CHAPITRE XXIX
lli'coiinaissonce sur Cronstadt. — Machines infernales. — Vaisselle cassée. — Casiagiiellcs. — Le docteur Jacobi. — Notification du blocus des ports russes. Lolire d'un matelot anglais.
Le gouvernement britannique n'insista pas pour obtenir la liberté ! i lieutenant Gcneslc. I! reconnut qu'il y avait eu des irrégularités
ns la manière de porter le pavillon sur la côte de Hango; néan- 1 lins, après une minutieuse enquête, les autorités de l'Amirauté
Jtinrent qu'en aucune circonstance, les officiers de la marine anl,laisc n'avaient abusé du privilège d'un pavillon parlementaire pour prendre des sondages ou pour obtenir des renseignements, au méj.ris des usages de la guerre. Le capitaine l'"ausliawe, du Cuisatk, déclara qu'il y avait mensonge et fausseté dans le rapport qui attribuait à la marine anglaise tout acte d'hostilité inique contre des
nous l'avons cxposi'C en détail, au risque d'interrompre l'ordre clironologique. ÎNous allons le reprendre pour raconter les autres événements de moindre importance, par leurs conséquences du nnnns, qui se sont accomplis dans la Baltique durant le mois de juin.
Après la première reconnaissance effectuée du côté de Cronstadt, on vit deux bateaux à vapeur sortir du port, aller et venir, et rentrer précipitamment. Qu'avaicnt-ils fait? On le sutquelques jours plus tard.
Le 9 juin, à midi, le Merlin, qui portait les amiraux l'énaud et Dundas, et plusieurs capitaines des Hottes alliées, se dirigea vers Cronstadt, suivi du Drayon, du Firc/ly et du d'.Lwus. Les observateurs longèrent le nord de l'ilc de kotlim, et |)urent compter les vaisseaux de ligne, frégates, corvettes, canonnières ii vapeur ou à rames, bateaux à aubes ou à hélice mouillés dans le port militaire, dans le chenal , ou près du fort de Kronslolt. L'ilc était encombrée de soldats, et des travaux en terre considérables avaient été élevés le long du rivage.
Au retour, le Merlin, qui filait sept nœuds ii l'heure, est tout à coup ébranlé par un choc violent. Une détonation sous-marinc agite les flots : ikne caisse amarrée dans la batterie avec de solides garants, et conti-nant treize quintaux de suif, est soulevée et lancée à une distance de deux mètres; la vaisselle se casse, les auiénagemcnts intérieurs sont démolis, les cloisons déplacées, et huit feuilles de cuivre détachées de la quille. Une seconde secousse se fait sentir à l'avant;
mais Tamiral Pt'nad, donnant un coup d'oeil rapide au bàliment, n'v remarque point d'avarie, n dit lleiiniatiquemeni n Taniiral Uundas en lui serrant la main : .1// JS u-eli! ( l'out ebt bi.n !)
Le I irelty. qui maroliuit dans le sillage du Merlin, fuî soumis aux mêmes épreuves; mais le danger fut promptement oublié, et une heure plus tard les matelots chantaient sur le gaillard d'avant en s'accompngnant de castugncttes faites avec les débris de leur vaisselle.
O'babilès plongeurs révélèrent bientôt la cause de celte alerte : les Russes avaient semé la mer de bouées e\plosibles qu'on appela jacobis, jacobines ou jacoliitea, du non» du savant auquel l'invention en est attribuée. Chacune de ces machines est un cône de 50 ou 60 centimètres de haut sur environ 45 centimètres de diamètre à la base.
Formé d'une feuille de tôle galvanisée, ce cône est divisé en deux compartiments par une cloison horizontale : l'un est rempli d'air pour faire flotter l'appareil, l'autre contient quatre kilogrammes de poudre; ils communiquent entre eux par un tube de fer-blanc chargé de poudre-coton. Sur la base du cône est posée une tige sensible composée de deux barres de zinc.
Si l'on attache une corde à un piston fixé au sommet du cône, que l'on arrête l'autre extrémité de la corde à une pierre ou à un corps suilisamment pesant, reposant sur le fond de l'eau, et si la corde a moins de longueur que l'eau n'est profonde en ce point, le cône flottera entre deux eaux, la pointe en li;.8, la tige sensible en dessus.
