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CHAPITRE XXXV

Les campagnes comptent double. — Fièvre batailleuse des Russes. — Les malades. — Etat des travaux au 1 5 août.

Lors de l'attaque du 18 juin, il s'engagea, entre le capitaine français M... et le capitaine russe S..., nn combat au sabre; le Russe reçut un coup terrible dans l'omoplate et fut entraîné par ses soldats; il resta depuis à l'hôpital de ISicolaiclï, et fut transporte enfin à Odessa pour prendie des bains de mer. Le capitaine M... avait été fait prisonnier; il avait été guéri de ses blessures à Kherson, et était venu à Odessa pour y être échangé. Il rencontra par hasard dans la rue le capitaine S... appuyé sur ses béquilles, le reconnut et se jeta dans ses bras. Depuis, l'amitié la plus intime a subsisté entre eux, et c'est en pleurant qu'ils se sont quittés quand le capitaine M... est parti sur un vapeur français.

Le général James Simpson, dans un rapport en date du 4 août, mande à lord Panraure : «J'ai l'honneur de vous informer du retour du capitaine Montagu, du génie royal, après avoir été prisonnier de guerre. Il exprime toute sa vive reconnaissance pour la bienveillance avec laquelle il a été traité par les Russes pendant sa captivité. »

Un des prisonniers russes restés entre les mains de l'armée française, en entendant l'appel des soldats qui formaient sou escorte, fut frappé du nom de Déchu, qu'il dit être le sien. Comme ce prisonnier, vieillard sexagénaire, parlait le français, on le mit en rapport avec le jeune Béchu, né à Bazoches-les-Gallerandes, canton d'Oularville (Loiret).

Il résulta des explications échangées que ce dernier était le neveu, le propre neveu du soldat russe qui, fait prisonnier en 1812, avait été envoyé en Sibérie, ramené ensuite, mais longtemps après, vers les provinces méridionales de la Russie, et finalement forcé, malgré son âge avancé, de servir dans les bataillons levés à la hâte pour repousser les armées alliées. Ce vieux militaire est aussi natif de Bazoches. Aucune de ses nouvelles n'était parvenue depuis 1812, c'est-à-dire depuis quarante-trois ans, à sa famille, qui, à ce qu'il paraît, a fait depuis longtemps déclarer son absence, mais qui se dispose à lui remettre sa part de la succession paternelle aussitôt qu'il sera de retour à Bazoches.

C août. — Le général Pélissier a porté aujourd'hui à la connaissance des troupes une dépèche télégraphique qu'il vient de recevoir du ministre de la guerre :

« Par décret du 4 août, les campagnes compteront double pour l'armée d'Orient.

)) L'empereur s'occupe d'une mesure en vertu de laquelle les pensions des veuves des officiers et des soldats qui succombent à l'ennemi seront beaucoup améliorées. »

(I Soldats!

» Au milieu des vœux ardents que forme pour vous votre patrie, en présence de l'intérêt immense que le inonde civilisé apporte à la grande mission des armées alliées, ces preuves nouvelles de la sollicitude incessante de l'empereur pour son armée d'Orient, fortifieront encore votre persévérant courage dans ces travaux glorieux, qui vous acheminent chaque jour vers un prochain succès. »

7 août. — Le général Canrobert, soufl'rant d'une ophthalmie opiniâtre et fatigué d'une rude campagne, revient en France; la direction de la 1" division du 2' corps sera confiée au général Mac-Malion.

Il août. — Depuis quatre ou cinq jours , et particulièrement les nuits, un efl'rayant accès de fièvre batailleuse s'est emparé de la place assiégée. C'est un roulement continuel de coups de canon, d'obusiers et de mortiers. Jamais , au grand jamais, on n'a brûlé tant de poudre. On tire de part ou d'autre plus de trente mille coups par 34 heures !

Ces jours derniers, les bombardes sont venues à leur tour saluer de leurs feux la superbe cité, qui, en revanche, leur a répondu par des milliers de coups de canon qui ne leur ont fait aucun mal , attendu qu'elles n'offrent presque pas de prise, étant à fleur d'eau.

