‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 125 sur 235 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Négociations. — Voyage de l'empereur et de l'impératrice en Angleterre. — Voyage de la reine Victoria en France.

On voit par le précédent résumé que, malgré la persévérance et l'ardeur des alliés, rien de concluant ne s'accomplissait devant Sébaslopol. Il en était de même dans la mer d'Aiof, où la flottille maintenait seulement la prépondérance acquise; dans la Biltique, oii l'on canonnait les places de la côte; en Asie-Mineure, où les forces russes et ottomanes s'obiervaicnt sans combattre; enfin, dans les Principautés, que continuait à occuper l'Autriche.

A défaut de succès militaires éclatants, les gouvernements de France et d'Angleterre obtenaient un résultat moral, et ce qui se passait en Europe élsit de nature à consolider leur puissante et féconde alliance.

Nous ne désignons pas ici les éternels pourparlers des cours allemandes, que nous croyons avoir exposés avec assez de lucidité pour n'y revenir que sommairement. Dans les nombreuses notes échangées, les mêmes arguments étaient ressassés, les mêmes difficultés reproduites. L'Autriche soutenait l'indissolubilité des quatre garanties ; le cabinet de Berlin s'y opposait, attendu que cette indissolubilité résultait du traité du 2 décembre, qu'il n'avait pas voulu signer, et auquel il ne voulait pas se soumettre d'une manière indirecte. Les di-ux gouvernements ne s'entendaient que sur un point, le maintien des contingents fédéraux, Celui de Vienne réclamait l'arbitrage de la diète, et à force d'instances il obtint la déclaration du VG juillet.

Sans s'expliquer sur les quatre garanties, la diète résolut à l'unanimité de remercier le gouvernement autrichien des eiVorts qu'il avait faits en vue du rétablissement de la paix européenne; de déclarer, d'accord avec l'Autriche, que dans la situation actuelle des alTaires orientales la confédération n'avait pas à contracter de nouvelles obligations, de reconnailre enhn que l'intérêt de la paix exigeait le maintien sur le pied de guerre des contingents fédéraux votés le 8 février 18.S4.

Le cabinet de Vienne ne se montra qu'à dfmi satisfait de cette vague approbation, et réitéra ses démarches relatives à l'acceplation des quatre garanties, au traité du 2 décembre, à la nécessité de prendre les propositions primitives comme base de négociations nouvelles. La Prusse et les Etals secondaires adhérèrent purement et simplement à l'opinion de l'assemblée de Francfort. Ces luttes intestines de l'Allemagne auraient pu occuper l'attention, si des manifestations significatives n'avaient démontré que les puissanc5-s occiilrntales, fermement unies, se passant de tout concours étranger, étaient décidées à ne s'arrêter qu'après la victoire.

Au mois d'avril 18,^5, l'empereur et l'impératrice rendirent visite à la reine Victoria. Avant son départ, le 16 avril. Napoléon III dit aux députés réunis dans la salle des maréchaux : «.le vais à Londres; j'ai voulu vous dire adieu avant de partir, et vous remercier du concours que vous m'avc?, apporté pour toutes les lois importantes que je vous ai présentées pendant cette session ; mon absence sera courte. Je pense que je serai votre interprète en assurant le gouvernement de Sa Majesté la reine de la Grande- Bretagne que vous appréciez comme moi tous les avantages de l'alliance avec l'Angleterre. Nous voulons tous la paix, mais à des conditions honorables, et seulement dans ce cas; si nous devons continuer la guerre, je compterai sur votre loyal appui. »

Ce voyage dura huit jours, au milieu des fêtes. Le 18, l'empereur reçut les insignes de la .larreliere en présence des chevaliers de cet ordre et des grands dignitaires de la couronne d'Angleterre. Le 19, le lord-maire, les aldermen et les membres de la corporation de la cité de Londres lui remirent une adresse, et dans sa réponse il renouvela SCS déclarations: « L'Auglelcrre et la France, dit-il, se trouvent naturellement d'accord sur les grandes questions de politique et d'humanité qui agitent le monde. Ma présence atteste mon énergique concours pour la guerre, si nous ne parvenons à obtenir une paix honoiable. •

Cette même résolution fut imprimée le 2 juillet, dans le discours d'ouverture de la session des clianibresTrançaiscs. L'empereur insista sur l'insuftisance de l'accommodement proposé par l'Autriolie ; surla nécessité de persévérer et d'arriver h une paix digne de l'alliance de ileu\ grands peu|plcs, et bientôt, afin de donner un gage éclatant de celte alliance, la reine Victoria annonça otliciellenieut qu'elle avait l'intention de se rendre à Paris.

