes pour enlever celte très-forte position , supposé même que Malako ï n'existât pas, il leur serait impossible d'ici longtemps, malgré leur intrépide courage, de s'en emparer, à cause de l'étendue de terrain très-accidenté qui les sépare de l'ennemi. Heureusement Malakolï prend à revers les batteries du Redan, de sorte qu'aussitôt que nous serons maîtres de la tour, les Russes seront forcés d'abandonner le Redan. Alors le bastion du Màt et le bastion Central, écrasés par les feux dominants des batteries de iMalakoff et du Redan, ne pourront résister, et tout le vaste système de fortifications dont ils sont les points saillants, sera forcément évacué par l'ennemi.

» Actuellement que nous sommes maîtres du mamelon Vert et des ouvrages blancs, l'ennemi ne possède plus sur la partie sud de Sébastopol qu'un petit groupe de maisons à l'extrémité gauche de Sébastopol, à l'entrée du ravin du Carénage. L.i sont établies deux batteries qui enfilent à peu près le ravin malgré ses zigzags, cl nous font beaucoup de mal, surtout aux heures oii on relève la garde des tranchées. A gauche de ces deux batteries s'en trouve une demi-circulaire, autrefois tiès-consid érable, aujourd'hui désarmée par l'ennemi.

» Seulement de chaque côté il a placé, pour ainsi dire à demi caché par le quai tort élevé, une frégate à vajieur dont l'artillerie peut remplacer celle de celle batterie. De lii à la face droite 'le \lalakoll', il y a un espace d'environ 1,000 mètres, entièrement dégarni d'ouvrages; mais en arrière sont embossés, sur une ligne parlant de l'Arsenal, les quatre vaisseaux à trois ponis, restes de la flotte russe Ils sont là pour b.clayer tout le terrain en avant de nos ouvrages, entre le Mvin du Carénage "l Malakolï, terrain du reste peu considérable maintenant, car depuis huit jours nous avons construit trois parallèles nouvelles, nui s'étendent sur la droite du mamelon \erl jusqu'au pied de Malakolï et de là au Carénage. A l'angle de la f,.ce droite de Malakolï, rennemi a établi ,.lusieurs batteries rasantes destinées ii couvrir de .nitraille tous les abjrds de la tour, depuis le port jusqu'au saillant taisant face au mamelon Vert. Quant à la pente élevée et roide du pâté de terrain où sont accumulées les fortifications dites de Malako fi', elle es hérissée de batteries étagées les unes sur les autres. La face gauch-, non moins escarpée, est au..si formidablement armée et défendue. Quant à nous, nouscon:lrui.sonsà gauche età droite, en avant, en arrière et dans l'intéricurdu mamelon Vert, des batteries de pièces du plus gros calibre. 11 est probable que ce soir même tout sera teiiiiné , et que nous scr ns à même de donner l'assaut vingt-quatre heures après, peut-être même dans un moindre délai; tout dépendra des résultats obtenus par notre ariUlerie. »

n Tout est prêt, mandait à la même date le correspondant du Constitutionnel: dans quelques heures, peut-être, l'homme qui, au nom de la France, dispose de la vie et de la mort d'un si grand nombre, le général en chef, aura donné le signal. Le concert infernal recommencera à faire entendre ses voix formidables; et sous cette pluie de feu, nos soldats iront vous pagner, à vous tous les Mnpalients de France , cette considération glorieuse sans laquelle il n'y a, pour une grande nation , ni tranquillité ni repos assuré. •

Avant l'aclion , pour prévenir l'entraînement qui avait été si fatal aux zouaves dans la journée du 7, le général en chef publia l'ordre général suivant :

« Soldats,

» Dans une occasion récente, un entraînement, toujours déplorahio, puisqu'il aboutit à répandre inutilement un sang généreux, vous a emportés plus loin que vous n'eussiez dû le faire, et bon nombre eu ont été cruellement jinnis.

» U est de mon devoir aujourd'hui de vous renouveler les rccom-

mandations faites tant de fois dt^jà. Aussi rdpéterai-je aux ofliciei-s généraux, aux cliofs de corps, aux comniaiulanls de compagnie, de faire bien sentir aux boninies qui leur sont confies la 'nt?cessité de leur réunion et de leur formation ré(juli(.'re après toute action de guerre, et surtout après un assaut.