L'occasion s'étant présentée de jouir une fois du grand et terrible spectacle qui se joue sous les murs de Sébastopol, vous nous passerez la légère témérité à laquelle nous a poussés notre curiosité, et qui nous permet aujourd'hui de vous oftVir le récit d'une phase du drame qui s'exécute chaque jour autour de nous.

Ainsi, nous avons choisi le ravin de karabclnaïa , qui forme le centre des opérations. D'abord, nous remarquons à des distances Irèsrapprochées, dans ce ravin, des tas de boulets, que les eaux ont amoncelés par douzaines, des éclats de bombes et d'obus, parsemés çà et là.

Entrant dans la première tranchée ii droite , nous arrivons vers le milieu de la colline qui , partant de la redoute Victoria , passe au

mamelon Vert et vient finir devant Malakoff. Nous nous traînons alors avec précaution environ trente pas en avant de la tranchée, et nous sommes sur une élévation d'oii nous pouvons tout voir, mais non sans périls. Enfin, plus heureux que sages, peut-être, nous avons pu voir sans accident. Blottis derrière une ancienne embuscade russe qui nous gare à peu près des projectiles, nous voyons à droite le Carénage, plus à droite les batteries Blanches (ouvrages de Lavarandej, en face de nous, Malakoff, masquée par le mamelon Vert (redoute Brancion), le petit Redan, la baie, et plus à droite encore des batteries dont la rive est hérissée; au versant du coteau, les lumières des baraques oii sont entassés les habitants qui ont déserté Sébastopol, et enfin le camp russe, avec ses lignes de circonvallation, etc., etc; à gauche de Malakofl', le grand Redan, la Poterne, l'Arsenal, en un mot toutes les batteries, jusqu'au fort Constantin.

La nuit, la ville est sombre ; quelques lumières seules l'éclairent et lui donnent un aspect lugubre et funéraire.

A notre gauche sont les diverses collines qui viennent se fondre devant la ville méridionale. Là sont établis les Anglais, plus loin les Français, au Clocheton. Tout cela est coupé par des lignes de tranchées et garni de batteries dont je vais vous parler.

La journée a été assez chaude de toute manière; mais à la nuit sombre le tamtam recommence et prend une rapide extension. Les batteries de part d'autre sont échelonnées ou disposées à droite et à gauche. En ce moment ce sont nos alliés, établis à gauche de Karabelnaia, qui tirent sur Malakoff et le grand Redan, qui leur font face. Ces derniers répondent immédiatement et vigoureusement pac des boulets, obus, bombes et grenades. Le mamelon Vert vient immédiatement au secours de son voisin par quelques coups de feu. La partie s'engage, les deux Rédans ripostent ainsi que la tour Malakotf. Alors les batteries Blanches ouvrent leur feu, qui est suivi par les détonations des canons russes braqués contre elles à la droite de la baie. Ici la musique générale s'en mêle; le Clocheton fait feu sur les bastions et sur le fort Constantin, qui sont venus, eux aussi, au secours des leurs, de sorte qu'en un instant, de la droite à la gauche, toute la ligne est en feu. À cette heure, la marine se montre dans la baie et fait chorus avec ses bordées; joignez à tout ce vacarme la fusillade assez nourrie des avant-postes, tirailleurs et embuscades, et vous vous ferez une idée de l'orchestration.

Si la nuit est tant soit peu sombre, la scène est magnifique de terreur. Les bombes se croisent dans l'air, les grenades s'élancent par bouquets, et l'on dirait les jongleries d'un feu d'artifice. Les boulets déchirent l'air de leurs sifflements aigus , les balles produisent un bruit semblable à celui des frelons, les éclats de bombes sifflent comme des serpents en fureur, et au milieu de ces éclairs, de ces foudres, de ces détonations précipitées, ardentes et furieuses, on remarque surtout les lignes de l'eu que projettent les obus lorsqu'ils enfilent le milieu d'une colline ou qu'ils contournent les aspérités d'un coteau. On dirait des lignes foudroyantes et vraiment infernales ! Alors les boulets vous frôlent l'oreille; les bombes, qui éclatent, vous brisent le tympan, et leurs membres épars produisent en passant autour de vous un bruit fauve qui vous agace les nerfs ! Les pots à feu éclairent le tout.

