CHAPITRE XXXIII
Journal du siège. — Sortie des Russes. — Ordre général. — Nomination olEcicllc du général Simpson. — Les espions. — Vie du camp. — Mouches et moustiques. — Botte I balle I — Les bouteilles explosibles. — Ruse de guerre.
18 juillet. — Le général Pélissier a adressé au ministre de la guerre le rapport suivant :
« MoMSIEUB LE MARECHAL ,
" Depuis longtemps , l'assiégé n'était sorti de son enceinte que pour s'éclairer et faire reconnaître autant que possible par quelques hommes nos travaux d'approche. Dans la nuit du 14 au 15, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous en rendre compte sommairement par voie télégraphique, il a essayé un coup de vigueur contre la gauche de nos travaux avancés sur MalùkofT: vous savez déjà qu'il n'a pas réussi.
" Nous avions couronné d'une forte gabionnade les carrières situées entre la redoute Brancion (mamelon Vert) et la tour MalakolT, formant ainsi une ligne ontinue dont la droite est assurée du cùlé du ravin du Carénage par une grande place d'armes, et dont la gauche est bien défendue par de bonnes embuscades près du ravin de Karabelnaïa. Une embuscade volante, occupée seulement par quelques éclaireurs logés dans des trous, avait été façonnée à l'extrême gauche pour y attirer les feux de l'ennemi,
)) Cette ligne, dont le point central de défense est la redoute Brancion, était occupée à droite par le lieutenant-colonel Grangette, du AS° de ligne, avec trois bataillons de son régiment, ayant pour réserve le 4" de chasseurs à pied.
u Le lieutenant-colonel de Chabron, du 86', commandait la gauche, formée d'un bataillon de son régiment et du 91' de ligne. Quarante voltigeurs, qui avaient occupé l'embuscade de gauche, recurent pour soutien, à la nuit, deux cents hommes d'élite du Oi", sous les ordres du commandant Teillier. Le 1" bataillon du 100", placé dans la parallèle, devait agir selon les circonstances, en se portant soit à gauche, soit à droite. Enfin, le ravin de Karabelnaïa était fortement occupé en arrière par un bataillon de chacun des deux régiments de grena<liers de la garde impériale et par deux cents travailleurs du 100' de ligne.
• Le commencement de la nuit, qu'un ciel nuageux et l'absence de la lune rendaient obscure, n'avait présenté rien de particulier, lorsque, vers une heure du matin, une sortie considérable eut lieu contre les lignes anglaises, mais sans résultat. Ine demi-heure après, une colonne russe de cinq à six bataillons s'avança par le fond du ravin de Karabelnaïa, et déboucha sur notre gauche. .Aos éclaireurs, placés sous la gabionnade volante, se replièrent ainsi qu'ils en avaient l'ordre, et vinrent donner l'éveil.
1) A peine nos éclaireurs étaient-ils rentrés, que les Russes attaquaient en poussant des hourras et en ouvrant un feu de mnusqueterie bien nourri. Ils furent reçus à bonne portée par un feu non moins énergique, et ne purent, malgré leurs efforts, s'avancer sur nos ouvrages. Prndant une dt-mi-heure, ils renouvelèrent leurs attaques sans plus de succès ; enfin, écrasés par notre fusillade et par le tir habilement dirigé de deux de nos batteries, ils se décidèrent h la retraite, emportant leurs tués et leurs blessés, et abandonnant , en avant de notre gabionnade, des fusils, des effets d'équipement et cinq morts, parmi lesquels se trouve un oflïcier.
" Les pertes de l'ennemi doivent avoir été fortes ; les nôtres, heureusement, sont minimes; car, dans son service de vingt-quatre heures, et en y comprenant ce combat, la division de la Motterouge, qui était de service, n'a eu que VO homm''s tués et 94 blessés.
>' Ces excellents résultais sont dus à la bravoure et à la fermeté des troupes, aux btinnes dispositions prises par le général de brigade Uhricli, général de tranchée, ainsi qu'à la vigueur du lieutenantco!onel de Chabron et du commandant Tellier, du 91', excfllents officiers tous deux.
" .le reçois a l'instant les rapports du général Bosquet sur une nouvelle sortie que les Kusses ont tentée la nuit dernière.