» Kon-seulement le succès de l'opération, mais encore l'honnexir de l'armée et leur propre salut individuel, dépondent de la rapidité avec laquelle ils se sont reformés et mis en mesure de repousser toute attaque de l'ennemi, de vaincre toute résistance qui serait encore à renverser, jusqu'à ce qu'il soit réduit à l'impuissance.

u J'attends de votre dévouement à l'empereur, de votre amour du devoir, la stricte exécution de cet ordre.

» Trouvez-y les paroles d'un père jaloux de votre conservation et d'un chef qui a le droit de vous demander tout pour le succès de nos armes, rbonneur du souverain et la p.loire de la France.

» Au grand quartier général, devant Sébastopol, le 17 juin 1855. » Le général en chef, A. Pémssier. >i

du ravin, en se défilant autant que possible des feux des lignes ennemies, et tourner par la gorge la batterie de la pointe.

La 2<- brigade, aux ordres du général de Failly, devait faire effort sur la droite du redan du Carénage. Elle était pourvue de tous les moyens d'escalade.

La réserve spéciale de cette division comptait deux bataillons du 1" régiment des voltigeurs de la garde. Toutes ces troupes étaient disposées de bonne heure ,i leur poste.

La division Brunet avait une de ses brigades en avant et k droite de la redoute lirancion (mamelon Vert); l'autre, dans la parallèle en arrière et a droite de celte redoute.

Une disposition analogue avait été prise pour la division d'Autcmarre : la brigade Niol, en avant et à gauche de la redoute Brancion , la brigade ISicton, dans la parallèle eu arrière.

Deux batteries d'artillerie, ])onvant se manœuvrer à la bricole étaient placées en arrière de la redoute Brancion, pour être portées sur les positions de l'ennemi, si nous parvenions il nous en emparer.

Prise d'my- liati.-.

Les batteries anglaises et françaises tonnèrent, pendant toute la journée du 17, contre les ouvrages qu'on avait résolu d'enlever. L'ennemi cessa prompteinent de répondre de MalakolT et du grand Rcdan; mais il est vraisemblable qu'il chercha a ménager ses batteries et à réunir ses forces, et qu'il ne subit pas les effets de l'artillerie autant qu'on était en droit de le supposer. Quoi qu'il en soit, la supériorité apparente de leur feu confirma les assiégeants dans le projet d'attaquer le 18 juin.

Dans la nuit, les dernières dispositions furent prises. Les Anglais se chargèrent de forcer le grand Redan. Trois divisions françaises étaient appelées à combattre : les divisions iMayran et Brunet, du 2' corps; la division d'Autemarre, du I". La division de la garde impériale formait la réserve.

La division Mayran avait la droite des attaques, et devait emporter les retrancfcements qui s'étendent de la batterie de la pointe au redan du Carénage.

La division Brunet devait tourner Malakofl par la droite.

La division d'Autemarre devait manoeuvrer par la gauche pour enlever cet ouvrage important.

La mission du général Jlayran était difficile. Sa l" brigade, commandée par le colonel Saurin,du 3" de zouaves, devait sortir du ravin du Carénage au point oii se trouve l'aqueduc, longer la berge gauche

La division de la garde impériale, formant réserve générale de» trois attaques, était massée en arrière de la redoute Victoria.

L'action s'engagea avant le jour. Le général Pélissier, sous le commandement direct duquel les troupes allaient pour la première fois aborder l'ennemi, avait choisi pour poste la batterie Lancastre, d'où il devait donner le signal avec des fusées a étoiles.

« Malgré les grandes difficultés du terrain, dit-il dans son rapport au ministre de la guerre , malgré les obstacles accumulés par l'ennemi, et quoique les Russes, certainement instruits de nos projets, fussent sur leurs gardes et prêts à repousser l'assaut, il est permis de croire que si l'attaque eût pu être générale et instantanée sur toute rétendue de la ligne, s'il y avait eu de la soudaineté et de l'ensemble dans les efforts de nos braves troupes, le but eût été atteint. Malheureusement il n'en fut pas ainsi, et une fatalité inconcevable nous fit échouer.

» J'étais encore à plus de mille mètres du point d'oit je devais donner le signal, quand une niousqueterie ardente, entrecoupée de coups de mitraille, m'avertit que l'affaire était violemment engagée vers la droite. En effet, un peu avant trois heures, le général Mayran avait cru voir mon feu de signal dans une bombe à trace fusante, lancée de la redoute Brancion. Vainement il fut averti de son erreur.»