Et si la longueur de la corde *st telle que le cône flotte à une profondeur au-dessous du niveau de la mer, le plus faible tirant d'eau des bâtiments de guerre qui tenteraient de forcer les approches déplacera la tige sensible; le mécanisme du compartiment supérieur du cône jouera, et une étincelle produite instantanément déterminera l'explosion de la charge de poudre.
La tiye sensible maintenue sur la surface extérieure de la base du cône, dans le sens du rayon, et qu'un très-léger ressort tend sans cesse à écarter du centre, est repousséc vers ce centre parla pression de tout corps qui vient heurter la machine flottante. Elle choque alors l'extrémité libre d'une autre lige, établie suivant l'axe même du cône, cl seulement maintenue par son extrémité inféri^-ure, enc:istrt'e dans une boîte que porte la cloison séparatrice des deux compartiments du cône. La partie de cette tige qui pénètre dans la boîte est terminée par un tube de verre rempli d'acide sulfurique.
Le choc imprimé à la tige a pour effet de briser ce tube fragile : l'acide se répand sur du coton imprégné d'une matière chimique qui s'enflamme immédiatement ; le feu se communique à une petite quantité de poudre qui remplit le reste de la boîte, et dont l'explosion chassant vers le but avec force une rondelle de fer-blanc maintenue par une légère soudure, produit l'inflammation de la charge détonante, enfermée dans le compartiment inférieur du cône.
Le dessin suivant peut servir de commentaire à celte description :
Ae
(il!) H
A A est un espace creux rempli d'air. — B contient la poudre. — C, lubc qui descend jusqu'à la poudre B. — I), une fiole de verre
mince remplie d'acide liquide. Celte bouteille devant être cassée par un navire donnant contre une des barres de zinc KE, permet à l'acide de se communiquer :i un tube rempli de poudre de colon qui éclate et met le feu à la poudre B. — K , vis ou fusée au moyen de la |uelle on fait passer la poudre dans la division inférieure. — G, des morceaux de granit qui servent à amarrer la machine. — H, anneau à travers lequd on fait passer une corde qui s'attache à G.
IMalgré l'opinion générale, il est douteux que le docteur Jacobi soit l'inventeur des bouées explosives ; ce savant. Prussien d'origine, domicilié à Saint-Pétersbourg depuis plus de trenie ans et naturalisé Russe, était aimé de l'emptreur Kicolas, qui lui confia un grand nombre de missions scientifiques; il a reçu des lettres de noblesse et obtenu que ses enfants seraient élevés à l'Ecole des cadets. Comme il a établi le long des côtes de Finlande des fulgurateurs qui détonent au moyen de batteries électriques, on a supposé qu'il avait également imaginé les machines ci-dessus décrites, et que toutes les dénégations ne parviendraient pas désormais à débaptiser.
On se mit à pêcher les jacobs avec toutes les précautions nécessaires , en les saisissant par la partie inférieure du cône, sans toucher aux barres de zinc. Ceux qui voulurent les examiner de près coururent d'abord quelques dangers. Les uns eurent les cheveux et les sourcils brûlés , d'autres même furent assez grièvement blessés, el de ce nombre l'amiral Seymour et le capitaine Lewis, de l'Exmuuth ; mais on finit par se familiariser avec le maniement de ces armes inconnues. Tandis qu'une partie des vaisseaux se livraient à leur pêche, , d'autres escarmouchaient le long des côtes, et faisaient observer le blucus, qui fut nolilié par une déclaration faite à l'ancre devant Scskar, et signée des amiraux Penaud et Duiidas :
« Il est notifié par les présentes, au nom de Sa Majesté Impériale Na])oléon III, empereur des Français, et de son alliée Sa Majesté Victoria, reine du royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, que, le 15 juin dernier, tous les ports, havres, rades et criques russes de la côte de Finlande, depuis Nystad, situé par 60° 46' de latitude nord el 21° 20' de longitude est de Greenwich, jusqu'à Hango-Head, par 59° 46' de latitude nord et 22" 55' de longitude est de Gijeenxvich, y compris spécialement le port d'Abo, ainsi que toutes les îles et îlots siiués le long de ladite côte et tous les canaux et passages conduisant de ces îles à ladite côte, c'est-à-dire plus spécialement les canaux conduisant vers et au milieu des iles entre Nyslad ci-dessus désigné et l'île de Laudlo, par 00° 23' de latitude nord et 20° 4 3' de longitude