Trois fois seulement les souverains anglais étaient venus en France comme alliés. Henri \ III et François l" s'étaient rencontrés au mois de juin tSïO entre Guines et Ardres, ii ce fameux camp du drap d'or Cl ou, dit Joacliim ilu liellai, les seigneurs anglais et français portaient leurs forêts, leurs prés et leurs laoutons sur leurs épaules. » En décembre 1CS8 , Jacques II proscrit avait cUerclié un asile à Saint-Germain. Enfin, le 2 septembre )S4:!, le roi Louis-Philippe avait reçu au cliàteau d'Eu la reine \ iciuria. Ces entrevues n'avaient pas eu de résultats politiques. Htnri VIII, malgré les avances du roi de France, s'était déclaré pour Cbarles-Quint. Jacques II, mal-

120 canons, portant le pavillon du vice-amiral sir Tbomas Cocbrane; Saint-Georqes , 120 canons; Saiis-Pareil, 7i ; Horatio, 24; Mattaccao, 17 ; Inflexible, (i ; Itusamond , 6; Sealark , G; IloUa , G ; Finqueen, Sprighilij. Les yachts Osborne, Fairij el Black-Eagle-Vivid servaient d'escorte au yacht royal.

L'empereur était allé au-devant de la reine le 1 8 août à deux heures. Des que la mer fut assez haute, la lïcform and Albert entra dans le port de Boulogne, et aborda au quai de la Douane. Les canons de l'escadre anglaise , les pièces d'artillerie placées le long de la plage, les troupes d'infanterie rangées sur les falaises firent retentir l'air d'éclatantes détonations. L'empereur vint donner la main ii la reine , et la conduisit à sa voiture, oii montèrent avec elle le prince Albert, la princesse de Galles et la princesse royale. L'empereur à cheval se tint à la portière de droite ; le maréchal Baraguey d'Hillicrs était à celle de gauche. De nombreux détachements de cavalerie (lanciers et dragons) précédaient el suivaient le cortège.

La gare de Boulogne avait été ornée d'un arc de triomphe co-

Val , ploures pas , ma houeno I

gré le bon vouloir de Louis XIV , n'avait pu reconquérir la couronne dont l'Angleterre même l'avait dépossédé. La courte apparition de la reine au château d'Eu avait un caractère intime. Au mois d'août 1S65, cette reine venait sceller par sa [irésence l'alliance des deux nations unies contre l'ambition des czars.

Le 17 août, la reine Victoria, le prince Albert, le jeune prince de Galles et la princesse royale s'embarquaient à Spilhead pour Boulogne , à bord du yacht \'ictoria and Alberl, commandé par le capitaine Denmar. Leur suite se composait de la duchesse de Wellington , de la marquise d'Ely et de lady Churchill, daines d'honneur; de mademoiselle Bulteel, demoiselle d'honneur; de madenioiselle Ilildiard , gouvernante de la princesse royale;

Le marquis de Breadalbane , grand chambellan; le marquis d'AIbercorn, grand maître du prince Albert; le comte de Clarendon, secrétaire d'Etal au département des affaires étrangères ; l'honorable colonel l'hilipps, trésorier de la maison de la reine ; l'honorable général Grey, ccuyer de la reine et secrétaire particulier du pnnce Albert; sir James Clark, précepteur du prince de Galles;

L'honorable Spencer Ponsonby, secrétaire particulier du comte de Clarendon, et le lieutenant-colonel Biddulph , écuyer de la reine et intendant de sa maison;

Le marquis d'Albercorn et lord Alfred Paget.

Dans les eaux de Calais croisaient depuis la veille, le i\eiituue, de

lossal, flanqué de tours; il portait cette inscription : H'elcume lu France; et au sommet du fronton, au milieu des drapeaux de France et d'Angleterre , se dressait une statue de la Civilisation. Extérieurement, des deux côtés de la gare, avaient été établies des estrades contenant 1,100 à ),i>00 personnes,- et entièrement réservées aux dames. Les toilettes de celle réunion de dames étaient rehaussées par le costume pittoiesque des femmes de pêcheurs du Portet, auxquelles une estrade avait été réservée.

