OP.DRE GENERAL
« L'ennemi, fortement resserré dans la place, essaye depuis quel ques jours d'arrêter par des sorties la marche de nos travaux devan' Malakoff. Il vient, à deux reprises, d'échouer complètement dans ses tentatives.
» Dans h nuit du 14 au 15 juillet, une colonne russe de plusieurs bataillons a déhouché par le ravin de Karabelnaïa cl s'est précipiléc sur la gabionnade de l'extrême gauche de celti; attaque; mais, accueilli par une fusillade bien nourrie d'un bataillon du 8i,>^ et du ni«, l'ennemi a dû renoncera son entreprise, et a battu en retraite, en emportant ses morts et ses blessés. Toutefois, il a laissé quelques cadavres sur le champ du combat.
» Cet engagement fait honneurà la division de la Motterouge; elle a montré beaucoup d'intrépidité. Le lieutenant-colonel Chabron et le chef de bataillon Tellier, qui ont maintenu avec intelligence les dispositions du général de tranchée Uhrich, ont fait preuve de capacité et de vii;ueur.
j) Le surlendemain, daiis la nuit, le général Vinoy étant de tranchée, les Russes, après avoir fait sur notre extrême droite une première démonstration qui n'a ébranlé ni les sapeurs du génie ni les travailleurs du 52°, ont tenté de nouveau sur le même point un effort vigoureux : ils ont été vaillamment repoussés. Vainement leur colonne a'altaquc, qui précédait de nombreuses réserves, a redoublé ses assauts sur les trois embuscades qui couvrent nos travaux. Une compagnie de zouaves de la garde et une compagnie du 20' de ligne ont opposé à ces tentatives répétées une solidité inébranlable. De nombreux cadavres russes sont restés sur le terrain.
'I De grands éloges sont dus au capitaine Dufau, du 28°, et au lieutenant Chazotte des zouaves de la garde, qui a été blessé. La conduite du chef de bataillon Cardonne, qui commandait sur ce point pendant cette nuit si honorable pour la division Canrobert, et celle du capitaine du génie Stgrélain, m'ont été pareillement signalées.
" Ces combats , soutenus avec sang-froid et résolution , sont une leçon sévereque nos gardes de tranchée donnerontaux Russes chaque fois que par des sorties ils chercheront à arrêter la marche irrésistible de nos travaux contre la place.
» Au grand quartier général, devant Sébastopol, le 18 juillet 1855.
» Le général en chef, A. Pélissier.
» Pour ampliation :
» Le général de division, chef d'état-major général, dr Mabtimprkt. »
SI juiVet. — Le général Simpson vient d'être confirmé dans la haute position qu'il occupe, et il l'annonce par cet ordre du jour :
« L? général Simpson annonce a l'armée qu'il a eu l'honneur de recevoir de la reine sa nomination au commandement en chef de l'armée de Crimée. Le lieutenant général, quoique profondément pénétré du sentiment de la responsabilité de sa position, est très-fier du haut et insigne honneur qui lui est fait et de la confiance que met en lui sa souveraine. Il sera du devoir du lieutenant général de s'efforcer de suivre les traces de son grand prédécesseur, et il a foi dans l'appui des généraux, officiers et soldais, à l'effet de maintenir, dans toute leur intégrité, l'honneur et la discipline de celte noble armée.
« Signé James Simpson, lieutenant général commandant. •
23 juillet. — On s'entretient beaucoup d'espions qui étaient parvenus à se glisser dans les tranchées.
Trois individus, dont l'un semblait être un officier français, rôdaient dernièrement à cheval dans le camp anglais, avec le calme de braves gens venus là pour satisfaire leur curiosité. Ils arrivent enfin à la 3' division au moment oii la musique militaire jouait : ils font halle, écoutent en dilettanti, et finissent par lier conversation avec un oflicier anglais ; on parle du siège, des opérations, des prochaines affaires, enfin de tout ce qui peut intéresser des gens qui semblent unis pour la même cause et partager les mêmes désirs et les mêmes espérances. Puis nos touristes reviennent ii la musique et demandent qu'avant leur départ on leur joue l'air de Parlant pour ta Syrie. On acquiesce avt-c empressement à leur désir, et ils ne s'éloignent qu'après avoir religieusement écouté cet air, et en remerciant les Anglais de leur gracieuse courtoisie.
A peine sont-ils partis qu'un aide de camp arrive à franc étrier, porteur d'un ordre supérieur qui enjoint d'arrêter, partout oii elles se présenteront, trois personnes suspectes dont il donne le sijjnalement, et l'on y reconnaît aussitôt les trois touristes qui semblaient si bons Français.
Les tranchées et les fortifications de la place étant voisines, il n'est pas impossible de s'introduire au milieu des alliés ii la faveur de la nuil, il ne faut pour cela que de l'aud.icc et de l'adresse; aussi les
ordres les plus sévères ont-ils été affichés en gros caractères k Kamiesch, à Balaklava, à Kadi-Keni, d'après lesquels il est absolument interdit de visiter les tranchées sans une permission spéciale des généraux en chef, et ce genre de permission ne s'accorde pas aisément.