est de Greenwich, et les dilTérents canaux conduisant respectivement entre et à l'est des îles de Landto, Enklinge, Kumblinge, Seglinge et les roches Kohar, par 59° 25' de latitude nord et 21° O'de longitude est de Greenxvich, et de là tous les canaux menant à la côte de Finlande, entre les roches Kokar et le phare de Oulo et entre Outo et la pointe de Hango ci-dessus désigné, ont été mis en état de strict blocus par une force navale suffisante des flottes alliées; et il est en cuire notifié par les présentes que toutes les mesures autorisées par le droit des gens et les traités respectifs subsistant entre Leurs Majestés et les différentes puissances neutres seront adoptées et mises à exécution relativement à tous les navires qui tenteraient de violer Icilil blocus. «
Au mouillage de Scskar étaient réunis treize vaisseaux, dont un à trois ponts (le Duc de /f^ellinyton) , trois mixtes, et une vingtaine de hâtimenls à vapeur de rang inférieur. A cet «fleciif s'adjoignit, sous les ordres du contre-amiral Baynes, une division partie de Sheerness le 9 juin, et composée de la lielribution, vaisseau à hélice portant le pavillon bleu de l'amiral; des vaisseaux à hélice le Pembruke, le Hauk, l'Haslinfis, le Curmvatis; de la frégate à vapeur fdfcoJi, du /{osumunii, du Puwer^u/i, qui accompagnait la batterie flottante Glutlon; du Calcutta, qui portail l'armement de la balterie flottante ie Mc'leor; enfin d'une escadrille de douze bombardes.
Malgré une concentration de forces aussi considérable, les amiraux crur^Mil devoir ajourner les opérations importantes. On se contenta de capturer, brûler ou saborder des navires marchands, de canonner des villes ou villages. Au milieu des pièces relatives à ces expédilions, et qui sont toutes de provenance anglaise, nous ne remarquonsquela lelt e n;uve et touchanle d'un matelot. Elle fut écrite pendant que le Blenhéeim et l'Exiiioutk exploraient l'embouchure de la rivière.de Karva.
c Rade de Hango, SS juin 1855.
» ... Le navire ne trouvant plus assez d'eau, nous fûmes obligés, dit-il, de songer h la retraiic. Tandis que nous remontions la rivière, une petite batterie ouvrit son feu contre nous, et blessa un de nos hommes. Le capitaine ordonna alors de prendre une chaloupe et de débarquer pour s'enipaicr des canons. Chacun se présenia à l'euvi pour f.iire pariie de l'expcdilion. Le capitaine fit son choix, el je me trouvai du nombre de ceux qui furent envoyés à terre. Il y avait des troupes régulières sur le rivage, et elles tirèrent sur nous lorsque nous abordâmes; mais les batteries du navire couvrirent noire débarquement, tant par la mitraille que par la fumée. Quelques-ans d'entre nous se dirigèrent en éclaireiirs à quelques centaines de pas 1 du rivage, tandis que les autres allaient s'emparer des pièces. L'en- I n' mi avait l'avanlngc d'être couvert par un bois et de bien connaître
le pays. Une troupe s'avança à notre rencontre. On nous ordonna de liiire feu. Je visai mon homme et je tirai sur lui à une distance d'environ soixante pas. 11 tomlia comni<? une pierre,
» Au raènie moment, une bordée du navire fut lancée entre les arbres, et l'ennemi disparut, j'aurais peine à dire comment. Je me dirigeai alors vers l'homme sur lequel j'avais tiré, pour savoir s'il était mort ou vivant. Il gisait immobile, et je fus plus effrayé de le voir ainsi que je ne l'élais de le voir debout en face de moi quelques minutes auparavant. C'est une sensation étrange que celle qui vous envahit lorsque vous venez de tuer un homme! Il avait déboutonné son habit, et il appuyait sa main sur sa poitrine, où était la blessure. Il respirait fortement, et le sang sortait de sa blessure, comme aussi de sa bouche, chaque fois qu'il respirait. Sa figure était couverte de la ])âleur de la mort, et ses yeux s'ouvrirent d'une manière démesurée lorsqu'il les tourna de mon côté et me regarda. C'était un beau jeune homme, qui n'avait pas plus de vingt-cinq ans. Je m'agenouillai auprès de lui, et ma poitrine était si oppressée, qu'il me semblait que mon cœur allait éclater. Il avait vraiment une figure anglaise, et on n'aurait pas dit que ce fût un ennemi. Je ne pourrai jamais dire ce que je sentis ; mais si ma vie avait pu sauver la sienne, je crois que je l'aurais donnée. Je posai sa tète sur mon genou : il me saisit la main et essaya de parler; mais sa voix était partie.