Après quelques instants de repos, à deux heures un quart, le convoi partit à toute vapeur pour la capitale.

Paris tout entier était debout pour recevoir la reine d'Angleterre. Dès le malin, une alDuence considérable se précipitait vers les boulevards; les maisons se paraient de trophées où se trouvaient heureusement mêlées les couleurs de l'Angleterre, de la France , de la 'J'urquie et de la Sardaigne. On achevait de dresser des oriflammes, d'entourer les niàts vénitiens de guirlandes de feuillages, d'élever des arcs de triomphe. Celui que le 'J" bataillon de la garde nationale avait fait construire a la porle Saint-Denis portait ces mots : A la reine d'Angleterre! à Victorial

Le Gymnase-Dramatique s'était signalé par une décoration qui en occupait la façade presque tout entière. Sur un des côtés, ou lisait : iSooûf 1855! avec cette double devise entourant deux écussons : Dieu tt Mon droit! Jlonni soit qui mal y pense! Sur l'autre cùlé ligurait.

avec la date du 16 avril 1855, cette autre devise : Dieu protège la l'runce! Enfin , au milieu et surmontant un faisceau de drapeaux, ;i|i|i.'iraissait'nt ces trois mots : Union, Force, Désintéressement.

A l'entrée de la rue de Rougemont, le Comptoir d'escompte avait placé des drapeaux en trophées, accompagnés d'écussons auit armes ili' Krancc et d'Angleterre.

I.e 7" bataillon de la garde nationale avait élevé en grand nombre, sur le boulevard Poissonnière, des mâts ornés de banderoUes et de drapeaux; des écussons, également aux armes de France et d'Angleterre, les accompagnaient également.

La même décoration avait été établie par le 6"^ bataillon sur le boulevard Montmartre ; mais au milieu de ces drapeaux, de ces trophées, <in remarquait à la hauteur de la rue Vivienne deux portiques élevés l'un par la liourse et la Banque, et l'autre par la compagnie des (ourtiers de commerce et des négociants du voisinage ; un peu plus Idiii , se dressaient deux colonnes monumentales aux parois desiiut'llcs s'appuyaient des figures allégoriques représentant la Juslice

Parmi les députations venues des départements, on remarquait les orphéonistes de Rlontereau, les gardes nationaux d'Anet, les habitants d'Epinay, de la Chapelle, de Gonesse, de Saint-Denis, etc.

Des jeunes filles vêtues de blanc , en assez grand nombre , étaient rangées le long de l'avenue des Champs-Elysées.

A trois heures, les gardes nationales et les troupes viennent occuper les places qui leur sont assignées.

La haie est formée à droite, depuis le chemin de l'Est jusqu'à l'arc de triomphe de l'Etoile, par les gardes nationales de Paris et de la banlieue. La légion de cavalerie a pris position autour de l'arc de triomphe, sous lequel doit passer le cortège.

L'armée forme la haie du côté gauche. La garde impériale , comprenant les dépôts des régiments d'infanterie, grenadiers, voltigeurs, zouaves , sous les ordres du général comte de Montebello , aide de camp de l'empereur, est rangée ii partir de la gare du chemin de fer de Strasbourg jusqu'au boulevard Saint-Denis, puis viennent les bataillons d'infanterie de la garde de Paris et celui des sapeurs-pompiers.

Entrée de la reine d'Angleterre à Paris.

et l'Abondance. Ces colonnes monumentales avaient été érigées par les soins du tribunal et de la chambre de commerce de Paris.

Vers la rue Riclielieu, le directeur français de la compagnie anglaise Tlie Defauliir avait fait placer des pilastres emblématiques surmontés d'aigles et de trophées.

Puis venait un immense portique que les artistes de l'Opéra avaient dressé en face de la rue Lepellelier. Cet arc de triomphe, peint par JIM. Cambon et Thierry, était d'un eflet imposant.