Ce brave et malheureux général donne l'ordre de commencer l'attaque. Les colonnes Saurin et de Tailly s'élancent aussitôt : le pre-

mier clan est magnifique; mais à jifine les têtes de colonnes sontelles en marche, qu'une grêle de projectiles pleut sur elles non-seu- Icnicnt des remparts, mais encore des vaisseaux russes cnibosscs par le travers de la baie du Carénage. Les pièces, iiigcnieuseuient mas- (luces au moyen de portières en corde , apparaissent brusTuenicnt et vomissent la mort. Le général Mayran, debout malgré deux blessures, est abattu par un coup de mitraille, et déjà on l'emportait du champ de bataille, lorque le signal part du terre-plein de la batterie Lancastre. ...

In moment désunie par la perte de son général, la division de droite se rallie. Elle est soutenue par le 2« bataillon du OS" de ligne, par lin bataillon des voltigeurs de la garde, et par quatre autres bataillons du même corps pris à la réserve générale. Tout ce que ces troupes peuvent faire , c'est de se rallier dans le ravin du Carénage.

Ion de ce régiment et le 20' se précipitent vers la forteresse; les sapeurs du génie apportent des échelles; mais les Russes, restés maiires du grand Ueilan , en tournent les pièces et les réserves contre les assaillants de la luiir IMalakofT.

Les Anglais avaient échoué contre ce formidable Redan. Il avait été convenu que des détachements d'infanterie légère et des 2' et 4" divisons, placés sous le conimandrment de sir George Brown, seraient formés en trois colonnes ; que celle de droite attaquerait le côté gauche du Redan entre les uciix batteries dont il est flanqué ; que c. Ile au centre avancerait sur l'angle saillant, et que celle de gauche s'avancerait sur l'angle rentrant formé par le côté droit et le flanc de l'ouvrage; la première et la dernière précédant celle du centre.

Il eût été important que le mouvement des Anglais coïncidât avec le nôtre, et que leur colonne d'attaque s'avançât sur le grand Redan

Le général Mnyran.

Au centre, l'attaque n'est pas plus heureuse. Au moment oïl la grêle de fusées crépite dans les airs, la division Brunet s'élance; mais, dès le début , le général est moriellement frappé d'unie balle en pleine poitrine. Le général Lafont de Villiers prend le coinnuindement; les troupes marchent avec résolution; mais elles sont prises d'écharpe par toutes les pièces d'artillerie russes, qui tournent leur feu contre elles, après avoir forcé la division Mayran .a s'arrêter. Les bateaux à vapeur, les batteri<'S échelonnées sur le côté nord de la rade lâchent de terribles bordées. F'auchés comme des épis, les soldats se mettent i l'abri dans un ravin et y maintiennent leur position, en attendant l'arrivée des réserves.

A la gauche de la tour Malakoff , le général d'Autemarre lance, dès le premier signal, le ;>' de chasseurs à pied et le l'^' bataillon <lu 10" de ligne. Kn délildnt dans le prolongement du ravin de Karabclnaïa, ils parviennent, malgré des perles sensibles, jusqu'au retranchement qui le relie a la tour. Ils pénètrent dans l'enceinte méuie.

Le )9« de ligne plante son drapeau sur l'épaulement; le J" balail-

à l'instant même oii le général d'Autemarre marchait contre Malakofi; mais il n'y eut poini (l'ensemble. En entendant gronder la canonnade à rcxliêiUi- droite, les troupes anglaises s'avancèrent, précédées ei couvertes par desdétaclieiiients de la ligne.pir des tirailleurs, par des marins qui portaient des échelles, et par des soldats qui portaient des fascines. Mais a peine sorties des tranchées elles furent criblées de mitraille. Le major général sir.lohn Cainphell, le colonel Shadfortli , du 6T', le colonel Yea, des fusiliers royaui tombèrent avec un grand nombre de soldats. « Jamais, dit lord Raglan dans son rapport, je n'ai été témoin d'un feu continu de mitraille combiné avec la mousqueteric aussi violent que celui qui venait des ouvrage» de l'ennemi. » L'impossibilité d'avancer fut bientôt constatée , et les Anglais rentrèrent dans leurs parallèles.