» Je ne pourrais rapporter aucune de ses paroles, et chaque fois qu'il essayait de parler son sang coulait si violemment, que je compris qu'il n'avait plus que peu d'instants à vivre. Je ne suis pas honteux de dire que je me trouvais plus mal que lui, car il ne versait pas une larme, et je ne pouvais pas m'en empêcher. Ses yeux se fermaient, lorsqu'un coup de canon fut tiré du navire pour nous ordonner de revenir à bord, et cela lui fit reprendre ses sens. Il regarda le rivage, que la chaloupe quittait précisément avec les canons que nous avions pris, et oii nos marins attendaient la seconde chaloupe pour s'embarquer, puis il tourna les yeux vers le bois où l'ennemi était caché. Pauvre diable! il ne savait guère pourquoi je l'avais tué. Je me demandais comment je pourrais le laisser mourir sans personne auprès de lui, lorsqu'il eut comme une courte convulsion, sa face se crispa, et il mourut sans pousser un soupir... J'espère que le Tout-Puissant a reçu son âme. Je posai doucement sa tète sur le gazon, et je le quittai. J'étais tout bouleversé en le regardant pour la dernière fois. Je pensai a tout ce que j'avais entendu dire dts Turcs et des Russes, et à tout le reste; mais tout cela me paraissait si éloigné, et l'homme mort était si près! Lorsque nous eûmes rejoint le navire, nous vîmes huit ou dix soldats de l'artillerie sortir du bois et emporter le cadavre, avec plusieurs autres qui gisaient sur le rivage... Ne croyez pas, d'après cette lettre, que je sois découragé; je suis aussi déterminé que jamais à servir mon pays, avec l'aide de Dieu, car je sais que c'est mon devoir.
» Votre mari affectionné. «
A la même époque, M. Gide écrivait au Moniteur de la Flotte : < En croisière devant Cronstadt.
«Puisque nous sommes condamnés, jusqu'à présent du moins, à ne pouvoir que bloquer les Russes, nous usons du blocus avec frénésie, faute de mieux.
» L'année dernière, la contrebande de guerre s'est faite parfois à nolie nez et à notre barbe, avec de grands et beaux bâtiments. Cette année, les nombreux navires qui ont été saisis par les croiseurs alliés dès notre entrée en campagne ont fait réfléchir les maisons qui se livrent , à ce commerce très-lucratif, et la contrebande ne se fait plus qu'en petites barques qui se glissent dans l'ombre et le long des criques. Les marchandises qui passent ainsi ne peuvent pas être très-considérables; et comme nous raflons de temps à autre de petites flottilles suspectes, ces razzias finiront par décourager ces neutres peu scrupuleux qui portent des vivres i< nos ennemis.
1) Du reste, les susdits neutres, ordinairement suédois ou danois, répondent invariablement, à la première question de leur destination, qu'il» cherchent à vendre des approvisionnements aux escadres alliées.
w Or, notez que cette réponse est faite avec un sang-froid imperturbable, alors même qu'ils ont le cap sur un camp ou sur un navire russe.
w Dans ces cas-là, nous les coffrons sans hésiter. Le conseil des prises en France et l'amirauté en Angleterre décideront de la validité des captures. Mais l'effet moral est immédiatement produit.
» Je comprends du reste que l'esprit de négoce ne se décourage pas vite, malgré ces exemples; il y a, en efl'et, gros à gagner en face d'une armée de 99,000 hommes réunis dans les provinces du nord de Saint-Pétersbourg, et de ces garnisons considérables maintenues »ur le pied de guerre à Cronstadt et dans la capitale, et enfin en face de la grande armée de Finlande.
M INotre venue ici a eu, en effet, pour premier résultat de forcer la Russie à concentrer dans ces parages trois corps d'armée dont on évalue la force totale à .300,000 boiiimes. C'est autant de moins de disponible pour la Crimée, et nous opérons par là une puissante diversion; mais... nous voudrions faire plus et mieux. »