En vérité. Dieu nous protège, car c'est inconcevable qu'avec une telle protusion de projectiles destructeurs il n'y ait pas plus de victimes. On peut crier au miracle !

Les Russes pointent juste; mais aussi nos soldats sont tellement habitués à leurs coups, qu'ils connaissent ii la détonation si c'est un boulet ou un obus, et en voyant l'éclair quelle est sa destination. Si c'est une bombe, ils ont calculé en une demi-seconde la place ou elle doit tomber. Quant aux grenades et balles, ils n'y font pas plus d'attention que si c'étaient des mouches.

Sur quatre, il y en a toujours un qui veille et qui avertit tous les autres. Suivant le cas, ils se couchent à plat ventre, s'accroupissent derrière une pierre, un gabion ou le terrassement de la tranchée, filent à droite ou à gauche, en avant ou en arrière, pour éluder le danger.

Le Carénage est un lieu de prédilection oii les batteries qui lui font face, et surtout les bâtiments, lancent leurs foudres ; faut-il le dire? il paraît presque toujours embrasé. L'ennemi affectionne aussi particulièrement les Anglais, c'est pourquoi aussi une multitude incroyable de coups leur sont destinés de préférence.

Le matin , dès que le soleil déborde les montagnes de la Tehernaia et dore de ses rayons la ville assiégée, on prend plaisir à contempler cette belle et malheureuse cité moscovite , digne d'un meilleur sort, tant elle est gracieuse et blanche. On admire ses édifices réguliers, carrés ou parallélogrammes, ses maisons propres, coquettes, qui font envie ! Ses arbres verts, ses jardins, son site sous un ciel assez chaud que tempèrent les brises de la mer qui la baignent, excitent notre désir de nous y prélasser un jour !

D'après les renseignements qui nous parviennent, les Russes veulent retarder notre conquête et tenir bon jusqu'au bout : ils élèvent ouvrages sur ouvrages. Depuis quelque temps , ils travaillent à la construction d'un pont sur la rade; ce pont, qui a, autant que nous pouvons en juger de loin, vingt-cinq mètres de largeur, en a déjà sf>i\anle-di!t de longueur, et il est loin d'être terminé. On ue

peut s'eipliqner dans quel but ils ont entrepris celte œuvre , que nous ne leur donnerons peut-être pas le temps d'achever.

La baie de Sébaslopot présente dans toute sou (^•tendue l'aspect le plus animcS. Des barques de toutes les formes, de toutes les dimensions, vont et viennent sans cesse d'un rivage à l'autre, chargées les unes de gabions, de fascines et de troncs d'arbres pour la construction des abatis; les autres de vivres et de munitions. A peine ontclles déchar^.é leurs cargaisons, qu'elles retournent en chercher de nouvelles; elles peuvent faire ainsi chacune douze ou quatorze voyages par jour. Les bois fournis en si grande quantité par les forêts de la Crimée ont clé particulièrement d'un grand secours pour la défense deSébastopol. Ils ont servi à chauffer les battaux à vapeur et à préparer les aliments de la garnison, et on s'est- à peine ressenti du manque de charbon de terre. Le formidable abatis qui forme une des principales défenses du Redan , et qui n'a pas moins de six pieds de hauteur, est construit d'arbres abattus à une distance de dix ou douze milles. On a tiré des mêmes forêts des fascines pour les autres oiix'rages, et chaque jour encore on en aiipurte de grandes quantités.

12 auût. — Les malades sont toujours assez nombreux; mais afin de tenir les ambulances prêles à tout événement, on ne les y laisse pas séjourner. Du R au 1 1, ont été envoyés à Constantinople, te Descaries avec " officiers et 252 soIJals malades (fiévreux); le Mersey avec 120; U Sullij avec C officiers et 202 malades; le t'alculla avec 207; le Cumte-ile-CavouT a\ec 240; l'Af^loria avec )52; le Cniiiilunus avec 3i;0; te Hhile-llaven avec 71; h Sui/iroo avec CGO; l'Italie avec ll8; le Saint-l'alrick avec 50; \'Et)iiptien avec 5 officiers et 223 soldats; h Wltite-Falcun avec 3à7. Sur ce nombre, on compte une certaine quantité de convalescents auxquels le changement d'air et de régime suQiscnt pour rendre la santé.