L'Opéra-Comique avait disposé, au milieu d'une corbeille de fleurs, une colonne d'ordre ionique dont le soubassement représentait sur ses faces le Palais de cristal de Londres et le Palais de l'exposition de 18.S5.

Sur le boulevard de la Madeleine, un pavillon rouge et jaune, orné de guirlandes de fleurs et de feuillage, abritait deux figures allégorique de grandeur colossale, représentant l'une l'Angleterre tenant dans sa main une lance, et l'autre la France s'appuyant sur son épée.

Jusqu'aux Champs-Elysées, la répétition des drapeaux en trophées et des écussons aux armes de France et d'Angleterre était partout la même.

Des députations des diverses corporations ouvrières qui s'étaient rendues dans la journée sur la place de la Concorde, avaient été autorisées à se réunir au cortège. Toules portaient des bannières ornées de différentes inscriptions.

L'armée de l'Est, qui fournit la plus grande partie de la Uaie, sur la gauche du cortège, est sous les ordres de M. le maréchal Magnan, commandant en chef. La 1" brigade de la 3' division de cette armée occupe la ligne du boulevard depuis la porte Saint-Martin jusqu'à la rue Caumartin ; celte division est commandée par M. le général Grobon, et la F' brigade, aux ordres de iM. le général d'Hugues, se compose du 12' bataillon de chasseurs à pied, des 3= et 71" régiments d'infanterie de ligne. De la rue Caumartin à l'arc de triomphe de l'Etoile, la haie est formée, toujours à gauche , par la 2' division de l'armée de l'Est, sous les ordres de M. le général Renault.

A partir du boulevard de l'Impératrice, la haie est formée des deux côtés par la cavalerie : les régiments et les escadrons se succèdent dans l'ordre suivant : cuirassiers, guides et gendarmerie de la garde impériale, garde de Paris à cheval, gendarmerie île la Seine, brigade des carabiniers, comprenant les deux régiments de cette arme, 8" cuirassiers, 12'-" chasseurs à cheval. Kl" cuirassiers.

Dans le bois de Boulogne , à la suite de la cavalerie, la route est bordée par les troupes composant la 1''" division de l'armée de l'Est, commandée par M. le général de Courtigis ; les deux brigades de la division sont sous les ordres de MM. les généraux de Liniers et Cliapuis. Le long de la rivière du bois de Boulogne, la haie n'existe que d'un seul côlè.

D'heure en heure, la foule augmente, nuu-seulemenl sur les bou-

levards, mais encore dans les Champs-Elysées et jusqu'au terme du parcours. Les fenêtres, les balcons, les toits, les cheminées cllesjnèmes sont ijarnies de spectateurs. A sept lieiircs, une batterie, placée à la gare du chemin de fer de l'Est, salue de cent et un coups de canon l'arrivée de la reine d'Angleterre.

Un mouvement s'opère aussitôt d'un bout à l'autre des deux haies, qui se hâtent de rectifier leur alignement.

Le prince Napoléon, le maréchal M.ignan , M. de Lavœstine, plusieurs oflicicrs ijénéraui, des ministres, des magistrats municipaux, M. le comte de Ségur, président du conseil d'administration du chemin de fer de l'Est , M. Emile Péreirc , M. Mallapeau , chef de l'ex- Floitation , M. Sauvage, ingénieur en chef du matériel, reçoivent empereur et ses hôtes à la descente du wagon.

Le cortège se met en marche, il est précédé d'un détachement de gardes mnnicipaiii et de deui pelotons des guides : dans une voiture attelée de quatre chevaux et de la plus grande simplicité, sont la reine d'AngIrlerre, la princesse royale , le prince Albert et l'empereur. Aux portières se tiennent le maréchal iMagnan et le général de Lawœsliue, commandant en chef des gardes nationales de la Seine. Dans une seconde voilure ont pris place le prince de Galles et le prince Napoléon. Dans les autres voitures se trouvent les dames d'honneur, les oflic^trs de la maison royale et lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre.

Le conége suit le boulevard de l'Est, les boulevards, la rue Royale, les Champs-Elysées, l'avenue de l'Impératrice et le bois de Boulogne jusqu'il Sainl-Cloud. A partir de la grille du bois jusqu'au chàleju, la haie est formée à droite par la garde nationale de Boulogne et des communes voisines, à gauche, par la 2*^ brigade de la 3" division de l'armée de l'Est,

Des cris de Vive la reine '. saluent sur tout le parcours la souveraine constitutionnelle de la grande nation dont l'alliance nous est désormais assurée.