Les défenseurs du Uedan pouvaient donc se joindre ii ceux de la tour Malakofl. Devant les forces imposa nies de l'ennemi, le commandant du à' bataillon, déjà frappé de cinq coups de feu, chercha, mais en vain, h ronsprver le terrain conquis. Obligé <le plier sous ie nombre, il

HTSTOTRE DK LA GUERRE D'ORTENT.

repassa le rctranclicment. Le {;(fnéral Niol rallia sa brij;ade, renfor- COxdu 39' de lii;ne; on voulut tenter un nouveau mouvement ofl'cavt Pour assurer le succès de ce nouvel elïort, et sur l'avis du généra' d'Auiemarreque sa réserve se réduisait au H' de ligne, le rjénéral P<^lissier lui envoya le régiment des zouaves de la garde, lîcnfort in«til:-! I.a division, n'ayant d'appui ni à droite ni n gauche, labourée par l'ariillerie du Rcdan , se relira dans une ancienne parallèle russe oi' , sans espoir de succès, elle resta stoïiiuement jusqu'à la Im du combat.

A huit heures et demie, le général Pélissier reconnut que toute clwiice favorable était épuisée. Il donna l'ordre de rentrer dans les tranchées, oii les Russes ne cherchèrent pas à poursuivre les troupes, qui se retiraient avec un héroïque sang-froid.

Pendant l'attaque directe du Redan , un singulier épisode s'était passé. La troisième division anglaise, sous les ordres du major général Bornard, avait longé le ravin SVoronzoff, tandis qu'une brigade commandée par le major général Eyre menaçait les ouvrages qui défendaient la tète des Uocks. Oelte brigade parvint a pénétrer dans le faubourg, s'empara du cimotière de la baie du Sud et occupa quelques maisons, d'où elle soutint la fusillade contre les Russes depuis quatre heures du matin jusqu'à quatre heures du soir. Les journaux ont raconté une foule d'anecdotes sur cette occupation. tJne lettre communiquée au .I/orniHi/ (/iro7iit/e rapporte que quatre compagnie! du 18* régiment ayant envahi des maisons en face de la batterie des Jardins, s'y installèrent après en avoir repoussé les Russes; ils y trouvèrent une femme et quatre enfants qui implorèrent leur pitié et auxquels on permit de se retirer. Il parait qu'une des habitations était très-élégamment meublée et habitée par un officier général. A son retour de cette ejpédition, un des soldats rapportait pour sa part un chapeau du général l)ordcd'or, un microscope, des fourchettes et des couteau! , une toupie d'enfant, des bouteilles de vin et de rhum, et une paire de pantoufles de danse en satin qui faisait l'éloge du pied de leur propriétaire.

D'autres portaient des habits d'hommes et de femmes enlevés dans des armoires et des garde-robes richement garnies; tous avaient orné Ifurs schakos de rubans, de dentelles, de fleurs artificielles et auires objets de ce genre. Les glaces et quelques beaux pianos avaient été brisés soit par les pillards, soit par la mitraille et la fusillade dirigées contre eux. C'était un véritable combat de rues, où les postes Jes plus avancés se tiraient des coups de fusil d'une fenêtre à l'autre, n Voilà pour vous, damné Anglais! » aurait cric en cette langue un des Russes en déchargeant son arme sur un Irlandais, qui lui aurait répondu par le même compliment.

« Vous savez, écrit un officier au Journal de Comtantinople,, que trois régiments anglais et un détachement de marins purent pénétrer dans le faubourg de l'Arsenal, où ils restèrent assez longtemps exposés au feu de l'ennemi. Installées dans cette partie de la ville, ces troupes se répandirent dans les maisons, et trouvèrent dans l'une d'elles un petit enfant de trois mois que ses parents avaient abandonné. La pauvre petite créature était fort gentille, fort mignonne, et ne semblait nullement elTrayée de tout ce bruit qui se faisait autour d'elle; si bien qu'un soldat du 88", touché de l'abandon dans lequel il voyait cet enfant, le prit avec précaution et l'emporta dans la retraite que cette poignée d'hommes exécuta si bnivcment à travers toutes les forces ennemies. Cet enfaut, que j'ai vu au camp, a été adopté par tout le régiment, et c'est à qui l'aimera et le caressera le plus. Mais nos alliés ne se bornèrent pas à cette capture, et pendant que les balles, les boulets ei les obus pleuvaient de tous côtés, ON voyait les soldais, mis en gaieté sans doute par l'étrange position où ils se trouvaient dans un des quartiers de la ville ennemie, sortir des maisons les uns armés d'un parapluie tout grand ouvert, les autres coifl'és de chapeaux, de bonnets de femmes, et tousayant plus ou moins une pointe de vin , grâce aux caves bien garnies qu'ils avaient découvertes dans ces maisons. Enfin ces vaillantes troupes purent se dégager, et opérèrent cette admirable retraite sur laquelle on n'a pas assez insisté. N'est-ce pas une chose merveilleuse et audacieuse au dernier point que trois mille hommes se soient avisés de pénétrer dans le faubourg d'une place comme Sébastopol, y soii'iit restés tout un jour et une nuit, se soient livrés à ces mille facéties que je viens de vous dire et qui témoignaient d'une rare présence d'esprit, et aient enhn pu se retirer en bon ordre, n'ayant perdu que quatre cents hommes ! u