L'administration vient de s'entendre avec le service des messageries-' impériales pour que chaque bateau du lundi puisse emporter régulièrement un certain nombre de malades convalescents, de façon qu'il y ail toujours par mois sept ou huit cents évacuations qui seront dirigées sur Constantinople, et de là sur la France.

On ne désigne pas encore d'une façon posiiivc le successeur du général Simpson, qui ne veut pas décidément garder le conimandenicnt en chef; mais tout le monde s'accorde a dire que sir Henry Benlick sera appelé à le remplacer. Sir R. England, qui suit immédiatement le général Simpson dans les hauts grades de l'armée anglaise, a été forcé par le mauvais état de sa santé de prendre un congé, et laisse ainsi la place libre à Sir Uentick.

C'est décidément sir Georges iNIacklean, commissaire gcnénil à Constantinople, qui vient remplacer h Italaklava le commissaire général Filder, qui s'est rendu en Angleterre pour cause de santé, et sir Georges Macklean sera lui-même remplacé à Constantinople par M. Robinson, qui est attendu du Canada.

16 août. — Les ligufs des alliés, qui de plus en plus resserrent les fortifications de la place, s'étendent aclucllenienl du bord de la mer, à l'entrée de la baie île la Quarantaine, jusqu'au fond du jiort de Sébastopol, à l'embouchure de la Tchernaïa. Cette immense élondiic de travaux, d'un développement de frout de plus de huit Kilomètres et d'un développement total de |dus de soixan:e-di\ kilonièlics, se dix'ise en trois attaques très-distinctes , de la gauche, du centre et de la droite.

Celle de gauche, qui est dirigée spécialement par les Français, coraiiience au fort Génois, situé au bord de la mer, et x'a jusqu'au ravin dit des Anglais. Là sont accumulés des ouvrages immenses, creusés po'jr la plupart dans le roc, et qui sont admirables comme détail d'exécution.

Les tranchées hérissées de batteries s'étendent parallèlement aux fortifications qui délendcnt la xille proprement dite de Sébastopool, groupée en arrière autour d'un mamelon considérable, et éloignée des ouvrages de défense par un terrain raviné de plus d'une lieue de largeur. C'est ce qui explique comment, après les feux ouverts à diverses reprises avec une exlrêinc violence par les assiégeants, aucune maison ni édifice n'a encore été endommagé dans la ville.

Les forlii'ications , si int'lligeninit-iit disposées par l'ennemi, et qui ont servi jusqu'ici si efficacement de remparts aux assiégés, se composent de quatre principaux forts ou bastions, savoir : le fort de la Quarantaine, baigné par la mer, relié au bastion dit de la Quarantaine par une muraille crénelée de plus d'un demi-kilomètre d'étendue. En avant de celte muraille se trouvent diverses batteries et redoutes se flanquant mutuellement, dont les principales sont le fort Rouge, et les batteries IS'oires demi-circulaires sur les rochers à droite de la baie de la Quarantaine, à gauche et en avant du bastion de la Quarantaine.

Ce. même bastion est relié au bastion Central par une muraille crénelée au pied de laquelle court parallèlement un profond ravin qui la sépare du cimetière. I.c bastion Central n'est relié à celui du Mât par aucune muraille ni même par des ouvrages continus. Le profond et étroit ravin qui sépare ces deux bastions est défendu par un système de batteries doni les feux cri.isés suffisent pour garder l'entrée du ravin , à peine assez large pour laisser pénétrer six ou huit hommes de front, et dont les bords sont tellement escarpés qu'il est impossible de les gravir.

Le bastion du Mil lui-même s'appuie au ravin dit des Anglais; là, plusieurs batteries systématiqueuient disposées délcudent son flanc droit, et peuvent eu même temps prêter appui aux batteries du grand Redan attaqué par les Anglais.

