CHAPITRE XXXI
Batteries de mortiers. — Sortie du S août. — Echange de prisonniers. — Lettres du cspiialnc Malaraye. — Les ennemis intimes. — Le capitaine liontagu. — Les deux Déchu.
l" aoù,l. — On couiiiieuce l'établi.sseiuenl de cent cinquante uu
HISTOIRE DF, LA GI'ERRE D'ORlE^T.
<)eu\ cnils Iialtcrics de niorliers à |<la(j'ie disiéininces sur toute la ligTie d'altagiie en arrière des canons.
On approfondit les tranchées , on auqmenle l'épaisseur des remblais, on réunit par une tranchée commune les logements opposés à la tour :M.il.iko(r.
2 wût. — Celle nuit, entre dix et onze heures, deux mille Russes ont r.tit une sortie par la route de AYoronzolï, pour détruire les chevaux de frise en fer qui la barraient. Ils se sont élancés au son des clairons sur un détachement antjlais; mais les gardes de tranchée les ont forcés à renoncer a une attaque qui aurait pu devenir sérieuse si elle n'eût été presque instantanément rcpnussée.
5 ariûl. — Apres sii mois d'attente, les Russes se sont décidés à répondre à nos ouvertures pour l'échange des prisonniers, qui aura lieu à Olessa. ÎS'oiis allons revoir des frères d'armes, dont quelquesuns manquent à l'appel presque depuis le commencement de la campagne. Au reste , on s'accorde à dire qu'ils ont été bien traités par les autorités moscovites, comme on en peut juger par les lettres de Malafaye, capitaine au 85' de ligne, fait prisonnier dans l'engagement du 52 mars 1855. Transféré en rade de Sébaslopol , à bord du vaissscau le Brave, et de là à Simféropol. voici ce qu'il écrivait à sa mère :
1 Ma bonne mèbe,
» Depuis le 9 avril, le tir des alliés et celui de la place étant devenus beaucoup plus nourris, il n'y a pas eu d'échange de parlementaires entre les deux armées.
)> IS'ous partons aujourd'hui même, 16 avril , pour l'intérieur de la Russie. On vient de me montrer les voitures qui doivent nous transporter nous ne savons oii ; on croit que c'est à Kalouga...
» Je pars d'ici avec quatre-vingt-trois copecks ( environ quatre francs dix centimes), mais je vais voyager avec les deux officiers anglais qui subissent le même sort que moi depuis le 22 mars, et ces deux messieurs m'ont fait des offres charmantes Deux officiers français, un lieutenant du 4?" de ligne et un sous-lieutenant du 2* zouaves, partent aussi avec nous. Le capitaine Pierre, gravement malade, ne peut pas se mettre en route.
!) Le 1 1 avril, nous avons quitté la ville, et on nous a envoyés sur le x-aisseau russe la Ville de Paris . qu'on nous a fait quitter pour nous conduire au fort du Nord, d'où nous avons été envoyés à bord du Brave.
» SL\LAF.*vE, capitaine au Si' de ligne {'' léger), prisonnier de guerre. >>
« Simféropol, le 3 mai 1835.
""Se recevant plus de X'os nouvelles, ma bonne mère , je crains que les lettres que je vous ai écrites aussitôt après que j'ai eu le malheur d'être fait prisonnier ne vous soient pas parvenues. Quelqu'un de mes camarades du 7' léger aura-t-il eu l'attention de vous faire connaître ma triste position? J'avais prié mon lieutenant de vous écrire dans le cas oit j'aurais été tué. Je ne pensais point être fait prisonnier, parce que j'étais bien résolu ii me défendre jusqu'à la mort, et que, d'un autre côté, il est rare qu'on ne reçoive pas, au moment de la lutte suprême, quelque secours des siens; mais les combats de nuit sont terribles. Les soldats de ma compagnie ne m'auront sans doute pas X'u tomber au pouvoir de l'ennemi, et le bruit du canon et de la fusillade aura empêché ma voix de se faire entendre lorsque je criais : A moi, la 3' du 1''!