Que faisaient cependant les flottes? Leurs opérations sont décrites dans ces deux rapports :

« A bord du Uontehello, 4 9 juin 4 855.

> MOMSIELB LE MINISTRE,

» Au moment où les escadres alliées sont revenues de l'expédition de Kertch, les généraux en chef se préparaient à poursiiivre les succès déjà obtenus et méditaient une attaque très-sérieuse contre la tour Malakoil' et la batterie du Redan. bien nue le concours de la marine n'<:ùt point été demandé pour cette opération , nous pensâmes, -M. l'amiral Lyons et moi, que nous pourrions la favoriser. L'amiral Lyons pouvait employer dans ses attaques de nuit beaucoup plus de navires à vapeur que je n'étais en mesure de le faire, par

suite de la nécessité où je m'étais trouvé d'expédier des frégates à Constantinople. A défaut de frégates, j'.ii du a Vccter à ce service des corvettes et même des avisos, et j'ai pu, lorsque les Anglais envoyaient quatre bàlimenls et trois canonnières tirer sur la place, leur adjoindre trois des bàiiments de mon escadre, cli..que navire se présentant isolément (levant les forts à un intervalle d'une demi-heure environ. .Nous avons été très-heureux de ces expéditions nocturnes. Depuis le Mui/adur. qui, avant notre départ pour Kertch, avait eu deux hommes tués, aucun bâtiment français n'a eu d'hommes mis hors de combat. Les Anglais avaient été aussi favorisés que nou« jusqu'à l'a vant-dcrnière nuit; mais cette fois ils ont fait des |)( rtes sensibles. Une bombe, tombée à bord du Ti-.rrible, a tué deux hommes et en a blessé onze. D'autres navires ont été également atteints, et la perte totale des Anglais en cette occasion a été de sept hommes tués et trente blessés.

>' La nuit dernière, deux riavires seulement ont lancé des projecl'ies sur la place, et, bien qu'on leur ait répondu vigoureusement, ils n'ont point été atteints.

u La vivacité du feu des batteries russes indique assez l'irritation que caus^nt à l'ennemi ces attaques incessan'.es. Dans la pénurie de canonniers, à laquelle , suivant tous les rapports des déserteurs, l'a réilnit ce long siège , ce n'est point un résultat insignifiant que de l'obligera tenir ses batteries de mer constamment armées, de faire tomber des projectiles au milieu d'une ville rem|)lie de troupes, de fatiguer la garnison, et surtout ces canonniers dont l'énergie explique seule la longue résistance de Sébastopol. On assure qu'au moment où le mamelon Vert et les oux'rages Blancs devaient être attaqués par nos troupes, les Russes furent obligés d'envoyer chercher des canonniers dans les forts de la Quarantaine pour pouvoir répondre au feu que nous dirigions sur les redoutes que nous voulions enlever. C'est principalement pour empêcher l'ennemi de recommencer celte manœuvre que l'amiral Lyons et moi, informés du projet des généraux en chef, nous nous décidâmes à appareiller avec les navires à vapeur des deux escadres et à venir défiler devant les ports à portée de canon, sauf à saisir l'occasion, si elle se présentait, d'exécuter une tenlative plus sérieuse contre les batteries.

