CHAPITRE XXX
Travauï du siège. — Oporalions indispensables. — Journal du siège. — Travaux des Russes. — Orage d i 23 juin. — Mort du général Estwart ft du gci éral piéniontais Alphonse de la Marmora. — Détads sur les ambulances. — Mort de lord Raglan.
Les assiégeants de Sébastopol auraient pu exprimer le même vœu, car la revanche qu'ils comptaient prendre de leur échec du 18 juin était différée par la nécessité même de la rendre éclatante et sûre.
Dans le trajet des parallèles au pied des fortifications de la tour Malakoff, les alliés avaient été exposés au fi'u de l'artillerie; il fallait diminuer l'intervalle en conduisant les cheminements à une faible distance des remparts.
Les vaisseaux russes embossés dans la baie avaient envoyé de cruelles bordées dans les flancs de nos colonnes d'attaque. Il fallait paralyser l'action de la marine ennemie par le feu d« nouvelles et nombreuses batteries armées de pièces d'un fort calibre.
Il fallait enfin contre-battre les batteries russes qui nous prenaient à revers, et augmenter le nombre des mortiers à bombes, puisque l'elfet des pièces à tir horizontal était peu sensible contre des ouvrages en terre, où les projectiles s'enfonçaient.
Ces opérations commencèrent immédiatement, comme on en peut juger par le journal du siège, que nous extrayons de nos correspondances , sans en altérer la teneur, en nous bornant seulement à rectifier les incorrections du style.
Mercndi 20 juin. — Notre situation militaire est la même depuis le 18. Nous avons conservé toutes nos lignes, contre lesquelles l'ennemi n'a même pas tenté une attaque. Les Russes se maintiennent dans les leurs. Nous travaillons pour avancer, ils travaillent pour se défendre. Mais des deux parts tous les e orls semblent s'être portés sur les attaques Malakoff et de toute cette partie de la ville. Si l'on en croit des juges compétents, l'ennemi déploie une rare intelligence dans ses nouvelles défenses, et rend de plus en plus formidable ce camp retranché derrière les palissades, les fossés et les canons duquel il amène au combat des soldats qu'il renouvelle à son gré. Ouvrages à réduit, batterie rasante, batterie enfilant les débouchés,' larges fossés, batteries croisant leurs feux, blindage pour les troupes de garde, c'est-à-dire abri creusé dans la terre et recouvert en poutres chargées de terre, de façon à se trouver à l'épreuve de la bombe, il n'épargne ritn pour se maintenir sur la berge gauche du ravin du Carémige qu'il possède encore, dans la tour Malakoff et le grand Redan.
Le général Totleben a eu aujourd'hui le mollet traversé par un coup de feu, ce qui ne l'empêche pas de diriger comme auparavant la défense de Sébastopol.
Jeudi 21 juiv. — Le général Bosquet a repris le commandement des attaques, qu'il avait quitté le 16. L'armée russe est loin d'être dans un brillant état. Le typhus fait de grands ravages dans ses raups, et les nombreux renforts qai lui parviennent suUisent à peine pour combler les vides. Malgré l'énergie déployée par les généraux, leur tâche devient chaque jour plus difficile. Us ne peuvent plus, ainsi qu'ils en avaient le projet,' évacuer leurs malades et leurs blessés sur la côte d'Asie, et tous les villages et les villes en sont encombrés. Ce sont autant de bouches inutiles pour la guerre, et qu'ils faut cependant nourrir. Par une décision de l'empereur de Russie, chaque mois compte, à la garnison de Sébastopol, pour une année de service.
L'ordre général suivant vient d'être communiqué aux troupes françaises .
« En raison des fatigues supportées par les troupes pendant les grandes chaleurs, et dans l'intérêt de la santé générale de l'armée, il sera accordé, à partir du 22 juin , a chaque homme présent, une ration journalière de vin et une ration d'eau-de-vie, indépendamment de la ration de sucre et de café.
» iMAl. les ofliciers, dans l'intérieur des compagnies, devront veiller d'une manière toute particulière à ce que l'eau-de-vie ne soii pas pure; elle devra être mêlée avec de l'eau pour servir de boisson pendant la journée.
>■ Au grand quartier général, devant Sébastopol, le 21 juin ISSS, » Le général en chef, A. Pélissier. «
Vendredi 22 juin. — On travaille à droite au prolongement de nos tranchées, afin de réduire le plus possible la dislance qui sépare nos ouvrages de ceux de l'ennpmi. On a, dans la matinée du 18, reconnu l'impossibilité pour des colonnes, quels que fussent leur élan et leur intrépidité, de franchir même au pas de course un espace découvert de cinq à six cents mètres sous une pluie de mitraille. En conséquence , on s'occupe de creuser de nouvelles tranchées qui doivent être piuissées, comme celles de l'allaquc de gauche, jusqu'à trente ou quarante mètres seulement des fortifications de la place.