C'est contre ce vaste système de fortifications qu'est dirigée notre attaque de gauche, dont les travaux vraiment gigantesques, tant par la difficulté du terrain dans leq.iel on opérait qiie par leur étendue, sont arrivés à enserrer de si près la place que la distance qui le sépare des fortifications de l'ennemi varie de cinquante à cent vinct mètres au plus. "

Cinquante-six batteries sont établies dans les positions les plus avantageuses de ces vastes ouvrages. Toutes sont construites avec un soin extrême et dans les meilleures conditions de solidité, particulièrement lu batterie 28, comme étant la plus exposée aux feux croisés de la face gauche du bastion Central, des batteries de la muraille crénelée et de la face droite du bastion de la Quarantaine. Elle est armée de dix pièces de 30 et de quatre obusiers de 22. Son tir n'a jamais cessé un instant pendant tout le feu, qui, ouvert le 9 avril, s'est prolongé jusqu'à la fin du même mois.

L'attaque du centre, confiée aux Anglais, s'étend de la droite de notre attaque de gau:;he, à partir du ravin dit des Anglais, jusqu'à celui de la Karabeinaïa. Leurs parallèles se développent en face des fortifications du grand Reda«, qui protègent le quartier de la marine et les grandes casernes de l'arsenal.

Mal;jTé tous leurs efforts, les Anglais ont lentement avancé dans leurs travaux. A l'époque du 9 avril, ils ont ouvert le feu de leur première parallèle, leurs batteries étant au même emplacement que lors du feu du 17 octobre, éloignées par conséquent des fortifications qu'elles avaient à battre de plus de douze à quatorze cents mètres. Ce n'est qu'à partir du feu du G juin, que nos alliés ont établi des batteries a sept cents mètres environ du grand Redan.

Actuellement, ces batteries sont, dans les points les plus rapprochés, encore au moins à cinq cents mètres de celles de l'ennemi, et leurs tranchées et place d'armes se trouvent à trois cent cinquante mètres. Cette attaque , qui à l'origine devait envelopper toute la droite, et ne pas se borner au Redan, a été poussée avec une telle lenteur, qu'elle a permis à l'ennemi de créer les gigantesques fortifications connues sous le nom de tour Malakoff, mamelon Vert et ouvrages Blancs, s'étendant du ravin de la Karabeinaïa jusqu'à l'embouchure de la Tch'-ruaïa, au fond du port de Sébastopui.

Ce n'est qu'au mois de février que, reconnaissant l'insuffisance des moyens dont pouvaient disposer nos alliés, on leur est venu en aide en nartageant cette attaque, et ne leur laissant plus que la partie en face du grand Redan. Là, ils ont présentement élevé des batteries, dont le chiffre total des bouches à feu est d'environ cent cinquante. Les Français se sont alors occupés exclusivement de tout le reste de l'attaque au delà du ravin de la Karabeinaïa. Leurs ligues, dans un terrain d'une extrême difficulté, se sont étendues en quelques semaines, en avant de la redoute Victoria et de celle dite des Anglais, jusqu'à trois ou quatre cents mètres du mamelon Vert et des ouvrages Blancs. Malheureusement , au 9 avril, ces travaux, quelque considérables qu'ils fussent, n'avaient pas encore atteint la solidité ni le développement nécessaires pour agir efficacement contre l'ensemble des immenses fortifications de l'ennemi.

Si nous avions, à cette époque, vingt-cinq ou vingt-six batteries dont le total des bouches à feu ne dépassait pas 90 , les Russes avaient plus de 500 pièces de canon à nous opposer. Aussi le résultat du feu fut complétemeut stérile, à notre droite comme à la gauche. IN'os batteries ne purent être démolies, grâce à leur extrême solidité, mais elles n'obtinrent presque aucun résultai contre l'i nneuii. C'est à peine si le Mamelon Vert, contre lequel se concentraient tous nos cfTorls, suspendit pend^ml quelques heures son feu. Quant à la tour Malakoff et au grand Redan, atUqués par les Anglais, leur feu ne cessa point un seul instant.