> \ trois heures du matin les deux escadres étaient sous vapeur, et à trois heures et demie des fusées de signaux, lancées d'un de nos ouvrages, nous apprenaient que les troupes alliées marchaient sur le Redan et sur la tourMalakoff. Malgré la vigueur avec laquelle cette double attaque a été conduite, le succès a trompé le courage de nos troupes; elles n'ont pu se loger dans les ouvrages qu'elles devaient enlever; mais, contraintes à la retraite , elles n'ont pas perdu un pouce de terrain et se sont repliées en bon ordre dans leurs parallèles, qu'elles occupent encore. Dès les premières lueurs du jour, tous nos regards avaient été dirigés du côté de la tour .MalakolT. L'insuccès de noire attaque ne nous fut confirmé officiellement que plus tard ; mais déjà diverses circonstances avaient suffi pour nous l'indiquer. L'amiral Lyons et moi avions arrêté à l'avance que nous n'engagerions nos forces que lorsque l'utilité de cette diversion nous serait démontrée.

u L'insuccès de l'affaire Malakoff ne doit point être uniquement attribué, s'il faut ajouter foi aux rapports des prisonniers, a la force de cet ouvrage. Nos troupes ont trouvé devant elles des masses considérables qui s'apprêtaient elles-mêmes à attaquer le mamelon \ert et les ouvrages Blancs. Si noire but n'a pas été atteint, celui de l'ennemi l'a donc été bien moins encore, et, quoique repoussés, nous n'avons point quitté le terrain de l'offensive. Personne ne doute que nous ne sachions nous y maintenir, et que nous ne prenions prochainement notre revanche. Jamais les troupes n'ont montré plus d'ardeur.

" Après avoir passé la journée sous vapeur, les escadres sont venues jeter l'ancre devant Sébastopol à extrême portée des canons de la place.

Il Je suis , etc.

» Le vice-amiral commandant en chef , Broat. »

Le rapport du commandant en chef de la flotte anglaise confirme les détails ci-dessus :

« lioyil-Albert, en vue de Sébastopol, 49 juin 4 855.

)i Monsieur, à noire retour de Kertch, le 15 du courant, le viceamiral Rruat et moi nous fûmes informés par les commandants de» forces de terre qu'ils avaient rinteiilion de rouvrir le feu des batteries le lendemain malin, et, le 18 du courant, de pousser plus avant les approches vers Sébastopol , ain;i que de tâcher de s'emparer des positions ennemies de la tour MalakoîT et du Redan. Leurs Excellences nous firent savoir aussi qu'elles avaient constaté que le feu de nuit de nos vapeurs avait produit un puissant efl'et. Sur cet avis, mon collègue et moi, nous décidimes sur-le-champ de réitérer l'opération dans les deux nuits intermédiaires. En conséqu°nce, l^; IC du courant, les frégitcs et sloops à vapeur la Tribune, le tligh/lyr, le Terrible, la Mnanda, le A'i(/er, l'Arrnw, le Vtper, le Snake, le H'tser, accompagnés de plusieurs vapeurs français , tirtnt une décharge terrible contre les fortihcalions de la ville et de la mer, pendant que le Ua-

P*nt»' — Iinpr- Lai

tlISTOIRE DE LA GUERRE D'ORIENT.

SI

nuhe, lieutenant R.-P. Cator, et Ips chalonyics du I\n}jal~Alhnt, sous les ordres du licuteiianl ^V. Watson et tdiiiiind VVilmot, vomissaient des lorreiils de fusées. Ils n'ont eu lieurcuseiiieiit ni tués ni blessc's.

uDuranl la nuit du i7, ia l'n'rui'f^s-lluijal , les frégates et sloops à vapcu: >, Sidon, le lliijhjUjer, la Mirnmla, le Viper e\ ]c Sriake, acconip .,!iés d'une division de vapeurs français, et les chaloupes, ainsi qnV.ivaravanl, renouvelèrent le feu. H m'est pénible de faire remarqi.er qu'en celte occasion nous avons essuyé quelques perles : la /'; !riffSS-/foi/a/ a eu un liomme tué et deui blessés; le Sidun , deux tués et onze blessés. Le capitaine Lyons a été si ijrièveinent blessé d'un obus ii la jambe, qu'il m'a fiilhi l'envoyer ii l'Uôpilal dcThcrapia.

• Leurs Seiijneurics croiront sans peine que la Hotte tout entière était animée d'un ardent désir d'aller sous le feu ; mais comme il n'y avait qu'un seul vaisseau de li^ne qui put le faire avec avantaf;e, je jujjcai que ce devait être la Princess-ni'yal, commandée par lord Clareiice Page, qui, après avoir concerié son plan avec infiniment de zèle et d'habileté, était naturellement celui qui le connaissait le mieux.

» J'ai l'honneur, etc.

» Edmund Lïons , contre-amiral et commandant en chef. »

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