2.S juillet. — Cent vingt volontaires, une compagnie de chasseurs de Krémenlchoug, deux compagnies des chasseurs d'Alexopel, sont sortis le 25 juillet, à deux heures du matin, sous la conduite du capitaine Braikovski, pour détruire les embuscades de l'extrême droite française, qu'on essayait en ce moment de relier. A la faveur d'une nuit sombre, ils ont pénétré dans les logements, mais ils en ont été promptement expulsés par les travailleurs, sous la direction du capitaine du génie Lecocq, ainsi que par des compagnies du 10° de ligne et des chasseurs à pied de la garde.
'21 juillet. — Les chaînes des travailleurs échangent constamment de vives fusillades, et le feu de l'artillerie ne discontinue pas. Aujourd'hui, depuis une heure jusqu'.i trois heures et demie, 1,300 projectiles ont été lancés contre un seul bastion.
Les Russes ripostent activement tout en s'occupant de consolider leurs revêtements, de renforcer la couverture des blindages, et de construire de nouvelles batteries. Ils ont adopté le système de tirer leurs bombes et leurs obus à un angle de 68 k 70 degrés, de sorte que les projectiles s'élèvent presque perpendiculairement k une hauteur prodigieuse, d'où ils retombent en mille éclats sur le sol; mais il arrive souvent qu'ils éclatent assez haut dans les airs, et que les débris meurtriers s'éparpillent aussi bien sur les Russes que sur nos troupes. Eu résumé, il faut avouer qu'en ce moment le travail des tranchées, sans parler des dangers qui l'entourent, est des plus pénibles, et qi.e le voisinage de l'ennemi nous cause d'assez nombreuses pertes. Quant à la vie du camp, elle est des plus monotones; par suite des chaleurs excessives, nul ne sort que ceux que le service appelle au dehors ; ou ne voit que les sentinelles, et l'on ne se croirait vraiment pas au milieu d'une imposante armée. Les exercices et les manœuvres ainsi que les corvées se font le matin; puis le jour est consacré au repos, et c'est le soir seulement qu'avec la fraîcheur le camp reprend son animation et sa gaieté. En dehors des désagréments de la chaleur, il ne faut pas oublier de mentionner les mouches et les moustiques. Ces insectes se multiplient en si grande quantité, qu'il serait k croire que tout ce que la Russie possède de moustiques et de mouches s'est concentré en Crimée pour faire notre supplice; ils se mêlent aux aliments, ils pénètrent dans le nez et dans la bouche avec l'air qu'on respire, et rien ne peut les chasser, et ce supplice se continue nuit et jour, sans la moindre trêve; il est aussi à remarquer que c'est surtout dans les tranchées qu'ils pullulent : encore un nouveau désagrément pour les travailleurs.
28 juillet. — La minime distance qui sépare de l'ennemi la dernière tranchée permet aux soldats français de porter aux Russes des défis qui se traduisent souvent en un langage par trop pittoresque pour être reproduit.
Slalgré les chaleurs qui les accablent, malgré les fatigues auxquelles ils sont exposés jour et nuit pour l'exécution de ces travaux gigantesques, nos soldats n'ont pas perdu, en eflet, celte gaieté et celle verve qui sont le trait caractéristique de notre nation. Les zouaves surtout se distinguent entre tous par leurs plaisanteries, et ne cessent de crier k leurs voisins :
« Eh ! les Russes, attendez que nous allions prendre vos bottes. » Bonne ou mauvaise, la plaisanterie a fait fortune ; elle est même lelleoiMil répétée, que les Russes ue désignent plus nos soldats que par le mot : Botte! botte !
Pour combattre l'ardeur de la température, les officiers anglais et français consomment une quantité considérable de sodawater et de limonade gazeuse. Ils se sont avisés de remplir de poudre les bouteilles vidjs. Ils y introduisent une mèche, et lancent k la voléeces projectiles d'un genre inconnu. Les Russes, de leur cô é, envoient aux assiégeants leurs bouteilles, dont les éclats font parfois d'assez graves blessures.
30 juillet. — Les Russes se tiennent constamment sur leurs gardes, et une petite ruse de guerre en fournit la preuve. Le signal de l'attaque du mamelon Vert a été donné le 7 juin par sept fusées tirées k la redoute Victoria. Hier, les Français se doutant que l'ennemi ne pourrait manquer d'observer le retour d'une semblable démonstration, lancèrent des fusées, pendant que dans les tranchées les tambours battaient la charge et que les officiers transmellaienl les ordres de « en avant! » k haute voix. Aussitôt les clairons russes retentirent, et l'on vit des forces considérables se masse.- derrière la tour Malakoff pour repousser l'aitaque supposée. Les batteries ouvrirent immédiatement un feu d'enfer contre celle tour, et durent y faire de nombreuses victimes.