A la gauche, grâce aux énormes moyens d'artillerie accumulés, il y eut en apparence quelques succès. Une brèche fut ouverte dans la muraille crénelée, entre la porte de la ville et la face gauche du bastion Central. Ce même bastion ainsi que ceux de la Quarantaine et du Mât furent démantelés sur toute leur face, et principalement sur leurs saillants. Leurs embrasures ne pouvaient plus protéger leurs canons; mais on reconnut bientôt qu'en arrière se trouvaient d'autres batteries en parfait état et prèles à recevoir nos colonnes d'attaque. On ne put donc pensera livrer un assaut. D'ailleurs, se fût-on emparé du bastion du Mât et du bastion Central, que la position n'eCil pas été lenable, étant dominée par les énorim-s batteries du grand Redan et de Malakoff qui la prenaient d'enfilade et à revers. Tro)» lard, malheureusement, il fut démontré que la véritable clef de Séhastopol était le vaste système de foriifications sur lequel se trouvent les ruines de la tour Malakoff; on dut donc cesser le feu et recommencer d'immenses travaux sur la droite.

Li' changement de général en chef eut pour effet d'activer les travaux. Mais déjà l'ennemi avait élevé un si grand nnniiire d'ouvrages de conlre-approche, que les difficultés étaient presque insurmontables. On ne pouvait même plus ciieminer régulièrement, étant pris dans nos tranchées d'enfilade et à revers par les batteries élevi'es de

J'autre côte de la Tcliernaïa, et par les nombreuses embuscades creusées en avant des lignes de l'euncnii. Il fallut avoir recours à un coup de main dont le succès fut merveilleux.

Le 7 juin, en nne demi-heure, en ylem soleil, le mamelon Vert et les ouvrages Blancs furent enlevés à la baïonnette. Depuis lors, la position fut très-siuiplifice. Nous nous logeâmes dans les ouvrages mêmes de l'ennemi, et on commença à cheminer sur les fortifications de IMalakoff , resserrées entre le ravin du Carénage et celui de la Karabelnaïa.

Vu la difficulté du terrain et la proïimité des ouvrages russes, nos travaux n'avançaient que lentement et péniblement. Nous étions encore à plus de COO mètres de la place quand l'impatience d'un côlé et le grand succès du coup de main du 7 juin, déterminèrent à tcnler l'assaut de Malakofl", en dehors des conditions ordinaires. Le succès ne répondit pas aux espérances. Il a donc fallu continuer les travaux rcgiiliers d'un siège.

En face de nous, les Russes ont encore tout le vaste système de fortifications qui protégt: la partie sud de SébastopoK Ce système, commençant à l'entrée du ravin du Carénage, se prolonge jusqu'à celui de ia Karabelnaïa. Il se compose, à notre extrême droite, d'une batterie demi-circulaire adossée à la mer sur le versant gauche du ravin du Carénage; de deux petites batteries établies dans le pignon de deux maisons blanches, qui balayent tous les abords du ravin jusqu'au dépôt de tranchée; d'une autre batterie demi-circulaire, également adossée à la mer, armée d'une trentaine de bouches à feu, et flanquée, » droite et à gauche, d'une frégate à vapeur.

Cette batterie est reliée à la face droite de la tour IVlalakofT, dont elle est éloignée de plus de SOO mètres par un système de batteries moins considérables, se flanquant les unes les autres. Au pied de l'angle de la face droite de MalakolT se trouvent plusieurs batteries rasantes, dont l'eftet a été si dé.^astreux pour nous au 7 juin et au 1 S.

Le bastion de MalakolT lui-même a été considérablement augmenté dans ses moyens de défense. Un vaste fossé défendu par un parapet, oii sont étages trois rangs de bouches h feu, sert de première ligne de défense. A l'intérieur, se trouvent des places d'armes défendues par des logements à l'épreuve de la bombe et du boulet, et oii sont placés des tirailleurs. Ces logements sont très-curieusement établis. Quelques-uns sont en maçonnerie, recouverts de gabionnades; d'autres sont de simples trous creusés dans le sol et recouverts d'énormes troncs d'arbres non équarris superposés les uns aux autres et rechargés de gabions remplis de terre.