Outre les nouvelles parallèles qu'on fait à la droite, on chemine rapidement vers le point le plus rapprociié de li mer, sur la crête du versant droit du ravin du Carénage. La ou veut établir une formidable batterie pour foudroyer les bâtiments de la flotte russe. Comme
il fa^idra faire, a partir des ouvrages Lavaranile, notre eitrême parallt-le Je ce côté, des cheminements d'une étendue, vu les zigrags, de plus de douze cents mètres, cela nécessitera encore quelque délai avant d'être en mesure d'installer les i)ièces. Il n'est donc pas probable qu'on puisse avant une quinzaine recommencer l'attaque de Mal;ikolï, si toutefois on se détermine à un second assaut avant d'avoir tenté l'iuvestissemcnt complet de Sébastopol; car il est de nouveau question d'aller, soit en les tournant, soit en les enlevant, s'emparer des grandes positions des Russes par delà la Tchernaïa.
Samedi 23 juin. — Un orage épouvantable a éclaté à huit heures du soir sur la vallée de la Tchernaïa et sur la partie sud-est du plateau de Chersonèse. Pendant deui heures entières, le ciel a été en feu; la pluie tombait avec tant d'abondance, que des hommes et des animaux furent noyés dans les ravins transformés en torrents. L'eau a emporté des Cabanes, et enlevant la première couche de terre des cimetières de Balaklava, elle a mis à nu les faces livides des morts. Pour comble de malheur, le chemin de fer a été dévasté en plusieurs endroits, au moment oij l'on en avait le plus grand besoin pour le transport des munitions aux tranchées.
Dimanche 24 ;uin. — Le général Estwart , adjudant général de l'armée anglaise , est mort du choléra à neuf heures du soir, après trois jours de souffrances. PSous apprenons aussi que la marine britannique a perdu le contre-amiral Boxer, commandant la rade de Balaklava.
Lundi 25 juin. — Les Piémontais , qui le 17 étaient allés camper sur la rive droite de la Tchernaïa en avant du village de Tchorgoun, ont repassé en majeure partie la rivière, et sont revenus s'établir dans leur ancien camp sur la droite de la cavalerie française. Les Turcs, qui s'étaient avancés presque au pied des positions russes, ont battu en retraite, afin de ne pas s'exposer à être coupés par l'ennemi soit par leur gauche, soit par leur droite. Ils occupent en ce moment les collines oii bivouaquaient les Piémontais. Peut-être marcheront-ils de nouveau en avant, si, comme il en est fortement question, notre cavalerie va camper près de Vermoutka, à une lieue et demie au nord du village de Tchorgoun, sur la rive droite de la Tchernaïa. Le vert étant épuisé dans les environs du bivouac de Traktir, il est nécessaire tous les deux jours d'envoyer les régiments en fourrageurs à de grandes distances. On préférerait à ces déplacements continuels et fatigants s'installer à demeure à Vermoutka , pourvu toutefois que la position soit sans danger.
En ce moment il y a toujours au camp de Traktir, outre les deux divisions à peu près complètes de cavalerie, trois divisions d'infanterie : la division Canrobert, la division Caraou et la division Herbillon. Ces troupes en général jouissent d'un assez bon état sanitaire. Le choléra, qui a si cruellement sévi chez les Piémontais et chez les Turcs dans la vallée de la Tchernaïa et aussi chez nous, commence à disparaître. Il règne bien encore dans toute la vallée une influence cholérique qui engendre une diarrhée qu'un peu de soin et de précaution guérit proniptement. Jlalheureusement le fléau n'a pas disparu de la Crimée; il ne s'est que iléplacé. .Alaintenant au camp d'inkerniann , et principalement à l'attaque de gauche, ainsi qu'à Kamiesch, il sévit sérieusement
Nous venons d'apprendre la mort du général Alexandre de la Marniora, commandant de la deuxième division sarde. C'était à lui qu'on devait la création du corps des tirailleurs. Il avait été blessé, au passage du pont de Guilo, le " avril 1S18. Quoique malade, malgré les instances de ses parents et de ses amis, il avait voulu s'embarquer pour rOrieul; mais sa sauté détériorée n'a pas réaisté aux fatigues du camp.