La nuit étant survenue, les voitures précipitent leur marche, et à neuf heures moins un quart elles entrent dans la cour du château die Saint-Cloud, au bruit des salves d'artillerie.

L'impératrice était au bas de l'escalier du château, accompagnée de la princisse Mathilde, des dames et des officiers du service ordinaire de l'empereur ei de l'impératrice, ainsi que des maréchaux des logis du jialais, des dames et des officiers désignés pour être au service de la reine d'Angleterre pendant son séjour , des grands officiers de la couronne, du ministre d'Etat et de la maison de l'empereur, et du ministre des affaires étrangères.

Immédiatement aprc-s être monté dans les grands appartements, l'empereur présente à la reine les ministres, les grands officiers et officiers de sa maison.

A neuf heures et demie, l'empereur, l'impératrice et leurs hôtes entrent dans la galerie de Diane, où le dîner est servi. Ils reviennent ensuite dans les grands appartements, et ce n'est qu'à onze heures qu'ils se séparent pour se livrer au repos qu'exigent les fatigues et les émotions de cette mémorable journée.

La reine solennisa la journée du dimanche conformément aux habitudes anglicanes ; elle visita, le 20, l'exposition des be^iux-arts, la Sainte-Chapelle, l'église métropolitaine de Notr^-Danie, et revint à Saint-Cloud par les boulevards et les Champs-Elysées, recevant sur son passage les témoignages de sympathie d'une nombreuse population. Dans la soirée, les acteurs du Théâtre-Français représentèrent sur le théâtre du château les Uemoifelles de Saint-Cyr.

Après avoir consacré la matinée du 2 1 à une excursion à Versailles, les hôtes de l'empereur assistèrent, le soir, à uue représentation de l'Opéra. Sur leur passage, les trophées, les tentures, les lanternes chinoises, les illuminations avaient été prodigués. L'hôtel du duc d'Albe, le Jardin-d'llivtr et le cercle de la place de la Concorde se faisaient rema-quer par le luxe de leur oruemcntalion. L'hôtel Meurice, rue de Rivoli, avait transformé tout son premier étage eu une immense panoplie aux armes de la Grande-Bretagne.

La Maison Dorée portait cette inscription latine toute de circonstance :

At)glorum regina, tienis : Victoria, le.cum Exuptata diu, fac, Deus, adveniat!

« Reine d'Angleterre, Victoria , tu parais ; puisse avec toi, Dieu aidant, nous venir la victoire tant désirée! •

Toulc la riiO Lepclleticr était sablée et garnie d'ifs illuminés au gaz..

Le péristyle du théâtre se trouvait métamorphosé en un immense parterre orné des fleurs les plus rares. La marquise était surmontée d'un .'ligle aux ailes éployéts. Le soubassement des colonnes était garni de jardinières au-dessus dfsquellcs s'élevaient des écussons portant les lettres N, E , et entourés de drapeaux tricolores. Toutes les marches du portique étaient couvertes de caisses d'orangers et de vases de fleurs.

Les escaliers étaient ornés de riches tapisseries , de guirlandes et de ftstonj. De nombreuses glaces disposées avec goût reflétaient toutes ces merveilles.

Le 23, a onze heures, la reine Victoria et le prince Albert se rendirent à l'Expoiition 'iiiiverselle, où ils furent reçus parles membres

de la commission, sous la présidence du prince Napoléon. Une foule considérable stationnait aux abords du Palais de l'Industrie, richement décoré par les soins de l'administration. Des panoplies aux armes des puissances alliées s'élevaient devant la façade principale. De chaque fenêtre descendait une draperie de velours grenat brodée aux initiales N. et V., surmoulées d'une couronne d'or. Le vestibule était garni des riches tapisseries des Gobelins et du G.irde-Meuble. La rotonde ménagée au centre de la grande galerie avait été transformée en un délicieux jardin. Une visite au musée du Louvre, un bal il l'hôtel de ville, remplirent la journée du 23. Le vieil édifice municipal avait reçu, pour celte circonstance solennelle, la plus magnifique des décorations. Au dehors étincclaient les illuminations; à l'intérieur, l'or, les fleurs, les draperies, les treillages dorés, les tapisseries, les statues, les cascades jaillissantes, les tentures de satin, de gaze ou de velours, étaient prodigués avec luxe et disposés avec goût. Au fond de la cour principale, transformée en vestibule vitré, tournait un vaste escalier à double révolution. Au centre, deux statues allégoriques, la Seine et la Ma me, couchées au milieu des roseaux, versaient leurs eaux dans un bassin entouré de fleurs. Un groupe, qui dominait ce bassin, représentait la France et l'Angleterre unies et se donnant la main. Le bouclier, qui leur était commun, et que surmentait une branche d'olivier, portait la date du 23 août 1855.