On comprend la difficulté , même pour les gros projectiles , d'endommager de pareils réduits. Des places d'armes, difl'érenls chemins couverts conduisent au second redan, également défendu par un fossé et deux rangs de canons. Ce second redan enveloppe la partie culminante sur laquelle s'élevait jadis la tour MalakolT, aujourd'hui un amas de ruines. Mais au-dessus de ces ruines les Russes ont établi une vaste ballerie de pièces de campagne qui a vue sur toutes les places d'armes et les chemins couverts, et peut les couvrir de mitraille, ainsi que cela a eu lieu le 18 juin.

Telles étaient à cette époque les défenses intérieures de Malakoff. Probablement depuis l'ennemi n'est pas resté oisif. Entérieuremenl, à partir de la face gauche du bastion de MalakolT, se trouve un système de fortifications dites du petit Redan, lequel relie MalakolT à la Lunette, ouvrage très-considérable, dominant le ravin de la Karabelnaïa , qui vient tourner brusquement au pied de cette fortification et passe en arrière du grand Redan, attaqué par les Anglais.

C'est le siège régulier, méthodique, de tout cet ensemble de fortifications qu'on s'occupe à faire actuellement. Tous les cUbrls des alliés sont concentrés sur ce point. Il est po<iliveinenl reconnu que là est la véritable clef de la parlie sud de Sébaslopol. Aussi n? néglige-t-on rien pour accumuler tous les moyens à la disposition des Français et des Anglais.

L'ensemble de nos tranchées, boyaux et parallèles, a atteint déjà un développement extraordinaire. Antérieurement au feu du C juin, il n'y en avait pas à la droile plus de I8 kilomètres : actuellement il y en a plus de 35. Le nombre de ses ballcries dépasse ^0 : parmi elles, quelques-unes ont un armement formidable, entre autres la batterie blindée et casematée à la pointe du versant droit du ravin du Carénage, armée de pièces de marine à la Paixhans du plus gros calibre : elle est chargée d'éloigner les vaisseaux de l'ennemi. On es- ])èrc beaucoup de la solidité de sa construction pour résister aux nombreuses batteries russes que chaque jour on voit s'élever sur la parlie nord de Sébaslopol, et qui concentreront tout leur feu pour l'écraser. Plusieurs autres batteries, dont on attend de grands résultais, viennent d'être installées; mais on comprend qu'a la veille d'une nouvelle tentative contre MalakolT no s ne parlons qu'avec une extrême réserve.

Nos cheminements et les places d'armes d'oii les colonnes d'assaut doivent s'élancer, ne sont plus éloignées des Busses, en face de la Lunette et du petit Hedan, que de 180 a '.00 mètres; de la face gauche du saillant et de la face droile de MalakoT, que de (iO à 70 mètres; enhn nos dernières tranchées itc sont plus séparées des ouvrages qui s'étendent de l'angle de la face droite de AlalakolT jusqu'au Carénage que par une distance d'environ 80 mètres.

Malgré toutes les conditions de succès, on procède avec la plus granle circonspection; car, il ne faut pas se le dissimuler, la position de l'ennemi est extrêmement solide, et elle est défendue par de nombreux bataillons qu'on peut renouveler à chaque instant.

C'est ce qui a fait reconnaître à beaucoup de personnes la nécessité d'un investissement complet, afin d'isoler la garnison de la place avant l'assaut suprême.

Ainsi il ne faudrait pas s'étonner si au lieu d'attaquer la tour MalakolT on prenait le parti d'aller battre l'armée de secours. Cela dépendra des diverses circonstances qui peuvent modifier les résolutions les mieux arrêtées.

Quoi qu'il en soit, tous les travaux de siège semblent réellement terminés. Le génie a accompli sa tâche, et les cruelles pertes qu'il a essuyées témoignent hautement que les officiers de celte arme, en prodiguant leur talent, n'ont pas épariné leur personne.

L'artillerie n'a plus qu'un dernier effort à tenter : l'infanterie fera le reste.

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