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CHAPITRE XXXVIII

Bataille de la Tchernala ou de Traktir.

La victoire remportée sur les bords de la Tchernaïa eut encore plus de retentissement que l'alTaire de Sweaborg.

La Tchernaïa , rivière torrentueuse et gucable en été , prend sa source sur le mont Yaïla , coule à découvert pendant l'espace d'un kilomètre, rentre sous terre, et reparaît auprès de la bourgade tartare de Skélia, pour arroser la vallée fertile et riante qui doit sou nom au village de Baïdar.

Ou peut passer la Tchernaïa sur deux ponts, l'un est en aval de Tchorgoun ; l'autre, le pont de Traktir ou de l'Auberge, solidement construit en pierre, sert aux communications entre Balaklava et Simphéropol.

Depuis le 25 mai, une partie des forces alliées occupait sur les rives de la Tchernaïa des positions excellentes, couvertes dans tout leur développement par la rivière même, et par un canal de dérivalion qui formait un second obstacle.

A la naissance de la vallée de Baïdar bivouaquait la division de cavalerie du général d'Allonville.

Près de lii , une division turque campait sur le mamelon d'AIson.

L'armée piémoiilaise se tenait sur la montagne de llasfort, et dans les gorges voisines de la crête qui sépare la vallée de Baïdar du plateau de Sébastopol. Elle avait en face d'elle les hauteurs du Chouliou , qui après s'être développées en plateaux ondulés , s'abaissent brusquement au-dessous de Tchorgoun.

Les divisions françaises étaient établies sur deux mamelons appelés monts Fédiouchine , et le long des escarpements du plateau de Sébastopol. C'étaient la division Faucheux, composée de la brigade Slanèque (lO" bataillon de chasseurs, 2"' zouaves, 4^ infanterie de marine) , et de la brigade de Failly (95" et 97» de ligne) ;

La division llerbillon, composée de la brigade iMarguenat (14' bataillon de chasseurs, 'i',' et 52' de ligne), et de la brigade Clerc (03" et 7 3' de ligne) ;

La division Cainou , composée de la brigade Wimpfcn (tirailleurs alrjcriens, 3« de zouaves, 50" de ligne), et de la brigade Vergé (3' bataillon de chasseurs, C et 82"= de ligne).

Les versans les plus rapprochés du pont de Traktir étaient défendus par les zouaves et les chasseurs. En arrière des mamelons se groupaient l'artillerie, le génie et les équipages des divisions.

Vis-à-vis des positions françaises, entre les hauteurs de Chouliou et les flancs rocheux des plateaux de MacUenzie, s'étend une plaine de trois kilomètres de large, à travers laquelle la route de Mackenzie vient passer au pont de Traktir pour déboucher dans la plaine de Ralaklava.

Au mois de juillet , les Russes avaient couronné les hauteurs de Mackenzie; mais leur armée était resiée inactive, et les alliés, dans leurs reconnaissances, n'avaient rencontré que des escouades de Cosaques qui fuyaient après de courtes escarmouches. Français et Sardes pouvaient se reposer en paix sous leurs tentes, ou mieux encore sous les gourbis, que, suivant la méthode africaine, ils fabriquaient avec de vertes branches d'arbres, pour se garantir des rayons ardents du soleil. Seulement les batteries Gringalet et Bilboquet envoyaient des boulets, peu dangereux à cause de la distance, aux groupes d'hommes ou de chevaux qui s'approchaient trop de la rivière.

Les Russes ne se décidèrent à sortir de leur torpeur qu'en apprenant que l'assiégeant allait canonner et bombarder avec un redoublement de vigueur la tour Malakoff et les ouvrages du faubourg de Karabelnaïa. Le général prince Gortschakoff arrêta un plan à l'exécution duquel environ trente mille hommes devaient concourir, et le )C août, vers quatre heures du matin, le cri : Aux armes! retentit à l'improviste dans les camps de la Tchernaïa.

Une brume épaisse favorisait le mouvement de l'ennemi. Les 1" et 12« divisions, sous les ordres du général de Read, se ruent sur le pont de Traktir. Elles improvisent des passages à l'aide d'échelles , de ponts volants et de madriers, arrivent aux premières tentes, et gravissent les monts Fédiouchine. Mais le brouillard se dissipe; le général d'Heibillon , commandant en chef des forces françaises, oppose sa division, la division Faucheux et la brigade de Failly aux assaillants, qui se replient en désordre, et repassent précipitamment le pont de Traktir.

Les troupes de la 5' division russe, fraîchement arrivées de Pologne, viennent au secours de la colonne dispersée. Elles marchent avec un élan inaccoutumé, sans perdre le temps à faire le coup de fusil; mai» leur ardeur ne se soutient pas. Elles sont culbutées par la division Faucheux, que vient renforcer la brigade Clerc, et foudroyées par quatre batteries à cheval que le colonel Forgeot fait mettre en position. Le général Read et son chef d'élat-major, le général-major de Weimarn, tombent morts côte à côte, et le prince Gortschakoff, qui prend en personne le commandement, ne parvient pas à rallier ses soldais découragés.