» L'ennemi ayant vainement essayé , comme Votre Excellence vient de le voir, d'arrêter par la gauche nos cheminements devant Blalakoff, a voulu nous faire reculer sur la droite. Il a été repoussé très-brillamment par la division Canrobcrt, de service celte nuit aux attaques Victoria, ainsi que par une partie des bataillons de service de la garde.
1) A la chute du jour, le général Vinoy, qui était de tranchée, avait cru apercevoir quelques mouvements de l'ennemi vers Malakoff. En effet, les Russes avaient préparé deux sorties: l'une contre notre gauche (déjà assaillie dans la nuit du 14 au 15), qui était une fausse attaque ; l'autre à noire droite, qui était l'atiaque véritable.
)> Vers le milieu de la nuit l'assiégé s'est avancé en poussant de grands hourras. Ses efforts sur notre gauche oui été de courte durée; mais la sortie contre notre droite, partie du petit Redan, avait une valeur réelle, et par trois fois l'enneiui a chargé sur nos embuscades de droite. Ces embuscades étaient occupées par une compagnie de grenadiers du 20"^ de Itgue, à laquelle avaimt été adjoints des zouaves de la garde. A la première attaque, ces troupes, aidées par les travailleurs du 52* de ligne et des sapeurs du génie , ont vaillamment résisté sans reculer, et ont forcé les Russes a rentrer dans la place sous le feu de leur mousqueterie et le tir à balles de nos deux canons de campagne de la batterie 30.
u En prévision d'une attaque nouvelle, le général Vinoy avait disposé ses réserves, soutenues par un détachement des zouaves de la garde envoyé jiar le général Espinasse.
» Cette attaque ne s'est pas fait attendre; les Russes sont arrivés très-près, mais ils ont été si vigoureusement reçus, qu'ils ont dû reculer encore en abandonnant plusieurs des leurs sur le terrain. Une troisième fois enfin, l'ennemi est revenu à la charge sans plus de succès, et nous a définitivement cédé ce petit mais précieux champ de bataille.
u Le commandant Cardonne, récemment promu au 27», le capitaine de grenadiers du 20', Dufau, le lieutenant Chazotie, des zouaves de la garde, ont donné, dans cette série d'engagements, des preuves d'une brillante valeur , ainsi que le capitaine du génie Segrétain , aide de camp du général Frossard , qui était sur ce point, et quia puissamment aiiié, avec les travailleurs du i2' et ses braves sapeurs, à soutenir le choc de la première attaque.
» Comme dans la nuit du 14 au 15, celles de nos batteries qui ont des vues favorables ont contribué au succès par l'intelligence et la bonté lie leur tir. L'artillerie des batteries anglaises voisines de nos attaques n'a pas manqué, ainsi qu'elle le fait toujours , de nous soutenir en envoyant, par un tir très-étudié et très-vigoureux, un grand nombre de projectile» dans Malakoff.
11 A mesure que l'ennemi cédait et se repliait, le feu d'artillerie de la place et celui des batteries de l'autre côté de la rade se développaient, et il est arrivé sur la fin à une intensité extrême.
1) Malgré cette rude canonnade et une mousqueterie très-serrée, nos pertes ne sont point considérables, et, selon ce que l'on peut estimer, celles de l'ennemi doivent s'élever à plusieurs centaines d'hommes hors de combat. Quant à nous, nous avons eu , dans les vingt-quatre heures, 23 tués et 77 blessés. Parmi ces derniers, nous avons le regret de compter le colonel Adam, du iT' (balle à l'épaule gauche; , et le commandant du génie Boissonnet (balle au-dessus du genou).
» Dans ces deux combats, tout le monde a fait largement son devoir ; je ne puis citer il Votre Excellence les noms de tous ceux qui se sont distingués, soit parmi les officiers, soit parmi les soldats; les bornes que je dois donner à cette dépêche ne me permeltent pas cette satisfaction; mais je vous prierai prochainement, monsieur le maréclial, de faire sanclioinicr par Sa Âlajesté les récompenses que j'aurai à décerner à ceux qui, parmi tant de braves, s'en seront montrés les plus dignes.
» Rien de remarquable ne s'est produit sur les autres parties de
nos attaques. Le? efforts de l'ennemi n'interrompent nos travaux que pendant le moment du combat ; nous les reprenons aussitôt après, et ils sont poussés avec activité et persévérance. 1» Agréez , etc.
» Le général en chef, A. Pélissikr. »