» Comme vous pouvez le penser, les lettres que je reçois et que j'écris sont lues par l'autorité russe ; mais celle-ci sera portée en France par un de mes camarades de captivité, M. Martin, lieutenant au M' de ligne, dont les blessures sont tellement graves, qu'on le rend à la liberté, parce qu'on sait qu'il ne peut pas, du moins de longtemps, servir contre la Russie. Ce que je vais vous écrire, cette fois, ne passera donc pas sous les yeux de l'autorité, et vous pouvez le regarder comme exprimant ma véritable position. Uu reste, je vous dirai, une fois pour toutes, que ce que je vous écrirai , dans toutes les circonstances, sera entièrement vrai ; mais je ne pourrai pas toujours vous faire savoir tout ce que je voudrais.
» Vous saurez, bonne mère , que j'ai été , pour ainsi dire, fêté à Séhastopol. Les grands surtout ont témoigné beaucoup de sympathie aux prisonniers. Les généraux et les princes rivalisaient de politesse , et les officiers subalternes se sont conduits avec nous comme avec des camarades. En un mot, il ne m'a manque lii-bas et il ne me manque ici que la liberté , la famille, la patrie, trois choses que les meilleurs cœurs ne peuvent nous rendre.
" Je suis parti de Séhastopol et suis arrivé ici le 17 avril en compagnie de MM. Kelly, lieutenant-colonel anglais , Montagu, capitaine du génie. Anglais aussi ; Martin et Lacaze, sous-lieutenants au 2' de zouaveô. jVous nous sommes arrêtés ii Balchi-Ser.iï, où nous avons diné ; mais .^LM. Martin et Lacaze seuls ont pu visiter l'ancien palais des khans, parce qu'ils ont eu la bonne fortune de rencontrer nn officier de la marine russe qui les y a conduits. Batchi-Scraï est une ville cnliircment Urtare, sale comme toutes celles qui sont ha-
bitées par des musulmans. Elle est ii trente verstes de Séhastopol et de Simféropol, et à quatorze verstes de l'.Mma. La versle a l,0(i3 mètres. Nous avions deux voitures pour cinq officiers et trois soldats, qui nous servent de domestiques. Ces voitures roulent très-vite, même sur une mauvaise route, aussi vous secouent-elles assez vivement. Le pauvre M. Martin était exténué de fatigue, et les cahots ont sans doute été cause que nous avons failli le perdre ici.
)i Enfin , nous arrivâmes à Simféropol à huit heures du soir. Le commandant de la prison, qui est un excellent homme , un vieux militaire, nous offrit le thé, et nous logea ensuite dans une chambre beaucoup trop petite pour cinq personnes ; mais c'était la seule dont il pût disposer. Le colonel commandant la ville vint nous voir le lendemain, nous fit conduire chez lui dans son équipage, nous invita a dîner et nous fit loger en ville. Le comte Adierberg, gouverneur de la province, nous a fait visite et nous a engagés à dîner chez lui.
« 4 mai.
» Je dîne aujourd'hui, pour la troisième fois, chez mademoiselle Roudzewitseh. Celte demoiselle est la fille du général qui prit Montmartre en 1814. Un de ses frères est général aussi. Elle demeure avec une de ses sœurs, qui a résolu comme elle de ne pas se marier; mademoiselle Marie Roudzexvitsch, l'aînée, est demoiselle d'honneur de l'impératrice Alexandra, mère de l'empereur actuel. Elle emploie ses revenus à soulager tous les malheureux de n'importe quel pays, de n'importe quelle religion. Elle aime surtout à visiter les malades et les ]]risonniers. Si la guerre diminue sa fortune, elle multiplie sa charité. C'est une personne que Dieu a mise sur la terre pour n'y faire que du bien.