A l'extrême droite, la 17'= division russe, aux ordres du lieutenant général Liprandi, après avoir repoussé les avant-postes, avait engagé une lutte d'artillerie avec les batteries sardes. Les bersaglieri, excellents tireurs, décimaient les artilleurs à leurs pièces, tandis que la division Trotti chargeait à la baïonnette les colonnes d'infanterie. A l'extrême gauche, au milieu de la fumée et du brouillard, la T division russe avait donné contre la division Camou. Attaquée de flanc par le 50" de ligne et le 3" de zouaves, elle avait été forcée de repasser la rivière et de se rallier au loin pour échapper aux coups de la 4"' batterie du 1 3° régiment d'artillerie. Voyant que ses troupes s'épuisaient inutilement, le prince Gortschakoff ordonna la retraite, pendant laquelle son aide de camp, le général baron Wrewsky, fut emporté par un boulet de canon; les Russes repassèrent la Tchernaïa, au delà de laquelle ils ne furent pas suivis, et regagnèrent la montagne IMackensie. Ils laissaient sur le champ de bataille 2,500 morts et l(J(i4 blessés, qui furent recueillis dans les ambulances françaises.

Le général Pélissier, qui était accouru avec son état-major, avait fait mettre les réserves sous les armes. La cavalerie anglaise, les escadrons sardes, les chasseurs d'Afrique, s'apprêtaient à charger. Les divisions Levaillant, du 1" corps, et Dulac, du 2' corps, s'avançaient vers le pont de Tratkir, ainsi que six bataillons turcs commandés par Sefer-Pacha (général Koscielzki). Ces troupes ne serviront qu'à relever les divisions engagées, qui avaient grand besoin de repos.

Les bords et le lit de la rivière présentaient un effrayant spectacle. Ils étaient encombrés de cadavres, de fusils brisés, de sacs, de cartouches, et le gravier blanchâtre était maculé de larges taches de sang.

La perle des Français s'éleva, suivant le rapport du général Pélissier, à huit officiers supérieurs blessés, neuf officiers subalternes tués et 53 blessés, 172 sous-ofiiciers et soldats tués, liC disparus et 1103 blessés. L'armée sarde eut environ 250 hommes hors de combat. Le rapport du général La Marmora annonça la mort du comte de Montevecchia , ancien colonel commandant de la 4' brigade provisoire, promu au grade de général par un décret du l'"'' août. Cet officier, atteint d'une balle au thorax, était tombé en disant : « Je suis bien content de mourir comme je l'ai toujours désiré, sur le champ de bataille. » On désespérait de lui, mais après lui avoir prodigué des soins immédiats et empressés, les médecins répondirent de sa vie.

Le général Read , dont le corps fut abandonné par les Russes, était le fils d'un ingénieur écossais qui s'était établi en Russie , et avait longtemps rempli dans les provinces du Caucase les fonctions de lieutenant impérial. On trouva sur lui des instructions relatives au rôle qu'il avait à remplir dans l'attaque où il avait succombe. Elles furent envoyées avec son portefeuille au prince Gortschakoff, qui en accusa réception en ces termes :

« Sébastopol , le 19 août 1855.

11 MoNSinUR LK COMMANDANT EN CHEF ,

» J'ai eu l'honneur de recevoir la communication que Votre Excellence a bien voulu me faire le 16 août courant, ainsi que le portefeuille renfermant des valeurs et une lettre appartenant au général Read.

» Je reconnais hautement, monsieur le commandant en chef, toute la valeur d'une démarche aussi pleine de courtoisie, ainsi que la sollicitude généreuse qui a porté Votre Excellence à faire rechercher le corps de cet officier général.

11 Agréez-en l'expression bien sentie, et recevez l'assurance renouvelée de ma haute considération.

Il MlCIlKL GoRTSCiiAKorr. n

Les trois ordres du jour suivants célébrèrent la victoire de la Tchernaïa.

(1 Soldats !

Il Dans la journée du IG août, vous avez vaillamment combattu, et vous avez puni l'armée russe de son aventureuse tentative contre nos positions de la Tchernaïa.

1) Pour avoir été remportée le lendemain de la Saint-Napoléon, votre victoire n'en célèbre pas moins dignement la fête de votre empereur. Rien ne pouvait être plus agréable à son grand cœur que le laurier dont vous avez de nouveau décoré vos aigles.

11 Cinq divisions d'infanterie russe , soutenues par une artillerie nombreuse et des masses considérables de cavalerie, et présentant un elïectif de 60,000 hommes, ont fait effort contre vos lignes. L'ennemi comptait vous en chasser et vous refouler sur le plateau de la Chersonnèse. Vous avez confondu ses présomptueuses espérances; il a échoué sur tout son front d'attaque, et les Sardes, à votre droite, se sont montrés vos dignes émules. Le pont de Traktir a été le théâtre d'une lutte héroïque qui couvre de gloire les braves régiments qui l'ont soutenue.