Six mille invitations avaient été distribuées pour ce bal, où se pressaient, en brillants uniformes, les ministres, les principaux fonctionnaires publics, les sénateurs, les députés, les conseillers d'Etat et les membres du corps diplomatique.

Touchée de l'accueil qu'elle avait reçu de la ville de Paris, la reine chargea lord Clarendon, son ministre des affaires étrangères, d'adresser à M. le préfet de la Seine l'expression de ses sentiments de gratitude :

» Monsieur i.i! rBÉFET ,

Saint-Cloud, le 24 août «856.

>• La reine m'ordonne de vous exprimer, ainsi qu'au corps municipal, ses sincères remercîments pour la fête qui lui a été donnée hier. La magnificence des dispositions qui ont été prises, la splendeur de l'édifice et la courtoisie des nombreux invités ont fait une ineffaçable impression sur l'esprit de la reine, et seront toujours présents .i sa mémoire, comme l'un des plus agréables incidents de sa visite à Paris.

• En répondant à l'adresse que la reine a reçue avec tant de satisfaction du corps municipal. Sa Majesté vous a assuré, monsieur le préfet, qu'elle ne pourrait jamais oublier l'accueil qui lui avait été fait par la jiopulation parisienne. Elle désire encore renouveler ici l'assurance de sa profonde gratitude pour les senlimcnts pleins de prévenance avec lesquels elle a été partout accueillie sur son passage lorsqu'elle a visité, avec son allié et ami, les nombreux édifices dans lesquels sont réunis, avec tnnt de profusion, les souvenirs des succès de la nation française dans les arts, dans les sciences et dans la guerre.

11 Mais la satisfaction et la reconnaissance de la reine sont encore aufinentées par la conviction que ses propres sujets partagent les manifestations bienveillantes dont elle a été l'objet. Elle y voit la ratification donnée par la France :i l'alliance qui existe maintenant, non pas seulement entre les souverains, mais entre l<'s peuples des deux pays. Elle est convaincue que les deux nations, qui ont appris à s'apprécier réciproquement dans une guerre entreprise pour une cause à la fois juste et équitable, et qui ne sont plus rivales aujourd'hui que pour atteindre le but commun qu'elles poursuivent, resteront toujours unies par les liens d'intérêts devenus désormais inséparables. Cette union a été le vœu ardent du cœur de la reine, et sa visite ii la magnifique capitale de la France a inspiré a Sa Majesté un profond intérêt personnel pour le bonheur de cette grande nation.

• Je profite de cette occasion pour vous offrir, monsieur le préfet, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

• Clarendom. )i

Le 24, nos hôtes assistèrent à une grande revue passée au Champ de Mars. Il serait difficile de donner une idée de l'iiinoiubrable affluence qu'attira cette fête militaire, dans laquelle manœuvrèrent trente mille hommes d'infanterie, de cavalei ie et d'artillerie.

Les témoignages de satisfaction de la reine Victoria furent transmis en ces termes par le ministre de la guerre au maréchal Magnan, commandant l'armée de l'est et la première division militaire :

n Maréchal ,

u L'empereur m'autorise à vous dire que Sa Majesté la reine de la Grande-Bretagne a été très-satisfaite de l'ensemble de la revue qui a eu lieu hier au champ de Mars.

» L'aspect de votre brillante année française a rappelé à Sa Majesté Britannique cette autre armée française dont les drapeaux sont unis fraternellement aux drapeaux de l'Anglelerre sur un sol ennemi, et dont le sang a cimenté sur le champ de bataille l'alliance indestructible des deux pays.