Il Depuis notre départ de Séhastopol, nous touchons 75 kopecks on 3 francs par jour. Cela ne nous suffit pas. J'ai déjà dépensé 25 francs sur les 300 francs que j'ai reçus du prince Gortschakoff. Il est vrai que le dénûment dans lequel je me trouvais m'a forcé à acheter plusieurs choses indispensables. Heureusement le commandant de la ville nous a fait faire des habits neufs. Je suis habillé de la tête aux pieds en officier russe.
» Si nous vivions dans un restaurant, les 3 francs que nous recevons ne nous suffiraient pas pour payer notre nourriture; mais mademoiselle Roudzewitseh a mis sa cuisinière à notre disposition pour préparer nos aliments, et elle nous fait servir à table par ses domestiques. ISous avons été forcés de nous conformer aux habitudes du pays pour les heures de repas. ]Nous prenons le thé à huit heures, nous dînons à deux heures, nous reprenons le thé à six heures, et nous soupons à neuf heures. On passe ici un temps considérable à table, surtout à prendre le thé, qu'on veut très-chaud et très-bon. Les Russes ne sont gourmands que pour le thé. Leurs repas, même ceux des plus grands personnages, sont fort simples et sans dessert; il est vrai qu'on mange du fromage avant la soupe.
" Le colonel Kelly et le capitaine Montagu sont partis le 30 pour Riazan en poste. Nous qui sommes officiers subalternes, nous aurons des voitures traintes par des bœufs, et nous n'irons pas plus vite que les soldats prisonniers. Notre destination est toujours Kalouga pour les officiers franç.ais , et Tambolï pour les soldats. On nous dit que nous ne serons pas moins de quatre-vingts jours en route, et, comme nous ne sommes pas encore partis, nous pouvons compter que nous ne serons pas arrivés dans trois mois. Pendant tout ce temps, je serai certainement sans nouvelles de ma famille.
11 Nous nous promenons tous les jours en ville avec un officier militaire ou civil. Dans le commencement, il se formait des rassemblements de curieux autour de nous; maintenant qu'on est habitué à no'is voir, on nous laisse circuler assez librement. Plusieurs dames nous ont ofl'crt des fleurs, des bonbons et d'autres objets dont elles supposaient que nous pouvions avoir besoin soit pendant notre séjour à Simféropol, soit pendant notre voyage. Elles ne cachent point la sympathie que nous leur inspirons, et elles ne craignent pas de se compromettre en se promenant avec nous et en allant visiter les malades dans les hôpitaux. Le nom français est aimé et respecté ici bien plus que le nom anglais. Les Russes parlent notre langue presque sans accent.
» Vn lieutenant piémontais, M. Landriani, qui était venu à l'armëe d'Orient pour assister à la guerre comme amateur, voyant la brillante charge de cavalerie anglaise à la bataille de Balaklava, s'élança avec elle et fut atteint par une balle de mitraille qui lui brisa la cuisse. Sa blessure fut considérée comme mortelle, et on négligea de lui faire l'amputation, parce qu'on pensait qu'il ne fallait pas lui faire endurer des souffrances inutiles. Il y a plus de six mois qu'il est en traitement, et on a maintenant l'assurance de le sauver, quoiqu'il ne se soit pas encore levé une seule fois depuis le 25 octobre. C'est un beau jeune homme, gai, qui ne voudrait pas ne pas avoir été blessé : o Je boiterai avec plaisir, dit-il, tant que je me rappellerai la charge >i des dragons anglais. »
« 6 mai.
)i II paraît décidément que nous parlons aujourd'hui. Nous faisons, M. Lacaze et moi , nos provisions de voyage pour la deuxième fois. Mademoiselle Roudzewitseh nous donne un énorme jambon, un gà-
tenu et un médicament pour soigner eu route mon reil, qui supportera le voyage je ne sais comment.
11 Je vous embrasse, ma bonne mère, et je vous aime toujours.
« Votre malheureux fils ,
» Malafaïk. «