» Soldats !

1) Cette affaire, où les Russes ont perdu plus de 6,000 hommes, plusieurs généraux, et laissé entre nos mains plus de 2,200 blessés ou prisonniers, et leur matériel, préparé de longue main pour le passage de la rivière , fait le plus grand honneur au général Herbillon , qui commandait les lignes de la Tchernaïa, et à sa division. Les divisions Camou et Faucheux ont été à la hauteur de leur vieille réputation. Les généraux de brigade , de Failly surtout. Clerc et Wimpflen ; les colonels Douay, Polhés, Damier et Castagny, ont droit à la reconnaissance de l'armée.

11 Je ne puis nommer ici tous les émules de leur valeur; mais je dois signaler particulièrement l'habile direction que le colonel Forgeot a imprimée à nos énergiques canonniers , la brillante conduite de l'artillerie de la garde impériale et des divisions. Une batterie de position anglaise , du sommet qui domine Tchorgouna, nous a puissamment aidés à décider le mouvement de retraite de l'ennemi, sans engager nos réserves. Les Turcs, débarrassés d'une fausse attaque, nous^ont apporté l'appui de six bataillons et d'une batterie. La cavalerie anglaise était prête , avec des escadrons sardes , à seconder les braves chasseurs d'Afrique du général Morris , si la poursuite de l'ennemi eût pu ajouter utilement au succès. Mais je n'ai pas perdu de vue notre grande entreprise , et j'ai voulu ménager notre sang, après avoir obtenu un résultat qui consacre une fois de plus notre supériorité sur cette infanterie si vantée, qui vous présage de nouvelles victoires, et augmente vos droits à la reconnaissance du pays.

11 Au grand quartier général , devant Séhastopol , le 17 août 1865. 11 Le général en chef, A. Pélissied. »

a Soldats!

» Hier, pour la première fois, vous avez rencontré l'ennemi que nous sommes venus combattre dans ces régions lointaines; votre attitude a été telle que je l'espérais, et de nature à mériter les éloges de nos braves alliés. Le télégraphe a annoncé à l'Europe que vous avez contribué à la victoire de la Tchernaïa. Le roi sera satisfait, et la nation remplie de joie. Je vous remercie de votre belle conduite dans cette glorieuse journée!

» Le général en chef, ALfONss Lamarmoba. v

<i Le commandant en chef félicite l'armée sur le brillant succès

que les troupes françaises et sardes ont remporté hier sur rennciiii.

• Les efforts des Russes pour franchir la Tchernaïa, quoique leulé»

avec des forces très-supérieures, ont été très-vig^oureusemeut repoussés.

» >os courageux alliés, par leur intrépidité et leur audace, ont ajoute un nouveau lustre à nos armes, et dans celte occasion, la première où l'armée sarde a rencontré l'ennemi, elle s'est montrée dii^ne de combattre à côté de la plus rjrande nation militaire de l'Europe. "

n L'armée, après la lecture de cet ordre, trouvera un motif de plus d'unir fraternellement ses efforts à ceux de nos nobles alliés dans la grande entreprise dont nous poursuivons l'accomplissement.

« Au grand quartier général , devant Sébastopol , le 17 août 1855. f Le général en chef, .Iames Simpso». »

L'empereur écrivit, le ÎO août, au général Pélissier :

<i GÉNÉRAL,

» La nouvelle victoire remportée sur la ïchernaïa prouve, pour la troisième fois depuis le début de la guérie, la supériorité des armées alliées sur l'ennemi lorsqu'il est en rase campagne; mais si elle fait honneur au courage des troupes, elle ne témoigne pas moins des bonnes dispositions que vous aviez prises. Adressez mes félicitations à l'armée, et recevez-les aussi pour votre part. Dites à ces braves soldats, qui depuis plus d'un an ont supporté des fatigues inouïes, que le terme de leurs épreuves n'est pas éloigné. Sébastopol , je l'espère, tombera bieulùl sous leurs coups; et l'événement fùt-il retardé, l'armée russe , je le sais par des renseignements qui paraissent positifs, ne pourrait plus pendant l'biver soutenir la lutte dans la Crimée. Celte gloire acquise en Orient a ému vos compagnons d'armes en France; ils brùieut tous de partager vos dangers. Aussi, dans le double but de répondre à leur noble désir et de procurer du repos à ceux qui ont déjà tant fait, j'ai donné des ordres au ministre de la guerre, afin que tous les régiments restés en France aillent au fur et à mesure remplacer en Orient ceu\ qui rentreraient. Vous savez, général , combien j'ai gémi d'être retenu loin de cette armée qui ajoutait encore à l'éclat de nos aigles; mais aujourd'hui mes regrets diminuent, puisque vous me faites entrevoir le succès prochaiu et décisif qui doit couronner tant d'béroiques efforts.

• Sur ce, général, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

» Ecrit au palais de Saint-Cloud, le 20 août 18S5.

Napoléon.

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