11 La belle tenue des troupes sous votre commandement, la preci-

sion des mouvements qu'elles ont exécutés, l'ardeur de tous, ont frappé Sa Majes'é, et elle a pu se convaincre que, si l'armée de l'Est était appelée à combattre à son tour pour la ca'ise commune, cette armée saurait se montrer la digue émule de celle qui a déjà conquis tant de gloire en Crimée.

>i J'ai grand plaisir à vous faire part de ce témoignage de satisfaction.

)i Rpcev"'. maréchal, la nouvelle assurance de ma très-haute considération

» Le ministre de la guerre, Vaiillant. »

La l'cir ; d'Angleterre fit, le 26, une promenade à Saint-Germain en Laye. [larcourut les salles délabrées du vieux château , et s'arrêta dans la c lapcllc, devant le monumenl où l'on conserve la cervelle et une pan e des entrailles de Jacques 11, qui mourut en exil à Saint- Germaii , le Ifi septembre n02, et donl le corps a été transporté en Ecosse, iprès être resté longtemps en dépôt chez les bénédictins anglais de la rue Saint-Jacques.

Le si'T, le palais de Versailles resplendissait d'illuminations. Dans l'eau (l^'s bassins se reflétaient les clartés de nombreuses girandoles, des portiques en verres de couleurs encadraient les terrasses, et descendaient les rampes qui conduisent au tapis vert.

La reine Victoria, le prince Albert, l'empereur et l'impératrice arrivèrent à Versailles vers neuf heures et demie, et, quelques instants après, fut tiré, à l'extrémité de la pièce d'eau des Suisses, un magnifique feu d'artifice, dont la pièce principale représentait les protils imposants du château de Wiud or. Puis un bal commença dans la salle des glaces, ornée de trois rangées de lustres et dfl candélabres dorés, supportant 2,500 bougies. Un souper fut servi à minuit, dans la salle de l'opéra. Il y avait une table de neuf couverts dans la loge impériale, deux de cinq couverts chacune dans les deux loges voisines, et quarante tables de douze couverts au parterre, qui avait été réuni à la scène par un plancher mobile.

Le 26, repos ; le 27, départ, auquel on donna plus de faste et d'apparat qu'à l'arrivée. Le cortège quitta les Tuileries à onze heures, précédé par un détachement de chasseurs à cheval et le régiment des guides. Venaient ensuite le !|;énéral Renault, son état-major, et plusieurs officiers généraux à cheval et eu grande tenue. Ils précédaient les voitures de la cour, resplendissantes de dorures, escortées d'écuyers, de piqiicurs, et de valets de pied en grande livrée. Les trois premières étaient à deux chevaux, les trois suivantes à six chevaux; les deux autres attelées chacune de huit chevaux richement caparaçonnés.

Dansl'avant-dernière étaient le prince de Galles en costume écossais, avec une riche décoration en diamants sur la poitrine ; le prince Jérôme en uniforme de maréchal, et le prince Napoléon, en uniforme de général de division.

Dans la dernière, se trouvaient au fond la reine Victoria et sa fille; sur le devant, le prince Albert et l'empereur en uniforme de lieutenant général, portant en sautoir le cordon bleu de l'ordre de la Jarretière.

Des détachements des cent-gardcs et des cuirassiers de la garde fermaient la marche.

Le cortég», allongeant son parcours, sortit du château par le Carrousel, et gagua les boulevards par la rue de Rivoli, la rue Castiglione, la place Vendôme et la rue de la Paix. A onze heures et demie, il s'arrêtait à la gare de Strasbourg.

Les ministres, le préfet de la Seine et le préfet de police, l'ambassadeur d'Angleterre, les membres du conseil- d'administration des compagnies de l'Est et du Word, attendaient le cortège dans le grand salon de la gare de l'Est. Des estrades réservées étaient occupées par des dames en riche toilette. Les fleurs, les écussons, les trophées, les pavillons armoriés, avaient été multipliés sous les voûtes de l'embarcadère.

A midi un quart, une salve de cent-un coups de canon annonça le départ du vagon qui emmenait à Boulogne l'empereur et ses hôtes, et le soir même, après une visite aux camps, la reine d'Angleterre reprenait le chemin de son palais natal.

Page 1