Mardi, 26 juin. — La chaleur est ardente et le sol complètement durci ; toutefois nous prolongeons nos approches, nous réunissons par une tranchée les redoutes de Wolhynie et de Sclinghinsk; nous construisons une batterie à gauche de cette dernière redoute, sur le versant qui descend vers la baie. L'artillerie russe redouble d'activité pour entraver nos progrès, et atteint souvint les gardes de tranchée. Dès qu'un homme est blessé, il est placé sur une civière, ou, si le coup est léger, qu'il puisse marcher soutenu par le bras d'un camarade, il se rend au dépôt d'ambulance, appelé dépôt d'ambulance de tranchce. Ces dépôts sont au nombre de trois : un à l'attaque de gauche, 1 ambulance du Clocheton; deux à l'attaque de droite, les ambulances du Carénage et de Karabtlnaïa. La disposition des terrains avait indiqué le choix de ces emplacements. Là se trouvent des chirurgiens avec tout le matériel nécessaire aux pansements les plus compliqué». Les chirurgiens sont relevés toutes les vingt-quatre heures. Dès que le premier appareil est mis sur la blessure, ou l'amputation faite, ce qui n'a lieu d'ordinaire que dans les cas urgents, les mulets de litière ou de cacolets, qui se trouvent toujours là, cliargenl ics blessés et les dirigent, soit sur l'ambulance centrale du grand quartier général, soit sur les ambulances de la division désignée. De» baraques ont été élevées, de bonnes couvertures, des soins cmpreasés les attendent. Ces ambulances, tenues avec une grande propreté, sont, malgré leur austérité, très-siifli^antcs. Le soldat, et c'est l'important, y trouve un changement notable dans sa situation matérielle, et chacun s'eOorcc d'adoucir sa souS'rance. C'est ainsi que toutes les opérations graves se font k l'aide du chloroforme, et les
chirurgiens militaires de l'armée française auront eu l'honneur de résoudre le problème de l'application régulière, constante et facile de cette découverte.
Mercredi, S7 juin. — Les travaux de la droite sont poussés avec la plus grande activité ; mais les difticultés du terrain et le danger, par suite de la proximité des ouvrages de l'ennemi, sont tels, qu'on n'avance que lentement. Il est probable que plusieurs jours au moins seront nécessaires pour l'achèvement des nouvelles parallèles. On parle maintenant d'établir aussi de nouvelles batteries outre celle casematée que l'on va construire à la pointe à droite du ravin du Carénage. S'il en est ainsi, ce ne sera plus des jours, mais des semaines qu'il faudra pour être en mesure de rouvrir le feu et de tenter une nouvelle attaque.
Jeudi , 28 juin. — Ce soir, le 9'= régiment de ligne est arrivé de Ycnikalé, où il a été relevé par le 4" d'infanterie de marine. Le lieutenant-colonel Osmond , commandant supérieur d'Eupatoria , va en la même qualité à Yénikalé. C'est un homme jeune , et , à ce qu'il parait , de beaucoup de fermeté et d'intelligence. Du reste, tout est fort tranquille en ce moment tant à Kertch qu'à Yénikalé.
Vendredi, 29 juin. — L'état sanitaire de l'armée alliée ne s'est pas amélioré. Partout dans les camps, depuis la Tchernaïa jusqu'à la mer, depuis Balaclava jusqu'à Kamiesch, il règne une influence cholérique qui n'épargne personne, et si l'on n'a pas soin de se traiter dès qu'on en ressent les premières atteintes, il y a tout à craindre des suites. Outre cette influence cholérique absolument générale, le choléra, le vrai choléra sévit dans certains campements. Cependant il est bien loin d'avoir la violence du choléra de l'été dernier.
A Kamiesch , le commandant de place , le chef de bataillon d'Anglars , a succombé ce matin à une attaque de choléra. La population civile de la plage n'est pas non plus épargnée. Chaque jour le fléau fait quelques victimes. Pourtant l'administration prend les jilus grandes précautions pour la propreté des rues et l'assainissement du fond du port de Kamiesch, qui malheureusement est très-marécageuv.
On prétend que d'ici à trois ou quatre jours une grande attaque sera tentée contre Malakoff. On va même jusqu'à parler avec déiail du plan à suivre, et l'on nomme les divisions qui doivent prendre part à rass:iul. A en croire ces bruits, il ne s'agirait pas de mettre moins de soixante-quinze mille baïonnettes en mouvement pour attaquer simultanément la tour .Malakolï et le Redan.
Quelle que soit l'assurance avec laquelle ce prétendu plan est mis en avant et commenté par des personnes d'ordinaire assez bien informées, on n'y croit pas du tout : d'abord parce que le peu d'espice dans les étroites tranc'uées entre les ravins du Carénage et de la Karabeinaïa rend impossible l'agglomération d'un aussi grand nombre de troupes. Ce serait un encombrement plus nuisible qu'utile; et puis nos travaux ne sont pas encore assez avancés pour que nous puissions attaquer d'ici à quelques jours.
Voici d'ailleurs un triste événement qui peut ralentir notre marche. Lord Raglan a succombé ce soir à l'épidémie régnante.